‹ Les harmonies du son et l'histoire des instruments de musiqueChapitre 5 sur 82 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

La musique comme langage. — Son influence sur le mouvement organique , sur la sensibilité, sur l'intelligence et sur le sentiment. — La musique chez les anciens Égyptiens. — Faits curieux rapportés par Quintilien , Tacite» Plutarque, Ossian, etc. — Le prophète Elisée et le joueur d'instruments. — Parti que l'on pourrait tirer de la musique pour le repos de l'âme. — Les deux Timothée. — Drydenet son ode célèbre. — Singulières variétés de goût pour la musique et pour les aliments. — Les Égyptiens et l'air de Malbrough, — Tradition sur cet air. — Influence de la musique sur les animaux. — Curieuses expériences.

Une mélodie est produite, et instantanément elle révèle à tous ceux qui Tentendent un même genre de pensées, un même genre de sentiments ; elle leur fait éprouver quelque chose de commun, un effet général analogue, un même mouvement, une même émotion, et cela naturellement, spontanément, sans aucune étude ni convention préalables.

2G LES H^ELMONIëS DU SOiN.

Comment cela se fait-il? — Ce problème n'a pas été résolu et a toujours été regardé comme indémontrable, de même que les propriétés du langage naturel ^

On dit généralement que la musique est le langage du sentiment. Oui, elle est par excellence le langage du sentiment; mais on doit observer qu'elle peut également exprimer simplement le nombre, la mesure, le mouvement; elle peut imiter certains accents de la nature sans exprimer aucun sentiment.

Ce genre de musique n'agit que sur Tintelligence, qui la comprend, et sur l'organisation, à laquelle elle communique son mouvement.

De là certaines marches militaires, certains chants mesurés et cadencés des matelots, des rameurs, des travailleurs en général, qui souvent ne sont accompagnés que de paroles insigniGantes, que de mots ou de syllabes qui ne marquent que la mesure et la cadence; et cette mesure et cette cadence impriment leur mouvement à l'organisation et aident au travail.

Bossuet exprime cette influence de la musique sur l'organisation avec l'admirable précision qui lui est propre : ce Nous ne sommes pas seulement disposés à chanter sur le même ton que nous écoutons, dit-il, mais encore tout notre corps s'ébranle en cadence, pour peu que nous ayons Toreille juste; et cela dépend si peu de notre choix, qu'il faudrait nous forcer pour faire autre-

* Cependant nous croyons que l'on peut parfaitement le résoudre par la formule de la transmission et de la transformation du mouvement dans des milieux divers que nous avons communiquée à l'Académie des sciences le 30 octobre 187G, et que nous développons dans un travail spécial.

ment : tant il y a de proportion entre les mouvements de Toreille et ceux des autres parties \ y>

Ce genre de musique peut imiter le mouvement dans les objets, le bruit de la locomotive, le tic tac du moulin, la cadence du fléau qui bat le blé, la marche d'une armée, le galop du cheval, le cri des animaux, le chant de divers oiseaux, le murmure du ruisseau, etc.

On peut même faire de la musique très-savante ne parlant qu'à l'esprit, n'exprimant aucun sentiment, et laissant complètement froides et sans aucune émotion les personnes les plus sensibles à la mélodie.

Nous devons ici faire une observation qui préviendra quelques objections : ces chants, cette musique, qui n'expriment que la mesure, le mouvement, les bruits de la nature, et même la musique savante dont nous venons de parler, peuvent, il est vrai, faire naître des sentiments, mais ils ne les produisent pas par eux-mêmes ; ils sont susceptibles de les réveiller quelquefois, comme nous le verrons plus loin, mais ils ne les expriment pas directement.

D'un autre côté, la musique excelle à exprimer les sentiments, depuis les plus légères émotions jusqu'aux plus enivrantes extases. Aucun art ne l'égale sous ce rapport.

Non-seulement elle exprime les sentiments, non-seulement elle les fait comprendre, mais elle les fait partager, elle les communique, elle les fait naître dans les âmes. Comme une puissance irrésistible, elle émeut, elle enivre, elle entraîne.

I BossuET, Connaissance de Dieu et de soi-même, ch. t.

Cette influence de la musique sur le sentiment est incontestée, et c'est celle qui a spécialement frappé les esprits. On a même confondu l'influence de la musique sur l'intelligence et sur la locomotion avec cette dernière, car en général on déflnit la musique le langage du sentiment y définition évidemment incomplète.

Mais, depuis la musique qui agit le plus sur Fintelligence et le mouvement jusqu'à celle qui agit le plus sur les sentiments et la sensibilité, il y a une infinité de degrés où chaque genre trouve sa place.

La musique complète doit satisfaire tout à la fois Tintelligence et le sentiment ; c'est d'ailleurs le but que se proposent tous les arts.

Les faits variés que nous allons citer viennent à Tappui de notre appréciation '.

Chez les anciens Égyptiens la musique se mêlait à tous les actes de la vie; elle était pour le peuple d'une pratique continuelle. La musique, dit M. Fétis, le consolait dans ses souffrances, le soutenait dans ses fatigues et dans ses travaux en réglant ses mouvements par la mesure et le rhythme. C'est ainsi que les puiseurs d'eau et les bateliers du Nil ont conservé des chants traditionnels qu'un observateur intelligent et consciencieux, Villoteau,

* Nous avons spécifié les diverses influences de la musique dans une note que nous avons eu l'honneur de lire à rAcadémie de médecine le 31 octobre 1876. (Voir le chap. m de cet ouvrage. )

n'hésite pas à faire remonter à l'antiquité : ce Par ce ce moyen (le chant rhythmé), dit-il, ils règlent si bien a tous leurs mouvements dans leurs travaux les plus péa nibles qui demandent un concours d'efforts réunis, que (( deux hommes parmi eux réussissent souvent à faire, « avec une facilité étonnante, ce qui ne pourrait être exéa cuté sans beaucoup de peine par quatre d'une autre a nation où l'on ne sait point concerter les efforts avec la

Fig. 11. — Cortège funèbre chez les Égyptiens (d*après la peinture d*un tombeau de Thèbes, publiée par Willcinson).

a même précision. Soit qu'ils portent des fardeaux ou a qu'ils fassent d'autres ouvrages pénibles pour lesquels ce ils sont obligés de se réunir plusieurs, et qui exigent « autant d'adresse et d'accord que de force dans les mou- « vements, ils ne manquent jamais de chanter ensemble « ou alternativement, en cadence, pour que chacun d'eux a agisse en même temps, uniformément, et prête à pro- « pos son secours aux autres V »

^ ViLLOTEAu, de rÉiat actuel de Vavt musical en Egypte,

M.Fétis, qui cite ces lignes, ajoute que lorsque Ton examine les immenses travaux accomplis par les anciens Égyptiens, et les masses énormes qu'ils ont extraites des carrières, détachées des rochers et transportées au loin, alors que la science de la physique et de la mécanique n'avait pas atteint les développements qu'elle a aujourd'hui, il y a lieu de penser que la puissance des chants rhythmiques, agissant sur de nombreux esclaves, a eu une grande part dans la réalisation de ces merveilles de patience et de volonté. Il rapporte plusieurs de ces chants traditionnels, conservés de siècle en siècle et qui sont pleins d'intérêt pour l'histoire de la musique dans TÉgypte ancienne : Chant des bateliers du Nil, Chant pour passer recueil. Chant pour virer de bord^ Chant des puiseurs d^eaUf etc.*.

Partout on a plus ou moins continué ces traditions : dans tous les ports du monde on entend les matelots travaillant en cadence au chant monotone de syllabes qui ne disent souvent rien à l'âme, et qui sont simplement l'expression du mouvement et de la mesure. Mouvement et mesure qui se communiquent à tout leur être et multiplient leur force, soit qu'ils traînent la lourde chaîne des ancres pour amarrer le navire qui touche au rivage, ou qu'ils le dégagent pour le lancer de nouveau au sein de Timmense Océan ; soit qu'ils fassent manœuvrer les rudes engrenages des machines qui chargent et déchargent les vastes flancs du navire. Travaux des plus pénibles, mais bien adoucis par cet élan ordonné

* FÉTis, Histoire générale de la musiquefi. I, p. 213.

et continu qu'entretient le mouvement des ondes sonores.

Un grand nombre de témoignages de l'antiquité prouventy d'une manière incontestable , que la musique était employée chez les Égyptiens dans une multitude de circonstances de la vie civile et dans les solennités publiques. Après la mort d'un personnage considérable, les femmes de sa maison, les cheveux épars, couvertes de cendres, parcouraient la ville, portant des rameaux verts et chantant des complaintes aux sons de tambours d'une forme carrée appelés darabonka ( fig. H). Ces manifestations se prolongeaient jusqu'à ce que le corps eût été déposé dans le tombeau. On a découvert des joueurs de harpe dans les sépultures d'un tombeau voisin de la grande pyramide, dont l'âge parait se rapprocher de celui de ce gigantesque monument, et dont l'antiquité remonterait par conséquent à près de quatre mille ans avant notre ère, dit M. Fétis, que nous suivons dans ces indications. Parmi les tombeaux de Thèbes, on voit un tableau représentant six femmes dont la première chante; celle qui la suit porte une petite harpe à trois cordes sur l'épaule; la troisième joue de la flûte double; la quatrième tient une guitare à deux cordes; la cinquième pince une cithare à dix cordes, et la dernière joue de la harpe à douze cordes. Ce tableau représente donc un concert dans lequel une seule voix est accom-

pagnée par cinq instruments d'espèce dif- 1 férente (fig. 12). Les S harpes assyriennes re- I présentées sur un basrelief du plus haut intérêt trouvé par M.

Layard dans les ruines de Ninive, à Koyoundjek (Turquie asiatique . ou ancienne Mésopotamie), indiquent, par le •§ f grand nombre de leurs 1 1 cordes , un système | a d'accord analogue à ce- 1 1 lui des harpes égyp- S S tiennes , c'est-à-dire ë | une échelle chromatique. Ce bas- relief, aujourd'hui placé parmi les antiquités assyriennes du Muséum britan- | nique, est de la plus | haute importance pour s Fhistoire ancienne de g la musique de TAsie oc- | cidentale (Og. 13). | A la guerre, chez les | Égyptiens, les musi- S ciens étaient placés en i avant des troupes de *

soldais : on eu trouve des représentatious sur des monu^ ments qui retracent les combats ou les marches du temps de Sésostris. Les instruments de ces musiciens sont la trompette, les tambours, et les crotales, du même genre que celles dont on faisait usage pour la danse, mais plus grandes et dont les sons devaient être plus intenses. La ligure 14 donne le dessin d'une peinture de Thèbes représentant une bande de musiciens militaires.

Une foule de scènes peintes dans les tombeaux nous donnent les détails les plus curieux de l'intérieur des maisons égytiennes pour une époque antérieure de dix siècles aux poèmes d'Homère. La figure i5 nous montre des musiciennes jouant de la lyre, du théorbe et de la double flûte, exécutant des chants accompagnés de ces instruments; des danseuses, couronnées de fleurs et de guirlandes de verdure, figurent des scènes animées aux sons des tambours de basque; d'autres montrent leur habileté dans le jeu des balles, dans la saltation, les tours de force ou d'agilité ; enfin des hommes , accroupis devant des tables basses, jouent aux dames ou aux échecs avec des pièces nombreuses et de couleurs différentes. Tout cela a été peint longtemps avant les célèbres inventions de Palamède durant le siège de Troie * •

Nombre de faits et de passages d'écrivains célèbres,

* Champoluon-Figeac, Egypte ancienne.

nous démontrent que dans tous les temps on a constaté ^ en général, les influences diverses delà musique, bien qu'on ne les ait pas spécifiées*

Quintilien, qui asi bien parlé de cet art, s'exprime ainsi: « Nous voyons dans l'histoire que les plus grands capitaines jouaient de la flûte et d'autres instruments, et que les armées des Lacédémoniens s'enflammaient aux. accents de la musique. Les clairons et les trompettes ne produi-

Fig. 14. — Musiciens miliuircs (d'après une peinture de Thèbcs ).

sent-ils pas le même effet sur nos légions? La véhémence de leurs accords semble être en proportion avec la supériorité des armes romaines... Que dis-je? la nature ellemême semble nous en avoir fait présent pour nous aider à supporter plus facilement nos peines. C'est le chant qui encourage les rameurs; et non-seulement, dans les travaux qui exigent le concours de plusieurs efforts, le charme d'une seule voix les anime tous, mais chacun

isolément trouve l'oubli de ses fatigues dans des airs grossièrement modulés *. »

II nous dit également : ce Les disciples de Pythagore, on le sait, avaient l'usage, à leur réveil, d'exciter leurs esprits au son de la lyre, pour être plus dispos; et, avant de se coucher, ils calmaient leurs sens aux sons de cette même lyre, pour apaiser les pensées tumultueuses de la journée ^, »

Tacite fait remarquer que les Germains avaient un Hercule, et que, de tous les héros, c'est le premier qu'ils chantaient lorsqu'ils allaient combattre, et qu'ils répétaient également des vers nommés bardilj pour exalter leur courage : « Avant de livrer bataille, dit*il, ils tirent du chant du bardit le présage de la victoire ou de la défaite. Ce sont moins des paroles qu'un concert guerrier; ils cherchent surtout la dureté des sons et un murmure étouffé, en plaçant le bouclier contre la bouche, afin que la voix, plus forte et plus grave, grossisse par la répercussion *. »

On pourrait citer nombre de passages d'Ossian qui indiquent^ chez* les Calédoniens, le grand usage du chant dans les combats : ce Carril embouche la trompette de la guerre. Il entonne l'hymne de la bataille, et verse son âme dans l'âme des héros *. a>

« ... Quand le jour du combat était fixé, le roi passait la nuit qui le précédait sur une colline, loin de son armée.

* QuiNTiLiEN, liv. n, ch. XI.

^ Idem, liv. IX, ch. m.

' Tacite, Mœurs des Germains, lU.

^ Flngal, chant II.

Là, dans le silence et la solitude, il méditait le plan de la bataille. Au point du jour, il donnait le commandement à l'un de ses chefs, et restait sur une colline avec quelques bardes; les autres suivaient Tarmée et entonnaient le chant du combat. Si le roi voyait plier ses guerriers, il dépêchait un barde pour ranimer leur courage par des chants belliqueux ; mais si les ennemis continuaient à avoir l'avantage, il descendait pour combattre en personne * . »

Et, comme les disciples de Pythagore, ils jouaient des instruments dès le lever de Taurore : ce L'on viendra dans ces lieux prêter en vain l'oreille pour entendre la voix d'Ossian; elle sera éteinte. Le chasseur, au lever de l'aurore, s'approchera de ma demeure ; il n^y entendra plus le son de ma harpe. Où est, dira-t-il, oii.est lefilsde Fingal? Le silence lui répondra, et des larmes amères couleront de ses joues ^. »

Montaigne nous dit que son père suivait également l'exemple des Pythagoriciens, et qu'il le faisait toujours éveiller au son de quelque instrument pour le tenir en sereine et joyeuse humeur.

Plutarque nous parle souvent de l'influence de la musique : « En général , dît-il, si Ton examine les poésies des Lacédémoniens, dont quelques-unes se sont conservées

' p. Christian, trad. d*Ossian, p. vu et vin. ^ OssiAN, Nina de Serrai hon.

LNFLLEiNCE GÉNÉRALE DE LA MUSIQUE. 3D

jusqu'à nous, et les airs militaires qu'ils chantaient sur la flûte quand ils marchaient à l'ennemi, on reconnaîtra que Terpandre et Pindare n'ont pas eu tort de faire du courage le compagnon de la musique. .. Quand l'armée

Fig. 16. — Trompette guerrière (d'après un monument de Minive). (Muséum britannique.)

était rangée en bataille et qu'on se trouvait en face de l'ennemi, le roi immolait une chèvre, et il ordonnait à tous les soldats de mettre des couronnes sur leur tête, et aux musiciens de jouer sur la flûte Tair de Castor; lui-

même, il entonnait ie chant de guerre signal de la charge. C'était un spectacle à la fois majestueux et terrible de les voir marcher en cadence au son de la flûte, chacun à son rang de bataille; personne ne rompait, pas une âme n'était troublée par la crainte : c'était d'un pas grave et d'un air joyeux qu'ils allaient au son de la musique affronter le péril *. »

Quand la flotte qui contenait les restes mortels de Démétrius approcha de Corinthe, on apergut de loin, sur la proue, l'urne recouverte de la pourpre royale, décorée du diadème, et environnée de jeunes gens armés qui lui servaient de gardes : a Xénophantus, le plus habilie joueur de flûte de ce temps-là, assis près de Turne, jouait le plus sacré des airs religieux, et on accordait sur sa niélodie le mouvement des rames. La flotte s'avançait lentement, avec un bruit semblable à celui que l'on entend dans les obsèques, lorsque les accents lugubres de la flûte sont accompagnés de gémissements ^. y>

En parlant de Cléopâtre, Plutarque dit également : ce Elle navigua tranquillement sur le Cydnus, dans un navire dont la poupe était d'or, les voiles de pourpre et les avirons d'argent. Le mouvement des rames était cadencé au son des flûtes, qui se mariait à celui des chalumeaux et des lyres *. »

Ailleurs, il s'exprime ainsi : a Caïus avait de la rudesse et de l'emportement; souvent, dans ses discours, il s'abandonnait sans le vouloir à des mouvements impétueux

* Vies des hommes illustres^ Lycurgue.

^ PLuTARQt'Ei Vie de Déméirius, ' Idem , Vie d* Antoine.

INFLUENCE GÉNÉRALE DE LA MLSïQUE. 41

de colère ; il haussait la voix, se laissait aller à des invectives et tombait dans le plus grand désordre. Pour remédier à cesécartSy un esclave nommé Licinius, qui ne manquait pas d'intelligence, se tenait derrière lui avec des instruments de musique qui servent à régler la voix, et, lorsqu'il sentait à l'éclat des sons que son maitre s'emportait et se livrait à la colère, il lui soufflait un son plus doux qui modérait aussitôt la véhémence de Caïus et, lui faisant baisser la voix, adoucissait sa déclamation et le ramenait à une disposition plus tranquille * . y>

La musique joue un grand rôle dans l'histoire du peuple d'Israël, l'Ecriture sainte en fait souvent mention.

Le prophète Elisée, s'étant mis dans une sainte colère contre le roi d'Israël, fit venir un joueur d'instruments pour calmer son âme et éveiller en lui le don de prophétie : ce Mais maintenant, dit-il, amenez-moi un joueur dMnstruments. Et comme le joueur jouait des instruments, la main de l'Éternel fut sur lui ^. j>

Il est évident que l'on pourrait tirer un grand parti de la musique pour mettre l'âme dans des dispositions favorables, si on voulait en user avec intelligence. Voici sur ce sujet quelques réflexions du P. Gratry qui nous paraissent justes :

* Plutarque, Vie de Cahts Gracchus, ' Les Bois, Ut. II, ch. m.

(( Le repos est le frère du silence, nous manquons de repos comme de silence (Nous sommes stériles faute de repos plus encore que faute de travail.).. Je ne connais qu'un seul moyen de vrai repos dont nous ayons quelque peu conservé rusage,(ou plutôt Tabus] : c'est la musique. Rien ne porte aussi puissamment au vrai repos que la musique véritable. Lerhythme musical régularise en nous

Fig. 17. — Musiciens étrangers voyageant en Ég>'pte (d'après les peintures du tombeau de NévAtph}. — Wilkinson, expliquant cette peinture, où se remarque la eitbare, croit que, d'après l'inscription hiéroglyphique qui l'accompagne, on pourrait y reconnaître l'arrivée de la famille de Jacob en Egypte. {Voir Fétis, t. 1, p. 2T7.)

le mouvement, et opère pour l'esprit et le cœur, même pour le corps, ce qu'opère pour le corps le sommeil, qui rétablit, dans sa plénitude et son calme, le rhythme des battements du cœur, de^ la circulation du sang et des soulèvements de la poitrine^ Xa vraie musique est sœur de la prière comme de la poésie. Son induence recueille, et, en ramenant vers la source, rend aussitôt à Tâme la sève

des sentiments , des lumières , des élans. Comme la prière et comme la poésie, avec lesquelles elle se confond, elle ramène vers le ciel, lieu de repos. Mais nous avons , trouvé le moyen d*ôter presque toujours à la musique son caractère sacré, son sens cordial et intelligent, pour en faire un exercice d'adresse, un prodige de vélocité et un brillant tapage, qui ne repose pas même les nerfs, loin de reposer l'âme'. »

Ajoutons qu'il faut se disposer à écouter la musique et à en subir l'influence bienfaisante, car une même musique peut produire des effets divers, suivant les dispositions de rame. (Voir le chapitre iv de cet ouvrage.)

Les passages que nous allons donner d'une ode célèbre font bien ressortir les influences diverses que Ton a toujours attribuées à la musique.

Disons d'abord que deux Timotliée, que l'on nedoitpas confondre, sont célèbres dans l'histoire de la musique ancienne : Timothée, de Milet, à la foispoôte et musicien célèbre, qui vivait du temps d'Euripide et que les Lacédémoniens chassèrent de leur ville, parce qu'il avait ajouté des cordes à la lyre; et Timothée, de Thèbes, un peu moins ancien, très-habile sur la flûte, dont les accents, au rapport de Suidas, produisaient un tel effet sur Alexan-

* Les Sources, V* partie, cb. m.

dre, que ce héros, en les entendant, courait involontairement aux armes. D'autres ajoutent que par le même moyen Timothée parvenait à apaiser l'humeur belliqueuse de ce prince. C'est cette histoire vraie ou fausse d'Alexandre, tour à tour agité ou calmé par les sons de la flûte, qui a donné au poëte anglais Dry den, l'auteur de Tode dont nous parlons sur la puissance de la musique, pour la fête de sainte Cécile, l'idée d'attribuer aux chants de Timothée l'incendie de Persépolis.

M. de Lamartine s'exprime ainsi à l'occasion de cette ode : a Cette toute-puissance de la musique sur les sens et sur l'âme a été célébrée par le poëte anglais Dryden, dans la plus belle ode, selon Walter Scott, Thistorien de Dryden, qui ait jamais été chantée aux hommes depuis Pindare et depuis Horace. Dryden représente dans cette ode le plus fameux musicien et compositeur de la Grèce, Timothée, appelé pour charmer les oreilles d'Alexandre le Grand et de ses compagnons de guerre à Persépolis. L'ode est adressée à sainte Cécile^ la grande musicienne sacrée du christianisme * . 7>

Voici les principaux passages de ce chant célèbre : « C'était au festin royal, pour célébrer la Perse conquise par le fils belliqueux de Philippe. Dans son imposante majesté, le héros, semblable à un dieu, siégeait »ur son trône impérial ; ses braves compagnons étaient rangés autour de lui , le front ceint de myrtes et de roses (c'est ainsi que l'on doit couronner l'héroïsme) . La charmante Thaïs s'assevait à ses côtés , belle comme une

* Cours familier de littérature, 29' enlrelien.

fiancée d'Orient , dans toute Forgueilieuse fleur de la jeunesse et de la beauté.

« Timothée , placé parmi le chœur harmonieux , de ses doigts agiles toucha la lyre ; les notes tremblantes moDtèrent jusqu'au ciel en inspirant les joies célestes. a La foule attentive applaudit au chant orgueilleux et acclame sous les voûtes retentissantes la présence d'un dieu ! D'une oreille ravie , le monarque écoute, se pose ea dieu^ et en remuant la tète semble ébranler l'univers.

c Le mélodieux musicien chanta ensuite Bacchus, Bacchus toujours jeune et beau. Voici venir en triomphe le dieu de la joie ! sonnez les trompettes, et que le tambour résonne!...

« Sous l'empire de ce chant , la vanité du roi s'éveille dans sa pensée ; il livre de nouveau toutes ses batailles; trois fois il défait ses ennemis, trois fois il retue Jes morts ! Le musicien vit la démence guerrière qui bouillonnait sur le visage d'Alexandre, il remarqua ses joues enflammées , ses yeux ardents, et , tandis que le héros défiait la terre et le ciel, il changea de ton et abattit son orgueil.

d II invoqua une muse plaintive, inspiratrice de la tendre pitié... Les regards éteints, le vainqueur attendri écoute, et réfléchit aux vicissitudes de la fortune icibas; de temps en temps il exhale un soupir, et les larmes s'échappent de ses yeux.

a Le musicien sourit; il sait que l'amour doit être facile à éveiller à son tour ; ce n'est qu'une note sympathique à faire résonner, car la pitié prépare à l'amour.

46 LES HARMONIES DU SOxN*

Il chante mélodieusement sur le mode lydien et dispose l'âme au plaisir...

(( La foule remplit Tair de ses acclamations. L'amour fut couronné, mais c'était la musique qui avait vaincu...

a Frappe de nouveau la lyre d'or, plus fort ! et plus fort encore ! Fais voler en éclats les chaînes qui retiennent Alexandre dans le sommeil et réveille-le comme avec le fracas de la foudre. Vois comme à ce bruit formidable le héros soulève la tête, comme s'il- sortait du tombeau, et regarde autour de lui avec étonnement.... Les princes applaudissent avec fureur; le roi, transporté d'un zèle destructeur, saisit une torche, et Thaïs , montrant le chemin ainsi qu'une nouvelle Hélène , incendie une nouvelle Troie.

<t Ce fut ainsi qu'autrefois , avant qu'on eût inventé le soufflet aux puissants poumons , lorsque Torguc était encore muet, Timothée sut, à l'aide de la flûte et de la lyre sonore, éveiller tour à tour la colère et le tendre désir dans l'âme des hommes. Enfin parut la divine Cécile , qui inventa Tharmonieux instrument, agrandit le domaine restreint de la musique, et prolongea les sons graves par un art inconnu jusqu'alors. Que Timothée lui cède la victoire, ou plutôt qu'ils se partagent la couronne ; car, s'il sut élever un mortel jusqu'aux cieux , elle fit descendre à sa voix le ciel sur la terre ! »

Quelque exagéré que puisse être dans celte ode le fait véritable , elle n'en fait pas moins ressortir Topinion générale sur l'influence de la musique.

Vin.

Un fait qui trouve naturellement sa place ici est celui qui a rapport à la célèbre Hypatia, fille de Théon le géo-

Fig. 18. — Sainte Cécile, patronne des musiciens (d*après le Dominiquin).

mètre, née à Alexandrie , et dont la vertu et le génie jetèrent un si vif éclat dans le iv* siècle avant notre ère : a Savante en astronomie , au-dessus des convenances de son sexe, dit Chateaubriand, elle fréquentait les écoles et enseignait elle-même la doctrine d'Aristote et de Platon : on rappelait le Philosophe. Les magistrats lui rendaient des honneurs; on voyait tous les jours à sa porte

une foule de gens à pied et à cheval qui s'empressaient de la voir et de l'entendre. L'admiration qu'elle inspirait n'excluait point un sentiment plus tendre : un de ses disciples se mourait d'amour pour elle ; la jeune platonicienne employa la musique à la guérison du malade, et fit rentrer, par l'harmonie, la paix dans Tâme qu'elle avait troublée. »

Si un genre de musique a la puissance d'exciter l'amour, un autre genre de musique a celui de le modérer : nous l'avons démontré dans un travail lu à l'Académie de médecine, et nous rétablissons plus loin.

On retrouve dans l'histoire moderne quelques faits semblables à ceux que nous a laissés l'antiquité. Si Timothée excitait les fureurs d'Alexandre par le mode phrygien , et les calmait par le mode lydien, une musique plus moderne r^Bchérissait encore en excitant , dit-on , dans Eric, roi de Danemark, une telle fureur qu'il tuait ses meilleurs domestiques. D'Aubigné raconte une histoire analogue à celle de Timothée; il dit que sous Henri III le musicien Claudin , jouant aux noces du duc de Joyeuse, sur le mode phrygien , anima non le roi , mais un courtisan, qui s'oublia jusqu'à mettre la main aux armes en présence de son souverain ; mais le musicien se hâta de le calmer en jouant sur un autre mode.

La harpe saxonne, instrument par excellence des Anglo- Saxons, dit Fétis, et dont jouaient les ménestrels de profession, avec laquelle toute personne qui avait reçu quelque éducation accompagnait sa voix, puisqu'on la faisait passer de main en main dans les repas , était petite et légère; ses dimensions variaient en hauteur de 1 mètre à

1",33 environ. La harpe la plus petite de ces deux mesures était montée de onze cordes, l'autre en avait treize. La partie inférieure de la première se plaçait entre les genoux, et l'instrument était maintenu par la main gauche, qui saisissait le montant courbe allant du corps de résonnance à la tète : les cordes étaient mises en vibration par la main droite. La figure 19 est celle d'un roi qui joue de

Fig. 19. — Harpe saxonne à onze cordes Fig. 20. — Harpe saxonne à treize cordes

(d'après une miniature d'un psautier (d'après une miniature .d*un manuscrit

saxon du X* siècle, conservé au Britisli du x* siècle, conservé à Tuniversité de

Muséum) . Cambridge ) .

cet instrument; le manuscrit d'où elle est tirée étant un psautier saxon du x" siècle , il est vraisemblable que le dessinateur a voulu représenter le saint roi David, vêtu en roi saxon. La harpe à treize cordes paraît avoir été jouée des deux mains : elle était aussi placée entre les genoux de l'exécutant, qui lui donnait une position ferme en la maintenant contre la partie supérieure du corps par la pression du bras droit (fig. 20).

Cependant, il est à remarquer qu'un air musical peut plaire beaucoup à certaines personnes, à certains peuples, et ne pas plaire à d'autres ; il en est pour cela à peu près comme pour les aliments. Le mets le plus vanté chez les Lacédémoniens était le brouet noir. Les vieillards, quand on en servait , n'avaient plus d'appétit pour les viandes ; ils les laissaient aux jeunes gens, et ils mangeaient le brouet de grand cœur. Un roi de Pont acheta exprès , dit-on, un cuisinier lacédémonien, pour qu'il lui fît du brouet; mais, lorsqu'il en eut goûté, il le trouva détestable : a 0 roi , dit le cuisinier, il faut, pour savourer ce brouet, s'être baigné dans TEurotas '. »

Les Persans, dit-on, abhorrent l'esturgeon, et les Russes l'écrevisse et l'alose ; les Irlandais ont une aversion aussi forte et non moins singulière pour les anguilles 2.

Les rapports d'influence de la musique et des aliments sont plus intimes qu'on ne serait porté à le soupçonner de prime abord : nous le faisons voir dans le chapitre suivant.

Mais, pour en revenir à la musique, voici sous ce rapport un fait bien curieux rapporté par F. Arago. Après

' Plut ARQUE, Vie de Lycurgue.

^ Voir sur ce sujet Iti Lois de la vie et Vart de prolonger ses jours, par J. Rambosson, ouvrage couronné par l'Académie française, iv* partie. Librairie Firmîn-Didot.

avoir inutilement épuisé tous les prestiges de la physique et de la chimie, et les secrets les plus curieux de toutes les sciences, pour faire revenir les musulmans de leurs superstitions, on chercha, sur la parole deMonge, à conquérir les sympathies des Égyptiens par les charmes de la musique : « Un orchestre nombreux , composé d'artistes très-habiles, se réunit un soir sur la place Esbehieh du. Caire, et exécuta, en présence des dignitaires du pays et de la foule , tantôt des morceaux à instrumentation savante , tantôt des mélodies simples, suaves, tantôt enfin des marches militaires, des fanfares éclatantes. Soins inutiles : les Égyptiens, pendant ce magnifique concert, restèrent tout aussi impassibles, tout aussi immobiles que les momies de leurs catacombes. Monge s'en montrait outré.

« Ces brutes, s'écria-t-il en s'adressant aux musiciens, ne sont pas dignes de la peine que vous vous. donnez; jouez-leur Malbrougli ; c'est tout ce qu'ils méritent. » Malbrough fut joué à grand orchestre, et aussitôt des milliers de figures s'animèrent, un frémissement de plaisir parcourut la foule, et l'on crut que jeunes et vieux allaient se précipiter dans les vides de la place et danser, tant ils se montraient gais et agiles. L'expérience^ plusieurs fois renouvelée, donna le même résultat \ »

Comment expliquer ce fait? ajoute Arago; se passionner pour Tair de Malbrough, et ne trouver, comparativement, qu'un vain bruit dans des morceaux de Grétry , de Haydn , de Mozart, c'était, disait-on universellement,

• Arago, Biographie de Monge.

52 LES HARMOiNlES DU SON.

montrer une inaptitude complète pour la musique. La prédilection des Égyptiens pour l'air de Malbrough est susceptible de recevoir une explication qui n'implique nullement Tabsence du sens musical chez cette nation. D'après une tradition recueillie et commentée par M. de Chateaubriand y il résulte que Tair de Malbrough a une origine arabe; que la chanson elle-même appartient au moyen âge ; que, suivant toute probabilité, elle fut rapportée en Espagne et en France par les soldats de Jayme I*' d'Aragon et de Louis IX ; qu'on doit considérer cette chanson comme une sorte de légende d'un croisé obscur nommé Mambron ; que la légende de Mambron était, musique et paroles , la chanson que madame Poitrine chantait pour endormir son royal nourrisson, fils de Louis XVL Lorsque Marie-Antoinette la surprit chantant ainsi , elle trouva l'air à son gré et voulut le mettre à la mode. Ce ne fut que par le résultat d'une grosse faute que le nom du duc de Marlborough, général célèbre par la bataille de Malplaquet , prit la place du très-modeste croisé Mambron. Les Égyptiens furent donc émus quand on leur joua Malbroughj comme le sont les Suisses quand ils entendent le Ranz des vaches, et le conscrit breton au chant qui lui rappelle ses bruyères et son clocher à jour.

La musique influe non-seulement sur l'homme, mais aussi sur les animaux : cependant plus ou moins, suivant

INFLUENCE GÉNÉRALE DE LA MUSIQUE. 5ï

leur organisation. li y en a qui sont extrêmement sensibles au rhythme; les chevaux entre autres, règlent instinctivement leur pas sur le mouvement de la musique.

Il y a longtemps que Tinfluence de la musique sur les animaux a été observée. Qui ne connaît la magnifique description du cheval qui se trouve dans le Livre de Job et dans laquelle il est dit : a II creuse la terre en se secouant et en se remuant, et il ne peut se contenir lorsque la trompette sonne ?

ce Quand la trompette sonne, il hennit; il sent de loin la guerre, le commandement des chefs et les cris du triomphe. »

On croit que Job habitait l'Arabie, non loin des confins de la Chaldée, dans le xvm® siècle avant Jésus- Christ.

Chacun a pu entendre hurler des chiens agacés par les orgues de Barbarie. Si l'on siffle devant un lézard qui s'enfuit, il s'arrête soudain, et, pour peu que Tair soit agréable, il l'écoute avec un plaisir visible. Dans une ménagerie ambulante qui parcourait l'Angleterre se trouvait un grand lion. L'effet des notes élevées d'un piano, dont on jouait près de lui, fut d'exciter en lui une forte surprise. jMais à peine eut-on touché les notes basses, qu'il se leva brusquement, ses yeux lancèrent des flammes; il s'efforçait de rompre ses chaînes, se battait les flancs de sa queue et paraissait animé d'une telle fureur que les femmes présentes étaient glacées d'effroi. Il poussait des rugissements épouvantables. La musique ayant cessé, le lion se calma presque subitement. — Quant au loup, le son d'un cor do chasse lui est singulièrement désagréable ;

en peut aisément le mettre en fuite en jouant du violon ou en agitant fortement une sonnette. En Amérique, quand un sauvage possède le talent de siffler avec agrément, il peut s'approcher sans difficulté de Tiguane et capturer ce gigantesque lézard, dont la chair est, dit-on, si bonne à manger. Comme tous les autres sauriens, l'iguane écoute la mélodie avec une attention telle qu'il en oublie le soin de sa propre conservation *.

On sait le charme puissant que les sons peuvent exercer sur les serpents; parce moyen les Indous les apprivoisent et s'en font même obéir. Chateaubriand nous a laissé sur cette influence de la musique une page remarquable que nous devons citer ici : « Au mois de juin 1796, dit-il, nous voyagions dans le haut Canada avec quelques familles sauvages de la aation des Onontaguès. Un jour que nous étions arrêtés dans une grande plaine, au bord de la rivière de Jénésie , un serpent à sonnettes entra dans notre camp. Il y avait parmi nous un Canadien qui jouait de la flûte; il voulut nous divertir et s'avança contre ce serpent avec son arme d'une nouvelle espèce. A l'approche de son ennemi, le superbe reptile se forme en spirale, aplatit sa tête, enfle ses joues, contracte ses lèvres, découvre ses dents empoisonnées et sa gueule sanglante; sa double langue brandit comme deux flammes, ses yeux sont deux charbons, son corps gonflé de rage s'abaisse et se soulève comme les soufflets d'une forge; sa peau dilatée devient terne et écailleuse, et sa queue, dont il sort un bruit si-

* Cosmos f 1870.

nistre, oscille avec tant de rapidité qu'elle ressemble à une légère vapeur.

« Alors, le Canadien commence à jouer sur sa flûte. Le serpent fait un mouvement de surprise et retire sa tête en arrière. A mesure qu'il est frappé de l'effet magique, ses

Fig. 21. — L*éducation des chiens par la musique.

yeux perdent leur âpreté, les vibrations de sa queue se ralentissent, et le bruit qu'elle fait entendre s'affaiblit et meurt peu à peu. Moins perpendiculaires sur leur ligne spirale, les orbes du serpent charmé par degré s'élargissent et viennent tour à tour se poser sur la terre en cercles concentriques. Les nuances d'azur, de vert, de blanc

et d'or, reprennent leur éclat sur sa peau frémissante, et, tournant légèrement la tête, il demeure immobile dans l'attitude de l'attention et du plaisir.

a Dans ce moment, le Canadien marche quelques pas en tirailt de sa flûte des sons doux et monotones, le reptile baisse son cou nuancé, entr'ouvre avec sa tête les herbes fines, et se met à ramper sur les traces du musicien qui Tentraîne, s'arrêtant lorsqu'il s'arrête et recommençant à le suivre lorsqu'il recommence à s'éloigner. Il fut ainsi reconduit hors de notre camp au milieu d'une foule de spectateurs tant sauvages qu'européens^ qui en croyaient à peine leurs yeux à cette merveille de la mélodie; il n'y eut qu'une seule voix dans l'assemblée pour qu'on laissât le merveilleux serpent s'échapper. i>

Buffon s'est occupé de l'influence de la musique sur les animaux : l'éléphant, dit-il , a le sens de l'ouïe bon. Il se délecte au son des instruments, et parait aimer la musique. Il apprend aisément à marquer la mesure, et à se remuer en cadence , à joindre même quelques accents au bruit des tambours et des trompettes. J'ai vu aussi quelques chiens qui avaient un goût marqué pour la musique et qui arrivaient de la basse-cour ou de la cuisine au concert , y restaient tout le temps qu'il durait et s'en retournaient ensuite à leur domicile ordinaire. J'en ai vu d'autres prendre assez exactement l'unisson d'un son

aigu qu'on leur faisait entendre de près en leur criant à Toreille. On chante et Ton siffle presque continuellement les bœufs pour les entretenir dans leurs travaux les plus pénibles; et ils s'arrêtent , paraissent découragés lorsque leur conducteur eesse de chanter ou de siffler.

Mais on voulut faire une étude presque officielle de TinDuence de la musique sur les animaux. Nous donnons les principaux passages d'un compte rendu assez curieux d'une expérience exécutée au Jardin des plantes y vers le commencement de ce siéde : c Le 10 prairial an vi, on donna aux éléphants du Jardin des Plantes un concert, et voici l'efTet qn*il produisit. Les artistes étaient MM. Rousseau frères, Adrien Tatné, Guichard, Chol, Chlart, Devienne, Meitioffer, Félix, Delcambre, Frédéric, Lefebvre, Veillant, tous musiciens distingués et attachés pour la plupart an Conservatoire de musique. L'orchestre était établi hors de la vue des éléphants, dans une galerie qui règne au-dessus des loges et rangé autour d'une trappe que Ton ouvrit au moment de l'exécution. Ces deux animaux se nommaient, le mâle Hanzet la femelle Marguerite. On leur a\ait bij^v? la jouissance des deux loges qui composaient leur habitation, de manière qu'ils pouvaient librement aller de l'une à l'autre. Tout était prêt, un profond silence î^ fit akr» autour d'eux; la trappe fut levée sans bruit, et le c/>ricert commença par un trio de petits airs variés pour deux violons et basse, en si majeur y d'un caractère nny déré.

(L A peine les premiers accords se sont fait entendre^ que Hanz et Marguerite, prêtant l'oreille, cefn^trent iUt

manger les friandises que leur présentait leur cornac. Bientôt ils s'approchèrent de l'endroit d'où partaient les sons. Cette trappe ouverte sur leur tête, les instruments de forme étrange dont ils n'apercevaient que l'extrémité, ces hommes comme suspendus en l'air , cette harmonie invisible qu'ils cherchaient à palper avec leur trompe, le silence des spectateurs, l'immobilité de leur cornac, tout enfin a paru pour eux un sujet de curiosité, d'étonnement, d'inquiétude. Ils tournaient autour de la trappe, dirigeant leur trompe vers l'ouverture et se soulevant de temps à autre sur leurs pieds de derrière, allaient à leur cornac lui demander des caresses, revenaient plus inquiets encore, regardaient les assistants, et semblaient examiner si on ne leur tendait pas un piège. Mais ces premiers mouvements d'inquiétude s'apaisèrent, et alors, cédant sans aucun mélange de crainte aux sensations de la musique, ils n'éprouvèrent plus d'autres impulsions que celles qui leur venaient d'elle. Ce changement se fit surtout remarquer à la fin du trio, que les exécutants terminèrent par l'air de danse en si mineur de VIphigénie en Tauride^ de Gluck, musique d'un caractère sauvage et fortement accentué, qui leur a communiqué toute l'agitation de son rhythme. Dans leur allure tantôt précipitée, tantôt ralentie dans leurs mouvements tantôt brusques, tantôt soutenus, on eût dit qu'ils suivaient les ondulations du chant et de la mesure ; souvent ils mordaient les barreaux de leur loge, les étreignaient avec leur trompe, les pressaient du poids de leur corps, comme si l'espace eût manqué à leurs ébats et qu'ils eussent voulu en reculer les bornes. Des cris perçants, des sifflements leur

INFLUENCE GÉNÉRALE DE LA MUSIQUE. b9

échappaient par intervalles. Est-ce de joie ou de colère ? demanda-t-on au cornac. Eucoj pas fâchés^ répondit-il. Cette passion se calma ou plutôt elle changea d'objet avec Tair : 0 ma tendre musetiej exécuté en ut mineur sur le basson seul et sans accompagnement. La simple et tendre mélodie de cette romance, rendue plus touchante encore par l'accent mélancolique du basson, les a attirés par une sorte d'enchantement* Ils marchaient quelques pas, s'arrêtaient pour écouter, venaient

Fig. 22. — Jongleurs montrant des ours et des singes (diaprés une miniature d'un manuscrit du xiii< siècle, au British Muséum].

se placer sous l'orchestre, agitaient doucement leur trompe et semblaient aspirer des émanations amoureuses. Il est à remarquer que pendant toute la durée de cet air ils n'ont poussé aucun cri, leurs mouvements étaient lents,

mesurés et participant de la mollesse du chant

Cette scène muette prit tout à coup un caractère d'emportement et de désordre aux accents gais et vifs de l'air : Ça iray exécuté en ré par tout l'orchestre. A leurs transports, à leurs cris d'allégresse tantôt graves, tantôt

aiguSy mais toujours variés dans les intonations; à leurs sifilements^ à leurs allées et venues^ on eût dit que le rhythme les poussait, les talonnait sans relâche et les forçait d'aller comme lui. Mais heureusement la puissance invisible qui portait le trouble dans leurs sens avait aussi le pouvoir de les apaiser, et la douce harmonie de deux voix humaines, disant un adagio de l'opéra de Dardanus, vint calmer la violence de leurs mouvements. »

Toutes ces influences de la musique, qui nous paraissent si mystérieuses, tous les phénomènes si divers qu'elle nous présente, s'expliquent parfaitement par le principe de la transmission et de la transformation du mouvement dans des milieux divers, dont nous avons parlé au commencement de ce chapitre.

Orphée (tiré d'une mosaïque antique).

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