A CHAPITRE PREMIER
l'âme son sauveur f Si, du moins, on se contentait de parler de l'avenir de la religion, comme on parle, non des sciences de l'avenir, mais de l'avenir des sciences î Sans doute, la religion, en ce sens, subit la loi du progrès ; mais il est en nous et non en elle. Ses principes sont antérieurs à l'humanité, quoique contemporains de l'humanité dans toute sa carrière; le regard qui les perçoit peut s'obscurcir ; des ténèbres, locales ou universelles, voulues ou permises par Dieu, peuvent en voiler l'éclat ; de sorte qu'il y a bien histoire religieuse , avenir religieux; il peut y avoir, par conséquent, développement religieux, progrès religieux; mais le terme du progrès, le développement le plus complet de la religion de l'avenir, ne sera jamais que l'épanouissement de la religion du passé.
Le progrès découvrit à Newton la loi de l'attraction et àHarvey celle de la circulation du sang ; ces lois agissaient avant d'être connues ; le progrès ne les créait pas, il les découvrait ; loin de rompre h chaîne d'identité entre le pâssé et l'avenir, il
qu'est-ce que la croix? 5
en manifestait l'éclatante et immuabje unité. Les mouvements des mondes et ceux de l'organisme humain ne furent autres ni avant ni après la découverte, l'avenir ne fut que le passé.
Jésus-Christ a été appelé le second Adam, parce qu'il était l'avenir dont le premier Adam était le passé. Le double principe du christianisme est en Adam et en Jésus, une chute et une rédemption, un pécheur et un Dieu, une déchéance passée, un salut à venir : identité absolue, unité parfaite entre le passé et l'avenir du christianisme. Depuis Abel jusqu'à nous , il n'y a eu qu'une religion vraie; depuis nous jusqu'au dernier homme quittant le dernier cette terre mise au rebut comme un vêtement vieilli il n'y aura qu'une religion vraie. Et la religion du premier élu comme celle du dernier élu se trouvera avoir été la même, la religion du passé et de l'avenir, la religion de Jésus-Christ.
Toutefois, dans les développements subjectif*
* Ps. ch. 27.
de l'élément humain, comme (tans l'acepmplissemeut providentiel des destinées de notre raee, chaque jour peut modifier les positions respectives de l'Evangile et de l'homme; ils se rapprochent ou s'éloignent; chaque siècle a son râle ; le nôtre semble hâter, entre le monde et la eçaix, une rencontre qui pourrait bien être décisive. L'essence même du christianisme, la croix, se trouve engagée, par la manière dont les positions se dessinent, dam une crise aussi nouvelle qu'effrayante.
Le philosophante la nie.
(.e rationalisme la mine.
Le catholicisme la voile.
La démocratie la trahit.
Le philosophe lui oppose hardiment sa raison déifiée; le rationaliste, nains audacieux, mais um moins dangereux, prend un chemin détourné pour en fuir la vuq importune ; le catholique la eatfhe pour plaire au peuple qui lui échappe; le démocrate l'embrasse, mais pour l'étouffer.
QU'ESTrfîE QUE LA £MI1? 7
Il est facile de voir que le philosophisme et le rationalisme s'avancent vers une entière fusion ; mais en peut croire en outre que les besoins de la démocratie et les concessions de l'Église 4* Rome préparent une autre fusion où le prêtre et le démagogue s'uniraient aussi dans un tnsofecieux dédain du domaine spirituel, facilement sacrifié, et popr te conquête du domaine teifeporel, avidement eonveité. Entre le. matérialisme avoué du pfeitaftûpbe démagogue et le matérialisme déguisé 4* prêtre apostat, la vérité se trouverait alors copime se trouva autrefois sur le Catvafee celui qui V apporta m monde. Lequel des deux parait le plus incliner au repentir? De quel côté se fera entendre la voix suppliante, le cri de grâce!
Question difficile, oè les conjectures humaines peuvent être à chaque instant déjouées par de brusques mouvements sociaux, par des péripéties soudaines dont les causes secrètes sont trop délicates et trop profondes pour notre regard. Il faut nous contenter d'appréciations condition^
nelles, consfeter le vent qui souffle aujourd'hui, attendre celui qui soufflera demain, et soucieux seulement d'avoir au gouvernail le pilote sans lequel l'orage est si redoutable.
Heureusement le devoir essentiel reste le même. Si la société veut périr v il faut néanmoins que l'individu se sauve, et le salut individuel est si loin de gêner le salut social, qu'il en "est, au contraire, la première, sinon la seule condition. Pourquoi faut-il que nos plus généreux utopistes oublient légèrement ou repoussent systématiquement la réferme qui doit précéder toutes les autres, celle du cœur? Le reproche blasphématoire adressé au Christ par ses meurtriers devient une foudroyante vérité , lorsqu'on l'applique à chacun de ces réformateurs qui rêve la rénovation universelle sans la régénération personnelle : c II veut sauver les autres, et il ne peut se sauver lui-même 1 ! »
C'est là bien évidemment le mal de 1 époque.
1 Luc, xxiii, 35.