‹ Les hauts faits de M. de PonthauChapitre 15 sur 48 · LE MARMITON · texte numérisé non relu

LE MARMITON

Un poulet?

Il était conçu en ces termes : « Suivez l'esclave qui vous remettra cette missive et.. . [il fait claquer sa langue) vous ne serez pas mécontents. Venez tous les deux. » La signature se composait de lettres baroques formant un nom. difficile à retenir. Je regardai M-de^PonthaU;, il comprit, et nous accompagnâmes la négresse. Une suite de petites rues, de corridors sombres et de chambres éblouissantes nous conduisit dans un boudoir.

GHARLOT.

Hé! Hé!

TOUS

Chut!

JONATHAS

Là, deux sultanes nous attendaient. On n'apercevait que leurs yeux, mais ils brillaient comme des étoiles. 11 m'est impossible de vous dépeindre les élans de joie et d'amour qui nous accueillirent. Une petite musique bizarre et langoureuse, un bourdonnement chatouillait les oreilles.

CHARLOT

Il faut que j'aille dans ce pays.

TOUS

Silence donc, Chariot!

.TOXATHAS.

Bref, notre hoiiheur lïit complet et dura près de sept mois au bout desquels nous eùmes^ moi, cinq jumeaux et M. dePonthau six!

TOUS {au comble de ï étonnemcnt .)

Six jumeaux au bout de sept mois !

JONATHAS

Les femmes de cette contrée sont remarquablement fécondes. Gela tient au climat.

FRUSQUIN

J'avais déjà entendu raconter quelque chose du même genre.

JONATHAS

Voici la fin : nous achevions débaptiser les onze 'ufants, lorsqu'un charivari épouvantable éclata dans le palais et une bande d'au moins cinq cents moricauds se mit à grouiller autour de nous en brandissant de longues épées au-dessus de nos têtes. Il s'agissait de vaincre ou de mourir : nous vainquîmes! Il n'en resta pas un. Mais, comme nous nous sentions un peu fatigués à la suite de cette escarmouche, nous gagnâmes le port, prîmes d'assaut un magnifique navire et nous revînmes en France.

GILIRLOT.

Où avez-vous abandonné le navire ?

DEUXIÈME SERVANTE

Que sont devenues les deux sultanes?

ANTOINE

Et les onze enfants?

JONATHAS

Sur rhonneur^ je n'en sais rien, mais j'espère qu'ils sont en bonne santé.

DEUXIÈME SERVANTE

Comment avez-vous dirigé l'immense vaisseau? Comment avez-vous pu trouver votre routejusqu'en

France.

JONATHAS

Je ne m'en souviens plus.

PREMIÈRE SERVANTE

Dieu vous aura protégés sans doute?

JONATHAS, avec violence.

Taisez- vous. Ne prononcez pas le nom du Tout- Puissant.

PmLIBERT.

Pourquoi?

JONATHAS

Je n'ai pas de comptes à vous rendre.

ANTOINE

Cependant, M. «Tonathas, vous n'auriez jamais pu vous en tirer sans une intervention divine.

JONATHAS

Assez ! mille diables I

ANTOINE

Vous manquez de reconnaissance envers Dieu. JoisiATUA-S^ très sombre.

Maintenant je suis obligé de vous Tavouer, je ne vous ai raconté que des mensonges. Oui! je suis un criminel; j'ai menti avec effronterie, pas un mot n'était vrai! J'ai inventé afin de me glorifier aux

yeux de votre ignorance. Physiquement, je suis pur comme une vierge. Vous êtes tous des sots et des bélîtres, car Tintervention du Seigneur n'avait rien à démêler avec mes impostures. Adieu ! je vous défends de m'adresser la parole. {Exit.)

Une galerie éclairée par de hautes fenêtres à petites vitres

I blanches. Des portraits de famille suspendus aux murailles. DE POXTHAU.

Je suis resté longtemps silencieux dans mon château, écoutant les voix qui me parlaient en s'échappant de la splendeur des nuits, du feuillage des grands arbres et de la plaine ensoleillée. Un matin, convaincu de ma mission, j'ai tout aban-^ j donné pour prêcher l'Évangile.

DE GmSTELLES.

Vous avez placé un homme sur à la tête de vos domaines ?

Non, j'ai distribué mes terres auxpauvres. Jen'ai 1 gardé que les quatre murs de ma gentilhommière.

DE GHISTELLES

Détermination sublime ! monsieur, je suis fier de vous posséder sous mon toit.

Les temps sont mauvais pour les serviteurs de la vraie cause. La paix, ou plutôt un simulacre de bonne entente fît tomber les armes de leurs mains. La foi s'attiédit dans les cœurs. On ne se- hasarde plus à relever la tête ; on n ose plus abattre les ennemis de Dieu. Notre parti avait mis sa confiance

dans un homme que l'ambition a perdu, car il a préféré un royaume temporel à un royaume céleste.

DE GHisTELLES, se découvraut.

Le roi Henri est le premier gentilhomme de France^ monsieur.

J'ai beaucoup connu le Béarnais sous la Ligue , alors qu'il combattait pour la justice; quoique fort j eune^ j'étais un de ses fidèles, par le cœur, mais le jour où il a déserté, j'ai détourné les yeux, et depuis, je n'ai plus revu ondoyer le panache blanc d'Ivry.

DE GHISTELLES

' Hélas I

On me dira": la politique exigeait cette abjuration. Gomme si la politique, cette bouffonnerie, pouvait entrer dans la balance avec la religion ! Mais à quoi bon pousser d'inutiles soupirs? A quoi bon fouetter de cuisants regrets ? Le mal est visible dans toute sa hideur ; l'important serait donc d'y remédier.

DE GHISTELLES, oprh uYi sUence.

Vos paroles rallument en moi une espérance presque éteinte. Je croyais mortes les passions de mes jeunes années, elles n'étaient qu'endormies^ et le vieux sang huguenot recommence à bouillonner dans mes veiAes. Croixdieu! je partage votre avis. 11 est encore possible que ce vaillant

duc do Bourl)on qui nous guidait si jovialement au combat, rétracte ua aveu que la Ligue et l'Esixignc lui ont arraché.

îvous sommes braves tous les deux. Notre cœur bat sous une môme franchise ; parlons donc saijs arrière-pensée. Monsieur le baron, si vous n'y mettez aucune opposition, nous allons jurer d'unir nos efforts et de n'avoir pas de .secret l'un pour Tautre. De cette alliance dépendra la réussite de nos projets.

DE GHiSTELLES, étendant la main,

^loi, Robert, baron de Ghistelles ,et seigneur d'Audrevillc, navré de l'agonie qui étreint ma religion, je jure alliance avec M. le comte de Ponthau.

DE PONTHAU, étendant la main.

Moi, Jacques, comte de Ponthau, comte de Fiennes, baron de la Marche, je jure .alliance avec Robert, baron de Ghistelles, seigneur d'Audre ville. Que Dieu nous entende !

DE GHISTELLES

Que Dieu nous protège 1 Désormais, vous êtes ici chez vous, monsieur le comte, tout ce quî m'apparticLt vous appartient.

Le roi est à Paris ; quand partons-nous ?

DE GHISTELLES

Accordez-moi huit jours de répit avant de nous mettre en route.

Huit jours! Avez-vous du crédit auprès du roi?

DE GHISTELLES

Autrefois^ j'étais avec votre père un de ses conseillers ; mais aujourd'hui, après un éloignement aussi prolongé, daignera-t-il seulement me reconnaître? M. de Helly a quitté la cour, tout dernièrement, et le roi n'a pas eu un souvenir en entendant mon nom.

L'amitié des rois est fragile. — Monsieur le baron, cherchons un moyen afin que le roi Henri soit forcé de nous reconnaître.

DE GHISTELLES

Si nous n'en trouvons pas ?

Alors je me présenterai seul. Je lui rappellerai •Qoutras, les exploits accomplis, les combats de Dieu pour l'Évangile, le naufrage de la catholique Armada. Je lui retracerai sa brillante jeunesse; je lui peindrai notre désespoir à la nouvelle de son abjuration. Au besoin, j'aurai ma bible. Les versets tonneront à ses oreilles comme les clameurs du Jugement dernier, et, avec l'aide du Seigneur, je le prendrai à l'abîme.

DE GHISTELLES

Aucun péril n'est insurmontable.

Daniel est sorti de la fosse aux lions.

DE GHISTELLES

Voyez-vous un inconvénient à ce que ma fille nous accompagne, monsieur le comte ?

Non, monsieur le baron, non. — Votre fille!.. . votre fille!... (// réfléchit, puis, avec une indicible expression de joie :) Nous tenons le roi ! J'ai trouvé! Le roi nous appartient ! Vieillard, remerciez Dieu, car votre fille, c'est la victoire !

DE OmSTELLES.

La victoire?

DE POXTH-iU.

Les grâces de votre enfant sont un bienfait du ciel. Apportez-lui des étoffes resplendissantes, couvrez-la de pierreries, rendez-la superbe entre toutes, que sa beauté soit un éblouissement ! — Et le roi est à nous.

DE GHISTELLES

Monsieur le comte. . .

DE PONTHVU, avec enthousiasme.

0 mon roi ! Ton impudeur va peut-être te sauver !...

• DE GHISTELLES

Je ne veux pas que ma fille soit mêlée à notre conspiration.

DE PONTHAU, indigné.

Vous ne voulez pas ?

DE GHISTELLES

Sa mère n'est plus là pour la protéger... Je crains une souillure pour mon blason.

Une souillure ?

DE GHISTELLES

L'honneur de ma fille m'est plus cher que le jnien.

Sa virginité sera inaccessible.

DE GHISTELLES

Le soupçon effleure et tue.

Je me ferai son ombre. Pas un madrigal ne s'effeuillera devant sa candeur. Pas un regard dangereux ne touchera sa vertu. Le vent de mon épée l'enfermera dans un tourbillon infranchissable,

DE GHISTELLES

Ma fîile peut succomber.

Eh bien, vieillard, quand même ?

DE GHISTELLES

Vous ne parlez pas comme un père.

Je tiens ma mission du Très-Haut.

DE GHISTELLES

Le roi est puissant.

Ouï, mais moins puissant que Dieu. Pensez-y bien! Ce n'est pas un sacrifice comme celui d'Abraham qu'on vous demande. Votre fille pure ne court aucun risque. La lumière peut-elle être

salie ? N'est-co pas elle, au contraire, (|ui étincelle sur les pourritures, et qui dore la fange des marécages. L'innocence est comme le soleil, elle plane loin des corruptions, et loin des projets ambitieux. — LVailleurs le roi n'est })lus jeune, donc il est moins à craindre.

DE GHiSTELEES, c^)rès uii sUencG, Je cède, mais en frissonnant. — Monsieur de Ponthau, je mets sous votre sauvegarde Tlionneur de ma famille. N'oubliez pas que je suis trop vieux pour le défendre seul. x\gissez comme si ma fille était votre sœur.

Je me dévoue à son service.

DE GHISTELLES, Wl peU aCCûbU.

La tâche que nous entreprenons est ardue. L'escalade d'une forteresse, sous les yeux de l'ennemi est moins hérissée de difficultés. Pressentiment horrible ! Monsieur le comte, si, par malheur, nous allions échouer ?

C'est que le Seigneur aurait maudit le serviteur incrédule! C'est que le temps de la douceur serait passé !

DE GHISTELLES

y pensez- VOUS ?

DE POJSTH:VU.

Écoutez : si la fortune nous accable, nous la souffleterons à notre tour. Nous nous réunirons^ nous, les fidèles! Nous formerons une suprême

phalange, et à l'heure convenue, au sein même de la capilale, nous enlèverons le roi. Une fois dans nos mains, il n'obtiendra sa liberté qu'à des conditons sévères.

DE GHISTELLES

Soitî Si la témérité n'est pas une vertu delà vieillesse, du moins ne lui messied-elle pas. La confiance me revient. Il est beau de voir deux hommes, d'âges aussi dissemblables , se comprendre et unir leurs mains pour une grande œuvre. Nous réussirons. — Allons retrouver ma fille.

[Exeunt,)

Une chapelle au Louvre. — \\ fait nuit. — Un seul cierge brûle à côté de l'autel.

MAZAROZ, entrant.

Le sommeil me fuit. Ce n'est pas un mince fardeau qu'un secret comme le mien ! — Plus le moment fatal approche, plus je me sens pygmée devant une entreprise aussi grandiose. — Les sentinelles et moi, nous sommes les seuls au Louvre qui restons encore debout à cette heure... Fantastique veillée d'armes! Un groupe de soldats sommeille en pensant à la sûreté d'un homme, mais un prêtre veille en fomentant sa mort. — Bizarre destinée que la mienne !... J'ai)crçois la maison blanche et le jardinet dans lesquels s'est écoulée mon enfance. Mon père voulait faire de moi

nn fermier. Ma mère avait rùvé pour son fils un horizon chamarré de couleurs splcndides. Ce qui ne Tempèchait pas, souvent, alors que mes éclats de rire s'épanchaient avec le plus de gaieté, de m'enleverdanssesbrasetdem'inonderdelarmeset de baisers ! Des pressentiments lui découvraientils mon avenir ? — 0 Christ, j'ai des doutes sur la loyauté de mes pensées, et je viens te mendier un peu de courage. Vois, je suis devant ton autel; mon àme s'emplit de lueurs mystiques, comme cette chapelle où palpite la flamme d'un cierge. Christ, enléve-moi sur les nuages de l'extase; apparais-moi si j'ai tort. Mais non, je demande peut-être une trop grande faveur. Mon Dieu ! je vais tremper dans ce bénitier le poignard destiné à l'immolation. Si l'eau bouillonne, c'est que mon projet sera maudit. {Il trempe le poignard dans Teau bénite.) Rien! Ah! je le sentais bien; je suis sûr de moi, maintenant. Divin semeur, merci d'avoir enfoui dans ma tête le germe sanglant ! Merci ! Tu seras obéi.

Une rivière couverte de nénuphars et de roseaux. — Jonathas est assis à l'avant d'une barque plate et pêche à la ligne. — Sur la rive, du côté où se trouve Jonathas, on voit un jardin; sur l'autre rive s^allonge un sentier planté de saules.

JONATHAS

Au diable les forêts sans gibier et les rivières sans poissons! Mon déjeuner, par bonheur, ne se

9i LES HAUTS FAITS DE M. DE PONTHAU

composera pas exclusivement de ma pêche; sans cela, je risquerais de faire maigre chère. Hé ! Hé ! Voilà mon hameçon accroché ! (// tire ; la ligne se casse.) Oh, oh! Voici ma ligne en deux mor~ ceaux !... Décidément, je n'étais pas né pêcheur, il est donc nécessaire que je sois au service d'un saint. [Il éclate de rire,) Je suis amoureux fou de ma Suzannette. Quelle agréahle femme î 0 huit et neuf fois heureux Jonathas ! Cependant, mes affaires n'avancent pas avec une régularité excessive... J'ai vu Suzanne plusieurs fois, et il me semhle que je n'ai pas produit sur elle une impression sérieuse... Je puis en tirer deux conséquences : une mauvaise et une honne. La mauvaise, c'est que j'ai passé inaperçu; la bonne, c'est que je ne lui ai pas déplu... Autre réflexion : Elle n'aime pas Jean Pot, donc son cœur est libre. Peut-être aussi a-t-elle feint de ne pas me voir pour mieux cacher sonjeu?.. Les femmes !... Morbleu! Pourquoi regardait-elle autant M. de Ponthau ? Elle semblait ravie, en admiration devant lui. Je veux une explication... Une explication?... A quoi servirait-elle? Mon maître est générux ; ses promesses sont sacrées. Jonathas, mon ami, tu viens de concevoir une mauvaise pensée.

SUZANNE [Apparaissant dans Voilée de saule.) Bonjour, monsieur Jonathas.

JONATHAS

Suzanne !

Suzanne ello-mcme, avec sa plus belle robe, monsieur Jonathas.

JONATHAS

Désirez-vous traverser la rivière ?

SUZANNE

Dame ! vous m'épargnerez un bon bout de cliemin . JONATHAS, après avoir dv taché la barque^ la dirige du côté de Suzanne,

(juelle circonstance amène ici celle que mon cœur attendait?

SUZANNE

Je cherchais votre maître.

JONATHAS

Hein !

SUZANNE

Donnez-moi la main pour que je saute dans la barque... Bien!... — Ma mère est inquiète delà réception que M. de Ponthau a pu obtenir et je suis à la chasse de nouvelles rassurantes.

JONATHAS

Eh bien ! ne suîs-je pas là pour vous en donner ? Croyez-vous que M. de Ponthau ne me saura pas gré d'avoir calmé votre charmante inquiétude? [Ils débarquent dans le jardin.) suzANNK, tristement.

M. de Ponthau se soucie fort peu de moi, et il a raison.

Mais vous ignorez donc la grâce répandue sur

toute votre personne? Quel homme n'éprouverait à votre vue la plus délicieuse des émotions? L^amour se faufile traîtreusement^ comme une couleuvre à travers les broussailles. L'amour est un vin parfumé qui nous pénètre. Chacune des paroles de l'objet aimé est une nouvelle rasade qui ajoute à l'ivresse. Suzanne^ vos traits, votre sourire^ votre démarche, achèvent de rendre fous, et M. de Ponthau, comme moi, dirait qu'après vous avoir vue, il ne reste plus que cette alternative : vous épouser ou mourir.

SUZANNE, émue.

Vous êtes très attaché à votre maître ! JONATHAS, transporté.

k mon maître? Qui ne le serait? Un héros loyal, bon et dévoué à l'humanité, un sage, attentif au bien des autres... [finement.) à tel point que je n'ose vous avouer ce qu'il m'a promis de m'accorder. S'il est un homme honorable, c'est lui ! S'il est un homme parfait, c'est lui! S'il est un homme qui soit plus qu'un homme, c'est-à-dire un intermédiaire entre le ciel et la terre, un saint et un prophète, c'est lui !

SUZANNE, à part.

Tout le monde l'aime donc !

JONATHAS

Suzanne, dans ce château, quelqu'un vous adore à la folie. Le rêve de cet amant ignoré est de mettre à vos pieds, son nom, sa gloire et sa for-

LKS iiArrs l'AiTs m-: m. m-: poxtiiau ot

tune. 11 vous entrevoit la nuit dans ses insomnies et le jour dans sa pensée. Malgré sa bonne mine, >a valeur éprouvée, il t*st auprès de vous si timide qu'il n'a pas le courage dese nommer et qu'il attend un mot devons comme on attend son paradis.

SUZANNE, Cl part y se soutenant à peine. Dieu bon ! M . de Ponthau m'aimerait-il ?

.ÎONATHAS.

Par pitié! Suzanne, un mot pour lui, un mot seulement.

SUZANNE

Dites à cet homme que je suis son indigne servante et que son aveu me remplit de confusion et de joie.

JONATHAS

Je nage dans la félicité^ Suzanne... [Au moment où Jonalhas va tomber aux genoux de Suzanne, Jean Pot apparaît.) Quel est le coquin ?. . . Tiens ! Jean VolJJlrit.)

SUZANNE, bas à Jonalhas,

Au nom du ciel ! taisez-vous.

JONATHAS, à Jean Pot.

Et votre mariage avec Suzanne?

JEAN POT

Que voulez-vous dire ?

SUZANNE

De grâce ! . . .

Je le place dans le creux de ma main. Je l'en-

ferme délicatement dans mes cinq doigts. Gomprends-tu ?

JEAN POT

Oui.

JONATHAS^ ouvrant la main toute grande.

Dans ce cas^ com^ après.

JEAN POT, à Suzanne.

Ma foi ! j'ai eu raison de vous surveiller;, quelque chose me poussait' à vous suivre.

JONATHAS

Que nous chante cet imhécile ?

JEAN POT^ à Suzanne.

Je comprends votre tristesse, aujourd'hui. Ces beaux messieurs avaient quitté la ferme. Suzanne, vous savez combien je vous aime! Yous savez avec quel bonheur je voyais approcher le jour de notre mariage 1, Vous savez que je suis un brave garçon, un cœur dévoué ! Pourquoi me causez-vous tant de peine?

SUZANNE, tristement.

Je ne vous aime plus, Jean, ce n'est pas de ma faute.

JEAN POT

Vous ne m'aimez plus ! Puis-je me contenter de cela ? Dois-je m'en aller sans rien dire et sans défendre mes droits ?

Holà ! Jean Pot, mon ami, j'ai montré assez de patience. En fait de jérémiades, je n'admets que

LKS ILVrrs FAITS DK M. \)V] rONTUAH mi

colles de la Bible. Ta position est fort intéressante^ j'en conviens ; mais sois orgueilleux et va pleurer plus loin.

JEAN POT

Mêlez- vous de ce qui vous regarde, monsieur ; je ne vous parle pas, moi; je n'ai affaire qu'à Suzanne.

JONATHAS

Eh ! bélître que tu es ! N'as-tu pas encore compris que la cause de Suzanne était la mienne ? Vade rétro l je ne suis pas d'humeur à supporter tes insolences.

SUZANNE, à part,

\ Ma cause est la sienne?

JONATHAS

J'aime Suzanne et j'en suis aimé. De quel di^oit es-tu venu stupidement dresser tes cornes devant notre amour?

SUZANNE, à part, éclatant en sanglots.

Je m'étais trompée... Malheureuse que je suis. JEAN POT, exaspéré^ à Suzanne.

Ah ! tu l'aimes ! et tu restes avec lui en ma présence ! Tu ne crains pas de me torturer et mon désespoir est aussi grand que ton indifférence! Crois-tu par hasard que je partirai sans vengeance et que je n'oserai pas te traiter selon tes mérites. Va! tu n'es qu'une catin. [Il frappe Suzanne.)

JONATHAS, envoyant Jean Pot à vingt-cinq pas. C'est trop fort! Satané Jean! Satané Pot! Il

Page 1