CHAPITRE PREMIEU
?(ature de la musique. — Son origine vraie et son origine fabuleuse et légendaire. — Gomment se sont formés l'art et la science de la musicjue. — Opinions diverses des modernes et des anciens : de Lamartine, de Chateaubriand , Fétis , Scudo , Homère , Pythagore , Socrate , Platon, Lucrèce , Quintilicn. etc., etc. — Le ministre chinois et la gamme. — Harmonie rendue ))ar les bambous. — Les empereurs chinois et la musique. — Orchestre immense des feuillages divers. — Harmonie des sphères célestes. — lopas et l'aveugle Démodocos.
Il est un sujet ancien et toujours nouveau , qui intéresse tout le monde : c'est la musique. En songeant à tous les faits curieux. , à toutes les merveilles que son étude nous rappelle, la première question qui se présente
à notre esprit est celle-ci :
Quelle est l'origine de la musique ?
Cette question se résout d'elle-même : qui ne voit, en effet, que le germe de la musique repose naturellement dans tous les hommes ; que tous les hommes sont instinctivement portés à chanter et même à se créer des instruments et à en jouer, d'abord, il est vrai, d'une façon bien simple, bien ingénue et bien grossière si l'on veut, mais qui se perfectionne parla réflexion et l'exercice. Oui, c'est dans sa propre nature que l'homme trouve les premiers éléments de la musique , et l'observation ensuite en fait une science et un art. L'Écriture sainte et, on peut le dire, toutes les anciennes traditions lui donnent une origine antédiluvienne.
Le chant est le langage le plus élevé et le plus puissant que l'homme possède.
Lorsque les pensées et les sentiments débordent , au lieu de les parler on les chante, et cela instinctivement, sans même s'en apercevoir : « Est-ce que la musique est autre chose que ce soupir, ce gémissement, ce cri mélodieux qui commence sur nos lèvres juste où l'inexprimable par les mots commence '?... L'âme éprouve le besoin ou l'instinct de s'exprimer, selon la nature de ses sensations, tantôt en paroles, tantôt en chant. L'instinct de chanter est aussi naturel à l'âme , et surtout à l'âme émue, que l'instinct de parler ^. »
L'âme chante en effet ce que la simple parole , parlée ou écrite, est insuffisante à révéler. Les natures même les moins sensibles sont-elles surprises par un événement
* De Lamartine, 30« Entretien.
2 Idem, 27* Entretien.
inattendu qui les impressionne vivement, elles s'épanouissent ou se contractent , s'expriment, se répandent par quelques mélodies inarticulées qu'elles murmurent.
Les grands sentiments , les grandes joies s'exhalent par des cris, des exclamations, par des chants spontanés. Les grandes douleurs chantent également : les longs
Fig. 1. — Fou-Hi et les instruments de musique qu*il inventa (3468 ans avant J.-C.)«
gémissements, les profonds soupirs, les plaintes langoureuses , les sanglots déchirants ont leur rhythme , leur mesure , leur mélodie. Le fameux Stabat de Pergolèse a été inspiré, dit-on, par les sanglots incomparables d'une mère éplorée auprès du gibet sur lequel venait d'expirer son fils.
Les plus désespérés sont les chants les plus beaux, Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots ^
M. de LamartiDe dit également :
L'âme chante dans les tortures^
Et chacune de ses blessures
Lui donne un plus sublime accord ^
Sous une autre forme Chateaubriand exprime la même
idée : ce II v a sans doute une harmonie cachée dans le
malheur, car tous les infortunés sont enclins au chant *. »
Le chant est donc aussi ancien que l'homme et aussi naturel que la parole. Il est né spontanément , aussitôt que l'homme a été profondément impressionné. Quand la parole ne sufflt plus à l'expression de nos pensées et de nos sentiments , le chant vient naturellement à son aide; il est par excellence l'expression des grands et profonds sentiments 9 qui sont inséparablement liés aux grandes et profondes pensées. C'est pour cela que Dieu, l'amour, la patrie, la famille, qui produisent les plus intimes, les plus généreuses, les plus sublimes émotions de l'homme, sont la source habituelle des grandes inspirations du chant.
* A. DC Musset, la NuU de mai.
^ Génie du Chihlianisme.
Le chant est si naturel à l'homme , que les enfants mêmes qui savent à peine parler chantent leurs impressions, d'un chant particulier, d'un chanta eux, instinctif et spontané.
La plus simple observation suffit donc pour se convaincre que le germe de la musique repose dans l'essence même de l'homme.
Dans la suite des temps , les natures les mieux douées, les mieux disposées, ont excellé à exprimer le sujet de leur joie ou de leur douleur, de leur manière d'être en général, par des paroles mesurées; elles y ont adapté un chant inspiré par la nature de leurs sentiments; paroles et chants ont ensuite été répétés par ceux qui étaient portés à éprouver les mêmes émotions.
Telle est évidemment l'origine de la musique. Celui qui a fait l'homme en a déposé le premier germe dans sa nature même, germe vivace qui s'est ensuite développé selon les lois de son âme et de son organisatiou .
Les natures d'élite, celles qui ont excellé dans les arts, qui les ont spécialement étudiés , ont pu , par une observation attentive et persévérante, en découvrir peu à peu les lois. Elles ont formulé ces lois, elles les ont réunies en corps de doctrine et ont ainsi constitué la théorie de l'art ; c'est-à-dire qu'elles ont élevé l'art à l'état de science, et même ce l'histoire de la musique, dit M. Fétis, nous montre les éléments de cet art coordonnés d'une manière systématique dès les premiers âges du monde '. »
* Biographie universelle des musiciens, préface, p. 1.
6 LES HARMOiNlES DU SON.
Mais on a parlé avBDl qu'il y eût des grammaires; il y a eu des hommes éloquents avant que Ton connût les lois de Téloquence ; on a construit des monuments avant qu'il y eût des traités d'architecture; on a dessiné avant que Ton pût se rendre compte des lois de la perspective; on a de même chanté et joué des instruments avant que la théorie du son et de la musique fût formulée. Car c'est en étudiant les procédés des grands maîtres dans tous les genres que Ton a pu découvrir et formuler les lois qui leur servaient instinctivement de guide ; mais ces lois une fois connues font éclore le talent plus promptement, et permettent de le perfectionner plus facilement.
Cependant on s'est toujours plu à entourer de légendes et de fables l'origine des arts qui sont aussi anciens que l'homme, et Ton a souvent regardé comme créateur de l'art tout entier celui qui a frappé l'esprit de ses contemporains en excellant dans une partie quelconque, ou qui a eu le rare mérite de fixer quelques-unes des règles ou des lois suivies spontanément, instinctivement, par la nature humaine.
Les documents que l'antiquité nous a laissés sur les origines ne sont donc, le plus souvent, qu'un mélange de fables piquantes, de légendes gracieuses, et de réalités exagérées ou douteuses.
Ainsi , les uns prétendent que ce sont les chantres har-
ORIGIiNE DE LA MUSIQUE. 7
monieux de Fair qui nous ont appris à moduler; d'autres pensent que la première idée de la musique est née du son que rendent les roseaux qui croissent sur le bord des
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fleuves, quand le vent souffle dans leurs tuyaux ; les Grecs croyaient être redevables de la musique soit à Mercure, soit à Apollon, ou même à Jupiter. Hérodote attribue
la première introduction de cet art en Grèce à Cadmus et à ses compagnons. On n'en finirait pas si on voulait rapporter toutes les origines qu'on lui donne.
L'histoire des origines de la musique est partout enveloppée de fables et de légendes qui cachent toujours, sous un voile plus ou moins transparent, de profondes vérités. Les Chinois surtout donnent des origines pittoresques à toutes les découvertes. M. Scudo cite à ce sujet une gracieuse légende : <c Deux mille six cents ans avant Jésus- Christ, dit-il, un premier ministre fut chargé par son empereur de mettre un terme au désordre qui existait dans les échelles musicales. Le premier ministre se transporta alors sur une haute montagne qui était couverte d'une forêt de bambous; .il prit un de ces bambous, le coupa entre deux nœuds, enleva la mpelle qui le remplissait, et, soufflant dans le roseau évidé, il en lit sortir un son qui n'était ni plus haut ni plus bas que le ton qu'il prenait lui-même lorsqu'il n'était affecté d'aucune passion, et fixa ainsi le son générateur de la série. Pendant que le ministre poursuivait d'autres expériences nécessaires au but qu'il se proposait, un couple d'oiseaux,
r r [m&le et femelle) vint se percher sur un arbre voisin. Le
mâle se mit à chanter et fit entendre six sons; la fe-
,î melle lui répondant en fit entendre six autres", et il se
trouva que les douze sons réunis formaient les douze degrés de l'échelle chromatique. Le ministre , profitant de la leçon qu'on venait de lui donner, coupa douze bambous et en fixa la longueur nécessaire pour produire les douze demi-tons ou degrés chromatiques qui sont contenus dans l'unité de l'octave. »
Dans les pays fortunés qu^ombrage le bambou, les amants heureux et les cœurs souffrants font, dit-on, .des trous à ces longs chalumeaux, et les combinent de telle manière que, lorsque le vent souffle, ils rendent l'expression fidèle de leur joie ou de leur douleur. Rien n'est si doux que les accents que font produire ainsi les âmes sympathiques aux brises du soir qui viennent chanter dans ces chaumes harmonieux^ devenus tout à la fois harpes et flûtes éoliennes.
L'empereur de Chine Fou-Hi I" (3468 ans avant notre ère) donna des règles à la musique, dit-on. Il prit du bois nommé long, le creusa et en fit une lyre longue de deux mètres et demi environ, nommée kin. Les cordes étaient de soie et au nombre de 27. Cependant les opinions sont partagées sur ce nombre ; quelques écrivains n'accordent que o cordes, symbole des 5 planètes. Quand Fou-Hi la touchait, elle rendait un son céleste. Il fit ensuite une guitare à 36 cordes, nommée sse. Le dessin chinois que nous reproduisons (fig. 1) est tiré d'une collection de cent portraits d'hommes célèbres de la Chine , envoyée de ce pays par le P. Amiot : elle se trouve à la Bi bliothèque nationale de Paris. Ce dessin donne à Fou-Hi des excroissances frontales qui représentent les cornes de bœuf dont Ta doué la tradition; on pourrait aussi, et plus justement, croyons-nous, les regarder comme un
emblème primitif de la puissance et du génie ; son vêtement est d'écorce ou de grandes feuilles d'arbres. On fait remonter à cet empereur le commentaire de Confucius sur le Y'King, livre symbolique.
La figure 2, tirée des magnifiques peintures chinoises sur toile de soie, qui existe à la Bibliothèque nationale de Paris, représente un fait remarquable : l'empereur Yao (2357 avant J.-C.} donna à tous les princes le grand exemple de faire parvenir la vérité jusqu'au trône. Pour cela, il fit placer à la porte extérieure de son palais une tablette sur laquelle tous les Chinois avaient le droit d'écrire les avis qu'ils croyaient utiles au bien de l'empire, et les fautes qu'ils croyaient avoir à reprocher à l'empereur dans son gouvernement. A côté de la tablette était un tambour; celui qui venait d'écrire y frappait ;' l'empereur, averti par le son , se faisait apporter sur-le-champ la tablette, et profitait, soit pour rendre justice, soit pour réformer l'administration, des lumières que cet expédient lui procurait.
Yu, empereur de Chine (2205 ans avant J.-C), perfectionna cette institution (fig. 3). Il fit placer à la porte du palais, dit la chronique, cinq sortes d'instruments de musique, dont le son s'entendait de loin, et il fit expliquer au peuple, par les mandarins , quelles affaires se rapportaient à chaque instrument. Lorsque Yu, de Tintérieur du palais, entendait frapper sur l'un des instruments, il distinguait sur quelle affaire on voulait l'entretenir, et donnait ordre qu'on fit entrer les personnes qui demandaient audience * .
* Pàutbier, ChinCf r* partie.
12 LES HARMOiNlES DU SOiN.
Lucrèce nous explique à sa manière l'origine de la musique : « On imitait avec la voix, dit-il, le gazouillement des oiseaux longtemps avant que des vers harmonieux, soutenus des charmes de la mélodie, flattassent les oreilles. Le sifflement des zéphyrs dans le creux des roseaux apprit d'abord aux hommes à enfler un chalumeau champêtre. Insensiblement, la flûte, animée par des doigts agiles et accompagnée de la voix, fit entendre ses douces plaintes; c'est dans les forêts écartées qu'elle fut découverte, dans les bois, dans les solitudes, et on la doit aux doux loisirs des bergers. Ainsi le temps donne peu à peu naissance aux différents arts, et le génie les perfectionne \ »
On ne trouve rien d'étonnant à ce que l'on attribue Torigine de la musique au frémissement harmonieux de la brise dans les feuillages divers, quand on a pu apprécier tout ce que ces concerts aériens ont de suave et de divin. J'ai trouvé, dans certaines régions de Téquateur, toutes les températures : la glace au haut des montagnes et les chaleurs tropicales aux bords de la mer; ces régions présentent également les arbres les plus divers, par conséquent les feuillages les plus variés, et chacun emprunte à la brise une voix, une note particulière, pour former le grand concert de la nature. Il y en a un remarquable entre tous, c'est le filaos, espèce de cèdre
* Lucrèce, liv. V.
qui tient du pin et du saule pleureur ; son sommet se perd dans le bleu du ciel , et ses branches nombreuses, portées par un tronc souple et élégant, soutiennent des faisceaux de feuilles pressées, longues, cylindriques et fines comme des cheveux, elles se penchent vers la terre, et, lorsque la brise vient les faire tressaillir de son souffle, elles chantent d'une voix mélancolique et plaintive, que l'on recherche toujours dès qu'une fois on Ta entendue. Les cocotiers, les palmiers aux feuilles longues, dures et luisantes comme de Tacier, font réellement entendre le cliquetis des armes. Les feuilles gigantesques du bananier sont Técho de la voix du torrent débordé, en brisant Tair comme de vastes tuyaux d'orgue. Les bambous au chaume élancé^ qui se lamentent et grincent en se pliant, produisent de longs gémissements qui, se mêlant aux voix, aux pleurs, aux murmures de mille autres feuillages, aux vastes clameurs de la mer agitée dans le lointain et aux mugissements de la vague qui se brise sur la grève , forment un orchestre immense dont les sons divers, s'élevant vers les cieux, semblent y porter Faccent infini de toutes les joies, de toutes les douleurs de la terre V
Ne trouvant aucune date à fixer à l'origine de la mu-
■ On peut voir sur ce sujet noire Histoire et légendes des plantes utiles et curieuses, 3* édition, grand in-8* illustré. Libr. Firmin-Didot et Cic, 56. rue Jacob.
i4 LES HARMONIES DU SON.
sique, les historiens qui en font mention la regardent comme le plus ancien de tous les arts.
Quintilien, un des hommes éminents qui ont le mieux parlé delà musique, s'exprime ainsi : ce Timagène avance que, de tous les arts de l'imagination^ la musique est le
Fig. 0. — Erato, muse de la poésie lyrique, avec la cithare d'un modèle perfectionné (au musée Pio-Qémentin ).
plus ancien, et son témoignage se trouve confirmé par les poètes les plus célèbres qui ne manquent jamais de faire chanter sur la lyre, à la table des rois^ les louanges des dieux et des héros. lopas, dans Virgile, ne chantet-il pas
De la reine des nuits la course vagabonde , Et les feux éclipsés du grand astre du monde?
« Par où cet excellent écrivain nous fait voir que la musique était jadis inséparable de la connaissance des mouvements célestes * . »
Fig. 5. — L*Apol]on citharède (au musée Pio-Clémentin}.
Dès le temps de Pythagore on prétendait, en effet, que le mouvement régulier des corps célestes à travers l'espace rendait une harmonie ineffable, que l'on appelait harmonie
» QciTfTILIEN, t. I, liv. 1.
i6 LES HARMONIES DU SON,
des sphères. On considérait d'abord les aspects comme ayant rapport avec les intervalles des tons. Ainsi l'aspect quadrat ou la quadrature est par rapporta Taspect sextile, ou 60 degrés, comme 3 est à 2 : c'est le rapport des tons qui forme la quinle en musique. Kepler lui-même a cherché à comparer les rapports des distances des planètes
Flg. 6. — Socratc (diaprés V Iconographie grecque de Msconti).
entre elles aux intervalles de la musique; mais les rapports que Ton a voulu établir sont très-arbitraires et incomplets. A mesure que la théorie musicale s'est perfectionnée, on a modifié les idées que l'on se faisait de cette harmonie. On a donc supposé que la lune, comme l'astre le plus bas, c'est-à dire le plus près de nous, correspon-
ORIGINE DE LA MUSIQUE. ^l
dait à la note mi^ Mercure à fa, Vénus à sol, le Soleil à lùy Mars à si, Jupiter kut, Saturne à ré; et Torbite des étoiles fixes , comme étant la plus élevée de toutes, à mi ou à Voctave *.
Ces détails nous font bien voir jusqu'où pourraient s'égarer même les hommes de science, s'ils ne prenaient
Fig. 7. — Platon ( d*après V Iconographie grecque de Visconti }.
plus pour guide l'observation ; cependant c'est en suivant ce genre d'idées que Kepler est arrivé à ses magnifiques découvertes. Il cherchait les analogies qu'il pouvait y avoir entre les lois du son et celles de la lumière, analogies
* Voir Histoire des astres y 2« édîlion, par J. Rambosson. Librairie Firraîn- Didol et Ci«.
des plus fécondes. (Voir la IP partie.) La musique est sœur de Tastronomie , disaient les pythagoriciens : « Comme les yeux ont été faits pour l'astronomie, les oreilles ont été faites pour les mouvements harmoniques*. »
Quintilien rappelle ces calculs, lorsqu'il dit: «Comment douter que les hommes les plus renommés par leur sagesse n'aient été passionnés pour la musique, quand on voit Pythagore et ses disciples répandre l'opinion, accréditée bien longtemps avant eux, que la lyre avait été composée à l'imitation du système du monde ; lorsque, non contents de ce rapport entre des choses si différentes, ce qu'ils appellent harmonie, ils prétendent encore que les sphères célestes se meuvent en rendant des sons ? Platon lui-même , dans quelques-uns de ses écrits , mais notamment dans le Ttmée, n'est intelligible que pour ceux qui ont fait une étude approfondie de la musique.
« Mais que parlé-je des philosophes? Leur maître à tous, Socrate, a-t-il rougi, dans sa vieillesse, de prendre des leçons de lyre?... Qui ignore que la musique, dans les temps antiques, était tellement cultivée et en si haute vénération , que Ton confondait sous le même nom les musiciens, les poètes et les sages ^?... »
Dans le passage cité plus haut, Virgile a imité Homère, dans le festin donné par Alcinoiis à Ulysse. Le roi des Phéaciens fait venir un illustre aveugle, Démodocos, qui chante, accompagné de sa lyre harmonieuse, les hauts
* M. Fouillée, la Philosophie de Platon, t. I, p. 284.
* QurnuLiEN, t. I, liv. I.
faits de la guerre de Troie : ce... Le héraut arrive conduisant le gracieux chanteur Démodocos. Il le place au milieu des convives et Tappuie contre une haute colonne. . . Les poëtes ont part aux respects et aux hommages de tous les mortels. La Muse elle-même leur a enseigné leur art, et elle chérit la tribu des chantres divins... Ulysse s'adresse au poëteet lui dit : 0 Démodocos! je t'honore au-dessus de tous les mortels, soit que la Muse, fille de Jupiter, soit que Phébus lui-même t'aient enseigné ; car tu chantes selon la vérité *... »
L'histoire légendaire est longue et curieuse dans Fart musical; ajoutons quelques mots à ce sujet.
Orphée, célèbre poëtedes temps fabuleux de la Grèce, est considéré comme le représentant d'une école poétique qui établit son siège spécial en Thrace. A son nom et à celui d'Homère se rattache toute la civilisation morale et intellectuelle de Tantiquité grecque. Dans ces temps reculés, tout dans l'âme était encore poésie; les prêtres eux-mêmes mettaient leurs enseignements en vers et en chants. Orphée, élève de Linus fils d'Apollon, prit pour tâche de soumettre l'âme humaine aux lois du vrai, du bien et du beau ; pour remplir cette mission, il avait un don divin, sa parole, qu'il accompagnait des sons de sa
* Odyssée, chanl VIII.
lyre : ses chants, disent les traditions légendaires, attiraient sur ses pas les bois et les rochers, les fleuves suspendaient leur cours et les bêtes féroces s'attroupaient autour de lui. Il déploya ses talents prodigieux dans la grande expédition des Argonautes, à laquelle il fut associé. Inconsolable d'avoir perdu Eurydice, son épouse, il réussit par le charme des accords merveilleux de sa lyre à fléchir les divinités infernales : elles lui rendirent cette épouse bien-aimée, à la condition expresse qu'il ne se retournerait pas pour la regarder en remontant du monde souterrain vers la terre. Ils gravissent, dit Ovide, à travers le plus profond silence, un sentier montant, escarpé, obscur et couvert de brouillard épais. Déjà ils touchaient presque aux bords supérieurs, lorsque Orphée, craignant qu'Eurydice ne lui échappe, et impatient de la voir, jette sur elle un regard d'amour. Elle disparaît au même instant. Il lui tend les bras, il veut se jeter dans les siens pour l'embrasser; malheureux, il ne saisit qu'un vain fantôme. Les poètes racontent que, la tête d'Orphée ayant été jetée dans l'Hèbre, sa bouche faisait encore entendre dans les flots des sons tristes et lugubres, et que les rossignols qui avaient leurs nids près du lieu où furent déposés ses restes chantaient avec plus de mélodie que les autres.
Ce mythe, un des plus beaux que l'antiquité nous ait transmis, fait resplendir le pouvoir de la musique et de la poésie dans leurs manifestations les plus pures. Les premiers chrétiens, bien loin de le repousser comme la plupart des fables du paganisme, en tirèrent une allégorie appropriée aux dogmes : ils représentèrent le Christ sous
ORIGIiNE DE lA MUSIQUE. 21
la figure d'Orphée, et la lyre fut remblème de ses divins enseignements.
Arion était un des plus célèbres lyriques grecs. Tous les lieux retentissaient de la gloire d'Arion, dit Ovide ; on vit souvent, aux accords de sa lyre, le loup quitter la poursuite de la brebis timide, et l'innocente proie oublier sa peur et ses dangers. Le même arbre prêtait son ombre
Fig. 8. — Jésus-Christ , sous la figure d*Orpbéc. Peinture à fresque du premier ou du deuxième siècle , trouvée dans le cimetière Domitllla , à Rome.
aux chiens et aux lièvres; la biche prenait place sur le rocher à côté de la lionne; la colombe ne fuyait plus l'épervier, et pour la première fois l'oiseau de Minerve supportait sans humeur le babil de la corneille.
Le nom d'Arion avait retenti dans toutes les villes de la Sicile, et les côtes de l'Ausonie avaient répété ses accords.
22 LES HARMONIES DU SOiN.
Le poète revenait de ces beaux lieux ; il montait un vaisseau chargé des trésors qu'il devait à son génie. Il craignait sans doute les vents et les flots, mais le sein de la mer était un asile plus sûr que son navire. En effet, le pilote et ses compagnons levaient déjà sur lui un fer homicide : (c Pourquoi ce glaive, ônautonniers! Je ne demande pas la vie, mais laissez -moi tirer encore quelques sons de ma lyre. »
Arion prend une couronne digne d'orner la tête de Phébus. Sur ses épaules flotte un manteau teint deux fois de la pourpre tyrienne; sa lyre résonne doucement sous ses doigts : ainsi, percé d'une flèche cruelle, le cygne prélude par des plaintes harmonieuses à son dernier soupir. Tout à coup Arion s'élance dans la mer et Tonde jaillit sur les flancs du vaisseau. 0 prodige! un dauphin présente avec docilité son dos à la victime, le poëte s'y place et tire de sa lyre de nouveaux accords qui commandent le calme aux flots. La piété attira les regards du ciel : Jupiter plaça le Dauphin parmi les astres, et l'entoura de neuf étoiles. Ce fut ainsi qu'à la prière d'Apollon, dieu des musiciens, le dauphin qui sauva Arion, le célèbre joueur de lyre, fut placé dans le ciel *.
Amphion, célèbre musicien grec, avait reçu d'Apollon une lyre d'or, disent les poètes, au sonde laquelle il construisit Thèbes; les pierres, sensibles à la douceur de ses accords, accouraient d'elles-mêmes se placer les unes sur les autres : ce qui, historiquement parlant, veut probablement dire qu'il fit entourer de murs cette ville jusque-là
* Voir noire Histoire des astres, 2* édition, ch. xiii. Libr. Firmln-Didot.
ouverte de tous côtés. Il y régna avec son frère Zéthus et y fit fleurir les arts (fig. 9).
Les sirènes étaient des monstres dont le buste ailé offrait les charmes et l'attrayant sourire des plus belles nymphes, et dont le reste du corps avait la forme d'oiseau ou de queue de poisson. Quelques auteurs en comptent cinq et même huit; mais les trois plus célèbres étaient Leucosie, qui tenait un rouleau de musique comme pour chanter,
Fig. 9. — Zéthus et son frire Amphion. (Tiré d'un bas-relief , à Rome.)
Lydie, qui tenait une flûte, et Parthénope une lyre. Elles habitaient des rochers escarpés, près de la Sicile-, par leurs chants suaves et irrésistibles elles attiraient les passants pour les faire périr. L'oracle avait prédit à ces nymphes de la mer qu'elles perdraient la vie dans les ondes du moment qu'un seul homme passerait sans se laisser entraîner dans les gouffres liquides aux charmes de leur voix. Orphée, pendant lé voyage des Argonautes, les vainquit par les merveilles de sa lyre; dès ce jour elles de-
vinrent muettes: Toraclene fut donc pas encore accompli. Lorsque Ulysse passa devant leurs roches, elles retrouvèrent leur voix mélodieuse; cependant elle fut impuissante contre le héros, qui s'était fait lier au mât de son navire, et contre les matelots, dont il avait eu la précaution de boucher les oreilles avec de la cire (fig. 10). Elles se précipitèrent alors dans .les ondes pour ne plus reparaître.
Ces faits mythologiques sont du plus puissant intérêt pour ceux qui savent en tirer le sens moral qu'ils renferment et pénétrer la vérité cachée sous leur voile.
Nous ne nous étendrons pas davantage sur les origines fabuleuses ou légendaires attribuées à la musique ; il suffit de les indiquer après avoir exposé la véritable. Cependant, ce qui suit nous fera mieux sentir encore que son origine, ainsi que celle des beaux-arts en général, est la même que celle de l'homme.
Fig. 10. —Ulysse et les Sirènes. (Tiré d*un Tase du Muséum britannique.)