U4 LES HARMONIES DU SON
dans le tumulte des rues, au milieu des hordes effrénées, sur le chemin de la prison, et bientôt il fut conduit à Téchafaud.
Mozart, le plus étonnant des musiciens modernes , était pénétré au plus haut degré du sentiment de la mort, lorsqu'il composa son fameux Requiem \
Un messager inconnu lui apporta une lettre sans signature, renfermant la demande suivante : ce Mozart voudrait-il entreprendre la composition d'un Requiem. pour quel prix, et dans combien de temps pourrait-il le livrer? »
Frappé par cette mystérieuse apparition , au moment où il était agité par de tristes pressentiments sur sa fin prochaine , il répondit au messager inconnu qu'il composerait le Requiem. Au bout de quelque temps le messager revint , apporta la somme spécifiée et promit de donner davantage à la livraison de la partition ; il engagea le maitre à travailler selon son goût et son génie , sans chercher à connaître le nom de la personne qui désirait garder l'anonyme.
A quelque temps de là, au moment de monter en voiture avec sa femme pour un voyage , ils virent apparaître le mystérieux personnage. Mozart s'excusa de n'avoir pu prévenir l'inconnu de son voyage, mais il pro-
* Les documents suivants sont principilement résumés de YBistoire de Mozart, sa vie et son œuvre, d*après la grande biographie de Nissen, traduit de l'allemand par Albert Sowinski.
mit qu'à son retour, il se remettrait de suite au travail» L'étranger, satisfait de cette réponse , disparut.
Aussitôt son retour, Mozart se remit en efTet avec ardeur à la composition de son Requiem ; mais bientôt ses forces diminuèrent à vue d'œil. Sa femme, si dévouée , voyait avec inquiétude le triste état de son mari : par une belle journée d'automne elle Temmena au Prater, en voiture, pour le distraire ; là , étant assis tous deux: dans un endroit solitaire , Mozart commença à parler de la mort , et il disait , les yeux humides , qu'il était convaincu qu'il écrivait le Requiem pour lui ! Vainement sa femme cherchait-elle à lui faire oublier ses tristes pensées.
Le jour de sa mort , il se fit apporter la partition à son lit : « N'ai-je pas dit que j'écrivais ce Requiem pour moi ! 9 II le parcourait les larmes aux yeux, dernier adieu à son art chéri.
Benedict Schack, qui venait intimement dans la maison de Mozart, dit qu'à deux heures après midi , le malade distribua les parties du Lacrymosa ; à Schack luimême le soprano , à Hofer le ténor, à Gerle la basse-taille , et garda la partie d'alto pour lui ; mais qu'aux premières . mesures Mozart fondit en larmes et ne put <3ontinuer. La partition fut mise de côté, et onze heures plus tard , le 5décembrel791, à une heure du matin, il rendit son âme à Dieu. Il avait trente-cinq ans»
Aussitôt après la mort de Mozart, le mystérieux mes*
sager reparut et réclama le Requiem; on le lui donna tel
que réminent artiste l'avait laissé et non encore terminé.
On sut plus tard que l'inconnu vêtu de gris s^appelait
Leutgebb, valet de chambre du comte Walsegg, lequel
ayant perdu sa femme, commanda le Requiem pour le consacrer à son souvenir. Mais le secret dont s'entourait ce personnage, frappa l'imagination de Mozart, qui voyait dans Leutgebb un messager d'outre-tombe lui faisant écrire un chant de mort.
Cependant, indépendamment de ce fait, la pensée delà mort a toujours été habituelle chez Mozart; lorsqu'il perdit son père bien-aimé, il écrivit à sa sœur une lettre des plus touchantes dans laquelle se trouvent les lignes suivantes : ce Comme la mort, lorsqu'on y réfléchit, parait être le vrai but de la vie. . . Je me suis tellement familiarisé avec cette idée, que je ne me couche jamais sans penser que peut-être je ne reverrai plus la douce et amère lumière du jour. »
Dès 1787, il écrivait à son père malade : ce... Depuis deux ans je tâche de m'habituer à cette idée, que la mort est la meilleure amie des hommes. ^Et au lieu de l'envisager avec terreur, je m'applique à la regarder comme une délivrance. Il y a quelque chose de doux et de consolant dans cette manière d'envisager la mort, qui nous rapproche de la vie à venir et qui est la clef de notre félicité éternellece Je ne finis jamais la journée sans songer que je puis me mettre au lit pour la dernière fois; et quoique je suis encore jeune, je pense souvent à cette heure suprême, et je remercie Dieu de m'entretenir dans ces sentiments, qui au lieu de m'attrister me font voir les hommes comme mes frères, auxquels je souhaite ce même esprit chrétien *. ]^
* Bistoire de Mozart, trad. de M. Sowinski, p. 282.
M. Sowinski dit en parlant de ce Requiem : a Mozart éleva par là un monument impérissable à sa gloire; il mourut pendant qu'il composait le Sanctus, tandis que Michel Haydn, qui écrivait aussi un Requiem, quitta le
Fig. 46. — Porlrait de ^lloiart.
monde à l'endroit : liber scriptus proferelur. Ainsi, l'impitoyable mort empêcha les deux compositeurs d'achever leur œuvre de prédilection *. »
* HMoire de W. À. Mozart, p. 381.
M. de Lamartine fait ce rapprochement : a Semblable au poëte français Gilbert qui chanta mourant sa propre mort, Mozart se chanta à lui-même Téternelle paix sur son lit d'agonie dans son Requiem \ j>
En effet, les vers de l'un et la musique de Tautre se trouvent sur le même diapason. Nous disions tout à Theure que le vrai musicien met son âme dans ses compositions, comme le vrai poëte. Sous ce rapport Mozart ne pourrait mieux nous rappeler Gilbert : il est vrai que Mozart n'éprouva pas les dernières détresses de Gilbert, mais il était loin d'être fortuné, il touchait bien plus à la misère qu'à l'opulence et même qu'à l'aisance la plus ordinaire; combien de fois le besoin pressant ne se fit- il pas sentir dans le sanctuaire de ce Raphaël de la musique ! Mais si Gilbert n'est pas le Raphaël de la poésie, il meurt également jeune, avec un talent supérieur qui n'a pas donné sa mesure et en chantant à sa manière son Requiem. Est-ce qu'en effet, il n'y a pas dans ce dernier chant, dont nous reproduisons ici plusieurs strophes, quelque chose du Requiem de Mozart :
J'ai réyélé mon cœur au Dieu de rinnocence;
Il a Yu mes pleurs pénitents.
Il guérit mes remords, il m'arme de constance :
Les malheureux sont ses enfants.
< Entretien XXX. p. 422.
Mes ennemis riant ont dit dans leur colère Qu'il meure, et sa gloire avec lui ;
Mais à mon cœur calmé le Seigneur dit en père : Leur haine sera ton appui.
Soyez béni, mon Dieul vous qui daignez me rendre
L'innocence et son noble orgueil ; Vous qui, pour protéger le repos de .ma cendre.
Veillerez près de mon cercueil l
Au banquet de la vie, infortuné convive ,
J'apparus un jour, et je meurs :
Je meurs, et sur ma tombe, où lentement j'arrive.
Nul ne viendra verser des pleurs.
Salut, champs que j'aimais, et vous, douce verdure,
Et vous, riant exil des bois I Ciel, pavillon de l'homme, admirable nature.
Salut pour la dernière fois l
Ah! puissent voir longtemps votre beauté sacrée
Tant d'amis sourds à mes adieux !
Qu'ils meurent pleins de jours, que leur mort soit pleurée,
Qu'un ami leur ferme les yeux I
Des rapprochements analogues dans les beaux-arts ont été faits par des hommes éminents. J'ai entendu M. Ingres dire un jour devant moi qu'il lui était impossible de séparer la musique de la peinture, ces deux arts n'étant à son sens que les deux branches d'un même tronc : Raphaël et Mozart lui semblaient une manifestation double du même être : ce Tous deux, ajoutait-il, ont eu hâte de « se manifester^ tous deux sont morts jeunes, à peu près
a au même âge, tous deux avaient la grâce, ce don qui oc renferme tout, qui dit tout \ )>
On retrouve dans tous les beaux-arts quelque chose de commun, un fond identique; ce sont des langages divers qui expriment chacun à sa manière des pensées et des sentiments, et qui peuvent se traduire réciproquement avec plus ou moins d'étendue, de justesse et de perfection..
S'il est nécessaire de s'identifier avec le sujet que Ton veut rendre en musique pour bien l'exprimer, il est nécessaire également, si l'on veut bien exécuter un morceau, de se pénétrer profondément des motifs qui ont inspiré l'auteur; aussi, quelle difTérenced'en tendre un même morceau exécuté par tel artiste ou par tel autre! Il y a même des compositions musicales que la notation ne peut suffire à révéler complètement, qui ont besoin d'une certaine traditio.n pour être bien comprises. Sous ce rapport Fétis cite un fait aussi curieux que remarquable :
Le Miserere d'Allegri, fait-il observer, est un de ces morceaux dont on ne comprend pas l'effet à la lecture, à cause de la grande simplicité qui y règne; mais il existe dans la chapelle pontificale une tradition d'exécution excellente, qui en fait ressortir le mérite et qui lui donne une teinte religieuse et expressive dont on ne peut se faire une idée sans l'avoir entendu. La réputation dont jouis*
* Bfquiae DB Blocqueyille, Les Soirées de la villa des Jasmins, t. III, p. 255.
EXPRESSIOiN MUSICALE. 151
sait ce morceau Tavait en quelque sorte fait considérer comme sacré, il était défendu d'en prendre copie sous peine d'excommunication.
L'anecdote suivante prouve jusqu'à l'évidence que la perfection d'exécution qu'il y avait autrefois dans la chapelle sixtine, est indispensable pour faire valoirle Misererred^Al" legri. L'empereur Léopold P% grand amateur de musique, en avait fait demander une copie au Pape par son ambassadeur à Rome, pour Tusage de la chapelle impériale : elle lui fut accordée. Le maître de la chapelle pontificale fut chargé de faire faire cette copie, qui fut envoyée à l'empereur. Plusieurs grands chanteurs se trouvaient alors à Vienne : on les pria de coopérer à l'exécution; mais, quel que fût leur mérite, comme ils ignoraient la tradition, le morceau ne produisit d'autre effet que celui d*un fauxbourdon ordinaire. L'empereur crut que le maître de chapelle avait éludé l'ordre et envoyé un autre Miserere; il s'en plaignit, et le prétendu coupable fut chassé sans que l'on voulût entendre sa justification. Enfin, ce pauvre homme obtint de plaider lui-même sa cause, et d'expliquer à Sa Sainteté que la manière de chanter ce Miserere dans sa chapelle ne pouvait s'exprimer par des notes, ni se transmettre autrement que par l'exemple. Le Saint -Père, qui n'entendait rien à la musique, eut beaucoup de peine à comprendre comment le même morceau pouvait produire des elTets si différents ; cependant il ordonna au maître de chapelle d'écrire sa défense; on l'envoya à Vienne, et l'empereur fut satisfait *.
* FÉTis, Biographie universelle des musiciens.
Une légère modification suffit bien souvent pour changer complètement l'expression d^un morceau de mu« sique; les compositeurs peuvent obtenir de surprenants effets par un simple changement de rbythme; ainsi la marche de Wellingionf si populaire en Angleterre^ n'est autre chose^ dit-on, qu'un vieux refrain français, un pontneuf dont le mouvement a été ralenti et cadencé.
Bien qu'il y ait un grand vague dans la musique, qu'elle n'exprime que des motifs généraux, plus on est artiste en ce genre, plus on y découvre de nuances fines, délicates, cachées au vulgaire*
Il en est de même pour la poésie, l'éloquence, le dessin, Tarchitecture, le langage mimique, etc.; pour bien comprendre l'artiste il faut être artiste soi-même.
Ce qui précède nous indique la source de l'inspiration de la vraie musique. Il est bien évident, puisque la musique est une expression de Tâme , que la mélodie doit être inspirée par les pensées , par les sentiments qu'elle veut exprimer, manifester; elle ne doit être que leur épanouissement, que leur forme, leur vêtement pour ainsi dire, que leur manifestation par les vibrations musicales. L'artiste doit donc s'inspirer d'eux, ou plutôt en être possédé : les grands artistes en tous genres ne sont souvent pas maîtres de leur sujet , mais leur sujet les envahit; il s'empare de leur génie, les inspire.
les maitrise comme une seconde âme. Quand on ne sent pas cela 9 on n'est pas artiste , on ne peut être qu^un faiseur, il faut renoncer à la muse,
Uartiste qui n'a que de Tintelligence sera toujours disert, sec et froid; jamais une grande œuvre ^ jamais rien d'important ne pourra sortir de lui; s'il veut imiter le sentiment qu'il n'a pas, il cessera d'être lui-même et le naturel lui manquera.
L'homme complet doit avoir autant de cœur que d'esprit , et l'art dans son acception la plus générale n'étant que l'expression de l'homme, doit offrir dans toutes ses productions le cachet de ces deux facultés appliquées aux choses grandes et nobles.
Ceci nous explique la supériorité du génie religieux dans toutes ses productions. Dans ses aspirations sans bornes en espérance, en résignation, en dévouement, en amour, déchirant les bornes terrestres, il prend son es-^ sor, il s'élance dans le sein de Dieu où se trouve la réalisation de l'idéal et s'agrandit de l'infini. Il répand alors dans ses productions le feu sacré » l'onction divine, l'enthousiasme puisé aux sources intarissables, à jamais inconnues des froides spéculations d'un matérialisme qui restreint tout aux minimes proportions de notre existence , au terre à terre de notre globe, et pour lequel il n'y a rien d'idéal , rien de sublime, rien de céleste.
Pour moi y je suis persuadé qu'il n'y a que les natures susceptibles de profonds sentiments religieux qui puissent être vraiment artistes dans toute l'acception du mot.
Pourquoi cela?
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Parce que je crois qu'il n*y a que les motifs religieux, c'est-à-dire qui ont l'infini pour objet, qui puissent exalter l'âme jusqu'au suprême degré pour les choses grandes et nobles. La patrie , la famille , et même les choses individuelles prennent une toute autre teinte, un tout autre aspect, un tout autre caractère, et produisent une toute autre poésie, une toute autre inspiration, lorsqu'on les regarde du point de vue de l'infini; c'està-dire recueilli en présence de Dieu et de Tiramortalité.
Tous les grands artistes dont les œuvres sont frappées au coin, tout à la fois des pensées élevées et des nobles sentiments , aussi bien dans l'antiquité que dans les temps modernes, étaient possédés du sens divin; ils ont pu s'égarer ou le méconnaître , mais ils n'appartenaient pas moins à la famille privilégiée que les choses immortelles envahissent et inspirent. La piété , dans le sens large dont nous la comprenons ici, est inséparable du génie; c'est la compagne qui nous le montre à son aurore , c'est aussi la compagne qui l'abandonne lorsqu'il profane la muse et éteint le flambeau sacré.
Trophée militaire ; d'apK'S Ozennc.