‹ Les harmonies du son et l'histoire des instruments de musiqueChapitre 10 sur 82 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

CondilioD pour bien s'exprimer en musique. — Composition musicale et composition littéraire. — Le Stabat de Pergolèse. — Influence d'un malheur immense sur Meyerbeer. — La 3farseillaise, son histoire, détails précis. — Le Requiem de Mozart. — Touchante histoire. ^ Mozart et Gilbert, rapport de talent et de situation. — Traduction réciproque des Beaux-Arts. — Condition pour bien exécuter un morceau. — Miserere d AUegri. — Curieuse anecdote. — Changement surprenant que peut appoTler une légère modification dans un morceau de musique.

En musique comme en littérature, il faut être profondément pénétré de son sujet, si on veut le rendre de manière à communiquer son impression. On peut connaître parfaitement les règles de Tart d'écrire, exécuter un livre sans faute de langue ou de composition , et être complètement incapable de produire une page qui émeuve, qui entraine. De même en musique, on peut être très-habile dans Tart de s'exprimer et de composer,

mais incapable de créer un morceau remarquable au point de vue de l'expression de Tâme. D'un autre côté , des personnes sans science peuvent produire de magnifiques pages émues ou créer de suaves mélodies : «... On aurait tort de s'imaginer qu'il faille absolument de la science pour composer un air. Ces combinaisons de rhythmes et de sons qui semblent si compliquées à Tanalyse, se trouvent naturellement, sans effort, sans travail souvent, à tel point que des natures incultes, des paysans, peuvent imaginer de charmantes mélodies * . »

C'est également, croyons-nous, la manière de voir d'un artiste éminent, M.Gastinel, ancien prix de Rome, qui a bien voulu nous aider de ses conseils sur ces hautes questions. Nous saisissons avec empressement l'occasion d'adresser nos remerciments au compositeur plein d'âme, de savoir et de goût; et dont, suivant l'expression de M. Lévêque, de l'Institut: « les qualités et les œuvres sont fort au-dessus de la réputation ^. »

Dans tous les genres de compositions, l'homme ne peut bien exprimer que ce qu'il sent; aussi, les plus beaux morceaux de musique sont-ils dus, en général, aux artistes qui ont été le plus profondément pénétrés de leur sujet; les faits que l'on pourrait citer sont nombreux.

Le Slabat de Pergolèse, avons-nous dit, a été inspiré par une immense douleur. Le grand artiste traversait une place de Naples au moment d'une exécution capi-

* Charlbs Bkauquier, Philosophie de la musique, chap. IV. ^ La Science du beau, t. !•', p. ixrx.

taie. La foule s'écoulait avec un sourd murmure; à quelques pas de Téchafaud, une femme, la mère du supplicié, folle de douleur, psalmodiait avec des sanglots incomparables les litanies de la Vierge, sans prendre garde

Fig. 04. — Portrait de Meyerbeer.

à ce qui se passait autour d'elle. Il y avait dans sa pose et dans sa voix quelque chose de si déchirant, que Pergolèse écouta tout pensif, tout frissonnant d'émotion. En rentrant chez lui, son Slabai était presque achevé; il en écrivit tout d'un trait les premières strophes.

i36 LES HARMONIES DU SON.

Voici comment parle de ce Stabat un appréciateur émérite : a On a fait, on fait et on fera des Slabat de toutes sortes et de valeurs diverses : Pergolèse, lui, a fait le Stabat. P^ous en connaissons d'autres, aucun n'égale celui-là. La beauté du genre nous y semble épuisée, parce que la puissance légitime , et par conséquent ordonnée, de la douleur d'une âme maternelle y a été exprimée à son plus haut degré et sous tous ses aspects^ par la puissance et Tordre , par toutes les forces expressives et par les formes idéales du langage musical ' . d

Les chefs-d'œuvre de Meyerbeer datent d'un malheur irréparable : il perdit successivement ses deux enfants. Il se retira à la campagne, où il passa deux ans solitaire et recueilli. En présence de cette grande douleur et de cette profonde solitude , il s'opéra une révolution dans son talent : Tâmedu compositeur se replia sur elle-même; la musique religieuse reparut comme un souvenir d'enfance qui s'est embelli de toutes les rêveries de la jeunesse et de toutes les agitations de l'âge mur. Un Stabat^ un Miserere ^ un Te Deum, des psaumes, des cantiques furent comme les avant-coureurs d'une puissante explosion lyrique. Longtemps le compositeur porta dans le cerveau son grand poëme; pour mener à bien le tableau de cette terrible lutte du bien et du mal, il fallut une gestation douloureuse et pénible; enfin, le moment de l'enfantement arriva, et Robert-le-Diable \\t le iour *.

< Oh. Lévêque. de rinstitut, la Science du Beau^ t. II, p. 174. 3 FÉTiB, Biographie universelle des musiciens.

Bien que, maintenant, )a Marseillaise ne soit plus poumons qu'un chant de deuil et d'angoisse, par les souvenirs si douloureux et si écœurants qu'elle nous rappelle , surtout depuis qu'elle a présidé à Torgie et que nos ennemis ont fait retentir ses accents en regardant défiler pour la terre étrangère, nos héroïqiles et malheureux soldats que la fortune contraire avait trahis, elle n'en fut pas moins , à son origine, un hymne patriotique de premier ordre , dont nous devons parler ici. Nous cédons la plume à M. de Lamartine pour raconter celte histoire aussi curieuse qu'attendrissante et pathétique :

a II y avait alors (1792) un jeune officier d'artillerie en garnison à Strasbourg. Son nom était Rouget de Tlsle. Il était né à Lons-le-Saulnier, dans ce Jura, pays de rêverie et d'énergie, comme le sont toujours les montagnes. Ce jeune homme aimait la guerre comme soldat , la Révolution comme penseur; il charmait, par les vers et par la musique, les lentes impatiences de la garnison. Recherché pour son double talent de musicien et de poëte , il fréquentait familièrement la maison de Dietrich , patriote alsacien, maire de Strasbourg; la femme et les jeunes filles de Dietrich, partageaient l'enthousiasme du patriotisme et de la Révolution qui palpitait surtout aux frontières , comme les crispations du corps menacé sont plus sensibles aux extrémités. Elles aimaient le jeune

officier, elles inspiraient son cœur, sa poésie , sa musique. Elles exécutaient les premières ses pensées à peine écloses, confidentes des balbutiements de son génie.

a C'était dans Thiver de 1792. La disette régnait à Strasbourg. La maison deDietrich était pauvre, la table frugale, mais hospitalière pour Rouget de l'Isle. Le jeune officier s'y asseyait le soir et le matin, comme un fils ou un frère de la famille. Un jour qu'il n'y avait eu que du pain de munition et quelques tranches de jambon fumé sur la table, Oietrich regarda de Tlsle avec une sérénité triste et lui dit : ce L'abondance manque à nos festins ; (( mais qu'importe si l'enthousiasme ne manque pas à nos (c fêtes civiques et le courage au cœur de nos soldats! (( J'ai encore une dernière bouteille de vin dans mon « cellier, qu'on l'apporte, dit-il à une de ses filles, et (( buvons-la à la liberté et à la patrie ! Strasbourg doit (( avoir bientôt une cérémonie patriotique , il faut que de « l'Isle puise dans ces dernières gouttes, un de ces hym- « nés qui portent dans l'âme du peuple l'ivresse d'où ils ce ont jailli. » Les jeunes filles applaudirent, apportèrent le vin, remplirent le verre de leur vieux père et du jeune officier jusqu'à ce que la liqueur fût épuisée. Il était minuit. La nuit était froide. De Tlsle était rêveur; son cœur était ému. Le froid le saisit, il rentra chancelant dans sa chambre solitaire, chercha lentement l'inspiration , tantôt dans les palpitations de son âme de citoyen , tantôt sur le clavier de son instrument d'artiste, composant tantôt l'air avant les paroles, tantôt les paroles avant l'air, et les associant tellement dans sa pensée , qu'il ne pouvait savoir

lui-même lequel de la note ou du vers était né le premier, et qu'il était impossible de séparer la poésie de la musique et le sentiment de l'expression. Il chantait tout et n'écrivait rien.

ce Accablé de cette inspiration sublime , il s'endormit la tête sur son instrument et ne s'éveilla qu'au jour. Les chants de la nuit lui remontèrent avec peine dans la mémoire, comme les impressions d'un rêve. Il les écrivit, les nota , et courut chez Dietrich . Il le trouva dans son jardin , bêchant de ses propres mains des laitues d'hiver. La femme et les filles du vieux patriote n'étaient pas encore levées. Dietrich les éveilla , il appela quelques amis tous passionnés comme lui pour la musique, et capables d'exécuter la composition de del'Isle. La fille aînée de Dietrich accompagna. Rouget chanta. A la première strophe, les visages pâlirent; à la seconde, les larmes coulèrent; aux dernières, le délire de l'enthousiasme éclata (fig. 45). La femme de Dietrich, ses filles, le père, le jeune officier, se jetèrent en pleurant dans les bras les uns des autres. L'hymne de la patrie était trouvé! Hélas! il devait être aussi l'hymne de la Terreur. L'infortuné Dietrich marcha peu de mois après à l'échafaud , aux sons de ces notes nées à son foyer, du cœur de son ami et de la voix de ses filles.

« Le nouveau chant , exécuté quelques jours après à Strasbourg, vola de ville en ville , sur tous les orchestres populaires. Marseille l'adopta pour être chanté au commencement et à la fin des séances de ses clubs. Les Marseillais le répandirent en France, en le chantant sur leur route. De là, lui vint le nom de Marseillaise. La vieille

140 LES HARMONIES DU SOiN.

mère de de Tlsle y royaliste et religieuse , épouvantée du retentissement de la voix de son ûls, lui écrivait : « Qu'est-ce donc que cet hymne révolutionnaire que a chante une horde de brigands qui traverse la France, « et auquel on mêle ton nom? » De Tlsle, lui-même, proscrit en qualité de royaliste, l'entendit en frissonnant, retentir comme une menace de mort à ses oreilles ; en fuyant dans les sentiers des Hautes-Alpes. <i Comment appelle-t-on cet hymne? » demanda-t-il à son guide. — a La Marseillaise j » lui répondit le paysan. C'est ainsi qu'il apprit le nom de son propre ouvrage. Il était poursuivi par l'enthousiasme qu'il avait semé derrière lui. Il échappa à peine à la mort. L'arme se retourne contre la main qui l'a forgée. La révolution en démence ne connaissait plus sa propre voix. »

Dans cette belle et touchante narration, M. de Lamartine exagère sans doute la triste position de l'illustre et ancienne maison Dietrich, bien que la rigueur des temps eût pu diminuer sa première opulence. Un ouvrage aussi gracieux qu'intéressant de M. X.Marmier, de l'Académie française, nous donne des détails bibliographiques parfaitement exacts ; en voici quelques passages qui compléteront et éclairciront tout à la fois ce que nous venons de dire :

a Jeune, Frédéric Dietrich avait visité diverses régions de l'Europe pour en étudier la géologie; il avait publié sur les minerais de la France un ouvrage considérable , et il avait été nommé d'abord membre correspondant, puis membre de l'Académie des sciences.

a Descendant d'une ancienne famille de Lorraine, enrichi par l'intelligent travail de quelques-uns de ses aïeux.

.si o

ce V

Pi

surtout par celui de son père, Frédéric Dietrich aurait pu vivre tranquillement dans la jouissance d'une position toute faite.

« Mais son activité d'esprit et sa vigueur de tempérament ne lui permettaient point une telle indolence, et pas un homme peut-être n'était plus occupé que lui.

« En premier lieu, il dirigeait conjointement avec son père, des exploitations de forêts et d'usines où des milliers d'ouvriers étaient employés. En second lieu , il était souvent appelé par le gouvernement à inspecter des établissements métallurgiques en différents pays. Puis il avait la charge de secrétaire général des Suisses et des Grisons. Puis enfin , ses diverses études, ses publications, son litre d'académicien l'avaient mis en rapport avec un grand nombre de savants , et l'obligeaient à une laborieuse correspondance.

(( A ces graves occupations , il joignait Tamour des arts , surtout l'amour de la musique , et les habitudes les plus hospitalières. Sa maison était le rendez-vous de la meilleure société de Strasbourg et de la plupart des étrangers de distinction qui passaient par cette ville * . »

C'est là que Rouget de Lisle , jeune officier alors en garnison à Strasbourg , exécutait pour la première fois la Marseillaise. Dietrich, si opulent , si honoré, ne tarda pas cependant à être proscrit par la Révolution à laquelle il s'était voué, et qu'il désirait seulement voir contenue dans les limites d'une sage liberté. Il entendit de nouveau résonner les strophes de la Marseillaise ^ mais c'était

* X. Marmibr, de rAcadémie française, HisL d*un pauvre musicien.

Page 1