LA HARPE .ÉOLIENNE
Construction de cet instrument. — Ses formes variées. — Harpe du temps.
— Origine et invention de la harpe éolienne. — Curieuse anecdote. — Le roiprophète réveillé au son de la harpe éolienne. — Harpe de saint Dunslan.
— Harpe éolienne chez les Calédoniens. — Harmonies cosmiques.
Un instrument peu connu et qui pourrait souvent servir à d'agréables récréations scientifiques et artistiques est la
harpe éolienne ou météoréolique. Cet instrument est destiné à produire des sons harmonieux par la seule action du vent sur lui. En général, cette harpe est composée d'une botte de sapin d'un mètre sur 20 ou 30 centimètres à peu près, ayant en bas une table d'harmonie sur laquelle passent huit pu dix cordes de boyau.
En mettant toutes les cordes à l'unisson, et en fixant rinstrument à une fenêtre de manière à ce qu'un courant d'air assez fort vienne frapper les cordes, elles résonnent d'abord à l'unisson, puis font entendre un admirable mélange de sons divers et des accords inimitables.
Elle peut présenter plusieurs formes, et même des formes extrêmement variées ; des sons mélodieux sont produits par le partage en un nombre plus ou moins grand d'harmoniques des cordes tendues convenablement sur le passage d'un courant d'air; l'instrument est ordinairement adapté à une fenêtre entre le châssis et les montants', de telle sorte que l'air du dehors ne puisse pénétrer dans la chambre qu'en passant sur les cordes.
M. Wheatstone recommande à ceux qui veulent produire ces sons dans de bonnes conditions, de tendre une corde de violon sous le bord inférieur d'une porte qui joint mal. Lorsque la porte, est fermée, le courant d'air entrant par le bas, fait vibrer la corde, et s'il y a du feu dans la cheminée les vibrations deviennent si intenses, qu'il en résulte une grande variété dosons produits simultanément.
Un amateur de Baie avait construit avec des fils de fer un grand instrument qu'il appelait la harpe dti temps ou harpe géante, qui résonnait, disait-il, quand le temps venait
à changer, et sous certaines conditions ou évocations du magnétisme terrestre. Chladni n'eut pas de peine à démontrer que les sons de l'instrument n'avaient d'autre cause que l'action du vent sur les cordes * .
La harpe éolienne a fourni à l'acoustique des expériences importantes sur la vibration des cordes, on a tenté la construction de plusieurs instruments en se reposant sur son principe.
L'inventeur de la harpe d'Éole manque à l'appel, dit M. G. Kastner, parce que la nature a eu plus de part à rinvention que le génie de l'homme. Cependant, d'après une opinion généralement accréditée, c'est au P. Kircher, à ce savant jésuite du XVIP siècle, qui a imaginé tant de machines, que l'on doit le premier modèle d'une harpe éolienne construite systématiquement *.
C'est donc au P. Kircher que l'on attribue l'invention de ce poétique instrument. Schott rapporte une curieuse anecdote à ce sujet : « Écoutez, dit-il, ce qui est arrivé au P. Kircher à Rome. Par une nuit d'été il avait placé l'instrument dans sa chambre, entre deux portes ouvertes, quand une brise légère ayant soufflé du côté du jardin du couvent, produisit une douce harmonie. Tout le monde était déjà couché, et le minister du couvent, comme nous l'appelons, faisant alors sa ronde par toute la maison, conformément à une des obligations de sa charge crut percevoir le son d'un orgue ; ce fait inaccoutumé le frappa. Il s'arrête, étonné qu'il y ait un orgue au logis
* Tyndall, le Son, chap. lU.
2 La harpe d'Éole et la musique cosmique^ 52.
et qu'on en touche à pareille heure. Après un court examen il reconnaît que le son part de la chambre de Kircher. Il y entre, et prie celui-ci doucement de lui dire où se trouve l'orgue placé dans sa chambre et qu'il vient de toucher. Le P. Kircher se met à rire. La porte avait été fermée; on n'entendait plus rien. Il ordonne au minister de visiter sa chambre et d'emporter l'orgue qu'il y pourrait découvrir; mais le visiteur officiel n'ayant pas vu la moindre trace d orgue, se retira. Â peine avait-il franchi le seuil, que le son qui Tavait frappé se reproduisit de nouveau, grâce au courant d'air rétabli sur-le-champ par suite de l'ouverture des deux portes. Il reconnut encore que ce prétendu son d'orgue partait de la chambre qu'il venait de quitter. Il y rentra donc, se plaignit d'avoir été trompé et pressa Kircher de faire enlever l'orgue, jusqu'à ce qu'enfin, ayant découvert la vérité, il ne put s'empêcher d'admirer l'ingénieux mécanisme de l'instrument, et de rendre hommage au génie de Kircher. — La surprise bien naturelle de ce surveillant fut d'ailleurs partagée par tous ceux qui, comme lui, eurent occasion d'entendre pour la première fois, la harpe éolienne du P. Kircher *. »
Cependant, la vraie origine de la harpe éolienne doit dater de la plus haute antiquité. Une tradition poétique qui se trouve consignée dans le Talmud, dit que David, le roi-prophète, faisait suspendre chaque nuit, sous ses fenêtres, une harpe éolienne. Aux premiers sons que le souffle de l'aquilon faisait sortir de cet instrument harmo-
« G. Kastneh, la Harpe cTÉole, p. 57.
Fig. 150.
Instruments de musique mentionnés dans les psaumes. Voir la note de la page 394.
nieux, il se réveillait, et comme piqué d'émulation, il chantait à la gloire de TÉternel une de ces hymnes enflammées qu'il a écrites pour tous les âges *.
Le fait relaté dans ce récit, a son analogue au moyen âge dans l'histoire de saint Dunstan, cité comme un pieux imitateur du roi David. Ce saint, né dans le comté de Somerset, en 924, cultivait plusieurs instruments. Il touchait Torgue, jouait du psaltérion et savait, par les accords de la harpe, calmer les fureurs du prince son souverain. Cette harpe avait, au dire des chroniqueurs, un merveilleux pouvoir. Suspendue aux murs de la cellule de Dunstan : elle rendait un son harmonieux sans avoir été touchée par aucune main visible ^. »
Les poésies d'Ossian rappellent à chaque instant les mystérieuses harmonies des harpes sous le souffle invisible du vent, ou par les ombres de ceux qui ne sont plus : ce Bénie soit ton âme, ô Carril, s'écrie Ossian! Oh ! si tu voulais venir dans ma demeure quand je suis seul la nuit! Mais tu y viens, ô mon ami ! Souvent j'entends ta main légère sur ma harpe, lorsqu'elle est suspendue à la muraille lointaine, et que ses sons affaiblis arrivent à mon oreille', d
<K Les fantômes fuient de tous côtés, et roulent sur les vents leurs formes ramassées. Trois fois de la vallée qui serpente s'élèvent les voix de la mort. Les harpes des bardes, sans être touchées^ résonnent tristement sur la colline *. »
* Frank, de l'Institat, Bulletin de VAcad. des sciences morales et politiques, fév. 1873.
2 Georges Kastner, la Harpe d'Éole, p. 58. ' Obsian, Fingal, liv., VI, trad.' de Lacaossade. ^ /ftW., Temora, p. 310.
INSTKUMENTS A CORDES. 431
« Conduis-moi, fils d'Alpin, conduis lé vieillard à ces bois. Les vents se lèvent, les flots noircis du lac murmurent. Ne vois-tu pas sur le sommet de Mora un arbre qui s'incline avec toutes ses branches dépouillées? Il s'incline, ô fils d'Alpin, sous le bruyant tourbillon. Ma harpe est suspendue à Tune de ses branches desséchées. Le son de ses cordes est triste. 0 harpe, lèvent t'a-t-il touché, ou bien est-ce un léger fantôme ? C'est la main de Malvina. Donne-moi la harpe, fils d'Alpin. Il faut qu'un autre chant s'élève. Mon âme s'envolera au milieu des sons. Mes pères entendront ses soupirs dans leurs salles aériennes '. y>
La harpe éolienne me rappelle les magnifiques harmonies des gigantesques bambous heurtant leurs chaumes élancés sous les souffles des grands vents; il y a, dans ses harmonies, quelque chose de si puissant, de si sauvage et de si doux tout à la fois, que celui qui, dans le silence des forêts, a entendu ces accents féeriques, n'en oublie jamais l'impression grandiose et mystérieuse.
On cultive souvent le bambou en haies immenses, au pourtour des grandes habitations. Ces haies sont appelées ba/tsa^cs. Elles offrent un effet des plus saisissants; le frottement de leurs tiges élevées, dures et polies comme de l'acier, flexibles comme un jonc, les échauffe et les embrase quelquefois sous le souffle de la tempête.
Elles produisent, lorsqu'elles sont agitées, un bruit ou plutôt des bruits, des grincements, des gémissements violents, terribles, pleins de mystères; on dirait les dis-
* OssiAN, Berraihon, trad. par Chateaubriand.
putes, les cris, les chants lugubres des ombres et des fan tomes qui nous parviennent de l'autre monde. Ces bruits inspirent de la terreur lorsqu'on les entend pour la première fois, mais que de charme on leur trouve ensuite !
Dans une délicieuse demeure, que Ton nomme la Ressource, à l'île de la Réunion, je découvris une allée formée par des balisages de bambous, tellement sombre, tellement épaisse et élevée, qu'il me serait difficile d'en donner une idée. Elle était comme percée au milieu d'un bois de ces gigantesques chalumeaux, et lorsque l'orage les agitait, elle produisait une harmonie si plaintive, si langoureuse, en même temps si terrible et si pleine de poésie, que je passais souvent une grande partie de la nuit à l'écouter *.
Quand je me rappelle cette harmonie enchanteresse, j'éprouve comme une espèce de nostalgie de ne pouvoir plus Tentendre. Je ne suis pas étonné de ce que Ton raconte de ces tiges élancées et sonores. Dans les pays fortunés qu'ombrage le bambou , les amants heureux et les cœurs souffrants , dit-on, font des trous à ces longs chalumeaux, et les combinent de telle manière que, lorsque le vent souffle, ils rendent l'expression fidèle de leur joie ou de leur douleur. Rien n'est si doux que les accents que font produire ainsi les âmes sympathiques, aux brises du soir qui viennent chanter dans ces chaumes harmonieux, devenus tout à la fois harpes et flûtes éoliennes.
La harpe éolienne s'offre à nous sur les confins des
* On peut voir à ce sujet notre Histoire et légendes des plantes utiles et curieuses, 3* édition, grand in-8° illustré, lib. Flrmin-Didot et Oie.
deuK mondes : celui de la musique cosmique qui compreud toutes les voix de la nature parlant à Phomme, voix plaintives, voix douces ou effrayantes, voix de l'ouragan, du tonnerre, delà cascade, du torrent, de la brise, du frémissement du feuillage, du murmure des flots, etc. ; et celui de la musique humaine avec tous les mystérieux enivrements qui peuvent envahir Tâme. Son harmonie est empreinte de tristesses solennelles et de vagues mélancolies auxquelles Tâme ne peut se soustraire.
Le cj'clope Polyphëme (Zoéga, Bassirilicvi, tav. 57}.