L'ORGUE
Nature de ses accents. — Son aspect architectural. — Sa facture et sa mise en jeu. — L'orgue et la musique moderne. — Les premiers secrets de l'harmonie. — Origine de l'orgue. — La syrinz ou flûte de Pan. — Cris plaintifs de la Gorgone et l'instrument à plusieurs têtes. — L'hydraule et l'orgue hydraulique. — L'orgue chez les païens et l'orgue chez les chrétiens. — L'orgue de l'empereur Constantin. — Orgue à vapeur. — Premier orgue à soufflet. — L'orgue de la vieille église de Wesminsler. — Clavier des orgues du moyen âge. — Clavier chromatique. — Rapides progrès dans la facture de l'orgue. — L'orgue prodigieux de Glaber. — Emplacement spécial consacré à l'orgue. — L'orgue et l'orchestre* — Orgue expressif. — L'orgue de Saint-Sulpice. — Le facteur Cliquot. — Nicolas Séjan. — GavailléCoIl. — Projet d'orgue monumental pour la basilique de Saint-Pierre de Rome. — Orgue du nouvel Opéra. — Orgue à flammes chantantes ou pyrophone.
L'orgue est incontestablement le plus beau, le plus puissant et le plus complet des instruments de musique son nom lui vient du grec organonj qui veut dire instrument.
Ses accents , nobles comme les voi^tes des temples antiques, comme les parfums qui s'élèvent au pied des autels sacrés, sont parfaitement en harmonie avec la vaste enceinte d'un sanctuaire chrétien. Les sons élevés et puissants qu'il produit , rappelant le chant céleste des anges ou le sourd et terrible mugissement qui s'échappe de la nue orageuse, produisent un écho de toutes les voix, de tous les gémissements de la nature, s'élevant de la terre vers le créateur :
Tandis qu'entretenant commerce avec les cieux, L'orgue divin exhale un son religieux Et de sa voix sonore à nos voix réunie Verse dans le saint lieu des torrents d'harmonie.
(Deulle.)
Son aspect architectural répond à ses nobles accents ; ses milliers de tuyaux sonores composent un orchestre infini comme la rêverie du chrétien.
<r De même qu'au milieu d'une nuit profoi^de on voit les étoiles remplir l'immensité des cieux, de même on croit voir les sons qui s'échappent de toutes parts, devenus sensibles, scintiller au sommet des voûtes et briller entre les arceaux : 2>
L'orgue ne pouvant passer des sons forts aux sons doux, et réciproquement, d'une manière insensible, à cause des grandes colonnes d'air que l'on ne peut modifier instantanément et à volonté, pour produire ce que Ton appelle/'ea?pr«55ton^ cette propriété, l'une des plus précieuses
* IIàlévy, dans la Biographie de VorganUte Frohberger.
en musique lui manque par conséquent; mais pas complètement cependant *, et à cause de sa nature et de son usage habituel, ce défautdevient pour lui, presque une qualité : ce... Aussi l'orgue ne convient-il pas, comme les instruments à cordes, à certaine musique passionnée, qui berce
Fig. 151. — Orgue pneumatique, IV" siècle. 'D*après un monument sculpté de lï'poque gallo-romaine , conservé au musée d*Arles.
* Le grand orgue, depuis bientôt un demi-siècle, se trouTe, jusqu'à un certain point, poumi d'expression; Grenier a été le premier en France à faire l'orgue expressif à anches libres (voir le rapport fait à l'Académie des sciences par M. Charles, ayril 1811; yoir également l'article ci-après, consacré à l'^armonium. Sébastien Erard a exposé en 1827 un grand orgue expressif : une botte dite expressive renfermait un certain nombre de Jeux dont Torganiste modifiait la sonorité par une pédale servant à faire ouvrir ou fermer l'une des parois de cette boite munie de jalousies. Le grand orgue de Saint-Denis, inauguré en 1841, outre l'application de la botte expressive, a reçu divers perfectionnements importants et qui ont pour objet de nuancer la sonorité deTorgue,
la sensibilité musicale, la caresse et l'en veloppe d'entrelacements souples et pour ainsi dire vivants. En revanche, quelle majesté ne donne point à son jeu la plénitude des notes, qui, tant qu'elles sont tenues, conservent la même puissance ! Comme ces voix mâles, résolues, patientes, où Ton ne sent jamais Témotion de l'homme, conviennent bien à une musique austère, qui ne cherche ses effets que dans les savantes combinaisons de l'harmonie ! Le caractère impersonnel de l'orgue en fait l'instrument religieux par excellence; il y a quelque chose de plus implacable dans ses tonnerres que dans ceux d'un orchestre ordinaire, et dans les mélodies les plus douces et les plus tendres on sent je ne sais quelle sérénité, quel détachement de la passion humaine; le trouble devient terreur, le plaisir extase. Raphaël, voulant peindre la musique sacrée, montre sainte Cécile offrant au ciel un petit jeu d'orgue qu'elle tient entre les mains : à ses pieds gisent en désordre et demi-brisés les instruments de la musique profane, violes sans cordes, tambours de basque, triangles, tambourins '.»
Cet instrument de musique à vent et à touches, aux vastes dimensions, est à lui seul une espèce d'orchestre complet, aux ordres de celui qui sait le manier. Il est
au moyen de pédales de combinaison, servant à appeler successivement les différents jeux des divers claviers. Depuis cette époque, il est rare que l'on fasse un grand orgue sans un clavier expressif. Dès 1855, M. Cavaillé-CoU a adapté la double expression aux grands instruments sortis de ses ateliers, notamment au grand orgue qu'il a construit pour H. le marquis de Lambertye, à Gerbeviller (Meurthe) ; aux orgues d'Albert-Hall de ShefBeld, de la New-Town- Hail de Manchester, et de Ketton-Hall, en Angleterre. * Làugel, la Voix, V Oreille et la Musique, p. 44.
composé : 4*" de tuyaux de différentes grandeurs ; 2^ d'un ou plusieurs claviers; 3*" de soufflets qui fournissent du vent.
Le principe mécanique de l'orgue est très-simple : « Établissez un tube sonore sur un récipient rempli d'air
Fg. 152. — Orgue pneumatique, IV* siècle. D'après un monument de Tépoque galloromaine, conservé au musée dWrlee.
comprimé. Faites qu une soupape, gouvernée par une touche ou levier que presse le doigt, puisse, à volonté, ouvrir ou fermer passage à cet air dans l'embouchure du tube; tel est, dans sa plus élémentaire simplicité, le principe mécanique de Torgue. Mais, ne s'agit-il encore que de cet unique tuyau, vous ne tarderez pas à vous aper-
cevoir, qu'indépendamment de la perfection intrinsèque de sa structure, pour qu'il émette un son musical, c'està-dire d'un timbre pur et d'une intonation constante, il lui faut un degré spécial de pression dans Pair qu'il reçoit et, dans cette pression une invariabilité si parfaite, que la moindre modification à cet égard entraîne un changement appréciable et dans le timbre et dans l'élévation du son.
Voilà donc, déjà même pour un seul tuyau, d'impérieuses exigences auxquelles il n'est pas si aisé de satisfaire qu'on le croirait au premier abord *. »
Les tuyaux sont quelquefois en bois, mais le plus souvent ils sont faits avec un mélange d'étain et de plomb; les uns sont à bouche ouverte, comme les flûles à bec, les autres portent à leur embouchure des anches.
Ces tuyaux sont placés debout, du côté de leur embouchure, dans des trous pratiqués à des parties supérieures de bois appelées sommiers. A chaque rangée de tuyaux correspond
1 Phiubert, VOrgue du palais de VIndustrie d* Amsterdam^ construit par M. Cavaillé'CoU,
une réglette de bois , percée aussi de trous à des distances égales aux trous du sommier, et appelé registre; en poussant ce registre, on ferme l'entrée au vent produit par les soufflets.
Quand l'organiste pose le doigt sur une touche, celleci tire une baguette qui ouvre une soupape correspondant au trou du registre ; le vent pénètre alors dans le tuyau et lui fait rendre le son qui lui est propre :
AiDsi le même vent, par différents canaux , De l'orgue modulant la voix mélodieuse, Exhale en sons divers son âme harmonieuse.
{Paradis perdu, liv. I«'.)
L'orgue est le père de la musique moderne : c'est sur son clavier que furent trouvés, en tâtonnant, les premiers secrets de l'harmonie. Cet instrument, permettant de se rendre un compte immédiat de l'effet d'une composition, contribua non-seulement à découvrir les lois de l'harmonie, mais aussi à épurer le goût, et à mettre la musique dans une voie de progrès dont les organistes ont tenu le sceptre jusqu'au dix-huitième siècle.
Des critiques croient trouver dans la syrinx, datant des siècles les plus reculés, des traces d'un instrument analogue à Torgue. La syrinx, ou flûte de Pan, est com-
posée de plusieurs tuyaux de roseau d^inegales grandeurs: on en tire des sons avec le souffle, en promenant la bouche sur chaque tuyau. Il paraît que Ton fit subir à cet instrument plusieurs modifications, qu'on le plaça sur une caisse à laquelle on adapta un soufflet afin de remplacer le souffle de l'homme, et que ce fut là la première ébauche dont les perfectionnements successifs ont donné naissance à l'orgue.
Fig. 154. — Orgue portatif, XV' siècle. Miniature du Miivir historfal de Vincent de Beauvais. Ms de la Bibl. nat. de Paris.
Plusieurs auteurs de l'antiquité justifient cette conjecture : Pindare attribue à Minerve l'invention d'un instrument avec lequel elle voulut imiter les cris lugubres de la plus horrible des Gorgones, de Méduse , au moment où Persée l'extermina, et les sifflements des serpents qui entouraient sa tète. Il s'exprime ainsi dans une ode adressée à Midas d'Agrigente, habile sur cet instrument : a Pallas inventa une flûte qui produisait une multitude de sons , et imitait les cris plaintifs poussés par la Gorgone. Elle nomma cette flûte Vinstrument à plusieurs iêles; elle en fit don aux hommes pour qu'il
les excitât aux combats glorieux. Ses sons s'échappent à travers l'airain et des roseaux qui croissent près de la ville des Grâces. »
Quelques siècles après,Pindare Ctésibius, d'Alexandrie, appliqua à Tinstrument qui devait devenir notre orgue, quelques découvertes qu'il avait faites en hydraulique, et décrites par Héron, son disciple ; on lui donna la forme d'un petit autel, on cessa de l'appeler flûte, on le nomma hydraule.
Fig. 155. — Petit orgue portatif en usage au XV« et XVI« siècle.
La beauté et la puissance de ses sons et la complication de son mécanisme, portèrent des hommes célèbres à en faire l'objet de leur étude. Vitruve en a donné une description très-détaillée et Claudien en parle ainsi : (( Sous l'impulsion légère des doigts errants, on fera résonner les voix innombrables d'une moisson d'airain, et l'onde agitée par un levier pesant enfantera d'harmonieux accords. y> Cornélius Severus, qui florissait avant le siècle d'Auguste, a écrit un poëme.sur l'Etna,
dans lequel il compare l'effet de Peau qui pousse l'air dans les cavités de la terre, à celui de Vorgue hydraulique y dont le son puissant remplissait la vaste enceinte du théâtre. Au rapport de Pétrone, les gladiateurs et les athlètes combattaient au son de Thydraule, et Néron fit vœu de se faire entendre sur cet instrument s'il échappait à un danger qui le menaçait. L'hydraule était placée dans les grandes enceintes, telles qu'au cirque et dans les théâtres.
Fig. 150. — Orgue porralif de la fln du XV1« siè< l.\
Dès que les fêtes et les spectacles du paganisme eurent disparu, avec les divinités pour lesquelles ils avaient été institués, l'orgue fut transporté dans les temples chrétiens. Vers la fin du V" siècle, il était déjà au nombre des instruments dont on se servait pour accompagner les voix, mais son usage dans les églises ne fut solennellement consacré qu'en Tannée 660, par un décret du pape Vitalien. Cest à la même époque que Ton com-
mença à donner à Torgue le nom qu'il porte aujourd'hui.
En 757, le roi Pépin reçut de Constantinople un orgue, précieux cadeau de l'empereur Constantin Copronyme. Il fut placé dans l'église de Sainte-Corneille, à Compiègne; et cinquante ans après on commença en France à chanter la messe en parties.
Fig. 157. — Grand orgue à soufflet et & double clavier, Xll« siècle. Manuscrit de Cambridge.
Cet orgue était hydraulique ; d'après la version la la plus probable, il était mis en jeu par la vapeur. L'eau entrait en ébullition dans un réservoir placé sous les tuyaux, et chaque fois que l'on frappait une touche, on faisait lever la soupape qui bouchait la partie inférieure d'un des tuyaux ; la vapeur, en s'échappant par ce cylindre de métal, produisait un son.
A la vapeur on ne tarda pas à substituer le vent. Le
premier orgue à soufflet dont il soit fait mention en occident, est celui que Louis le Débonnaire fit placer dans la grande rotonde d'Aix-la-Chapelle, au commencement du neuvième siècle.
L'Allemagne produisit des facteurs d'orgue renommés. Jean VIII en lit venir quelques-uns à Rome, vers les dernières années du onzième siècle, et de Rome leur art se répandit dans le reste de T Italie.
Nicolas Faber, le plus ancien fabricant d'orgues allemand dont le nom soit parvenu jusqu'à, nous, était prêtre. En 1359, il construisit un grand orgue dans la cathédrale d'Halberstadt, et le termina en 1361 ; il portait cette inscription : a L'an du Seigneur 1361, la veille de Saint- Mathieu, cet ouvrage a été achevé par les mains de Nicolas Faber, prêtre. L'an 1493, il a été restauré par les mains de Grégoire Kleng. » Cet orgue avait deux claviers à main, de l'étendue de trois octaves et demie, un clavier destiné à être joué avec les genoux et un clavier de pédales ; il était alimenté par vingt soufflets * .
L'Angleterre possédait des orgues à soufflet au commencement du dixième siècle , un entre autres dans la vieille église de Westminster. La construction devait en être bien grossière, car, pour quatre cents tuyaux seulement dont se composait l'instrument, il fallait vingt-six
* FÉns, Biographie umverselle des Musiciens.
Fig. 15S. — Musicien allemand exécutant un morceau de musique sur Torgue portatif. Fac-similé d^une graTurc d^IsraCl van Mecken , fin du XV* siècle.
soufflets, et pour mettre ces soufflets en mouvement, soixante-dix hommes vigoureux.
Le clavier de ces orgues du moyen âge était aussi informe que peu commode : les touches n'avaient guère moins de lo à 18 centimètres de large, et les soupapes étaient si dures qu'il fallait jouer de l'instrument à coups
Fig. 159. — Orgue h clavier simple du XlV« siècle. Miniature d'un Psautier latin h la Bibl. nat. de Paris.
de poing. L'étendue de ce clavier rustique n'était primitivement que d'une octave et demie ;plus tard on ajouta quelques notes; on parvint enfin à trois octaves.
Dès le commencement du treizième siècle on entremêla les tons et les demi-tons , et l'on eut ainsi le clavier chromatique. Les touches étaient devenues peu à peu moins larges; les doigts suffisaient pour leur faire rendre des sons.
On eut enfln Tidée de placer l'un sur Tautre plusieurs
Fig. 160r— Orgues de ]*église occidentale d* Amsterdam ; ces orgues fort belles furent posées en 1087 ; leurs volets sont peints par le Liégeois Gérard Lairesse.
450 LES HARMONIES DU SOiN.
claviers dont chacun devait produire des effets différents ; en sorte que, dès le quinzième siècle, cet instrument avait déjà acquis une remarquable perfection.
Cependant, il ne parait pas qu^avant le XIIP siècle on eût inventé les registres, pièces de bois mobiles qui, se glissant dans le sommier, ou réservoir du vent, interceptent à volonté telle ou telle série de tuyaux pour ne laisser résonner simultanément que les sons demandés par l'artiste. Ce perfectionnement fit disparaître les sons souvent désagréables résultant de tous les jeux qui devaient parler à la fois. Dès que les registres furent inventés, la facture des orgues fit de rapides progrès ; chaque jour on trouva, de nouveaux jeux, c'est-à-dire de nouvelles séries de tuyaux destinés à imiter les divers instruments.
Bientôt l'orgue put présenter à lui seul l'orchestre le plus complet et imiter, jusqu'à s'y méprendre, les instruments les plus délicats. De ses vastes flancs sortirent ces voix douces et puissantes que font entendre la trompette, le cornet, le clairon, la flûte, la musette, le fifre, le flageolet, les cloches, le gros bourdon. Rien de plus merveilleux que les combinaisons savantes qui produisent les sons délicieux appelés les petits oiseaux, le rossignol, la voix humaine , le tremblant, le nasard , le coucou , la bombarde, etc.
Dans un orgue construit en 4730, à l'abbaye de Weingartein, en Souabe, par Glaber, maître facteur, on comptait jusqu'à 66 jeux différents, et par conséquent 66 registres composés de 6666 tuyaux. Il y avait quatre claviers pour les mains et deux pour les pieds.
Parvenu à ce degré prodigieux de complication, Tor-
Fig. 101. — Orgues de la nouvelle église luthérienne d'Amsterdam; elles furent construites en 1709, et présentent une élévation de 54 mètres.
gue prit les proportions d'un édifice. Depuis longtemps un emplacement spécial lui a été consacré dans toutes les églises. Au lieu de le placer soit dans le chœur, comme au onzième ou au douzième siècle, soit dans la croisée ou dans les travées de la nef, comme dans les deux siècles suivants, Tusage s'est introduit, vers le quinzième siècle, de rétablir au-dessus de la grande porte occidentale de l'église, à l'extrémité opposée du chœur. Cet usage a été depuis constamment observé.
Au dix- huitième siècle, la facture de Torgue semblait avoir atteint son apogée ; aussi est-ce de cette époque que datent la plupart des riches productions de la facture ancienne.
Pour donner une idée de la perfection atteinte par cet instrument au moment où nous écrivons , il nous suffira d'entrer dans quelques détails sur Torgue de Téglise de Saint-Sulpice, à Paris, auquel on a fait Tapplicalion des diverses inventions et de tous les perfectionnements acquis jusqu'à l'époque actuelle * .
Le facteur Cliquot, auteur de plusieurs orgues remarquables à Paris, avait surpassé" ses prédécesseurs et ses rivaux; il se surpassa lui-même avec l'orgue de Saint-
* Cet orgue a été l'objet d'une excellente notice par M. Tabbé Lamaiou, nous loi empruntons quelques passages.
INSTRUMENTS A VENT. 4o3
Sulpice, qui Tut solennellement inaugré le 17 mai 1781.
Nicolas Séjan, le plus célèbre organiste improvisateur de son temps, fit si bien valoir le chef-d'œuvre de Cliquot, qu'au début de la grande Révolution française, l'orgue de Saint-Sulpice était déjà regardé comme le premier des instruments, sa renommée était universelle. Pendant un demi-siècle la facture des grandes orgues ne fit pas beaucoup de progrès ; celui de Saint-Sulpice conserva son prestige et fut toujours regardé comme le plus riche et le plus considérable. Cependant, le gouvernement de 1830 travaillait depuis plusieurs années à la restauration de la basilique de Saint-Denis, un concours fut ouvert devant l'Institut pour la construction d'un orgue digne de cet antique monument. Parmi les concurrents se rangea un jeune homme récemment arrivé à Paris, où son nom était encore inconnu. Quelques heures suffifent à M. Gavaillé-CoU pour dresser un plan et un devis; ils frappèrent Tattention delà commission ; on les accueillit avec faveur, et l'instrument de Saint-Denis lui fut adjugé au concours.
M. Cavaillé-CoU porta du premier coup la facture de l'orgue à un étonnant degré de perfection. Les plus importants de ces perfectionnements ont rapport à la soufflerie à diverses pressions, aux sommiers à double laie et aux jeux harmoniques. L'orgue de Saint- Sulpice se voyait donc tout à coup dépouillé de son prestige et condamné à une écrasante infériorité. Plusieurs tentatives furent faites pour y introduire quelques-uns des nouveaux perfectionnements, mais inutilement. L'initiative et le concours intelligent de M. Hamon, le vénérable curé de Saint-Sulpice, et de M. Séguier, de l'Institut, en déter-
minèrent la refonte entière et complète. L'orgue de Saint-Sulpice peut aujourd'hui être regardé comme le type de ces instruments.
Nous ne pouvons donner à nos lecteurs une plus juste idée des travaux: exécutés qu'en suivant le rapport que M. de La Morinière a fait sur ce sujet, au nom de la commission nommée pour présider à la reconstruction de l'instrument et en recevoir les travaux. La commission a pu apprécier to\it d'abord les ingénieuses dispositions qui ont permis de renfermer dans un lieu relativement restreint les innombrables éléments composant Tensemblede cette immense machine^ qui remplit complètement l'espace compris entre la tribune et la voûte.
Les parties constituantes de Torgue sont disposées en sept étages, depuis le sol de la tribune jusqu'à la voûte de l'église. Lé premier plan renferme le mécanisme des clavieins^ destiné à mettre en jeu toutes les parties de l'orgue et à combiner de toutes les manières possibles les cinq claviers et le pédalier.
Le deuxième étage correspond au mécanisme des claviers du grand orgue et du grand chœur. A chacun des claviers est jointe une machine de Barker * ou levier pneu-
* Découragé par les dédains et les rebuts qu'il essuyait en Angleterre, M. Barker prit, en 1839, le parti de venir en France et de s'y faire breveter. Quelques portes s'y fermèrent aussi devant lui, mais à peine eut-il rencontré M. Cavaillé-CoU, qu'avec la sûreté du coup d*œil de l'homme supérieur, celui-ci mesura l'immense portée de son invention, en, décida l'application au grand orgue de Saint-Denis et y commença les nombreux perfecUonnements qui l'ont transformé en ce qu'il est aujourd'hui. Le levier pneumatique pouvait ainsi devenir un monopole pour M. Cavaillé-GoU, mais, voulant laisser à M. Barker tout le fruit de sa découverte, il se contenta d'une cession partielle du brevet qui l'autorisait à introduire cet appareil dans tous ses travaux ultérieurs. Il ne prit lui-même aucun brevet pour ses perfectionnements, laissant à M. Barker
matique perfectionné par M. CavailIé-CoU. Cette machine agit sur les soupapes des grands sommiers et en rend le jeu plus facile. A ce môme étage sont disposés les nouveaux moteurs inventés par M. CavàilIé-CoU et destinés à faire marcher les registres. La puissance qu'ils développent étant empruntée à l'air comprimé des réservoirs, il suffit, pour les faire fonctionner, d'une légère traction exercée sur les boutons disposés en amphithéâtre des deux côtés des claviers
Au troisième étage sont placés les sommiers portant tous les jeux du grand orgue^ du grand chœur et des pédales. Le quatrième étage comprend le mécanisme des sommiers de bombardes et de positifs, munis chacun d'un appareil pneumatique pour leurs claviers respectifs, et deux séries de moteurs pneumatiques pour les registres. Le cinquième étage reçoit les sommiers et les tuyaux des jeux de bombarde et de positif. Le sixième étage est affecté au mécanisme du nouveau récit expressif, agissant également par une machine pneumatique en relations avec le cinquième clavier, et à deux- séries de moteurs pneumatiques appliqués au mouvement des registres. . .
Le septième étage est occupé par les sommiers et les tuyaux du récit expressif dont il vient d'être parlé, et qui formerait à lui seul un orgue de moyenne grandeur. Il renferme 22 jeux et comprend 1612 tuyaux. Enfin, une trompette à forte pression, placée sur un sommier spécial, est également en relation avec le cinquième clavier.
et aux autres facteurs, la voie entièrement ouverte pour en tirer profit de toute manière. (Philbert, Orgxte du palais de VJndustne d'Amsterdam, p. 47.)
4o6 LES HARMONIES DU SON.
La commission a reconnu que l'orgue de Saint-Sulpice , non-seulement ne le cède en rien aux instruments les plus complets et les plus renommés d'Europe, mais encore qu'il leur est de beaucoup supérieur sous le rapport de la puissance, de la pureté, de la variété des sons, aussi bien que sous le rapport de la perfection du mécanisme et des proportions exceptionnelles de l'instrument.
L'orgue de Saint-Sulpice présente donc réunis tous les perfectionnements apportés à ce genre d'instruments, jusqu'au moment de son exécution , ce qui lui fait donner par la Revue de musique ancienne et moderne la dénomination d'orgue type; <r cette dénomination lui restera, dit M. Tabbé Lamazou, soit qu'on envisage la perfection du mécanisme, la distribution des claviers, la quantité et la qualité des jeux; soit qu'on examine les divers éléments qui entrent dans la composition de cet instrument, l'ordre admirable, la parfaite unité qui relient entre elles toutes ses parties et donnent à l'organiste, au moyen d'une faible pression des pieds ou d'une légère traction des doigts, la faculté de mettre en mouvement les innombrables machines contenues dans ce vaste édifice; soit qu'on étudie la richesse et la variété des jeux, la pureté, la force, la suavité des timbres, l'orgue de Saint-Sulpice est, sous ces différents rapports, supérieur aux chefs-d'œuvre jusqu'ici les plus renommés. »
Ces succès incomparables ne sufGsent pas à M. Gavaiiié-Goll. Dernièrement il nous a fait connaître son idéal et son rêve dans son Projet d'orgue monumental pour la basilique de Saint-Pierre de Rome. Ce projet a été conçu dans des proportions exceptionnelles, qui dépassent tout ce qui a été fait jusqu'à présent de plus grand et de plus complet dans la facture instrumentale, et se trouve ainsi en harmonie avec les dimensions de cette immense basilique.
-Cet orgue aurait 155 registres ou jeux, 28 pédales de combinaison et 8,316 tuyaux comprenant toute l'étendue des sons perceptibles, depuis Vut grave du 32 pieds jusqu'à Vut suraigu du piccolo, soit dix octaves complètes. Les plus grands tuyaux de la montre en étain auraient 12 mètres de hauteur et 2 mètres de circonférence.
Les cinq claviers à main seraient de cinq octaves d'étendue; d\it à ut 61 notes ; le clavier de pédales de deux octaves et demie; d'ut à fa 30 notes.
Le mécanisme de l'instrument réunirait tous les perfectionnements de l'art moderne. La transmission de tous les mouvements, soit des claviers, soit des registres, se ferait au moyen de moteurs pneumatiques de nouvelle invention, qui offrent à Torganiste une infinité d3 ressources, et dont le succès a été constaté dans les grandes orgues de Saint-Sulpice et de Notre-Dame de Paris. Indé-
pendamment des perfeclionnements du mécanisme, il serait introduit dans la composition harmonique des jeux, des éléments nouveaux de sonorité qui ajouteraient à l'instrument une puissance et une variété de timbres inconnues dans la facture instrumentale^ et qui ont été réalisées pour la première fois dans le grand orgue de la métropole de Paris.
Le buffet d'orgue^ qui a une expression si accomplie tout à la fois de majesté et de grâce, composé par M. Alphonse Simil, architecte à Paris, et dont l'ensemble se trouve reproduit dans notre figure 162, serait posé en encorbellement sur le mur de l'entrée principale; il occuperait une largeur d'environ 20 mètres sur una hauteur de 26 mètres.
La tribune supportant cette immense décoration serait construite en fer, de même que la charpente du buffet. L'ordonnance architectonique est conforme au style de l'époque de Bernin, qui a doté la basilique du Vatican de la chaire de Saint-Pierre, au fond de l'abside et du baldaquin du maitre autel sous la coupole. Les proportions de ce buffet sont combinées pour satisfaire à la fois aux exigences de l'instrument et aux dispositions principale» du style de ce vaste monument. La décoration du buffet recouvrant la structure en fer serait en bronze et mosaïque, disposée en émaux cloisonnés.
On ne peut sans intérêt et sans curiosité jeter les yeux sur la composition des jeux de cet orgue monumental ; la voici :
Fig. 102. « Projet d*orgue monumental pour la basili(fue de Saint-Pierre de Rome , \mr M. A. Cavailië- Goll; composition de M. Alphonse Simil, architecte.