QU'EST-CE QUE LA CROIX
C'est cette illusion qu'il faut combattre. Voilà peut-être notre plus funeste, notre plus dangereux, notre plus subtil ennemi. Funeste, eh ce qu'il sacrifie le changement intérieur au changement extérieur, le principal à l'accessoire; dangereux, en ce qu'il para le matérialisme des dehors d'un spiritualisme généreux ; subtil, en ce qu'il exagère l'importance de biens insuffisants, mais pourtant réels. Il serait bien moins redoutable s'il n'avait pas l'apparence de raison, disons mieux, s'il avait tout à fait tort. Plût à Dieu que l'Église eût si diligemment exploité te mine chrétienne que les filons d'un or pur, amassés dans son sein, vinssent captiver tous les regards en les détournant d'une inutile recherche 1 Plût à Dieu que tout fût glacé dans le monde et que tout fût brûlant dans l'Église ! que l'égoïsme seul régnât dans les théories des disciples de la raison, et l'amour seul dans la vie des disciples de Jésus ! La lutte ne serait pas longue* Quand on a su mettre tous les torts du côté de son adversaire, on est bien près de l'avoir vaincu ; car en lui
fO CHAPITRE PREMIER.
ôtant jusqu'à l'apparence d'une raison ou d'un droit, nous lui laissons la conscience par laquelle il nous revient, la conscience qui découvrira enlin en nous la vérité qu'il croyait en lui.
Faute du spectacle convaincant de l'amour dans la foi, on cherche l'amour dans la vue ; les plus légers disent qu'il n'y a rien dans la croix ; il est facile de leur répondre; de plus sérieux disent qu'il n'y a pas assez ; l'état de l'Église rend la réponse plus difficile ; nous nous présentons sans doute l'Écriture à la main, mais ils ne se tiennent pas pour satisfaits; ils veulent bien que la Bible, lettre morte , fasse l'assertion, mais à la condition que l'Église, esprit vivant, fera la preuve !
Quel est, s'écriait autrefois le prophète, < quel c est celui-ci qui vient de Botsra, ayant ses vêtec ments teints de sang, et marchant dans la gloire « de sa puissance 1 ? » Quel est ce Christ? a répété notre siècle, mais dans un autre esprit ; quelle
1 Isaïe, lxiii, 1.
qu'est-ce que là croix? H
est cétte doctrine ? que signifie cet Évangile ? que veùt cette religion ? et chacun de répondre suivant la loi de ses sympathies, dû ses besoins, de $es passions; chacun de façonner le christianisme à son gré; chacun de feindre le respect et la soumission* eii se réservant le commentaire destructeur, l'explication qui tue. A notre tour, nous demandons : Qu'est-ce donc c)ue cette croix, dont en semble de noiiveau vouloir se servir , après l'avoir rejetée avec tant de haine ? Hier on l'appelait infâme* aujourd'hui, on lui rend hommage.. Pourquoi la tirer de l'oubli où l'incrédulité dû dix-htiilième siècle croyait l'avoir reléguée pour jamais ? Quel secret pressentiment avertit qu'on a besoin d'elle? c Quel est celui-ci, » qui, mis à mort par les clous des bourreaux juifs et la lance du soldat romain, vit encore dans les âmes de ses adorateurs et dans la civilisation de dixhuit siècles? qui* expirant de nouveau dans la société française sous les coups d'épingle de Voltaire, et à peine couché dans l'ignotaiinie nouvelle du rire et du sarcasme, est rappelé à
grands cris par les fils de Voltaire eux-mêmes, effrayés du gouffre béant qu'a creusé sous les assises de la cité le marteau du grand démolisseur ? Quel est celui-ci, auquel la haine, lasse de rugir, et l'indifférence, lasse de sourire, Tiennent également demander de reprendre le sceptre ?
Quel est celui-ci, qu'on ne peut immoler, qu'on ne peut oublier, qu'on ne peut remplacer?
Sans prendre encore pour des besoins de conscience ces retours à une religion dont on ne saisit qu'une face, nous sommes pourtant frappés de ce spectacle instructif. Le secours dont, pour son compte, la société confesse le besoin, l'individu n'en sentira-t-il pas le prix à son tour? Après s'être dit : qu'est-ce que la croix pour le monde ? ne se dira-t-il pas : qu'est-ce que la croix pour mon propre cœur? qu'est-elle encore en elle-même ? qu'est-elle enfin pour Dieu ?
La réponse à toutes ces questions formerait une véritable philosophie de la croix. S'il se trouvait de nos jours quelqu'un pour l'écrire, se trouverait-il quelqu'un pour la lire ? Notre grand
qu'est-ce que la croix ? 13
siède n'aime pas les grands livres. La philosophie de la croix serait très métaphysique, par le fond, très volumineuse, par la forme. Le moment n'est pas venu encore; la Providence n'a donné ni la chaire ni l'auditoire, ni le génie qui éblouit, ni la patience qui écoute. 11 faut donc se contenter de moins. Si le tableau complet des harmonies de la rédemption nous effraie, esquissons du moins quelques relations principales de ce dogme avec l'ensemble des faits moraux qui constituent l'histoire de l'univers. Avant de nous prononcer sur cette doctrine de la croix, étudions du moins quelques-unes de ses ramifications éternelles.
Elle se propose elle-même comme centre de vérité. Celui dont elle termina la vie, caractérisa la mission et couronna l'œuvre, se proclama luimême : la Vérité! Ses disciples passés, ses dis r ciples présents insistent sur la nécessité absolue de la croix. Us disent qu'elle est la clef de voûte d'un édifice éternel élevé par Dieu pour le plus grand triomphe de ses perfections et la plus
U CHAPITRÉ MEtaîËft.
grande félicité possible de ses créatures; ilâ disent que la rédemption est un cercle spirituel qui embrasse dans sa divine circonférence le temps et l'éternité, ce monde et toits les mondes, le créateur et les créatures, avec iéurs relations présentes et futures dans les épreuves de là terre, dans les gloires du ciel, datas les hontes de l'enfer ; ils disent, enfin, que c'est pâr la médiation dé Jésus-Christ que se montre datas toute sa plénitude la beauté du caractère de Dieti, sur le théâtre du monde, et sous les yeux d'innombrables myriades d'anges , célëstës spectateurs.
En effet, dans le système chrétien, le mystère de l'incarnation forme la vérfté centrale yers laquelle convergetat lotîtes les autres vérités du christianisme. C'est la croix qui manifeste le caractère de Dieu; c'est là croix qui proclame devant les créatures terrestres et célestes la réalité, la grandeur, et l'inflexibilité de ta loi morale; c'est la croix qui rend palpable à nos cœurs avides de preuves l'étendue de l'amour divin, La
qu'est-ce qi$ la croix? 15
création entière, Dieu, les anges et les hommes» soutiennent des rapports essentiels, avec la médiation du Sauveur, et c'est de sa croix que part le gouvernement 4e }a terre et du ciel.
Si quelques-unes de ces harmonies, sont rendues saisissables 1 elles suffiront à ffîre comprendre la croix, à rendre incontestable la seule signification qu'y puisse attacher une philosophie vraiment 4igne de son npip t et qui, au Meu d'empoisonner les Ames en les enivrant, les hur milie, mais pour les exalter, tes réveille, mais pour leur donner la paix, les dépouille d'ellesmêmes enfin, mais pour les enrichir de Dieu.
Il semble, aux dédains de quelques hommes, qu'il faille se baisser trop bas pour ramasser l'Evangile ; mais, à vrai dire, ce n'est pas cela qui les arrête, c'est, au contraire, qu'il faut se redresser pour contempler le ciel; car ce que l'Évangile demande, c'est un abaissement qui élève !
Qu'est-ce que la croix? C'est la solution du grand problème, le mot de l'énigme humaine, Tinitiation à la science divine. Qui l'ignore ne sait
encore rien ; qui la possède a tout. Cherchons, pour la mieux connaître, à la voir sous plus d'un aspect. La vue du firmament, de l'immensité des mondes, peut ramener la pensée au Dieu de la création ; que la contemplation de l'univers spirituel, de l'infinité de la grâce, nous ramène au Dieu de la rédemption. Seulement régalons et écoutons, au dedans et au dehors, avec l'intensité du désir ; les preuves s'entr'appellent et s'entrerépandent en nous et hors de nous ; la voix se prouve elle-même à l'oreille, et elle-même aussi la lumière se prouve à l'œil.
CHANTRE BBUXlEME.
La conscience de l'individu, comme l'histoire des peuples, le sentiment intime, comme les lois de toutes les nations, rendent témoignage à l'universalité de la notion de justice
J'entends par justice l'éclatante et instinctive désapprobation du mal, l'invincible besoin de le voir puni.
Les idées humaines et les institutions qui leur sont dues peuvent varie? sur la nature du ma), jamais sur le mal lui-même, apprécier diversement son étendue, jamais son absolu démérite.
Le crime doit être puni, telle est dans tous les
1 Voir à I^l fia du volume, note Â.
temps la voix de la conscience, la voix des peuples, la voix de Dieu.
Cette sorte d'aspiration de l'humanité à l'ordre et à l'harmonie, étonne au premier abord. Quelle est donc cette créature qui parle de châtiment ? c'est une créature digne de châtiment. Quelle conscience éclate avec l'accent du tonnerre contre l'infinie laideur du péché? c'est la conscience du pécheur. Qui donc proclame de siècle en siècle, dans les huttes et dans les palais, aux pieds des idoles ou des prêtres, dans les chaires et dans les tribunes, q6e le coupable doit souffrir ? c'est le coupable lui-même, entre son crime d'hier et son crime de demain. Et quel est enfin le secret de cette apparente contradiction ?
Des hommes, qui ont leurs raisons pour ne jamais regarder de trop près aux choses de la conscience, ont prétendu que la société avait inventé le châtiment dans «on intérêt, et qu'il n'est qu'une mesure d'ordre, un moyen de sécurité.
Dans cette hypothèse, ce n'est pas la justice, qui manie avec une sainte indignation le glaive de
la loi, c'est l'intérêt, qui abat prudemment dbs têtes où veille une habileté trop dangereuse; c'est calcul contre calcul , tous contre un, droit numérique, raison du plus fort, mais ce n'est pas justice; l'idée même de justice s'évanouit, elle cesse alors d'être une notion morale, elle n'est qu'un compte de société, plus ou moins exact. S'il arrivait, toujours dans cette hypothèse, que la société eût plus d'avantage à récompenser qu'à punir le crime, le crime serait récompensé sans que la conscience eût le plus petit mot à dire !
Ce besoin d'intimidation, je ne prétends pas le nier ; mais il ne suffit pas à expliquer les sanctions des lois.
Il y a dans la conscience humaine une notion de justice pure.
La conscience repousse la difformité du mal.
Une absolue incompatibilité entre le pécheur et la rectitude morale entraîne une punition.
Et quelque étrange enfin que cela puisse pa- ,
22 chapitre tunnuiiK.'
rçi4re, le caractère 4e toute punition, c'est la souffrance.
Au nom 4e quel sentiment se soulève tout d'abord la conscience en présence d'un crime affreux? Est-ce aq non) de la justice ou bien au nom de l'intérêt? Ainsi, à la lecture d'une fiction où l'art s'est plu à peiiylre les traits hideux du vice, l'indignation du lecteur devance le châtiment qu'a su lui ménager l'écrivain, et ce n'est qu'à cette partie attendue de son œuvre que la poitrine oppressée respire enfin à Taise. Ainsi encore, dans un cercle où se raconte quelque affreuse histoire de cruauté ou d'ingratitude, on entend l'homme qui obéit le plus facilement aux impressions naturelles, Thomme le plus homme , traduire spontanément le vœu de la conscience, et s'écrier * la mort est trop douce pour de tels crimes !
En effet, un homme comblé des faveurs de la nature et de la Providence, intelligent et puissant, flatté f|t obéi, aura mis tous ces avantagea au service d'une ambition insatiable et d'un égoïsme sans bornes, H aura construit l'édifice, 4e s* pros-
LA CiuJîfc DEVANT bîEtJ. 23
péKlé sur les laines que sa main aura faites autour de lui; pbtar parvenir, il aura employé tous les moyens, et surtout les mauvais; défiant une justice divine qui semble sommeiller, et une justice humaine dont il sait éviter les coups ou achetefr l'indulgence, il se sera frayé une route sanglante à travers les larrties et le deuil, et arrivera triomphant aU but dè ses Coupables désirs! Fortuné criminel, il se sera joué de Dieu et de l'homme, et il jôtiira eft paix du fruit de ses fécondes iniquités! Tahtfis qu'au dehors tout aura servi sa ptospène infamie, au dedans nul murmure imposteur ne troublera sa vie; il Coulera des joui* paisibles, et rien ne troubler* ses paisibles nuits; l'insomnie sera pour Ses victimes ; à elles toutes les soutfrawces* à lui tbtites les félicités, même celles de la paix intérieure, car dans la conscience, comme dans le monde, tout sera fête pour l'heureux infâme!
Et il ne s'élèverait p*s en vous lé désir de voir tant d'iniquité trouver son juste salaire ! Et si vous appreniez que te justice s'est enfin appesantie sur
le coupable, vous ne sentiriez pas tressaillir jusque dans les dernières profondeurs de votre âme je ne sais quelle indéfinissable satisfaction? La continuation de cette inexplicable prospérité et d'une impunité plus inexplicable encore, ne soulèverait* elle pas votre conscience tout entière? Ne vous semblerait-elle pas un si monstrueux désordre, que vous en appelleriez à l'éternité pour réparer les torts du temps?
Peu importe que vos vœux placent le criminel sous une autre juridiction; ce qu'il fout constater, c'est que vous demandez, vous souhaitez pour lui un châtiment quelconque; vous ne pouvez pas ne pas le désirer; comme créatures mondes, libres, responsables, hommes enfin, vous ne consentez pas seulement à la justice, votre nature même la réclame, l'exige, ne saurait s'en passer; là où die manquerait absolument, vous ne verriez qù'amère dérision. Il n'est pas en votre pouvoir, il n'est pas en votre nature, de souhaiter au coupable l'impunité complète.
Il peut arriver que la vue du supplice matériel,
delà torture, du sang, répugne à votre sensibilité; mais il est du moins un genre de souffrances que vous ne pouvez vous empêcher de souhaiter au coupable, c'est l'angoisse de la conscience. Peutêtre%ous formerez lq désir de le voir échapper au glaive du bourreau ; mais c'est à la condition qu'il tombe dans les mains d'un bourreau plus subtil et plus cruel, le remords!
Mais s'il se repent?
Il est vrai que nous sommes aussi portés à pardonner au repentir; mais à quelle condition? A la condition qu'il soit véritable, c'est-à-dire que la douleur du repentir soit plus poignante que celle du châtiment.
Suffirait-il que le coupable, l'œil sec et le cœur joyeux, vint vous assurer qu'il se repent, que la justice doit être satisfaite, et que tout est dit? Un tel repentir n'en est pas un. Et que lui manquet-il ? Il lui manque précisément ce qui est le vœu, le cri de la conscience : il lui manque la douleur.
Sans doute, par l'effet d'une loi non moins régulière, non moins humaine que celle de la jus-
26 CBAPltftÉ ftEfcXîÊMË.
tiec, la compassion voudrait ressaisir ses droits; h la vue du supplice Vous seriez prêt à demander grâce, tant notre pauvre et incomplète nature est incapable de concilier eû elle, ou même de comprendre en Dieti, ces attributs ën apparence hostiles! Mais, sans anticiper ici sur cé qui doit êlre dit quant à la maniéré dont l'Èvangilè satisfait à ce double besoin, il faut pourtant remarquer que l'homme est dans l'impossibilité de réduire ce dualisme autrement qu'en anéantissant un de ses deux termes, c'èst-à-dire en sacrifiant la justice à la pitié, où la pitié à la justice, ftieu seul a pu répondre à toutes les exigences; non* ne le pouvons pas, nous. En face du crime, il faut frapper en étouffant la voix du casât 9 ou faiblir en étouffant celle de la conscience. Mais, dans Ce dernier cas, quelque chose eu nous proteste contre cette fausse vertu, contre cette belle faiblesse, et nous crie qu'il faudra bien qu'une sagesse plus habile se charge de rétablir l'équilibre.
La notion de justice est tellement enracinée en l'homme, qu'il faut le détruire pour la détruire ;
LA CftÔ.i DEVANT PIEU. 2?
l'être entièrement sourd à la voix de la justice n'est plus un homme ; disons mieux, il ne serait plus un homme, car il n'existe pas ; à peine si tel lèvres du plus dégradé,, du plus abandonné, ont le triste pouvoir de nier la justice lorsque son in* térêt l'y pousse; mais ce même intérêt bientôt démentira les lèvres et glorifiera la conscience, lorsque le criminel appellera sur un autre qu'il dénonce comme plus criminel que lui, les rigueurs d'une justice qu'il n'a pu entièrement déraciner de son âme.
Et pourquoi donc en est-il ainsi? Uniquement parce qu'il y a une justice pure, indépendante de tout intérêt; parce que ce point sensible et incautérisable est le fond même de notre constitution morale; parce qu'enfin le grand arrêt rendu pour l'humanité tout entière, et que murmure incessamment la voix éternelle, c'est punition pour tout crime, souffrance pour toute culpabilité. Oui, qu'on s'étonne ou qu'on s'indigne, il en est ainsi ; ç'ep t uous-mêmeç qui servons de témoins, et chaque fois que nous recommençons nos
comptes spirituels, nous trouvons que s'il y a crime d'un côté, il fagt de l'autre que la balance soit fiiite par la douleur !
Loi étrange mais familière de la douleur ! l'expérience en trouve à chaque pas la première explication dans le sens intime et commun,' et pourtant la méditation en poursuit vainement le dernier secret jusque dans les sombres profondeurs des mystères divins ! La justice veut la douleur, l'existehce de la douleur proclame l'«istence de la justice. Voilà ce que nous sentons, voilà ce que bous savons, n'en demandons pas davantage.
Cette notion de justice, d'où nous viendraitelle, sinon de Dieu? Quelle autre main que celle qui a créé l'homme pourrait l'avoir implantée en l'homme? Et si elle appartient à l'essence même de l'image divine, c'est qu'elle appartient surtout à l'essence de la Divinité. Nous concevons la justice parce que Dieu est juste ; la justice pure est en Dieu puisqu'il en a mis la notion en l'homme.
LA CROIX DEVANT «f«U. 29
Vérité solennelle! Dieu est juste. Vérité effrayante ! l'homme est pécheur.
Que fera Dieu ? que deviendra l'homme ?
C'est de toute la religion la question la plus importante, c'est la religion même.
Gar enfin si la justice humaine n'est qu'un pâle reflet, un écho affaibli, de la justice divine, et si l'idée de justice se confond avec celle de châtiment dans la conscience du coupable, un châtiment certain attend donc le pécheur.
L'étendue de ce châtiment est sans aucun doute proportionnée à la gravité de l'offense ; mais qui les mesurera l'un et l'autre? Le péché est un mal infini, la culpabilité du pécheur est infinie, nous ne pouvons la saisir tout entière en ce monde; ses conséquences, peut-être les plus terribles, nous échappent nécessairement, et l'humanité ne goûte ici-bas qu'aux bords de la coupe d'amertume emplie par le péché. Ce que nous en connaissons, toutefois, est èffroyable. A la vue du désordre et des maux dont le péché est responsable, on sent bien que la peine qui lui est due
30 CQ.4P1THP DEUXIÈME.
n'est pas épuisée par les souffrances de cette vie. Mais, comment trouver dans le criminel la juste mesure du crime? Et s'il existe quelque part un juge qui n'excite aucune défiance, c'est-à-dire parfaitement juste, n'est-ce pas par l'étendue de la punition qu'il a fixée que nous devrons apprécier l'étendue de la culpabilité ?
Cette voie si logique est la voie de l'Écriture. Le pécheur, qui ne peut être juge et partie dans son propre procès, et qui a bien la conscience du pér ché, mais non de toute sa laideur, vient à la barre du souverain Juge apprendre l'énorpiité de sa faute, non par des raisonnements qu'il ne pourrait saisir à cause des limites de son entendement, mais par la révélation d'un châtiment mesuré par la toute-science et par elle posé dans le plateau de la balance éternelle , comme contrepoids du mal.
Quoi de plus simple? Transportez- vous, par l'imagination, dans un royaume dont vous ignore* et les mœurs et les lois, Vous voulez savoir ce qu'y pensent les législateurs de certaines actions, {ta»
mandes à lire leurs lois ; c'est là qu'est la plus sûre expression de leur pensée , de leurs sentiments. Allea-vous entatôer d'iflvtiles conjectures sur ce qu'ils doivent ressentir dans le for intérieur? A quoi bon? tous avez leurs décision»; chacwoe des peines que leur législation a fixées parle pour eux ; vous saurez ce qu'ils pensant du mal en voyant comment Us le punissent. Ainsi , en abordant le royaume de Difti, ce c royaume qui n'est pa. de ce îonde, » mm voulez savoir quelle est la pensée divine touchant le mal : pre-r nez la toi de Dieu; là est la pensée de Dieu. Pourquoi vous perdre en de stériles spéculations sur la gravité ou la légèreté présumée de l'offense ? Eu voici la juste mesure : la punition. Vous éprouvez des scrupules , ô coupables, sur le juste salaire de votre culpabilité ; souffrez que Dieu intervienne ; il tranchera la difficulté par son ver T dict, et vous pourrez savoir au juste quel est le salaflte du péché , à moins que vm§ ne déclinie? jusqu'à la compétence du souverain Juge !
A ce cpmpie, les proportions du ftal graiïdisr
sent à nos regards effrayés ; il faut que nous nous accoutumions à la pensée du démérite immense ea «ontemplantdftmmensité de la punition ; il faut que la « sagesse soit justifiée par ses enfante , » que l'homme passe condamnation sur l'homme condamné par Dieu ; il faut confesser 4ue, tous les jours, la société temporelle et périssable dresse des échafauds pour des criminels moins coupables «envers elle que ne Test, envers la société spirituelle et impérissable, un pécheur quelconque, tout pécheur !
En doutez- vous encore ? Eh bien ! comparons. Où se trouve la pénalité la plus forte, dans les lois de Dieu ou dans celles des hommes ? Où est inscrit le plus terrible châtiment ? Dans nos codes, ou dans l'Écriture?
Lecteurs de l'Évangile, qui que vous Soyez, et quels que puissent être aussi vos préjugés, je ne vous demande en ce moment qu'une seule chose : quelle condamnation ce livre prononce-t-il dbntre le péché? Chrétiens de toutes nuances, et je puis ajouter, hommes de toutes opinions ^ que révèle
l'Écriture sur le châtiment dû au pécheur ? L'histoire du passé renferme-t-elle , le présent fait-il connaître , une législation semblable ? A défaut de faits, votre imagination a-t-elle pu rêver quelque chose qui en approche ? On nous a dit la sévérité proyerbiale des lois de la Grèce-antique, et les châtiments barbares de hordes à demi civilisées ; mais où est-ce que le rapport de la peine à l'offense semble le plus démesurément méconnu ? Nous avons lu avec épouvante les détails révoltants de supplices exceptionnels inventés pour les grands coupables ; mais la durée de ces supplices peut-elle soutenir la plus lointaine comparaison avec celle des peines que proclame le Nouveau Testament? Nous voyons sous nos yeux l'homme frapper l'homme de mort, aux termes d'une justice et d'un pouvoir sur son semblable qu'il épuise également dans cet acte dernier et suprême ; mais quel atroce délire dénonça jamais au criminel social un vengeur invisible, qui le reçoit tombant de Téchafaud, et l'emporte dans l'éternité , pour lui faire subir de nouveau mille agonies t renou
velées dans un corps impérissable, et sans cesse vivant pour mourir sans cesse !
Sont-ce là des images? J'y consens; mais la justice humaine eut-elle jamais recours à ces images-là ? D'où vient que leur application aux délite eût rempli la conscience d'une légitime indigna*» tion, tandis que leur application au péché ne fait que la pénétrer d'une salutaire frayeur? Ce sont des images, dites-vous ; mais qu'y a-t-il sous ces images , et que représentent-elles ? Encore une fois, je ne veux pas prononcer pour vous, je n'ai pas besoin de fixer et de formuler rétendue et ta durée des châtiments scripluraires ; mon argumentation actuelle acceptera le minimum qu'accepte votre propre examen ; l'Évangile à la main, le texte sous les yeux, et la conscience pesant (es commentaires , je vous adjure de répondre à ma question : la législation divine n'est-elle pas mille fois plus terrible que la législation des hommes ? Oui , l'évidence est surabondante ; si l'Évangile n'est pas « une fable artificieUsement composée, » si les « tépèbres du dehors » signifient plus que
La CftOÎ* DEVANf DIEU-. 35
la réclusion , t l'étang ardent de feu et de soufre » plus qu'un bagne , et l'enfer plus qu'un échafaud ; si les tnots ont un sens indépendant du caprice ; si l'Évangile est autre chose qu'un ëpouvantail bon à effrayer, disons mieux, à fanatiser les enfants, il faut convenir que la peine selon Dieu est infiniment plus que la peine selon l'homme.
Et ne voyei-vous paè à quelle irrésistible conclusion cela nous mène f Dieu est-il injuste ou cruel ? N'est-ce pas plutôt que la culpabilité de Phômme dépasse toute conception ? N'est-cë pis qu'un « abîme appelle un autre abîme! * N'estce pas enfin que le péché mérite un tel châtiment ? Ah ! cette conclusion n'est que trop certaine : plût à Dieu que nos raisonnements fiassent îautift, qtie d'ardentes préoccupations nous fissent poursuivre des fantômes , et qu'enfin nous fussions moins coupables ! Mais, hélas ! il n'en est tien; nous sommes c de sens rassis; » notre argumentation est aussi froide que la tombe , et aussi évidente que la mort ! ^
Nous nous acheminons donc au tribunal de l'Eternel, avec la certitude que le crime du pécheur est le plus grand crime possible , puisque le juste juge y a attaché le plus grand châtiment possible. Il est vrai que l'attribut de la miséricorde, non moins divin que l'attribut de la justice, réclame sa manifestation dans le gouvernement éternel, mais c'est précisément là que se rencontre le redoutable problème.
La loi morale donnée par Dieu à l'homme est inviolable; à son maintien est attachée la majesté du législateur suprême. La beauté intrinsèque et l'incalculable utilité de cette loi émanept de la sainteté et de la sagesse divines. Observée dans sa rigoureuse perfection, elle eût répandu partout la vie et la joie, et sous son influence universelle une terre sans péché eût été semblable au ciel.
Tout mal, naturel ou moral, toute souffrance, toute misère, est la conséquence du péché, de la transgression. Dieu veille sur les préceptes de cette loi avec un amour proportionné à Pimmen-
si lé du bien produit par son accomplissement, et sur la pénalité de celte loi avec une rigueur proportionné^ à tout le mal produit par sa violation. En un mot, Dieu aime sa loi comme il s'aime lui-même, comme il aime l'harmonie et le bonheur de l'univers. C'est une émanation de sa propre essence, une expression communicable de ses incommunicables perfections ; c'est, aux yeux de la créature, le Créateur pur esprit substantialisé par un commandement qui, en enjoignant ce qu'il faut aimer et faire, haïr et fuir, révèle ainsi les affections et les actes conformes ou opposés au caractère de Dieu, dignes de récompense ou de punition.
La loi violée, il faut, ou que Dieu prenne le parti de sa loi contre le pécheur en exécutant la condamnation, ou que Dieu, en absolvant le transgresseur, condamne sa propre loi.
Est-il besoin d'indiquer les difficultés qu'entraîne l'abandon de la loi? Si elle peut être négligée, elle n'est donc pas parfaite?
En ce cas, puisqu'elle ne devwt être niobservée,
ni vengée par la punition, pourquoi fiit-eHe choisie de préférence à une autre dont les exigences eussent pu être satisfaites?
Que devient la sagesse d'un législateur qui ne sait ni donner une loi à laquelle on doive obéissance, ni punir les désobéissants ?
Quel effet produira sur l'éternelle société des intelligences, témoin de l'abandon de la loi, ce changement manifeste de disposition dans le Juge souverain, honorant sa loi quand il la promulgue, mais la déshonorant ensuite quand fi s'agit de l'exécuter?
Quelle sera la règle de conduite non seulement du genre humain, mais encore de toutes les créatures responsables, si la loi morale peut tomber en désuétude par la connivence du législateur?
Les menaces de la loi, qui n'étaient pas sincères dans ce cas, le seront-elles jamais? Et les promesses de Dieu ne seraient-elles pas, comme ses menaces, des déceptions? Le Dieu qui n'a pas su punir saura-l-il récompcnser?Si l'enfer n'est qu'un épouvantai!, le «tel ne serarMl qu'un leurre?
Voilà donc l'homme sans crainte et sans espoir, le monde sans loi, l'univers dans l'anarchie, chaque créature lancée sur l'océan des Ages éternels sans boussole et sans gouvernail !
Ah ! périsse toute la coupable postérité du coupable Adam, plutôt que l'honneur du caractère divin ! périssent les habitants de l'imperceptible province de la terre, plutôt que le gouvernement de l'empire entier de la création, impossible avec une loi mensongère ou impuissante! Mieux vaut mille fois entendre gémir quelques pécheurs dans leurs souffrances méritées que d'entendre tous les êtres créés gémir avec raison de l'insuffisance de la justice ou de la faiblesse du Juge !
Que devenir en présence de ces faits? Comment échapperons-nous à l'action de ces réalités sévères? Nous livrerons-nous à ces séduisantes théories qu'élabore l'intérêt de notre orgueil, presque à notre insu, et dans lesquelles notre culpabilité disparaît ou du moins diminue? Mais la conscience et l'Écriture s'y opposent, et- nous avons beau passer sur notre souillure l'éponge de la
philosophie, la tache reste. Nous jetterons-nous tête baissée dans les prétentieuses pénitences de la superstition? La paix ne les suit pas, et nous avons beau élever un échafaudage d'oeuvres humaines, la tâche est couverte, mais non pas effacée ! Prendrons-nous le parti désespéré de nous enivrer d'oubli et d'indifférence en nous attablant aux festins de la matière ? La tache reste encore sous le brillant manteau de plaisirs et de voluptés où nous avons cru l'ensevelir, et qui devient le linceul des sens, mais d'où l'âme s'échappe gémissante et confuse! Que faire? qu'imaginer? à quels stratagèmes avoir recours ? Voilà ce que se demandent les hommes du siècle ! Leur cri à eux n'est pas : « Que faut-il que je fasse pour être sauvé? Non, c'est plutôt: « Comment me conc vaincre que je ne suis pas perdu? » Vœux impuissants ! Efforts stériles ! Le trouble et le malaise s'attachent à leur poursuite ; ils ressentent les premières morsures du ver éternel auquel ils voudraient ne pas croire ; dans leurs meilleurs moments, ils soupirent, l'aveu est sur leurs lè-
vres, la vérité leur arrache des hommages involontaires, et il n'est pas jusqu'à ces enfants perdus d'une littérature incrédule que nous n'entendions
s'écrier :
Le cœur de l'homme est un vase profond,
Lorsque la première eau qu'on y verse est impure,
La mer y passerait sans laver la souillure,
Car l'abîme est immense, et la tache est au fond !
Voilà, à côté d'un scepticisme avoué, la confession qui s'échappe du fond même de la conscience. Ah ! quelque habilement, quelque profondément que la science creuse son terrain, elle n'en peut faire jaillir ces eaux vives qui lavent le péché, et c'est ailleurs qu'est « la source ouverte pour la souillure, en faveur de la maison de David. »
La doctrine de l'expiation, pressentie par la conscience même du coupable, quoiqu'elle soit juge et partie dans sa propre cause, intervient comme solution divine de ces inextricables diffi-
eultés. C'est l'expiation qui sauvegarde les droite de Dieu et les espérances de l'homme, les intérêts universels de la création et les intérêts individuels du pécheur.
Sans empiéter ici sur d'autres harmaofres qui doivent nous occuper phis loin, comment ne pas admirer cette complète aptitude de l'expiation à répondre aux exigences de la législation éternelle et aux impulsions de la clémence, sans sacrifier ni l'honneur du Roi suprême, ni les gages d'ordre, de sécurité, donnés par sa Sagesse à tous les sujets de son empire?
Qu'importe que dans l'expiation toutes -ces fins soient obtenues par une substitution de victime, puisque c'est une victime volontaire? Cette circonstance ne fait que rehausser l'éclat du sacrifice et l'importance de la loi. La transgression doit être bien odieuse, puisqu'il faut la payer 4 tout prix ! Le luge doit être bien miséricordieux, puisque, ne pouvant «consentir i l'impunité, il consent à ce que son §>ropre Fils remplace le criminel!
La croix de Jésus-Christ, la satisfaction de la sainteté immaculée, l'inflexible garantie de l'éternelle loi morale, l'éblouissante manifestation de l'amour divin par la grâce, la croix qu'a conçue la tendresse et que foudroie la justice, la croix, force de cohésion spirituelle de l'univers entier, boulevard de la loi, digue infranchissable contre l'envahissement du mal, la croix, voilà la réponse aux vœux de la conscience, aux besoins de l'homme pécheur.
L'abîme qui devait engloutir et garder le coupable, l'amour divin le ferme, ou plutôt le comble, mais c'est au prix du sacrifice expiatoire du Rédempteur. Voilà le grand office du Crucifié, Voilà le grand objet de la croix. Voilà la substitution, aussi merveilleuse que réelle, aussi réelle qu'adorable, à laquelle le pécheur doit son pardon . Voilà la croix devant Dieu ! C'est l'équilibre même des mondes invisibles.
Sans cette croix, hors de cette croix, Dieu, la justice pure, ne peut que frapper l'injuste ; mais Jésus-Christ, dit un apôtre, « a souffert, lui juste,
pour les injustes 1 ; » çans cette croix, hors de cette croix, la loi inexorable poursuit le transgresseur ; mais, dit encore un apôtre, t il nous a rachetés de la malédiction de la loi 2 ; » le prophète Ésaie avait dit déjà : « Le châtiment est tombé sur lui » Tel est enfin le fruit de cette souffrance médiatoriale, que saint Paul, dans une hypothèse à jamais mémorable , distinguant , comme il convient, entre la trop palpable réalité du mal et celle du remède, ne craint pas de raisonner ainsi : « Si Christ n'est pas ressuscité... » Quelle conclusion l'apôtre va-t-il tirer? Laquelle êtes-vous prêt à tirer vous-même?... Si Jésus n'est pas sauveur, nous ne sommes pas pécheurs, il n'y a pas de jugement, et nous n'avons rien à craindre! Ne serait-ce pas là votre sentiment? Eh bien, voici celui de l'apôtre : « Si Christ n'est pas ressuscité, nous sommes encore dans nos pé-
1 I Pier. m, 18.
» Gal. m, i3.
9 Es. lui, 5.
chés 1 . » Conclusion aussi inattendue que magnifique ! Logique pénétrante, ou plutôt inspiration divine ! Notre péché est indépendant de Christ, et antérieur à la croix. Le mal est indépendant du remède et antérieur au remède. L'expiation supposée une chimère, la culpabilité demeure pourtant vraie. Si, par impossible, la croix est abattue, le péché reste néanmoins debout. Ce n'est pas dans l'Évangile, c'est dans le cœur humain qu'est la chute. La grâce est hors de nous, mais la sentence de mort est en nous. Sur le Golgotha s'élève la croix ; mais ce n'est pas là que s'en trouve le besoin, c'est dans notre nature. L'appel à la réparation, le crî de grâce, il n'est pas poussé par la terre, qui, dans ce lieu d'horreur, a bu le sang du Fils de Dieu ; on ne l'entend pas sortir des flancs émus de ce mont étrange, tout à la fois exécrable et béni, témoin du plus grand crime et de la plus ineffable miséricorde; mais, prêtez l'oreille... écoutez bien!... il sort des dernières
• 1 Cor. xv, 18.
profondeurs de notre nature déchue! Oui, le poète, cette fois, comme jadis le souverain sacrificateur qui, sans le savoir, prophétisa la nécessité de la mort du Christ, le poète incrédule a bien dit : La tache est au fond! Mais ce qu'il n'a pas dit, parce qu'il ne le sait pas, et ce que dit l'évangile de la croix, c'est que la grâce aussi est au fond, au fond du cœur croyant, de l'âme graciée par la foi. Elle n'est pas une chimère, la terreur secrète, quelquefois assoupie, mais jamais vaincue dans le sein du transgresseur. Elle n'est pas une chimère, non plus, la précieuse assurance de pardon que possède celui qui contemple en Jésus» expirant au Calvaire, la rançon de son âme!
c Étant justifié par la foi, il a la paix avec Dieu 1 . » La paix avec Dieu! lui dont l'orgueilleuse présomption, dont l'audacieuse propre justice ne pouvait chasser de sombres pressentiments, il parle maintenant à Dieu comme à son Père, et l'amour bannissant la crainte, il écoute dans un
« Bon, v, 1.
calme ravissement, t l'Esprit qui rend témoignage à son esprit qu'il est enfant de Dieu *.
Telle est la magnifique transaction qui sauve l'homme sans compromettre le caractère magistral du Créateur, qui permet l'exercice de la miséricorde, sans toutefois céder à une fausse compassion, disons le mot, à une faiblesse qui, par l'impunité accordée au crime, deviendrait pour tout l'univers une malédiction irrémédiable et plus réelle que la condamnation épargnée à la race coupable. Étrange compassion et plus étrange justice que celles qui conduiraient toutes les créatures innocentes à la plus effroyable misère pour en tirer quelques créatures criminelles! Mais compassion et justice adorables que celles qui, embrassant le tout et la partie, glorifient le Juge, raffermissent la loi, et sauvent le coupable !
1 Rom. viii, 16.
Il a plu à l'incrédulité de formuler contre la doctrine de la croix une singulière objection.
On a dit, et Ton répète» qu'il est indigne du caractère de Dieu de livrer son Fils aux besoins, vrais oa faux, d'une insignifiante planète comme la nôtre, perdue dans l'immensité de la création. Le Fils de Dieu mourant pour un vermisseau tel què l'homme, la Dit inité favorisant l'ûnfproeptible famille humaine, au point de lui offrir le prodige de l'incarnation, toilà, dit-on, ce qui n'a pu être inventé que par l'orgueil humain, ce qui ravale le Créateur Mi niveau de la créature !
Et où donc se trouve la preuve des diverses
allégations renfermées dans cette confiante objection ? Elle ne repose que sur des conjectures auxquelles d'autres conjectures pourraient servir de réponse. Toutes les données de la science viennent chaque jour confirmer la croyance que notre monde n'est pas le seul qui soit peuplé de créatures intelligentes 1 . Mais nous avons mieux que des probabilités, nous avons « la très ferme parole prophétique 2 , » la révélation de Dieu, qui dépassant ici comme toujours le progrès des sciences humaines, doit fixer sur ce sujet nos convictions chancelantes, et dont la précision ne pourrait échapper qu'à une grande légèreté.
Les relations soutenues par la famille terrestre d'Adam, pécheur, avec les familles célestes qui ont conservé leur perfection glorieuse, les rapports (ki monde invisible avec le monde que nous habitons, sont, ou explicitement ou implicitement, mais toujours clairement, enseignés par
1 Voir h, la fin du volume la note B« ' II Puer.-!, 19.
l'Écriture. Quelques scribes c mal instruits pour le royaume de Dieu » ont pu parler comme si la rédemption n'intéressait que l'espèce humaine ; mais, selon la Bible, notre terre n'est qu'une province de l'empire divin ; les scènes de la création de l'homme, de sa chute et de sou salut, ont, en dehors de cet intérêt humain, et qui nous est tout personnel, une portée qui dépasse notre globe. Quoique accomplies sur le théâtre de notre humanité, elles ont plus que des hommes pour spectateurs. Si elles ne contient qu'à certains rôles la péripétie du salut ou de la perdition, elles n'en laissent pas moins entrevoir d'autres effets et un dénouement plus vaste encore pour les cohortes sans nombre qui les contemplent.
Les preuves, abondent, mais le préjugé en voile le nombre et l'éclat ; une sorte d'engourdissement intellectuel, de somnolence morale, nous permet de passer et repasser à côté d'elles sans les remarquer.
Et que voulait donc dire saint Paul, lorsque, dans une image qui par sa hardiesse dépasse et
54 CHAPITRE TMM&tS.
excuse tout à la fois celle que je Tiens d'employer, il se dit « offert en spectacle aux hommes et aux anges » et non pas lui seul, assurément, mais encore quiconque lui ressemble? Comment rendre en termes plus simples une plus simple idée? Il n'y a pas là d'équivoque possible ; n'y eût-il que ce passage dans les écrits inspirés, et nous allons voir qu'il est loin d'être 1e seul , il suffirait à la théologie chrétienne pour qu'elle pftt affirmer sans crainte les harmonies invisibles du monde d'ici-bas avec le monde supérieur, de la partie avec le tout.
. Par une image presque identique, quoique la phraséologie diffère un peu, é'est le même fait, le fait merveilleux des rapports du ciel avec la terre, que nous présente l'apôtre saint Pierre lorsqu'il nous peint les anges comme penchés sur « ces choses dont ils désirent ée voir le fond *. » Et pour que nous ne nous méprenions pas sur la
* l Cor. iv, 9.
nature de ces choses, nous sommes avertis qu'il s'agit du * grand mystère de piété, dieu manifesté eti chair, ve des anfesK » S'il fart mtim mm déclaration qui, tout en épaississant la nuit du mystère autour de ci M mconpréhensiMe , mette pourtant le fait lo i m&m en dehors de totate contestation , entendes Jésus-Chritt dire à ses disciples : « Prenez garde de mépriser auc cun de ces petits, car je tous dis que Imm € anges totent «mis cesse dans les cieux la face € de mon Père 2 . » Peut-être une partie de la difficulté sera-t-eHe levée à nos ymsx par celte autre déclaration : « Il y a de bt joie parmi les anges « de Dieu, pour a* seul pécheur qui s'amende* • Ouoi qu'il en toit, et dôt le moyen par lequel Bieu manifeste aux mondes supérieurs le spectacle de notre terre rester pour mus impénétrable, celte manifestation e He w r tm c tie saurait
1 I tlM. HI, 16.
* I M att. tvm, 10.
faire l'objet d'un doute en présence de textes aussi clairs. Le chrétien inattentif peut ne pas comprendre toute leur utilité ; il ne peut les repousser. Oui, le gouvernement de la terre se relie au gouvernement du ciel. Nous sommes dispensés de justifier le choix du lieu, par la grandeur et la durée de renseignement renfermé dans l'acte réparateur, par le nombre et l'excellence des personnages devant lesquels il s'accomplit. Et qu'importe l'exiguité du lieu, si l'univers entier peut y être admis comme témoin ?
Mais cette expression est-elle exacte, est-elle suffisante ? Devant eux? N'est-ce pas, en un sens très réel, pour eux aussi bien que devant eux ? Le lien qui unit l'ange à l'homme,, si étroit qu'il a tiré du cœur de Jésus cette étonnante expression, € leurs anges, » ce lien ne fût-il que celui d'une profonde sympathie, il y aurait sans doute dans le ciel même un écho de ces paroles : « Lors- « qu'un des membres souffre, tous les autres « membres souffrent avec lui ; et lorsqu'un des « membres est honoré, tous les autres membres
t em ont de la joie 1 . » Mais est-il bien certain que l'intérêt ressenti par des créatures d'un ordre supérieur pour l'histoire humaine, soit exclusivement un instinct de sympathie, et qu'il n'ait rien de personnel?
J'ignore comment le péché s'est introduit dans le monde, mais je vois qu'il s'y est introduit. Je sais de plus, par la révélation, que certains anges c n'ont pas gardé leur origine et ont quitté leur € demeure 2 , » et si cette même révélation m'apprend que le triomphe final et éternel de l'harmonie est assuré , elle m'apprend aussi que c'est par l'entremise du Rédempteur, qui, après c avoir mis tous ses ennemis sous ses pieds , t remettra le royaume à Dieu, le Père 3 . » Or, si le moyen est indispensable à la fin, n'est-il pas étrange, lorsque la fin est si grande, qu'on accuse le moyen de manquer de grandeur? Sans
1 IGoa. xn, 26.