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nie : le Génie dans l'Obscuritr ; mais elle csl traitée selon le grand style poétique, et Ton sait comme le lyrisme de Lamartine Iranstigure les sujets mêmes qui semblent s'y prêter le moins, Kelisons rapidement ces belles strophes :
J.e souille inspirateur...
Dédaigne des palais la pompe souveraine...
H s'abat au hasard...
Sur la cabane des pasteurs, Sous le chaume indigent des pauvres de la terre.
Puis évocation des glorieux souvenirs de l'antiquité : Homère, Virgile, Moïse ; puis c'est une réminiscence mythologique, le poète compare la gloire au phénix, « qui vient tous les cent ans »
Se poser sur la terre et sur un nom qu'il aime.
Enfin le voici qui s'adresse à Reboul, lequel nous paraît jusqu'ici quelque peu oublié :
Ne t'étonne donc pas qu'un ange d'harmonie Vienne d'en haut te réveiller, etc.
Et par une association d'idées assez délicate, où l'intention polie est nuancéed'émotion personnelle, le poète f,rand seigneur, « plein des biens dont l'opulence abonde », se prend à regretter le temps où, dit-il, je n'avais
Que ma vigne et que mes figuiers,
où « les songes divins chantaient dans mon âme »,
Où ma mère allumait, ainsi qu'une humble femme,
la flamme de son « étroit foyer »* où
Nous rendions grâce à Dieu de ce repas champêtre. Riche des simples fruits que le champ faisait naître, Et d'un pain qui sufBt au jour 1
Telle est cette Harmonie, dont une strophe, une seule, la septième, est vraiment écrite pour Reboul même ; dans les autres strophes, on sent trop que le poète nîmois n'est guère pour Lamartine que l'occasion, le prétexte d'une pièce de vers. Les
meilleures de ce» dix Hlroplie» m«* hemMcMil ^Iro le» lr<»i» deroières ; ce reloiir du poêle vers l'Iifureuv leinpn dt* son enfance len reod bien louolmnlfs el vraim«*nl la-IIeH, dune tieaulé intime ; elles rjiclu'leul Of qu il y a d'ui» p«Mi f.itlue el ronvenu. d un peu difcUnl liUSbi, duns le grand l>risnie iiuporsonni'l des premières. A colle pièce llebuul h'eir«»rcera de répondre en IK.'tii par les strophes enlhousia>les qui li^urenl en l»He de son premier recueil de poÔMes ; uou» y levieudroiis.
/-<• (ntiic dons I0bs< uriti- fail partie des \H pièces qui formèrenl en 1830 le recueil des Harmonies : ce recueil parut à la lin de juio. Lamarlioe, qui, depuis deux mois, prolongeait son séjour à Paris (1) pour surveiller l'édition de son nouvel ouvrage, rentra il Sainl-l'oinl, puis se rendit à Aix-les-hains (juillet), (»q sait les événements politiques qui suivirent. Lamartine, ne voulant pas servir la monarcliie de Juillet, envova le l'J septembre sa démission de secrétaire d'ambassade au comle Mole, « après l'avoir poliment né^îociée avec le Falais-Uoyal, pour ne pas manquer, dit-il, à la reconnaissance el ii la convenance (i) ». Son ami, .M. Capmas. résijina de même ses f<mctions de sous-préfet.
-Vu cours des années IMiU el 1832, nous trouvons Keboul en relations suivies avec M, ( apmas et Lamartine. C'est à .M. Capmas qu'il dédie, en mars 1831 (3), /»• Christ à (leths-'-mani, poème qui contient d'assez, belles strophes. .M. Capmas transmit le poème à Lamartine. Le poète des Harmonies y reconnut quelque chose de l'inspiration qui anime son Hymne, au Cliritt (4), el félicita l'auteur : « .l'ai rei;u ». écrivait-il à Reboul le 13 septembre, j'ai re«;u, .Monsieur, par .M. de Capmas vos vers nouveaux. Ils m'onl étonné, même après l'Anjeet l'Enfanl ; c'esl tout vous dire jj. *
(1) Il avait prononcé son discours de réception à l'\cadémie fran'-ai^e te 28 noars 1830 , en mai. il se mit à corriger les épreuves de son nou? eau recueil.
(i) Lettre du '21 septembre 1830, à Virieu.
3) Cette dédicace est conçue ainsi : •< A son ami, M. Ferdinand de Capmas, ancien 8ous-préfel. " Les roots à ton ami doivent être de 1836, après plusieurs innées de bonnes et cordiales relations.
(4) llartiionie!!, III, \.
v5) Lettre du )3 septembre 1831, dont nous citons un extrait d'après la notice de M. de Cabriére» (page xxxiii). Lamartine était alors à Saint-t'oinl. M Capmas et sa famille au château de la Hoctie par Houvray. (^">tc di»r .
— (iS -
Pourtant ce n'était peut-èlre pas assez dire. La vérité est que le Christ à Gelhsémaiii est bien supérieur à F Ange et V Enfant, poésie qui nous semble un peu surlaile. Que lisons-nous dans la notice biographique et littéraire qui figure en lête de la sixième édition des Poésies de Reboul (I), publiée en 1842 ? L'auteur anonyme de cette notice s'extasie naturellement sur l'Ange et V Enfant. « Nul chant de Reboul, dit-il, n'a trouvé autant d'admirateurs ; la peinlure^ la musique et la sculpture se sont inspirées à l'envi de cette composition (l'un sentiment si religieux et si pur que l'on croit voir, à travers la transparence de la pensée et des vers, la rayonnante et douce figure de l'ange planant avec amour sur le berceau de l'enfant » (pas^e xiu). J'avoue que cette -vulgarisation iridiscrète d'une inspiration poétique par tous les arts me cause un sentiment de malaise et une certaine défiance, et je suis tenté de relire telles pages célèbres où Lecontede Lisle affirme sa haute et hautaine conception de la « majesté de l'art » et exprime son dédain pour le goût français, « esclave des idées reçues », pour la critique, toujours si bienveillante « à la cohue banale des pseudo-poètes », pour cette littérature, enfin, qui, sous prétexte d'enseignement moral, ne tend qu'à « répandre dans le vulgaire, à l'aide du rythme et de la rime, un certain nombre de platitudes qu'elle afïuble du nom d'idées (2) ». N'insistons pas ; on se rappelle les orgueilleuses formules du grand et puissant Olympien.
Certes, je ne prétends pas écraser Reboul sous un tel rapprochement ; tout ce que je veux dire, c'est que l'auteur des Poèmes antiques a posé dans ces pages un sûr critérium d'appréciation littéraire, et qu'il faut toujours y revenir pour juger de haut. Et puisque nous parlons de l'Ange et l'Enfant, nous pouvons dire que cette élégie est la mise en œuvre d'une idée gracieuse ; oui, cela est « joli », comme on dit ; mais c'est tout ; cela nous parait même aujourd'hui assez insignifiant et plutôt fade. Cette élégie a quelque chose qui sent un peu le poncif ; elle a ce quelque chose qui provoque l'attendrissement facile, à peu près comme les chromos de l'imagerie religieuse ou comme les douceurs des romances sentimentales. Et cependant, pour beaucoup de gens, le nom de Reboul reste exclusivement attaché à l'Ange et l'Enfant. Lamartine, lui, le grand lyrique, ne pouvait s'y tromper. Au
(d) « Nouvelle édition ». — Paris, H. L. Delloye, éditeur ; « se vend clicz Garnier frères, libraires» MDCCCXLII, in-16.
(2) Etudes sur tes Poètes conteitiporains ; Avant-Propos, pages 237-2^2 du volume intitulé : Derniers Poèmes (^Lemerre]. — Ces éludes sont de 1864.
— no -
coDirniro, /»• ChritI «i fîrlh.i> nmui qui, d'iiilîfUrH. «hl loin «l'iiro un oht'f- l'ii-uvre, lénioinnt» d'un c rtain soulll»* ; iVfforl ▼••rt» lu linute po^dic y esl louaUlf, pluH luu «Itle aHHurériM'nt par l'ialenhuu que pnr le succès ; mai» fuliti l»» lyrisme a nouh'vé le p«»èle. On cumpreud que Lamartine ail apprt'cié celte m«nireH(alioii d'un talent plus vi^oureu\, <■! qu'elle l'Hit. C(»mnio il ledit, « étonné». NouH arrivims à l'année IH'M ; c'est l'année où Lamartine partit pour l'Orient. Kn allant de Lyon â .Marseille, il s'arrêta h Mmrs, disais-je plus haut (i), et lit visite i^i Itctxxii. dette visite, si Vivement alleiuiue par Iteboul, et plusieurs fois promise, annoncée, dilTérée |»Hr Lamartine, lut en1in réalisée ; elle ne peut se placer qu'entre le 15 et le i() juin IH.Ji, et M. de Cahriéres, ({ui l'a fixée « vers le mois de mai iH'M ». a fait erreur; mais il n'avait pa.s à sa dtsposilion, comme instrument de < onlrôle, la correspondance générale de Lamartine publiée depuis sa notice sur Kelioul.
Depuis longtemps Lamartine avait lesprit occupé de l'nrienl; depuis longtemps il ré vaild'un voyage ou d'une mission en Orient, d'un Séjour en Orient. Le 11 septembre l8-2(», écrivant de Florence A Virieu, il parlait de << prt'|)arer cent mille francs pour acheter un brick et passer trois ans chez l^s enfants d Allah » ; il donnait même — projet bien prématuré — rendez-vous à son ami « à Marseille, dans quin/e mois ou deux ans ». — « Je soupire après un voyage en Orient », lui écrivait-il encore le. "10 avril lH'27. Dans toutes ses lettres écrites de Florence en lH-ir»-lH:i7-lH-i8, celles du moins où il parle de ses dilliciillés et de ses soucis de carrière, le dé>ir qu'il exprime esl toujours le même, c'est d'obtenir un poste de premier secrétaire d'ambassade en Italie, à Naples, a Turin, ou bien à .Madrid, ou encore à Consl;inlin<»pie. Lorsque, à la (în d'août 1828, il cjuille Florence pour revenir en France, c'est avec l'idée arrêtée de n'accepter un poste qu'à Home ou à Constanlinople. (Cf. Lettre du 22 juillet.) Mais si rh«»mme propose, les ministres disposent ; on sait que Lamartine faillit être envoyé à Londres. J'ai exposé ailleurs (2) ses pourparlers avec le ministère .Martignac, puis avec .M. de Polignac, en vue d'une nomina-
(1' Voir ci-dessus, pajjp «.i.
(2) Voir Lamartine en Toscane, p. 20-22.
lion à Rome ou en (îrèct;. La (irèce, n'esl-ce pas déjà l'Orient V et, dès le mois de novembre 1829, sur les propositions de M. de Polignac, les visées de Lamartine se tournent résolument vers la Grèce (1). On sait comment la chute des Bourbons détruisit toutes ses espérances d'avenir diplomatique ; sa démission le rendit à la vie privée.
Mais l'idée de l'Orient le hantait toujours ; c'était là un rêve dont sa pensée était toujours remplie. Nature essentiellement active, âme ardente de poète, inconstante et mobile, avide de changement, imagination d'artiste, éprise de soleil, de belle lumière, de riches couleurs, curieuse aussi d'exotisme et « des mœurs antiques », sans parler de son tempérament qui avait besoin d'un climat assez chaud, Lamartine aspirait à vivre quelque part aux pays du soleil, du Midi, de l'Orient, au bord de cette Méditerranée qu'il aimait avec une véritable ferveur de passion et dont il disait : « La mer Méditerranée est ma mer. Je ne vis que sur ses bords; elle m'apporte vie et pensée. » (Lettre du 1^'" août 1826 ) Toutes les raisons, enfin, qui pouvaient le pousser à visiter la Grèce, la Syrie, la Palestine, il nous les confie dans les premières pages du Voyage en Orient.
«J'avais épuise ce peu de paroles divines que le ciel et la terre, la mer de nos pays, jettent à l'homme ; j'avais soif d'en entendre d'autres sur des rivages plus sonores et plus éclatants. Mon imagination était amoureuse du ciel, de la mer, des déserts, des montagnes, des mœurs antiques, des traces humaines et surtout divines du religieux Orient. Toute ma vie, l'Orient avait été le rêve de mes jours de ténèbres dans les brumes de mon pays natal. Mon corps, comme mon âme, est fils du soleil ; il lui faut ce rayon vivifiant, etc. (2). »
Mais un voyage en Orient n'est pas une entreprise si facile à exécuter, surtoutquani on veut aller y passer environ deux ans, et avec sa famille. Pendant les vingt mois qui s'écoulèrent entre la démission de Lamartine au comte Mole et son départ pour Marseille, son voyage fut perpétuellement retardé par une succession de difficultés inattendues et d'incidents nouveaux. Au mois de septembre 1830, il atTirme à Virieu sa résolution de « passer l'hiver» en Provence, à Marseille. (Lettres du 7 et du 21 septembre.) Mais auparavant il voudrait vendre son magnifique do-
(1) Lettres de décembre 1829 et de janvier, février, mars, avril et mai 1830.
(2) Texte du manuscrit original. — Voir l'excellent travail de M. Christian Maréchal : Ae véritable « Voyage en Orient » de Lamartine, Bloud, 1908 ; p. 18-79.
maint? d»* Monlculot. «ju il «évaluait à "<«» (MU» franc». I.a veole o'ayanl pu avoir lii'U, il ^u décide à renier en MAoonnais : c Je regrette lt< Midi ; mais impossible, plus le sol. • (LeUre du lU octobre. )
Ku mars 1K31. élaot toujours à Monlculot, qui n'esl pas vendu, il parle de purlir : >M/>»'r finmina fliihi^lutiit thimut et flfliimui. Mais ce n'elaii pas encore un projet très ferme ; car deux mois plus lard, nous le retrouvons .1 liondsclioole, par herbues, déparlomeni du .Nord (i. On*' lui e>l-il donc arrivé? « Je partais •, dit-il ik Aime Marliii, « pour Jt-rusaliMii » ; « et je me suis arrêté ici en
chemin • Tout chemin mène (évidemment a Jérusalem, comme
h home; mats pourquoi ce détour? C'est que l'urroudissement de Duiikerque lui offrait « une élection très probable ». (Lettre du l(J mai IHitI). Ou élait alors en effet en pleine lutte électorale ; et Lamartine, qui avait des ambitions politiques, laissa poser sa candidature dans trois départements, à Dunkerque, à Toulon el à .MAi'on ; il échoua partout i). Il revint donc à son idée de voyage: « J'irai dans quelques mois commencer mes excursions philosophiques el poétiques en Syrie, en K^ypte. en (irèce... » (Lettre du 1-i aoùl 1H31.) Otte fois, il persiste dans son idée ; le iO décembre, écrivant à une vieille amie de sa famille, la marquise de Haigecourt. il lui dit (]u'il parle d'elle tous les jours et qu'il « soupire » après le plaisir de la revoir ; « mais hélas ! ajoule-t-il, ce sera dans di\-huil mois ou dans deux ans, au retour d'Egypte et de Syrie. »
Le voyage d'Orient est donc bien, celte fois, décidé en principe ; mais pourtant Lamartine ne pense pas pouvoir partir avant le mois de juin 18.{i. Car il y a la guerre en Syrie (3) ; il y a aussi le choléra : deux Iléaux dont il faut attendre la lin. (Lettres du 7 et du li janvier i83J.) En attendant, ce projet de voyage était un des arguments qu'il opposait aux olliciers de Mâcon pour les dis-
t) Ctirz sa sœur Kugénie, mariée à M. de Coppens, qui appartenait à une puissante famille de Flandre.
i) Sur cette campagne électorale et sur le rôle que jouèrent alors à Dunkerque M. et M"* de Coppens et une autre p-rsonne, M"-' Caroline .\n^ebert. consulter l'ouvrage de M. Henry Cochin . Lamarlme et la Flandre, Aimi que l'article sur M-« Angebert dans le livre de M. Léon Séché : les Amitiés de Lamartine. 1" série 1911 .
Cl) On connaît l'histoire de Méhémet-.\li, le pnissant et ambitieux vice-roi d'Egypte, qui voulait se r>>ndre indépendant de CoLstantinople. Vers la fin de 1831, il envahit la Syrie, s'empara de pluMeurs grandes villes et écrasa l'armée du sultan .Mahmoud Les puissances durent s'interposer : et le trait< de kutaieh assura à Meliemet Ah la posses.-ion de la Syrie is.ii .
suader de le nommer colonel de la garde nationale : « Des arrangements, pris depuis longtemps avec des compagnons de voyage, et des nécessités littéraires m'obligent cette année même à un voyage de quatre à six mois, » (Lettre du 28 février.) D'ailleurs lesolTiciers de Mâcon le nommèrent quand même. — Mais voilà que sa fille Julia tombe malade ; « elle a un rhume affreux et crache le sang depuis trois jours : il est possible que je laisse le voyage si j'ai la moindre inquiétude. » (Lettre du 1^'' mars.) Il ramène sa fille de Màcon à Milly, « où je vais rester, dit-il, deux mois à la soigner. » Malgré tout, Lamartine veut aller dans l'été « à Constantinople au moins»; son parti « est pris pour juin et juillet», (Lettre du 13 mars.) Il est vrai qu'il y a toujours les craintes de choléra : «je ne partirai pour la Méditerranée », écrit-il le 22 avril, w que lorsqu'il sera fini, »
Difficultés, incertitudes, perplexités, résolutions accueillies avec enthousiasme, puis abandonnées et reprises, puis différées de nouveau avec la crainte de ne pas pouvoir les réaliser : n'estce pas toujours Thistoire de toutes les entreprises humaines, des plus modestes comme des plus importantes ? C'est aussi l'histoire du projet de voyage de Lamartine en Orient, Les dispositions morales du poète, mobiles comme les circonstances mêmes qui les déterminaient, nous sont révélées par ses lettres à ses amis Virieu, Vignet, etc. Elles ne pouvaient qu'être les mêmes dans ses lettres à M. Capmas et à Reboul. M. Capmas, alors sous-piéfet démissionnaire, était à Marseille dans l'hiver de 1831-1832; dans ses lettres, Lamartine lui annonçait toujours son arrivée prochaine. (Lettres de mars, avril, mai.) Il l'avait aussi annoncée à Reboul, que cette nouvelle remplit de joie et d'émotion.
M. de Cabrières, dans sa Notice biographique sur Reboul, mentionne plusieurs lettres de Lamartine adressées au poète nîmois dans l'hiver de 1831-1832. L'une d'elles, qui n'est pas datée, contient ces mots :« Si la Muse m'a abandonné..., je la vois sans jalousie vous combler de ses faveurs. J'écoute, je ne chante plus ; mais quand vous chantez, j'écoute deux fois, j'écoute de l'oreille et du cœur. A vous voir souvent, à vous lire toujours.» (iVo^îce, page xxxiii-iv.) On voit quelle estime Lamartine témoignait à Reboul,
l'n ni lr^« dtiiili»ur«*Uï, qui frappa Itfl'i.ul ptu «le
lfiup> a, I <* lit que r«-mlr<* trlh' rHhmcpluH profcnilf «i plut»
intime. Ka mun lM3:i, Uet>oul perdit sa ii«*conde feiiinie. Sm nmi» 1(11 prodi^u^rcDl l<>urs ronsolulinus M. (lapmns, (|ui avait vu M. et M"" Kt'tuiul deux inoiK «upctruvaut (1). avait fait cunuallre a l.atiinrtiiii' l'i'lat j;ra\»' d«* ia j»*unt' Tminie ; et U* triste cMiitmeot uiu' lois survenu, Lniiiarline écrivit h Iteitoul : • M. de Capmas
m'axait dit qu'il n'y avait plus d'espoir que dans votre c<i?ur
Adieu, MuD>ieur. A revoir dans deux mois, en passant h Nhiies (i) ». — Ihtii% dfur mois, disail-il ; remarquons celle indication. Vers le niéine inoiuent, il i^crivail au coinle Kaoul de llai^ecourt, qui venait de perdre sa mère : •< J'irai peut i^tre vous \<»ir d i< / à deux mois, avant de partir pour Conslantinople. » (lettre du il ii<ars IH.'ti.^ Ainsi, au milieu de mars lH.'{i, son intention était Itien de partir pnur !'( 'rient en mai ou en juin. Il se réservait seulement, nous l'avons vu. d'allendre la liu du choléra.
Cependant la nouvelle de la visite prochaine de Lamartine avait vivement ému Reboul ; et la Joie qu'il en éprouvait lui inspira un poème assez étendu (18 i vers), intitulé JS'lvies, dédié « à M. de Lamartine » et daté de mars iH'M. Ce poème commence ains^i :
Poète au regard d'aigle, llerscbell harmonieux, (jui met d'autres soleils aux poétiques cieux,... Esit-il vrai que ta lettre a daigne m'enNoyer ($ic, 3 Que tu tiendrais t'asseoir à mon humble foyer. Et \isiter nos champs, notre ville embellie, Ce fragment détaché des bords de l'Italie v etc..
Il invite le poète des Harmonies à venir recevoir les honneurs de l'apothéose que « l'anlique cité » compte lui rendre ; il décrit les « restes pompeux » du passe, les monuments de « la Kom<' païenne », les Arènes, la Maison Carrée, le Temple de liiane il décrit les conslructioas modernes, le théâtre, les « vastes hôpitaux », les « larges boulevartls », enfin « le jardin splendide » avec ses bassins entourés «> de balustres d'albàlre », son « p:ir-
(I • Eo vous embrassant, il y a deux mois .. •. disait-il à Reboul dans fn lettre de condoléances, qui est du 4 avril.
(î Voir Sotice de M de Cahrières. page xxi.
(3 Entende» : < m'envoyer la nouvelle, m'annoncer . - C'est Ik une de ces taches de style qui faisaient faire la grimace à Alfred de Vigny ; tll«» abondent dans ce poème, surtout dans la première partie qui est proprruirnt une sorte d'ép'tre familière, écrite en alexandrins dune facture très courante, très lâchée.
terre en volute », ses « hauts marronniers », ses statues de marbre :
Le marbre découpé par une main savante Se dresse en déité, se déroule en acanthe, En vase s'arrondit, s'assouplit en roseaux Qu'affaissent des Tritons
Puis il parle d'Aigues-Mortes « aux vingt tours », elc.
Je n'ai pas ici à m'occnper de localiser exactement la composition des poésies de Reboul. Je dirai seulement que cette pièce de Aimes, datée de mars 1832, dut, à mon avis, être composée avant la mort de M"^^ Reboul ; car il est bien peu vraisemblable qu'après un aussi cruel événement, Reboul se fût amusé à décrire avec tant d'ingéniosité les splendeurs du jardin public de Nîmes, ses bassins, ses statues et ses vases de marbre, comme aussi à mettre en œuvre les savants souvenirs historiques qu'évoquait dans son esprit le nom d'Aigues-Mortes. L'exécution de telles curiosités littéraires suppose une sérénité morale et une liberté d'esprit qu'il n'avait certainement plus après la mort de sa femme. Cette pièc3 fut, je pense, achevée en mars, avant la lettre de condoléances de Lamartine. Mais Reboul connaissait déjà par des lettres antérieures les projets du poète de Saint-Point ; et, lors de la visite qu'il avait reçue de M. Gapmas au mois de février, celui-ci avait dû lui en parler en détail.
Lamartine était toujours à Milly ou à Mâcon ; son départ était fixé au 28 mai. Il allait partir, quand sa fille Julia tomba de nouveau malade. Le 3'juin, il écrit de Mâcon à V*irieu : «Je suis encore ici : le 28, jour même de mon grand départ, les chevaux commandés, voitures chargées, bagagesà Marseille, Julia tombe malade
à grand danger La maladie tourne à mieux, mais dure et
durera grave encore jusqu'au 1 1^ ou 14*^ jour, et me voilà attendant l'issue pour partir, moi le premier, et ma femme ensuite, etc. »
Le 12 juin, c'est-à-dire le seizième jour de la maladie de sa fille, il est « hors d'inquiétude » et décidé à partir ; il annonce son départ à Virieu : « Je passerai pour te voir à Lyon samedi soir », c'est-à-dire le samedi 16 juin. Mais le 14 au soir, il arrivait à Lyon ; le IS au matin, il adressait à Virieu un billet dont
\<*u'i l'-> prf initTcH li^iu's . • Mdii cli(*r ariii, «dieu. a<lu'U, hdivu! Je passe doux jtiurn plus lût, lu u'v es pat», ne vieus iluocpaH naïuedi. Sans une mi.^raine horrible je serais allé hier suir l'enibrastier. « \.fs derniers mots étaient : c Je l'ecrirui de Marseille. »
Le •Jiïjuin, il est A Marseille et donne de ses nouvelles à l'un de -es vieux amis, M. Kouot, avoue ;i MAcou.
On voit aussitôt quelles proliatiililes s'imposent u l'esprit, (/est
dans oe voyage de Lyon ;\ Marseille, c'est en juin IH.Ji, entre le 15
et le iO. queLamarlineduls'arrfHer A Mines el faire visileii Kehoul.
Iinpossiltle d ailleurs, sans autres documents, d'arriver à une plus
\acte détermination des choses.
t>u sait les événements qui suivirent : le départ de Marseille sur le brick l'Atcesle (1), l'heureuse traversée, l'inslallalion àHeyrouili, l'alTreux malheur du (» décemhre IH32. puis le vovaye de reltjur p.«r la Turquie d'Ktirope, la Bulgarie el iWutriche el la triste rentrée a Saiul-I'oinl, dans les premiers jours de novembre 18:Lt. avec le cercueil de la petite Julia. Itappelons seulement, fjour marquer leur déféré d'intimité, qu'undes trois amis qui accoinpagiiaiecil Lamartine était M. Capmas. (Lettres du i."» juin el du Ji juillet IK.'l:*.) lise montra « excellent » lors du grand deuil de .M. et M""" de Lamartine (Lettre du lUjauv. 18;{3' ; il resta avec eux pour le voyage de retour ; il leur fut d'à il leurs quel que peu embarrassant, en Hongrie; « car vieux el malade », il leur « donna même des inquiétudes » peiilanl quelques jours ; mais grâce à de « bons médecins hongrois », il se lira dalluire. (Lettre du 5 Sept. 1H.J.{).
Je n'insiste pas sur les années l^.li ei l«3.^i ; elles furent marquées pour Lamartine par la publication du Voijageen Orient ellachèvement du poème de Jocelyn. C'est l'époque où, sous l'inlluence des cruelles épreuves qu'il venait de traverser el aussi de l'altitude nouvelle prise par Lamennais à l'égard de Home (les J'<nolesd'un croyant sont de mai 1833), Lamartine avait beaucoup
il) Il s'embarqua te 10 juillet. C'est pendant ce séjour d'environ trois semaines à Marseille qu'il écrivit une fort belle pièce de vers où il donne les raisons morales et reli^'ieuses de son voya^je en orient. Cette pièce intitulée: llommagf à l'Académie Je Starseille, se trouve parmi les l'oésies divers»» puhliées à la suite des Hecueillements,
perdu de sa foi première. D'où quelque désaccord entre lui et Reboul, sur les questions religieuses. Cette divergence d'idées chagrinait Rel)oul,qui proclamait sa foi dans la<( parole féconde » du Clirist « pour ranimer le monde » (Aux Poèlea chrétiens, {e.yrxQV 1834), et conseillait à Lamennais de s'incliner devant les décisions du pape(l) :
Tu seras bien plus grand en abaissant ton front. Il te faut immoler une raison sublime
(A M. l'-abbé F. de Lampnnais, août 1834.) Et Reboul priait Dieu pour le poète des Harmonies ; M. de Cabrières rappelle à ce sujet des souvenirs personnels : « Que de fois nous-même, au coin de cette petite cheminée de la rue Carréterie, nous avons entendu Reboul nous demander des prières pour l'illustre protecteur de sa muse naissante ! Il soupirait profondément, il élevait les mains
au ciel ou les joignait »
C'est que Lamartine ne lui dissimulait pas « l'état flottant d'hésitation » où se trouvaient ses idées religieuses. « S'il recevait de Nîmes, dit encore M. de Cabrières, l'hymne Aux Poètes chrétiens, il louait les vers, mais il blâmait le point de vue trop rétréci. » (Lettre du 29 avril 1834.) Dans une autre lettre, du 8 novembre 1833, il indiquait les « points où leurs opinions se trouvaient en désharmonie ». Mais ces dissentiments, peu profonds d'ailleurs, comme le dira Lamartine dans une lettre du 28 août 1847, n'enlevaient rien à la sympathie que Lamartine et Reboul avaient l'un pour l'autre. Lamartine encourageait Reboul à publier ses vers et acceptait de les patronner devant le public : « Quand votre livre paraîtra, lui écrivait-il le 26 décembre 1834, j'emploierai mes amis à son succès matériel. J'écrirai un mot dans la préface ou autrement. Je serai fier de signer votre gloire. » La lettre du 8 novembre 1833, mentionnée tout à l'heure, témoigne des mêmes dispositions.
La protection de Lamartine fut efficace ; Charles Gosselin, l'éditeur des Harmonies^ du Voyage en Orient et de Jocelyn, accepta d'éditer les poésies de Reboul. Il fît très bien les choses. Le recueil de 1836 (j'ai sous les yeux la seconde édition qui porte,
(1) Il s'agit de l'Encyclique du Ij août 1832 contre les doctrines de l'Avenir.
(«Ile au»(»i. In dale de IKtC») est uu Itenu vuluniu la-H» (1« \iiv- ;i" illfl* bluucs Bt'pjimil liH iioeK «l- ■ -
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lr«N soimioes; I ouvrant* vsi iiinr'iiu* " fr. .*»<). Kn somme, c eut un»* brllf odilioo, qui repn^senle de lu pari de l'i^dileur uoe forte avanre de Touds. Aussi CU. liosseliu avait-il eu ftoio de mettre le rtiiicil s<>u> U" dtiuMf palroiinge de d»'ux nomn connus t^i airii«-H du pulilic, Alexandre iMiinas et I.amarline. Le volume souvr*) donc par un groupt* de € pièces » de leoomniandution : c'est d'abord la lellre-preface de Lamartine h (josselin, lettre dont oous nvoDS déjà parlé ; puis c'est un récit d'Alexandre l)uma«, intilulé : i Ht' vtsilf- u .\itnrs, uù lilluslre r-mancier racotiteson entrevue avec Ueitoul ; ce récit est suivi «l'une pièce «le vers de Hetjoul, dédiée 6 Alexandre Dumas : les Art'nes de IS'tmes. Vient enlin l'Harmonie de l^amarline. le G^'itie dans l'Ubscurit^ précédée d'une iirève «lédicace en prose du recueil de Uehoulà Lamartine, el sui vie d'une pièce Isrique ayant pour simple titre : Hi/jnnse n M. de /. imurdne. La ilédicace en prose est dalée de Mines, avril IK.Mi ; la pièce lyrique est probablement de lamèaiedate. En vers comme en prose, llehoul exprime sa reconnaissance à son « illustre pro- Ici leur » ; « mes chants i», lui dilil dans sa « réponse » en vers, • mes chants naquirent de les chants » :
C'est toi qui Tus pour moi cet an^e de lumière Oui se laisse tomber du haut du lirmameDt, Et qui sur le palais comme sur la chaumière Se repose inditrén-iument.
Tu t'abattis vers moi: des sphères immortelles lu me vaDta» l'é -lat. les chœurs mystérieui, Et soudain, Comme toi. je secouai mes ailes. Et nous partîmes pour les cieux !
l'our exécuter ce voyage aérien, la strophe de quatre vers oe lui sullil plus ; celle audacieuse lenlalive d'aviation poélique exige des ailes d'uue plus grande envergure ; et c'est la strophe de SIX vers qu'il em|loie, strophe plus large, plus ample, d'une harniijuie plusétolfee: '« Quelle extase inconnue a subjugué mon ire » 1 etc.
Maiheuteusement l'exécution est assez, médiocre. Iteboul
prouvait cependant pour Lamartine une reconnaissance sincère
i-l profonde, capable même d'enthousiasme ; mais il ne réussit qu à
l'exprimer avec maladresse. Il sucroil tenu d être /j/riyuf, et il S)
efforce. De là ces étranges fictions : Lauiarline transformé en « ange de lumière » ; Lamartine et lieboul devenus de hardis aviateurs qui montent vers les cieux; ici une scène obscure, indécise et difficile à comprendre ; puis lorsque Reboul revient « aux terrestres domaines », il se retrouve avec « une lyre entre ses mains vibrante ». Ces fictions, toujours les mêmes, Reboul a cru qu'elles formaient l'appareil nécessaire du lyrisme et comme l'essence même de ce qu'on peut appeler l'état lyrique. Il en a usé et abusé, notamment dans son poème le Dernier Jour.
En somme, dans sa firponse à Lamartine, de telles inventions manquent absolument de naturel ; ce lyrisme voulu sent l'efi'ort et laisse le lecteur froid, comme tout ce qui est iacliceelde pure convention. D'une façon générale, on peut dire que Reboul a rarement réussi à s'élever vers la haute poésie ; et lorsqu'on a parcouru l'ensemble de son œuvre et qu'on se rappelle le titre de l'Harmonie de Lamartine, le Génie dans l'Obscurité, on se prend à réfléchir : Reboul, se dit-on, avait-il vraiment du « génie » ? et l'on se permet d'en douter. Et d'ailleurs qu'est-ce que le génie sans le talent d'exécution?
CONCLUSION l»L LA IMSCL'SSIO.N DK OATKS
Pour lermioer uolre discussioD de dales, il nous resl»* simplemeol quelques mots à dire do l'Harmonie le Premier l{''g>< t (Livre IV, Mv). Celle pièce esl pruhahlemenl la dernière composée «vanl la publicalioQ du r»'cueil, (jiii parul en juin 18.'UL
hans son comnieulairo du l'rcmi'-r l{'(jrel, Lamarline nous dil qu il ècrivil celle poésie à Paris u en 1830, deux mois avaol la Kt'volution de juillet, au printemps » (! ^ Or, dès le 1) mai, la lorrespondance nous le montre occupé à corriger ses « méchantes épreuves » Lettre 'a Virieu). Le :i() mai, il est loul entier à ce travail du dernier moment qui lui fait paraître ses vers « médiocres » el lui donne envie de « s'aller cachera Sainl-Poinl, elc. » — « J'en perds la léte ». dit-il. Il est forl probable, d'après ces différentes indications, que le Premier /{e<jrel fut composé en avril ou. au plus tard, dans les tout premiers jours de mai.
(Juant à l'anecdote relative à Boulay-Paly, rapportée dans les Annales romantitjues de M. Léon Séché (2), el à la lecture que Lamartine Mui aurait faite, le 29 mai 1830. de l'Harmonie le Premier Ilegrel comme d'une pièce « encore inédite ». le fait est parfaitement acceptable ; el le -29 mai, cette Harmonie était en effet « encore inédite». .Mais elle n'était pas composée de « l'avanl-veille ». comme semble l'avoir cru Boulay-Paly ; et si le poêle l'a prétendu lui-même, c'était sans doute pour donner à sa communication un caractère plus précieux damabililé. Seulement on était à la dernière limite de l'inédit ; car le recueil des Harmonies parul quelques jours plus tard.
Nous voici arrivés au terme de celle longue discussion de dale;». On trouvera plus loin le tableau chronologique des llarminn^s, classées dans leur ordre de compositinn ; ce tabi' au u'esl autre que
(1 ) Cf. ConfiJtttces, livre \, cliap. \i\vii. i) Tome il. 190 > ; article de M. Dominique Caillé.
celui de 1908, revisé, complélé el corri^^-é. J'y ai fait entrer les résultats qui ressortenl de ces dernières études. Pour certaines pièces, la date est acquise avec certitude ; pour d'autres, elle n'est que probable ou approximative. Dans l'ensemble, 43 Harmonies figurent à ce tableau sur les 48 pièces que contenait l'édition princeps de 1830 ( 1). Rappelons que, parmi ces 48 pièces, figurai la Mort de Jonathas, « fragment d'une tragédie biblique » ; ce fragment était la onzième Harmonie du livre IV, entre le Premier /{eijrel el le cantique A C Esprit Saint . Il ne reste donc en somme que quatre Harmonies qui jusqu'ici paraissent échapper à toute tentative de datation méthodique ; ce sont les Harmonies : Pour le premier Jour de r Année (Ed. princeps, livre IV, iv ; éditions actuelles, II, XIX) ; — Le Cri de l'Ame (III, iv); — Le Solitaire (IV, x\\) ; — A r Esprit Saint {ly , xvii). Je souhaite qu'un autre travailleur s'ingénie et réussisse à en fixer la date ; il n'est rien d'insignifiant, en etïet, quand il s'agit de faire mieux connaître les écrits d'uu grand poète.
(l) Pour plus de commodité, j'emp'oie lexpression « Edition princeps » ; mais, en réalité, je n'ai pu consulter cette édition, et la Bibliothèque nationale ne la possède pas. Mais il y a deux autres éditions, publiées en 1830, qui ne peuvent être qu'une reproduction de l'édition princeps : celle de Bruxelles, H. Tarlier, 1830, 2 vol, in-16, et celle deLouvain, Fr. Michel, 1830, in-8. Vient ensuite celle de Paris, Gh. Gosselio, 1832, 2 vol. in-16, tout à fait semblable à ces deux éditions belges. On peut donc estimer en somme que, selon la plus grande probabilité, on connaît la composition de l'édition princeps. Je profite de l'occasion pour remercier de ses bons offices M. Victor d'Auriac, conservateur adjoint à la Bibliothèque nationale, aussi aimable comme homme que comme poète. Les recherches qu'il a bien voulu faire pour moi au cours de ce travail m'ont été bien précieuses.
Lamartine et M. de la Maison fort
LAMAii riNi: Il M. i)i: la maisomout
Dnns mon élude sur Lavuii'tinff eu Toscane elsur les //amioniW, j'ai parle biièvi-meul du inarijuis de La Maisonforl. Il me parall iuléressanl de mieux fairf eoDU'^ilre ce personnage el ses relations avec Lamarliue. On sait en effet qu'il ^tail minisire pU-nipolentiaire de France à Florence quand Lamartine y fui envoyé comme secrétaire (fainhassade ; il fut ainsi le chef de service de notre poêle pendant l»'S quelques mois qu'ils passèrent ensemble à la légation de Florence (octobre 18:23-Unaoùt 181î(j.)
Le marquis de La Maisonforl est surtout connu par le zèle qu'il avait mis, dans sa jeunesse, à servir la cause des princes émigrés, puis par s<m dévouement à la Kestauration.
Rappelons siinplenienl l'un des faits les plus saillants de sa vie d émigré. Louis XVIII s'élail réfugié avec sa cour en Russie, à Mitlau. La Maisonforl s'y rendit, et, s'élant fait présenter à Louis XVllI et à l'empereur Paul I*"", il leur soumit, au début de 1799, un plan de contre-révolulion où le r(*»le principal appartiendrait â Barras. Il se croyait un homme de progrès et avait, paraîtil, la prétention de « marcher avec son siècle »; c'est pour cela sans doute qu'il voulait ramener l'histoire en arrière. Ln lout cas, il avait bien compris la nature versatile et lâine vénale de barras, On connaît sa lettre à Louis XVllI: « Barras... est un gentilhomme et, quoi qu'on en dise, attaché à des sentiments monarchiques... Barras est l'homme le plus commode à récompenser... Il ne songe à conserver ni place, ni crédit, ni honneurs ; il veut seulement sûreté et mdemmté. . . ; il veut que vous en linissiez avec la Révolution ». Les négociations furent vivement conduites; il y eut même
des lettres patentes de Louis XVIII, contresignées de M. de Saiut- Priest. On accordait à Barras une forte indemnité, dou/e millions de livres tournois, c'est-à-dire une somme « équivalente à deux années de ses bénéfices dans les fonctions de Directeur ». Èst-il besoin de rappeler, à ce propos, que les fonctions de Directeur comportaient un traitement de 100.000 francs ? Mais il faut croire qu'il y avait en outre un « casuel » assez considérable. Le 18 brumaire coupa court à toutes ces menées et anéantit ces loucbes intrigues (1).
Tel s'annonçait l'homme politique. Il continua de servir les intérêts des princes ; il se fit connaître du comte d'Artois et surtout il eut la bonne fortune de se lier avec M. de Blacas, qui devint son prolecteur. Lors de la Restauration, il fut nommé maréchal de camp, disent les biographies, et conseiller d'Etat chargé du contentieux de la maison du roi. En 1815, il fut élu député du département du Nord ; non réélu après la session de 1817, il obtint du gouvernement d'assez larges compensations. Enfin, en 1820, il partit pour l'Italie comme ministre plénipotentiaire à Florence. Il y résida jusqu'à l'automne de 1826. C'est sous ses ordres que Lamartine vint rédiger des dépêches diplomatiques.
M. de La Maisonfort était un homme du xviii^ siècle, et il l'était resté. Il avait gardé l'élégance, l'esprit, la légèreté aimable et insouciante d'un monde dont l'inconscience fut grandement étonnée de se trouver tout à coup aux prises avec les brutales secousses des tragédies révolutionnaires. Homme de goût et d'esprit, il était aussi homme de lettres ; et si la politique l'avait entraîné vers le journalisme militant (il avait collaboré à la Quotidienne), il avait écrit aussi des comédies et des vers. A 60 ans passés (il avait 62 ans quand Lamartine vint le rejoindre à Florence), il s'amusait encore à faire des vers, pour son plaisir et celui de ses amis.
Lamartine a tracé de lui un charmant portrait dans le « commentaire » d'une de ses méditations, dédiée au marquis (2) : « C'était le plus naïf et le pluspiquant mélangedephilosophie voltairienne, épicurienne et sceptique de l'ancien régime, avec les théories officielles et le langage assaisonné de trône et d'autel, de légiti-
(1) Voir Vaulabelle, Histoire des deux Restaurations, 1. 1, p. 31-33.
(2) Premières méditations poétiques, pièce XXIII, iatitulée Philosophie, et composée en 1821.
milf »'t df iijllt* monnrrliifjn»», ili.nl il avul pris 1 J. ' li
cour il lia ri \M' Il ; un Voliitiri* cli.irin.'iiit, rtMtxcrti |< !••
miiilM'ur, la Mtuatinu à la cour, m.uH lonMrvanl, «out (ton hnliilde diplomate et d lii>mmu d'Hial, la hèvc, la ^tAcm et l'incrédulilé railleuM>di* liiiprt'mii^re vie. » — Citous eucore li'MqueUiui'H lignes qti |iun«»nlair« • : ■« < (île
d<' . . " •plus(l>;ello »- .-lie
desabtti^s de cour, que j ai eocure entrevus daoti ma jeuiieMe... Les emii;rt'H étaient lesconteurn arabes de nus jours. Le marquis de La Maisunfurt fut uq des plus spirituels et des plus iulcressaots. t
.\imable et spirituel : telles soot les qualités qu'évoque toujours sous la plume de Lumurdne le nom de M. de La .Maisunrott. Le marquis avait une rt'piilaliou d'esprit depuis longtemps établie : « Vous «'tes un lioiDiufd'esprit, de beaucoup d'cspnt, d inlinitneot d'esprit », lui «lirait, lors de se> débuis dipltimaliijues, l'abbe de Montesquieu [i). (ïenlillionime et homme du monde, tin courtisan, diplomate avisé, lettré délicat, il avait tous les taleots nécessaires pour réussir a la cour du grand duc de Toscane. D'ailleurs, s'il faut en croire Lamartine, le travail de l'ambassade n'élail pas de nature a absorber la pensée et le temps du ministre : « Il vivait nonchalamment et voluptueusement dans ce doux exil des bords de l'Arno » ; et, détail biographique qui semble faire revivre l'époque de Louis XV, oubliant qu'il était marie, il avait fait venir près de lui une ancienne amie, .M"" Esmangart, et s'i-tail installé a\ec elle dans celle superbe villa Ludovisi que Lamartine appelait «le palais par un sage habité » (3 . M"* Ë>maDgart passait, elle aussi, pour une femme d'esprit ; Lamartine l'appelle quelque part r « Egérie « du marquis (4). mais il n'eut pas toujours à se louer de son caractère.
La correspondance de Lamartine contient des renseignements fort intéressants auxquels il faut recourir pour se rendre compte des relations du poète avec M. de La .Maisonfort avant, pendant et
(i) LAmartine écrit ces li^esT^rs 1849.
(2 Cité par Lamartine, lettre du 2o mai iHil & M. de La Maisonfort.
(3) Fhilo$ophit (trtmtères ruiditatiutit poétiquet, XXIII).
■K\ Ihid.
après les dix mois qu'il passa près de lui à Florence en 1825-1826.
Mais d'abord remontons quelques années en arrière. A la fin de janvier 1821, M. et M'"<^ de Lamartine étaient à Rome ; le poète avait quitté ou plutôt « fui » la ville de Naples, dont il ne pouvait plus supporter le climat. Ils séjournèrent environ trois mois à Rome ; le petit Alphonse fut baptisé à Saint-Pierre (février). Une fois passées les fêles de Pâques, ils reprirent la route de la France et des eaux d'Aix par Florence et Turin.
Le 2 n)ai, nous les trouvons à Florence. Lamartine avait voulu s'y arrêter w pour faire la connaissance de M. de La Maisonfort, à laquelle, dit-il à Virieu, je tenais beaucoup » (1) ; il espérait « en tirer un jour quelque agrément pour sa position diplomatique ». Le marquis fit aux « pauvres voyageurs » Taccueil le plus « distingué » et le plus « aimable » ; il les « combla de bontés » dont Lamartine, M™^ de Lamartine et M""^ Birch lui gardèrent une « vive reconnaissance », ainsi qu'en témoigne une lettre de Lamartine écrite d'Aix-les-Bains à M. de La Maisonfort quelques semaines plus tard, le 23 juillet 1821. Dans cette lettre, Lamartine n'a garde d'oublier M™^ Esmangart, qui venait de rejoindre le marquis à Florence : « On m'a dit à Paris que l'aimable voyageuse que vous attendiez depuis si longtemps est enfin arrivée près de vous... Il ne pouvait vous manquer qu'elle dans l'Eden que vous habitez. » Lamartine ne connaissait pas encore M™'= Esmangart ; plus tard elle lui paraîtra moins « aimable ».
Lamartine et M. de La Maisonfort échangeaient des lettres et des vers. Le 3 novembre 1821, le poète adressa de Milly au marquis une pièce intitulée Philosophie, qu'il inséra ensuite dans une nouvelle édition des Premières Méditations. Il serait intéressant d'étudier cette pièce, qui tranche notablement sur le ton général du recueil où elle a pris place. Le tour des idées, le caractère des maximes, la tendance doctrinale de cette méditation philosophique nous font bien plutôt penser à certaines pièces des Secondes Méditations dont elle est justement contemporaine, par exemple celle qui a pour titre : la Sagesse.
Sans l'examiner en détail, insistons sur ce qu'elle présente de plus saillant. Le poète est à la campagne, probablement à Milly ; il recherche l'ombre, « le silence et l'oubli » ; il aime à rêver, assis au bord d'une rivière ; il écoute « les soupirs du vent dans les
(1) Lettre du 2 mai 1821, à Virieu.
rosenux » ; ou lM<*n « iKniclialtimmoQt couché » \>r<-s u uni* smirrr dans lis hois, il s'amuse ;\ « Huivrt* lOmliru qui tourne autour du troue des etiônes •, ^ parler a l'edio, a cunteiiipler les nuaut^s, etc. TouteH ces indicatious, reaiarquuni» le, concourent .1 duDoer l'iuipression d'uo payitagi^ d'été ; et quoique le poète prëleode avoir composé ces vtrs le 4 novemlire (I). je croirais hien plutdt qu'il avait éttauché sa pièce qu»'lq>ieH Keuiuines aupHravaDt, vers la mi-seplen»l»re, au ruonunl de quitter Aix, aussitôt après rei-eptiou de la lettre du marquis à laquelle il voulait répoodte. Hieo d'auires fois, nous le havons, il a commencé une pièce de vers, l'a laissée interrouipue et du lu terminée que plus lard.
Ainsi celte meiiiialion est écrite à peu pr-s vers le même temps que te Passr, c'est-fi-dire j\ une époque ou les impressiuus d'Italie sont encore dans l'àme de l.amurtine toutes vives et vibrantes ; et Ton y retrouve la note d'épicurisme délicat et d'egoïsme heureux qui domine dans I.sihlti et dans la Nf/f/esyc, et qu'il est si intéressant d y Constater. Ce qu'aime notre poète, c'est le doux farniente, c'est la vie paisihle, facil^f el heureuse, exempte de soucis matériels comme de préoccupations intellectuelles et morales, bit Taisant un retour vers le pusse, il rappelle qu'autrefois il a essayé, lui aussi, de philosopher ; il a mis sa pensée â la l<trture, il s'est hasarde a de hiutes el ambitieuses spéculations d'esprit, aussi vaines que troublantes ; gtiidé parles « douteuses clartés de la raison », il s'est eiTorcé, lui aussi, après tant d'autres, de pénétrer les secrets des choses, de chercher la solution des mystères qui enveloppent l'homme : Ou'esl-ce que l'Ame ? est-ce une providence qui gouverne l'Univers, ou n'est-ce que le hasard '? Problèmes insondables et étemels parce qu ils sont insolubles et dépassent la portée de la raison humaine. Dès lors à quoi bon ces grands elfurts de pensée d'où il ne résulte que doute el vanité ? Stériles erreurs, auxquelles le poète a renoncé :
Au seul jour où je vis, «a seul bord où j'habite, J'ai borné désormaU ma penst-e et mes soins.
N'est-ce pas la de la saine philosophie (1) ? Vivre dans le présent avec la simplicité de l'esprit et du cœur, accepter les choses telles qu'elles sont, s'incliner devant le Dieu de ses pères, et puis... se laisser vivre, goûter nonchalamment les joies de la vie, être heu-
;i)Voir lettre du 5 août 1821 à .M. de l.a Maisonfurt.
reux enfin : n'est-ce pas, en somme, agir en sage ? le bonheur, n'est-ce pas là ce qui fait vraiment la valeur de la vie ? « L'art d'être heureux n'est-il pas tout l'art de vivre ?» — Telle est la formule dernière à laquelle aboutit la méditation du poète ; on voit que c'est une pensée d'optimisme et de doux égoïsnie. Ce qu'il professe, ici comme dans la Sagesse, c'est la philosophie de l'eudémonisme optimiste et nonchalant, du bonheur facile, du laisseraller insouciant. Il eiit pu appliquer à cette méditation la critique qu'il fera plus tard de la Sagesse : « La Sagesse est de faire effort et de souffrir, pour perfectionner en soi le type imparfait de l'homme que la nature a mis en nous... Le travail est la loi humaine... Je savais bien tout cela quand j'écrivis cette ode... ; mais l'âme s'énerve dans le bonheur... J'étais heureux. Je fis comme Salomon, je m'enivrai de mon bonheur, et je dis : « Il n'y a pas d'antre Sagesse (2). »
Est-il bien vrai que « l'âme s'énerve àRns le bonheur»; ou bien de quelle nature, de quelle qualité est donc ce bonheur pour produire des effets si dissolvants ?Si nous faisions ici une étude générale des idées philosophiques de Lamartine, nousaurions beaucoup à dire. Ce n'est pas toujours ainsi qu'il acompris et interprété le bonheur, et l'on peut trouver chez lui des textes qui prouvent que le bonheur lui inspira d'autres maximes et d'autres pensées. Qu'il nous suffise de rappeler son commentaire de l'Harmonie : Désir, dont nous avons parlé dans un autre chapitre (2) : « Le bonheur, ditil, me féconde et m'invite à me répandre en reconnaissance et en cantiques. J'étais heureux. » C'est la même formule que pour la méditation : la Sagesse : « J'étais heureux ! » Seulement, ce bonheur, qui, en 1827, s'exprimera en un chant religieux, ne lui inspirait, en septembre 1820 — soyons-lui indulgent; c'était quelques semaines à peine après son mariage, en pleine « lune de miel » — et même dans l'automne de 1821, que des pensées d'insouciance épicurienne, quand ce n'étaient pas des variations sur le Cantique des Cantiques. Que dire à cela ? L'âme des poètes est mobile et fuyante ; la nature humaine est essentiellement instable et oscille perpétuellement des suggestions sensuelles aux conceptions idéalistes. En outre, les circonstances, la marche de la vie expliquent bien des choses : autres temps, autres impressions, autres inspirations.
Si peut-être, après quinze mois de mariage, au mois de sep-
(1) Commentaire de la méditation la Sagesse (Secondes Méditations).
(2) Voir ci-dessus, page 58.
lembre 1H2I. ce otMail plus loul A fnil pour l.amarlioe le delicieuv «'uivrcmenl ile« railuui jour* d Iscina, il n'en *-H \»o> moin* cerlaio (|U(« le poêle H(« di^rlarail parrailemeiit heureux, c Je le souhaite la felicile dool jejouiH », tW-nvail-il A Viricu le 5 anrtl de la ro«*Mne Huut^e. « Toul ce qu'une feiuine purfailc peut apporter d»* bonheur a uu homme, je le (rnuxe chez mm. • De ni<'*me .i M"" de Hai^ecourl : « Je oe suis plus rieu qu'un hou mari reDdaiil km remme heureuse, Irès heureux moi-même moralement. .. Je d« désire rien que ce que je p(iss<^de. • (iUaoïU.) l>e m<^me encore dans une autre lettre à Vitieu « La paix intérieure, l'admiratinn pour ma fiMiiine, le contentement de lAme, une aiïfclion heureuse me rempli>senl d'une jçrande H'-lioilé intime, spirituelle. » (7 septemhre.) De telles lettres n'ont pas besoin de commentaires.
Knhn n'oublions pas que, dans l'hilasoiihir, il s'adressait à un épicurien aimable et inilul^ent ; il se mettait au ton de son ami. ce qui lui était d'autant plus f.icile que, quelques mois auparavant, c'est justement celle même philosophiequ'il niellait en pratique à Ischia el A Naples. La méditation /*/m7<..»o/j//i> esl encore, pourrailon dire, un écho de ses pensées et de ses émotions d'Italie dans la seconde moitié de 182U.
En IHii, nous trouvons une autre lettre de Lamartine à M. de Lh Maisonfort. contenant plusieurs strophes lyriques. Celte lettre datée de .MAcon. lo juin, etail la réponse un peu tardive à une t charmaule épilre... pleine de grâce, de facilité, de verve spirituelle el de bon goût ». que Lamartine avait reçue du marquis au mois de janvier précédent. Les strophes qui lerminenl la lettre de Lamartine sont extraites d'une pièce inlilulée C Esprit de Dieu el qui fait partie des Secondes Méditahims. Celte pièce esl d'un loul autre slyle el d'un loul autre ton que PhilûiOfjIne ; elle esl d'un lyrisme élevé ; aussi le poêle l'a-l-il dédiée a Louis de Vignet, comme il avail dédié Philosophie à M. de La Maisooforl : il savait 1' qui devait plaire à l'un el à l'autre.
On sait que Lamartine désirail vivement obtenir un posle à l'ambassade de Florence ; mais sou ambition fut longtemps contrariée. Lorsqu il ecril a .M. de La .Maisonfort le 15 juin iHil, il vienljuslemenl d'apprendre qu'il n'a rien A espérer, el il déclare qu'il « ne demande plus rien » el qu'il « se renferme dans sa retraite el dans son silence ». .Mais il croit pouvoir dire ses regrets el il le fail en leruies 1res aimables pour le marquis ; « J'ai nourri quelque temps l'espoir daller respirer quelques années auprè> de vous cel air de bienveillance, de bon goAt, de poésie, que je
mets fort au-dessus de Tair des iièdes rivages (1). C'est vous qui complétiez Florence pour nous, c'est vous que j'y regrette pardessus tout. » Avec ses regrets il garde en son cœur sa secrète ambition : « Mes vœux sont pour lArno, mais ce sont des vœux muets, il ne m'est plus permis de les exprimer.» Il laissa donc passer deux ou trois ans, puis reprit ses démarches. C'est seulement au mois de juillet 1825 qu'il fut nommé secrétaire d'ambassade à Florence (2),
Une fois nommé, il occupe le mois d'août 1825 à faire ses préparatifs de départ ; après quelques jours passés à Paris, où il reçoit une « charmante lettre » de M. de La Maisonfort, il rentre au château de Saint-Point ; là il répond au marquis. A Paris, il a fait diverses commissions pour celui-ci et pour M™^ Esmangart ; on l'a félicité et il se félicite lui-même « d'aller vivre auprès d'un homme » dont tout le monde « regrette tant la société ». « Le charme de cette société entre bien pour autant que celui du climat dans les motifs qui nous ont fait désirer et accepter Florence (3). » M. de La Maisonfort lui avait promis, paraît-il, une existence facile et de « molle oisiveté ». Le poète l'en remercie vivement : « Votre joug sera doux comme celui du Seigneur ». Le marquis de La Maisonfort était bien « le plus aimable des ministres », comme dit Lamartine dans une autre lettre (15 juin 18^2).
Lamartine arrive enfin à Florence, et M. de La Maisonfort « l'accueille comme un père » (4) ; il se met au travail de l'ambassade ; il tâche de « faire de son mieux » (5). Il a d'ailleurs pour ministre un homme très bienveillant, qui n'est « ni exigeant ni capricieux », du moins « quand il est seul» ; mais il y a M""' Esmangart, qui rend les relations moins agréables. Il s'en était vite
(1) Mots soulignés par Lamartine.
(2) Voir lettre du 29 juillet 1825 à M. de Fontenay : a Je suis nommé à Florence ».
(3) Lettre sans date, écrite du château de Saint-Point.
(4) Commentaire de la méditation Philosophie.
(5) Lettre du 5 novembre 182.^, à M"i<= de Raigecourt (écri(e de Florence).
aperçu ; el A la joyeuse nmliancedPK prenin-rs jniirs ij'.!\:til pas lardé à sucpt'ili'r un oerlHin malaise, qu'il expriiiu» dan» «^a liilr»ilu iS uovciiiliri' \HiTi, iiilresï'»'»^ au chevalier de Kou!«Mja\ Il coniiaissHil fori hiei» l«* chfvali»T ; il élail inrtne avec lui dans de» U'rines d'umilii^ familière depuis le^r séjour k Naples, o(i M. àm ronleiiay avail, dès la lin d'auiU IRiO, remplace ramhassadeur, M. de Narlu)une, avec le lilre de u chargé d'alfaires », Lamarhne lui conlie ses ennuis : « Le marquis de La Maisonforl.. . a un entourage qui, quoique spirituel, ne rend pas les relations aussi sûres el aussi simples que le seraient les nôtres sans cela»; el il parle de « mots dits par derrière », qu'il « fait semblant d'ignt>rer » aliu d'éviter « un choc direct • ; tout cela signitie clairement que M"" Ksmaiigart était ce que nous appelons « une mauvaise langue». D'ailleurs Lamartine n'était pas seul à souffrir du caractère de cette dame ; Anloir, le chancelier de l'ambassade, avait contre elle « une violente antipathie ».
Ainsi Lamartine était très heureux d'être sous les ordres de M. de La Maisonforl; el il leùl été pleinement, s'il n'avait dii compter avec le caraclère el l'iiumeur de M""" Esmangart. Mais ayant reus>i, grâce à M""" de Lamartine, à établir entre eux un tHodus vîci'ikIi acceptable, sa vie à Florence ne manquait pas d'agrément. Tout ce qu'il reprochait à son « cher ministre », c'était de lui faire perdre ses matinées, qu'il aurait voulu consacrer au travail de production poétique : <• il aime trop que je sois à mon poste des dix heures du matin. » {'H't mars 1H20.)
Sept mois se passèrent ainsi. Au mois de mai IH'li), Lamartine, ayant perdu un de ses oncles, l'abbé de Lamartine, propriétaire du magnifique domaine de .Monlculot, obtient un congé de trois mois pi)ur retourner en France et régler ses affaires de famille. Il s'occupe aussi desaflaires du marquis ; il va pour lui au ministère el défend ses iutér êls, « selon les instructions » qu'il a reçues de lui. Dans une lettre écrite de Paris, le 7 juin, Lamartine lui raconte son entrevue avec M. Hourgeot : « Nous avons beaucoup parlé de vous... Il m'a répondu... que le ministre el le roi même, ainsi que tous les membres de notre ministère, étaient on ne peut mieux disposés pour vous, etc.. »> M. de La Maisonforl avait demandé un congé ; on le lui accorda. Mais il ne songeait pas a la retraite : « J'ai cru devoir, selon vos instructions..., lui dire... que votre intention paraissait être de suivre votre belle carrière jusqu'à son terme, etc. » Ou voit que Lamartine n'était pas seulement prodigue de compliments envers son chef; mais il lui était vraiment reconnaissant de sa bienveillance el s'efforçait de lui rendre service.
Renlré à Florence, il passa le mois d'août et la première quinzaine de septembre à Livourne avec M"'* de Lamartine, tandis que RI. de La Maisonfort et « sa dame » étaient en villégiature, comme d'ordinaire, dans leur belle villa de Lucques(l). Le ministre ayant obtenu le congé qu'il désirait, Lamartine le remplace à la tête de la légation comme « chargé d'affaires ». Le marquis et M™^ Esmangart se disposent à quitter Florence, et invitent M. et M"'^ de Lamartine à venir passer huit jours près d^eux à Lucques: a petit plaisir auquel je préférerais, écrit Lamartine à Virieu, huit bons jours d'un bon ennui. Il faut citer tout le passage, qui est bien significatif : « Le ministre part dans une quinzaine... La dame prétend qu'elle ne part pas ; je n'en sais rien, mais je le craindrais. Ce serait un caillou dans le soulier. Il sera difïicile de vivre en bonne amitié, et l'inimitié eçt fatigante, ennuyeuse et dangereuse. Je fais des vœux sincères pour leur bon voyage à tous les deux, quoique la présence du marquis seul eût été pour moi plutôt un agrément. » (Lettre du il septembre 1826.)
Ces derniers mots ne sont pas l'expression d'une amitié très chaude, et tout le morceau dénote une lassitude qui se comprend aisément. Le caractère de M"^^ Esmangart avait gâté la cordialité et l'intimité confiante des premières relations entre Lamartine et M. de La Maisonfort. D'avance, à la pensée qu'il resterait seul l'hiver à Florence, il disait : « J'en serai bien soulagé. » (3 juillet 1826.) Une fois resté seul on sent quelle joie il éprouve à être « indépendant » (2).
Lamartine ne devait jamais revoir M. de La Maisonfort. Le marquis et «la marquise» étaient partis le 15 octobre, «ne parlant que de retour » (3). Ce retour, Lamartine n'y croyait pas ; il le disait à Virieu dés le 11 septembre ; il le répèle à M. de Marcellus (21 octobre), puis à M. de La Maisonfort lui-même (24 octobre) : ((Les bruits sur l'improbabilité de votre retour se fortifient tous les
(1) Voir lettre du 17 mars 1826, à M. de Marcellus.
(2) Voir lettre du 31 décembre 1826, au comte de Sercey.
(3) Lettre du 21 octobre 1826, à M. de Marcellus.
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j<iurti par Ifs l««llr«*s d«' I ruuce, t*l... luult'» ces IfUrt'S indiqueut M. de Murcollus coiniiU' votru bucccsssur très prochain. • I.u vicomte de Murcellus riail niors miuinlre pléoiputenliaire a Lacques ; et plusieurs foisdt'jA (1 , l^ainurltne avait entendu dire qu'il t'tail le Kurcesstiur dési^ac de M. de I^ MaisonTort. Celui ci fiait ùné de ù'.\ aus, ei le iiii(ii>U'>re avait déjà pensé a lui permettre de prt'ndre du repos ('J). Une fois de plus, Lamartine l'avertissait d'avoir a se tenir sur ses gardes.
.Mais voici (jue M, de La .Maisonforl subissait d'assez, graves atteintes .1 sa santé. Deux K'ilres de Lamartine conlimnoul de» allusions signilicalives û c-' qui s'était passé au retour du marquis en France. Lune, du li) décembre, est une lettre de souhaits de nouvelle année ;ou y m celte phrase : « La (in de IHiG a Tailli vous être funeste ; espérons que 18:^7 sera la compensation. Et Lamartine lui conseille de « ménager beaucoup *• ses sorties et de meut-r pendant Ihiver « une vie de convalescence *. L'autre lettre est du i janvier 18i7 ; Lamartine parle de l'excellent etlel qu'a produit sur le grand-duc de Toscane la lecture d'une lettre du marquis : « J'ai été enchanté de cette lettre, m'a-t-il dit. Elle me montre et par son style et par la fermeté même d\i' aracl' re. — Lamartine souligne ce mot, qui signilie évidemment >'criture, — que ni l'esprit m la main de M. de La Maisonforl n'ont soullerldeson accident en route. C'est unejoie pour moi, etc. » Ces textes prouvent suflisammenl que l'élat du marquis de La Maisonforl avait inspiré de sérieuses inquiétudes à ses amis. Le 8 février, Lamartine est « enchanté » de le voir « complètement rétabli ».
M. de La .Maisonforl était désireux, comme tout bon fonctionnaire, de « suivre sa belle carrière jusqu'à son terme » et résolu à retourner enToscane. Dès le mois de décembre 18::JG, il annonçait à ses amis de Florence « son retour assuré pour l'été prochain » ; deux mois plus tard, < pour le mois d'août »; « pour la tind'aoïU », disaient ses lettres du mois de mai (3).
C'est que non seulement il avait hâte de reprendre son poste, mais il commençait à trouver que Lamartine le remplaçait trop bien, et il devenait >< jaloux » de son «chargé d'atl'aires » (4). Lamartine, en elfet, s'acquittait fort bien de son rôle. Ses dispositions morales étaient encore excellentes. 11 déclarait « adorer » Florence ; il aimait celle Toscane qui était pour lui « un vrai para- Il) Voir lettres du 17 mirs et du 21 octobre ib-26. à M. Je .Marcellas. (S) Voir ifltre du ~ juin lsi(>. à .M. (Ia La .Maisun.^ort. 3) Letlresi de Lani&rtine. ty dc^'oembre 182»i. 15 février et 15 mti 1821. i I Lettre de Lam.itine à Vieiei'. n février 182".
dis terrestre » ; il s'attachait « de plus en plus au ciel, aux montagnes » de ce beau pays (1). Il était très content d'une position qui lui assurait pour quelques mois 2"2.000 francs d'appointements et qui le mettait en vue. Enfin il réussissait à « tenir à merveille » sa légation (2). Non seulement il avait « toute l'Europe » à recevoir ; mais une autre làcheplus difficile était de « réunir », de « remoraliser » et de « royaliser » les membres de la colonie française dans toute la Toscane, et il y avait réussi « par de bonnes manières, des égards et de bons dîners » (3). Aussi, à Florence, était-il « comblé parle prince au delà de tout » ce qu'on peut dire ; à Paris, on était « excessivement content » de lui. C'était là trop de succès ; et M. de La Maisonfort en prenait ombrage : « Il est à Paris, m'écrit-on, fort jaloux de moi et se plaignant fort de ma bonne conduite etde mes dépêches dont on est trop content. Cela lui faitune juste peine, etje ne doute pas qu'il ne me desserve de son mieux... Faisons noire devoir et laissons faire aux envieux. » (Lettre du 24 février 1827, à Virieu.)
On voit qu'avec M. de La Maisonfort il était loin de la confîanceà des premiers temps. Il souffrait des « tracasseries » du marquis ; sans doute il n'est pas illégitime de penser que M""^ Esmangart devait y être pour quelque chose.
Au mois de mai 1827, Lamartine perdit son oncle de Monceau ; le nouvel héritage lui « donnait plus d'embarras » à liquider que celui de 1826. Aussi priait-il vivement le marquis de revenir et de lui apporter le congé de six semaines ou de deux mois dont il avait besoin pour régler celte affaire (4). Mais M. de La Maisonfort n'était pas pressé de rentrer à Florence ; il allait et venait entre Paris et Dieppe ; il était encore à Dieppe dans les premiers jours de juillet : « Revenez, revenez, revenez vite », lui écrit le 18 juillet Lamartine (5), qui déjà faisait des projets pour l'automne et l'hiver suivants. « J'attends toujours vers la fin de septembre M. de La Maisonfort et partirai le lendemain », écrit-il à Virieu le 4 août. Quinze jours plus tard (20 aoûtj, il est sans nouvelles du marquis et « sèche d'impatience de s'en aller » ; mais il se résigne à attendre. Le mois d'août se passe ; M. de La Maisonfort n'arrive toujours pas.
Le 29 septembre, écrivant à sa mère, Lamartine attend pour
(1) Lettre du 8 février 1827, à M. de La Maisonfort.
(2) Voir lettre du 13 février 1827, à Virieu.
(3) Ibid.
(4) Lettre du 20 mai, à M. de La Maisonfort; cf. lettre du 20 juin^ au même. (3) Ce fut, semble-t-il, la dernière lettre de Lamartine à M. de La Maisonfort.
fermer w« Ifllre l'arrivt^e des uouvclles de l'aris. Mais ta posle no lui « apporU* aucune ccrlilude du retour du M. de La .MaiH<jDfurl. Je suis ttit'ii impalienU'. njoule-l-il. Dès que je «aurai quelque chose, je vous le manderai ; maiftje craiD» hieu que ce rct«)ur toujours anuoiuv ue soil un jeu ».-- Oui, c'élail un jeu, en elF-'t, mais un jeu cruel, celui du la destinée qui se plail non seulement a détruire les projels des pauvres humains, mais aussi a hriser leur TrtMe exisletice. Le marquisde La Maisonlort était bien sur le hemin du retour, mais il mourut à Lyon, lei octobre 1817.
Telles furent les relalion-* de Lamartine avec M, de La Maisonfort. Le marquis était un homme doux, aimable, indulgent; on ne parlait de lui qu'avec sympathie: «Je I aime beaucoup», disait le grand-duc de Toscane ; c'est un homme d'esprit ; mais de plus..., il a une qualité que j'apprécie davantage* encore, cest qu il est bon (1 ). » Il fut en effet pour Lamartine un chef d'une boute souriante et obligeante. Mais la conliance qu'il accordait à M""' Esmangart avait pour résultat fâcheux de gâter ses bonnes dispositions naturelles, l'ne autre faiblesse qu'on a le regret de trouver en un si charmant homme, c'est l'élrange jalousie qu'il éprouva à l'égard de Lamartine lorsqu'il le vit si bien réussir comme « chargé d'allaires ». — D'autre part, sauf en cette dernière circonstance, où certes M. de La Mais^onfort se donna le tori déire jaloux et de lemanifester — ce qui ne pouvait qu'indisposer quelque peu Lamartine — celui-ci se montra toujours envers son ministre tout plein de cordialilé courtoise, de déférence aimable et respectueuse, de conliance et d'atfectueuse reconnaissance. Et c'est ce sentiment de reconnaissance qui devait survivre aux petites « tracasseries» de iHi* et subsister à travers la vie dans l'âme si noble de Lamartine. Vinj;t ans plus tard, il écrivait dans le « commentaire » de la méditation l'hiloiophif, dédiée, nous l'avons vu, à M. de La Maisonfort : « Sa mémoire me resta chère, douce comme ces souvenirs d un entretien demi- >-érieux qui font encore sourire, le lendemain, des plaisirs d esprit '\\i'uQ a eus la veille. »
• Ij Lellre de Lamartine à M. de La .Maisonfori, "J janvier 1827.
Vjnivertili, BIBUOTHECA
TAHLKAl' ClIHONOLOC.iyUI-: DKS < IIAHMONIKS •
Ce tableau esl celui que jamjoDi,ais plus haut, pajçe ~\). Pour le mieux rallaoher aux éludes qu'il a pour olijel de resuujer, j'ai adopté ua dispositif spécial. La deruière culuoae coQtieal des indications qui permettront au lecteur de se reporter à la page exacte ou la date d«' telle on telle pièce est élaltlie ou discutée, soit dans mon travail de l'.XiS sur I.(nnai(in>' fit Tusraut' > l'abréviation Adf/i. m /'use. est sullisamineni claire), soil d;tus la présente publication designée ainsi : youv. études.
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Le lyrisme de Lamartine dans les lîarmonifs 11
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Chaimtrb II. — L'Ilarinuiiie à Heboul ; Lamartine et Ueboul de i82s à I83G. — Voyage de Lamartine en Orient ; sa visite à
Heboul. juin 1832 62
Conclusion de la discussion de date». ~0
Lamartine et M. le marquis de La Maisonforl. 83
Tableau cluonuluijique des Harmonies. . . 97
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La Bibliothèque
Université d'Ottawa
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