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Les harmonistes des XIIe et XIIIe siècles

Depuis quelques années, il s'est produit un mouvement considérable dans les études historiques sur la musique. L'archéologie musicale a fixé lattentention des érudits et des corps savants. On a compris que l'art des sons, par la puissance de ses effets, mérite dans l'histoire générale une place au moins égale à celle qu'on y a accordée aux arts plastiques.

Bien que l'archéologie musicale ne soit pas une science nouvelle, témoins les travaux sur la musique grecque, témoins les savants ouvrages sur le plainchant et la musique du moyen âge, publiés depuis le xvie siècle jusqu'à nos

1 Les lignes qu'on va lire ont été l'objet d'une communication faite par l'auteur à l'« Académie des Inscriptions et Belles- Lettres » dans sa séance du 20 mai dernier. Elles ont été ensuite publiées dans les «Annales Archéologiques » t. xx, 2= liv.), où le Directeur, M. Didron aîné, les a accompagnées de, la note suivante : « Cet article ■1 doit servir d'introduction à un ouvrage impor- « tant que prépare M. de Coussemaker , et qui » aura pour titre : « Musique harmonique et a Musiciens harmonistes aux xiie et xiu' siècles». » Ce livre, basé sur des monuments recueillis » dans un manuscrit musical des plus précieux, » que possède la bibliothèque' de la Faculté de » médecine de Montpellier, confirmera un fait

assez nouveau et fort controversé,;) savoir que la musique harmonique était connue et pratiquée dans nos plus grandes églises, comme à la cathédrale de Paris, dès le xn= siècle. Ainsi l'époque de renaissance, où s'épanouit l'architecture romane , et où naquit L'architecture ogivale, fut celle précisément ou l'harmonie musicale prit des développements inouïs. Au moyen âge, tous les arts sont contemporains et solidaires. Ce fait, qui caractérise les plus belles périodes de l'histoire humaine, nous l'avons souvent énoncé, nous remercierons donc vivement notre ami M. de Coussemakerde venir le confirmer une fois de plus par les monuments d'un art qui rivalise avec les plus grands.»

jours, néanmoins, on peut le dire, le développement qu'ont pris ces études lui a donné un caractère et une importance qu'elle n'avait pas auparavant.

L'archéologie musicale forme, selon nous, deux branches distinctes : Tune relative au plain-chant, l'autre à la musique proprement dite.

L'idée de retrouver le chant de saint Grégoire et de le rétablir sur ses bases primitives a donné lieu à des recherches sérieuses et profondes qui devaient mener à des résultats, sinon absolus, du moins satisfaisants. Malheureusement, l'esprit de système s'est emparé de la question et Ta détournée de la véritable voie qui pouvait la conduire à la solution désirée. Ce mouvement incomplet, ces études inachevées ont fait croire à quelques esprits superficiels que les efforts tentés s'exerçaient sur un terrain stérile, que Fart musical n'avait pas de principes fixes, qu'il manquait de bases solides pour constituer une science. C'est là une grave erreur.

Lorsque la question sera replacée sur son véritable terrain, qu'elle aura repris son essor réellement scientifique, on verra qu'aujourd'hui, comme aux époques les plus brillantes du christianisme, le plain-chant est digne d'occuper l'attention des hommes sérieux ; que la solution des graves questions qui s'agitent sur cette matière intéresse au plus haut point l'art catholique.

Mais, comme nous venons de le dire, l'étude historique du plain-chant n'est qu'une des branches de l'archéologie musicale. 11 en est une autre tout à fait distincte, la branche relative à la musique proprement dite. Celle-ci n'est ni moins intéressante, ni moins importante que l'autre au point de vue de l'art. En effet, s'il y a un intérêt immense à connaître et à faire revivre dans nos cathédrales et dans nos églises paroissiales les chants primitifs de saint Grégoire, une importance incontestable se rattache aux questions d'origine, de constitution et de développement de la musique moderne, et notamment de l'harmonie qui en a fait à la fois une science et un art. C'est de cette partie de l'archéologie que nous allons parler.

Si quelques questions concernant la musique des Grecs sont restées dans le domaine de la controverse, c'est qu'on ne possède pas de monuments qui

datent de l'époque où l'art était florissant. Il est évident que si des ouvrages pratiques, si des compositions de ces temps reculés nous étaient parvenus, on y trouverait des éléments certains d'appréciation, et l'on ne verrait pas se perpétuer des discussions où sont soutenues les thèses les plus opposées, sans que les questions traitées puissent recevoir une solution décisive, faute de preuves à l'abri de toute contestation.

11 en a été longtemps de même à l'égard des origines de la musique moderne : les documents et les monuments, bien qu'ils existassent, étaient enfouis dans la poussière des bibliothèques. Mais les choses ont changé. Vers la fin du siècle dernier, le prince-abbé Gerbert a publié une collection d'écrivains qui a ouvert une ère nouvelle à l'histoire de Fart, en mettant les érudits à même de l'étudier dans ses sources originales1. Il faut le dire néanmoins, outre que cette collection ne renferme qu'une faible partie des documents relatifs à la musique de cette époque, elle laisse subsister une lacune très-importante. Les « monuments», c'est-à-dire les compositions musicales, n'y ont aucune place; on semblait même en ignorer l'existence. C'est à peine si l'on en trouve quelques fragments sans valeur dans Hawkins, Burney, Forkel et Kiesewetter, dont les investigations ont été si patientes et si laborieuses.

Ce ne fut qu'en 1827 que M. Fétis annonça la découverte de quelques « rondeaux » à trois parties d'Adam de la Haie, et en publia un avec une traduction en notation moderne, mais traduction totalement fautive, puisque le morceau est reproduit en mesure à deux temps, tandis qu'il appartient à celle à trois temps. Ces compositions et quelques autres, trouvées depuis, dont les unes sont incomplètes et les autres inexactement transcrites, sont loin d'être suffisantes pour donner une idée véritable de la musique harmonique aux xne et xine siècles.

Une nouvelle découverte est venue combler cette lacune. Un manuscrit de la bibliothèque de la Faculté de médecine de Montpellier, renfermant une

1 « Scriptores ecclesiastici de musica sacra potissimum », etc., 3 vol. in-40, 1784.

collection de trois cent quarante compositions à deux , trois et quatre parties, et toutes inédites, est destiné à jeter une vive lumière sur l'histoire de Part d'écrire la musique harmonique dans les'premiers temps de ses développements.

Ce manuscrit contient en effet des œuvres de tous les genres de compositions en usage aux xne et xmc siècles, et connues sous le nom de déchant, triple, quadruple, organum, motet, rondeau, conduit, etc. De toutes ces compositions, on n'avait que des idées plus ou moins vagues.

On y trouve en outre des morceaux entiers en contre-point double, des canons, des imitations, dont jusqu'ici les historiens de la musique ne faisaientpas remonter l'existence plus haut que le xve siècle.

C'est dans l'examen de ces compositions qu'on peut apprécier l'art d'écrire l'harmonie dans ce temps, la manière d'agencer les parties entre elles, leur mélodie, leur rhythme, etc.

Ce manuscrit de Montpellier, dont on ne saurait proclamer assez haut l'importance, non-seulement pour l'archéologie musicale, mais aussi pour la littérature du moyen âge, puisqu'il renferme plus de cinq cents pièces de poésies latines et françaises ', offre pourtant une lacune fort regrettable. Les trois cent quarante pièces qu'il comprend sont toutes anonymes; aucune ne porte le moindre indice d'auteur. Heureusement certains documents, et notamment les traités de Jérôme de Moravie, deWalter Odington, de Robert de Handlo, de John Hanboys et de divers anonymes de Saint-Dié et du British Muséum, sont venus à notre secours pour déterminer les auteurs d'un certain nombre de ces compositions.

Les investigations auxquelles nous nous sommes livré nous ont mis à même de constater que, parmi les compositions, toutes anonymes, du manuscrit de Montpellier, il en est qui ont pour auteurs, les unes des trou-

1 Cette différence dans le nombre des pièces qu'à chacune des pièces harmoniques corresharmoniques et celle des poésies provient de ce pondent des textes multiples.

vères, d'autres des déchanteurs, d'autres encore quelques-uns des plus célèbres théoriciens de L'époque. C'est là un fait historique d'une importance capitale.

On admettait généralement que les trouvères étaient mélodistes, c'est-àdire inventeurs de mélodies, notamment de celles qui accompagnent leurs poésies; mais on ne les considérait pas comme harmonistes, c'est-à-dire comme auteurs de compositions à plusieurs parties ; cette qualité leur était même refusée1. Nous établirons que les trouvères étaient véritablement harmonistes, et que quelques-uns n'étaient pas inférieurs, dans l'art d'écrire, aux déchanteurs et aux didacticiens de l'époque.

On doit ranger dans la catégorie des trouvères harmonistes : Adam de la Haie, Gillon Ferrant, Moniot d'Arras, Moniot de Paris, Jean de la Fontaine, le prince de Morée, Thomas Herrier.

On peut y ajouter, quoique avec moins de certitude, d'abord : Andrieu de Douai, Gillebert de Berneville, Jacques de Cambrai, Jocelin de Bruges, Jacques de Cisoing, Jean Frémiau ; puis Audefroi le Bâtard, Baude de la Kakerie, Blondeau de Nesles, Colard le Boutellier, Gauthier d'Argies, Gautier de Soignies, Guillaume le Vinier, Jean Bodel, Jean de Neuville, Jean Erard, Jean le Cunelier, Martin le Béguin et Simon d'Authie ; de plus, quelques anonymes dont l'origine ne saurait être équivoque, tous trouvères musiciens, tous antérieurs au xive siècle, et quelques-uns même au xnie.

Dans la deuxième classe des musiciens harmonistes, nous plaçons les déchanteurs. Ces artistes se distinguent des trouvères en ce qu'ils ne composaient pas eux-mêmes les paroles qu'ils mettaient en musique, et en ce que leur profession principale était l'art musical, tandis que les trouvères étaient avant tout poètes. Ils se distinguaient des didacticiens en ce qu'ils ne semblent pas avoir écrit sur leur art. C'est parmi les déchanteurs que se recrutaient

1 Fétis, « Biographie universelle des Musi- losophique de l'histoire de la musique », page ciens », première édition, tome I; «Résumé phi- clxxxix.

les maîtres de chapelle et les organistes. Il y avait des déchanteurs qui remplissaient a la fois ces deux fonctions. Les historiens de la musique, tels que Hawkins, Burney; Forkel, l'abbé Gerbert et autres, ne disent rien de ces artistes; ils ne paraissent pas avoir connu leur existence.

M. Fétis a prononcé le nom de déchanteurs; selon lui, le talent de ces artistes aurait consisté à harmoniser, c'est-à-dire à mettre en parties harmoniques les mélodies des trouvères. Mais il ne cite à l'appui de cette assertion aucune preuve ; il ne produit aucune composition de ce genre, ni aucun nom d'auteur. Les déchanteurs étaient mélodistes et harmonistes ; ils ne subissaient pas le rôle secondaire que M. Fétis leur assigne.

Nous allons citer une série de déchanteurs et de maîtres de chapelle restés inconnus ; la mention seule de leurs noms, avec les fonctions qu'ils remplissaient, est de nature à exciter le plus vif intérêt historique. Nous devons cependant nous borner ici à citer un passage d'un manuscrit anonyme du British Muséum dont l'écriture est de la fin du xin° siècle '. Voici ce qu'on v lit :

« Iste régule utuntur in pluribus libris antiquorum, et hoc a parte et in suo tempore Perotini magni; sed nesciebant narrare ipsas cum quibusdam aliis postpositis, et semper a tempore Leonis pro parte, quoniam duo ligate tune temporis pro brevi longa ponebantur, et très ligate simili modo in pluribus locispro longa brevi, longa, etc.

» Et nota quod magister Leoninus, secundum quod dicebatur, fuit optimus organista qui fecit magnum librum organi de gradali et antiphonario pro servitio divino multiplicando ; et fuit in usu usque ad tempus Perotini magni qui abreviavit eumdem, et fecit clausulas sive puncta plurima meliora ; quoniam optimus discantor erat, et melior quam Leoninus erat, sed hic non dicendus de subtilitate organi, etc.

1 Ce précieux document nous a été signalé of ancient Songs, Ballads and Dance tunes». On par M. William Chappell, le savant auteur de le trouvera dans le « Scriptorum de musica « Popular Music of the olden time ; a collection medii asvi nova séries, » etc., page 327.

» Ipse vero magister Perotinus fecit quadrupla optima sicut : « Viderunt i » . cum abundantia colorum armonice artis ; (in) super et tripla plurima nobilissima sicut : « Alléluia » ; Posui adjutorium »; Nativitas" ».

» Fecit etiam triplices conductus, ut : « Salvatoris hodie » ; et duplices conductus sicut : « Dum sigillum summi Patris » ; et simplices conductus cum pluribus aliis sicut : « Beata viscera »; « Justicia », etc.

» Liber vel libri magistri Perotini erant in usu usque ad tempus magistri Roberti de Sabilone, et in coro béate Virginis majoris ecclesie Parisiensis, et a suo tempore usque in hodiernum diem, simili modo, etc., prout Petrus, notator optimus, et Johannes, dictus primarius, cum quibusdam aliis in majori parte usque in tempus magistri Franconis primi, et altcrius magistri Franconis de Colonia, qui inceperunt in suis libris aliter pro parte notare ; qua de causa alias régulas proprias suis libris appropriatas tradiderunt. »

Un peu plus loin :

« Abreviatio erat facta per signa materialia a tempore Perotini rnagni et parum ante, et brevius docebant, et adhuc brevius magistri Roberti de Sabilone, quamvis spatiose docebat; sed nimis deliciose fecit melos canendo apparere.

» Qua de causa fuit valde laudandus Parisius, sicut fuit magister Petrus Trothun Aurelianis in cantu piano; sed de consideratione temporum parum aut nihil sciebat , aut docebat ; sed magister Robertus supradictus optime ea cognoscebat et fideliter docebat post ipsum ex documento suo.

» Fuit magister Petrus optimus notator et nimis fideliter libros suos secundum usum et consuetudinem magistri sui et melius notabat; et tempore illo fuit qui vocabatur Thomas de Sancto-Juliano, Parisius antiquus, sed non notabat ad modum illorum, sed bonus fuit secundum antiquiores.

1 Ce mot et les suivants , placés entre guille- "- Nous avons découvert ces compositions de

mets, commencent diverses compositions mu- Pérotin ; elles seront données avec l'ouvrage

sicales auxquelles elles servent d'appellation ou annoncé, qui est sous presse de titre.

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