‹ Les "Harmonies" de LamartineChapitre 5 sur 6 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

L'UARMONIli A REBOUL ; LAMART[NK Kl REBOUL DE 1828 A 1836.

Lorsque Jean Reboul, en 1836, publia son premier volume de Poésies (1), Lamartine fit précéder l'ouvrage d'une lettre-préface adressée à l'éditeur Ch. Gosselin. Il recommandait à Gosselin ce recueil « dont quelques pages détachées, disait-il, ont si vivement ému la curiosité du public ». Il ajoutait : « C'est à cette première impression, que j'éprouvai moi-même à la lecture de VAnge et V Enfant, que j'ai dû les rapports bienveillants qui s'établirent entre l'auteur et moi. »

Le renseignement fourni par cette préface est intéressant à retenir. On sait, en effet, que VAnge et l'Enfant, cette délicate et gracieuse élégie dédiée « à une mère », et, a-t-on dit, (( louée par toutes les mères » (2), marqua le début de la réputation de Reboul. Insérée d'abord dans un journal de Nîmes, elle parut peu après dans l'un des principaux journaux parisiens, la Quotidienne. C'était en 1828. A peu près vers le même moment, Lamartine quittait la Toscane pour rentrer en France ; il passa à Paris tout le mois d'octobre 1828; le 21 novembre, nous le retrouvons installé à Saint-Point (Correspondance). C'est, selon toute probabilité, pendant cet automne de 1828 que Reboul adressa à Lamartine l'hommage de son élégie et entra en rapports avec le poète des Méditations.

Ainsi s'engagèrent entre Jean Reboul et Lamartine ces relations « bienveillantes » et plus tard vraiment amicales, qui devaient durer toute leur vie (3). Elles donnèrent lieu, comme il est naturel,

(1) Poésies par Jean Reboul, de Nîmes ; Paris, Ch. Gosselin et C'^, 1836. in-8°. — La Bibliothèque de Rennes en possède un bel exemplaire.

(2) Notice de M. de Cabriéres, en tête des Dernières Poésies de Reboul, (Avignon, 1865, in-16.)

(3) Reboul mourut le 29 mai 1804, cinq ans environ avant Lamartine.

À df notnlimiseH N'ilres : cellondt» LamarliDC se Irouvepl, ainsi que tuuti le!i papiers de Itehoul, entre les roaios de M. do Cabrières. éréiiue de Montpellier, qui fut dans sa jeunestte l'un des plus intimes nmis du poète niinois. La notice biographique el littéraire, qu'autres l;i iii(»rl de Ucltoii!, M. de (iabrières c<in- >arra A la :iieinoire de son atiii des IH(i.'i(l . a pour nous, historiens et critiques qui écrivons eiiiquante ans plus lard, l'inappréciable avanla^je de donner des fragments de lettres de Lamarlioe, dont les originaux fortnent uu trésor earore inexploré. Il est bien a désirer que loul«'Sces ieltres soient un jdur publiées i« extenso ; je sais qu'il en fsl question, et quelqu'un s en occupe, lue telle publication sera accueillie avec reo(Junaissance, aussi bien parles Nimois admirateurs de Rebuul que par les Lamariiniens désireux de reconstituer très exactement la bioyrapbie du poète de Milly, encore si ob>cure et si mal établie sur cerlaios points.

C'est èvidemmeul quelque temps après avoir reçu l'hommage de CAnge et l'hU/anl que Lamartine écrivit l'Harmonie à Heboul : Ao Gt-nie dans rObscurilè (III, \i). Rappelons d'abord que cette pièce parut dans la première édition dus //annonies. De plus, elle est d'un ton calme, détaché, qui dénote une parfaite sérénité d'esprit. Elle fut donc, pensons-nous, composée pendant cette période de retraite, de travail et de paix morale que Lamartine passa à Saint-Point depuis la fin de novembre Ih'lH jusqu'à la tin d'octobre IHi'J. Ce n'est pas après la terrible catastrophe que fut pour Lamartine la mort de sa mère (2) qu'il eut pu écrire des strophes d'une limpidité aussi paisible.

D'autre part, quand on lit avec attention l'Harmonie à Heboui, on a, ce me semble, l'impression 1res nette que celte pièce ne doit pas être une réponse directe et immédiate à l'envoi de l'An'ie et V Enfant. L'élégie de Keboul « émut vivement » — pour rappeler les termes mêmes de la lettre-préface de 1836 — « la curiosité » de

^1 ' Celte nolicc, qui ligure en léte des Dernières l'oéms, est datée de Nimes, 18 janvier 1865.

2) 19 noTembre 1829. — Voir notre Lamartine en Toicane, page 25.

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Lamartine ; il dut écrire à Reboul, le remercier de son envoi (1). l'encourager k lui communiquer d'autres poésies; et Reboul dut adresser à Saint-Point certaines pièces qu'il écrivit alors, V Hirondelle du troubadour (1828), A ma lyre (1828\ et sans doute aussi quelques essais de jeunesse, tels que le « dithyrambe » intitulé le Ihiclc^ qu'avait publié en 1825 la Muse Nlmoise (^).

Puis Lamartine s'informa. Un de ses amis, M. Ferdinand Capmas (3), sous-préfet de Semur (Côte-d'Or), avait des relations à Nîmes (i). Qu'élait-ce donc que ce Jean Reboul, qui unissait à «l'élévation du sentiment » la « pureté transparente » et «l'exquise harmonie du style »? A défaut d'autres documents, force nous est de nous contenter ici des indications vagues, mais en somme assez intéressantes, que nous donne la lettre-préface de 183G.

« Je ne doutai pas au premier moment, écrit Lamartine, que le poète ne fût un homme élevé dans les habitudes les plus littéraires, et mûrissant ses vers dans les doux et libres loisirs que donnent la fortune et une position sociale... J'allai au fond », c'est-à-dire : j'allai aux renseignements, et voici ce que l'on m'apprit : « Je trouvai un jeune homme, né de lui-même, élevé dans l'atelier d'une humble famille..., dont toute la richesse était un des métiers les plus vulgaires de la vie (o), et qui fatiguait ses propres bras (6) à gagner le pain de sa femme et de ses enfants avant de se retirer le soir dans un coin de son laboratoire et de rêver, à la lueur de sa lampe, ces poésies... » Ceci est écrit en 1836 ;. ajoutons que, dès 1832, comme nous le verrons bientôt, Lamartine avait pu vérifier par lui-même les renseignements transmis de Nîmes en 1828 ou 1829.

(( Je fus frappé, continue Lamartine, de celte disparité entre l'homme et l'art, entre la position sociale et le noble exercice des plus hautes facultés de l'intelligence ». Cette « disparité », qui avait grandement étonné l'aristocratique dédain de Lamartine,

(1) Ces hypothèses font sentir combien est désirable la publication des lettres de I^amartine à Reboul.

(2) La Muse Nimoise, ou Poésies diverses extraites du « Glaneur méridional »; Nîmes, imprimerie Gaude, in-S» de '■)& pages, 1825.

(3) Gapmias, et non de Capmas, comme tout le monde l'a écrit et comme Lamartine s'est plu à l'écrire lui-même. 11 fut sous-préiet de Semur de 1820 à 1830, et démissionna à lavènement delà monarchie de Juillet. (Voir VAlmanach royal de 1821.) M. Capmas accompagna Lamartine dans son voyage en Orient.

(4) Il avait une propriété à Hyères.

(5) Claude Reboul, le père du poète, était serrurier.

(6) Jean Reboul, le poète, était boulanger ; il fit prospérer son commerce et l'e.\erça jusqu'en 1849.

allait dov^nir dé» lors le thème Tacile de loua ceux qui le mireol k

tiriri' sur II. !> 'ul ; lou« ilovui«'Ol inni-ler jusqu'à l'iuilisi r<'(t<jn lur

• le |>li< Il <tii< :h s.KMal et lill'-rairt' • qu'olTiail à Uur u i iiriomic • l'elui que I.uiiiitrliue appelait c l'illufln* Ixtulniuer de .Niiii<-s • cl qut> M Ueiic huuinic, d'uu ^eole de na férule dt^daign«'U{i(', 6e plail A ranger sommairemeul parmi « les illeUrés », parmi « les prt'Ulaires atteints », verslHlH. .. de la manit* d'écrire » fl)

M. l>t)iiii)ic est dur pour llt-ltoul. Mi'-ux informé, il aurait pu oouitlater que llchoul n'a jamais appartenu à la « séquelle • des proleiaires ecnvainH que i traînait après soi la romancière »uL-ialiste », George Saod. Heboul esl toujours resté lidéle, avec inlransi- ^eanc', à ses eonvictions monarchistes et catholiques, c'esl-a-dire a des idées qui ne peuvent que p aire a la llf-vui' Jft Ihm Moitdis. O'aulre part, eu iKiK, il y avait plus de vingt ans que Heboul

♦ crivaii des « ouvrages en vers»; et il faut croire qu'ils trouvaient des lecteurs et s'en faisaient apprécier, puisque en IHii son premier recueil de poésies en étail </ ta 6* 'dititm Assurément il ne fut jamais un artiste du st\le et du vers ; il n'a jamais eu le sens de l'art d'exécution ; et il esl exagéré de l'appeler, comme le fait M. de Cabrières, un « grand » poète ; mais n'en faire qu'un prolétaire « illettré » est injuste. Ni cel excè;» d'honneur ni celle indignité (i).

Quoi qu'il en soit, il y avait «< disparité », comme ledit Lamarline, entre la condition sociale et le talent poétique de Fl'-boul; et c'est celle idée qui esl, au fond, le thème principal de IHarmo-

(1) Hevut des Deux Mondes du 15 avril 1912. article intitulé : • Dix années de ta vie de Geurge Sand ■, p. 'Jt6. — Il est de tradition, paralt-il, dans la critique, de mettre Jean llebuul parmi les a ouvrier» ecrivaio-i • et les poètes dits • pupulaires ". Cela tient a ta prufeision de boulanger qu'il exer<;att: de là un préjugé et une légende dont sa réputation a suutTert et dont elle -uutfre encore, nous venons d'en avoir la preuve. C'est que rien n'a la vie dure comme les erreurs et les fausses légendes. Dans une note d'un très intéressant articl<> de la Hevue des langues romanes fascicule de septembre-décembre 1^11 , un professeur du lycée de Nimes, M. Camille l'itollet, a si^^naié et réfute < elle erreur (p. 512. note 2 . M Pitoll'-t, qui est un homme d'une extraordinaire t-rudition et qui connaît parfaitement les écrivains du Midi, Jean Kebuul, Jules Canonge. les félibres Mistral et Uoumanille, a les mains pleines de documents, ses travaux nous feront conntltre bien des choses nouvelles sur Lamartine et Heboul

(2 Heboul fut élu à la Constituante de 1848; certains de ses amis pensèrent OQéme à lui. après la mort de Tucquevitle 18.'^9 . pour une candidature a l'Académie française. — Ajoutons, pour l'edilication des lecteurs dr M. Doumic, que Heboul alla en 1851 porter au comte de Chambord. à Froh»dorff. l'Lommsge de son loyalisme, et qu'en 1851 il alla demander la bent diction du pape Pie IX.

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