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faut que je te brise en menus morceaux. [Suzanne s'enfuit épouvantée.)
JEAN POT
Elle s'est sauvée !
JONATHAS
Reste-là ! damné fîloa^ que je voie si tu as un corps et une figure comme les autres hommes, toi qui oses me braver en face.
JEAN POT
Parbleu ! oui;, je resterai, et vous ne me ferez pas peur.
JONATHAS
J'en écraserais dix comme toi, si je voulais ! Ouvre les oreilles en attendant que je les offre au premier chien qui passera. Tu vas aller t'excuser || à genoux auprès de Suzanne, sinon, tu peux écrire ton testament.
JEAN POT
Je n'irai pas.
JONATHAS
Admirez ce lâche ! Il ne s'estime pas heureux d'implorer son pardon aux pieds d'une femme.
JEAN POT
Je ne suis ni disposé à subir vos plaisanteries,, ni disposé à vous servir de bouffon.
JONATHAS
Qui t'interroge ?
JEAN POT, sautant au cou de Jonatlias, Si je t'étranglais un peu I
LKS HAITS FAITS DE M. DE PONTIIAU 101
jONATH.vs, le rcpoussdfit et tirant sa rapivre.
Et moi, si je te lardais comme un rat. [Jean Pot se sauve poursuiri par Jonathas.)
Une autre partie du jardin. — De grands arbres. — Une petite baraque prise d'assaut par les chèvrefeuilles.
JONATHAS, étreignant cFune main Jean Pot et brandissant sa rapière de F autre.
A genoux ! A genoux ! épouvantai! à moineaux.
JEAN POT, se débattant.
Jamais ! Laissez-moi tranquille.
JONATHAS
Allons, vite ! Demande pardon, ou je te pourfends. Sois-en prévenu, je ne badine pas.
JEAN POT
Pardon !
JONATHAS
A genoux! Faut-il te le répéter?
JEAN POT
J'y suis ! — Remettez votre épée au fourreau.
JONATHAS
Feras-tu des excuses à Suzanne?
JEAN POT
Oui.
JONATHAS, rengainant.
Ne recommence plus.
JEAN POT^ se relevant avec agilité.
Désormais, prenez garde à vous ! Vous êtes un gueux I (// s enfuit.)
JONATHAS
Canaille !(// le poursuit. Tous deux vont presque se heurter contre de Ponthau qui s avance avec
Hélène,)
Paix ! valets de bourreau ! Paix ! gibiers de potence ! Aurez-vous bientôt terminé vos disputes? Déguerpissez, déguerpissez, ou je frappe !
Monsieur, c'est lui...
JEAN POT, en même temps.
Mensonge ! ^
DE PONTHAU, furieux.
Hors d'ici ! vous dis-je. ^
(Exeunt Jonathas et Jean Pot.) WÊ
Mademoiselle, cet accès de colère vous paraît sans doute bien mesquin? Excusez-moi. Ces marauds I II faut toujours se fâcher pour qu'ils comprennent.
HÉLÈNE, souriant.
Je crains que vous ne vous fâchiez un peu trop souvent, monsieur le comte.
Vous vous souvenez encore do mon duel avec M. de lîelly, mademoiselle? Vous devez m'en vouloir beaucoup à ce sujet ?
HÉLÈNE
Le combat fut loyal, monsieur, je n'ai rien à vous reprocher. Je déplore simplement la cause qui a engendré ce duel.
Avez-vous réfléchi aux objections que je vous ai opposées à propos de votre mariage ?
HÉtkXE.
Des objections?
DE rONTHAU.
Avez-vous compris dans quelle prison vous étiez enfermée? Avez-vous senti le poids des chaînes que vous traîniez ?
HÉLÈNE
Mais^ monsieur le comte, on s'échappe de toutes les prisons. Toutes les chaînes peuvent être brisées.
Vous vous trompez, mademoiselle. Les œuvres de Dieu sont indestructibles. Lui seul a le droit d'ouvrir la porte de ses cachots. Lui seul est capable de briser les liens qu'il a forgés.
HÉLÈNE
.J'aime M. de Helly; que lui reprochez-vous?
Tout et rien. M. de Helly possède une bravoure à l'épreuve des plus grands chocs. 11 est beau, jeune, élégant, spirituel ; de plus, il vous aime.
Ses qualités étincellent comme la rosée sm^ les feuilles^ aux premiers feux du jour.
uÈLÈ^Ej fièrement , N'est-ce pas?
Couple ravissant ! mademoiselle, cœurs privilégiés ! Il semblerait que vous avez été créés l'un pour l'autre. J'en conviens, cette union est assortie sur tous les points, excepté...
HÉLÈNE
Excepté ?
Me permettez-vous de parler librement ?
HÉLÈNE
Eh ! faites à votre guise.
DE PONTHAU, avec violence,
Oai, je parlerai, parce que mon devoir m'y olilige et parce que ma conscience me reprocherait éternellement d'avoir gardé le silence.
HÉLÈNE
Vous m'étonnez, monsieur.
Monsieur de Helly est catholique, mademoiselle. Suis-je donc obligé de vous le répéter?
HÉLÈNE
Ce mariage n'est-il pas une réconciliation manifeste? N'est-il pas destiné à couvrir de son voile de fête les haines du passé ?
Ah ! vous croyez que votre voih» de mariée e
LES HAUTS FAITS 01 : M. 01 : POX'niAU 105
le linceul (|iii doit enseveli' l;i mémoire des larmes sanîj:lantes et des haines enracinées? Ah 1 il a suffi de quelques mots d^xmour [)Our étouller les làles de vos ancêtres égorgés et pour hafouer la parole de Dieu?
HÉLÈNE
Monsieur de Helly est l'époux que m'a choisi mon père. Quant à la loi divine, je ne l'ai pas oubliée.
« Tu ne t'allieras point par mariage avec mes ennemis. Tu ne prendras point tes fils pom^ leurs filles et tu ne donneras point tes filles à leurs fils. »
HÉLÈNE
Hélas !
Moi, ministre du Tout-Puissant, je te demande en son nom : pourquoi voulais-tu me désobéir ?
Je l'aime!
Qu'importent à Dieu les amours de la terxe ?
HÉLÈNE
Je l'aime '
C'est la punition !
HÉLÈNE
Mon Dieu ! mon Dieu l Est-ce vous qui avez dé-
cidé que votre religion serait pour moi une cause de malheur?
Offre tes souffrances à Dieu et elles seront adoucies. Ma fille, il est maints et maints passages dans la bible qui sont des prophéties. Il suffit d'ouvrir les yeux pour voir et pour comprendre. La guerre est imminente, la guerre ! avec son attirail effrayant, ses mamelles desséchées et ses clameurs épouvantables. Enfant, que feras-tu quand elle se présentera, prête à tout engloutir? Quelle route choisiras-tu? Celle de ton époux, ou celle de ton père ? Celle de ta mère, morte dans sa religion? Celle de ton enfance?... Tu ne trembles donc pas à la pensée du spectre de ta mère, malheureuse par ta faute, se dressant au milieu de tes nuits sans sommeil pour te reprocher ses douleurs ? Refases-tu donc d'entendre la voix des martyrs tombés pour la sainte cause, des martyrs qui te parlent aujourd'hui par ma voix? Réfléchis, 11 en est temps encore. Si tu accomplis ce mariage, tu renies ta religion, la seule religion. Si au contraire, tu repousses loin de toi les conseils de Satan, tu commences à moissonner pour le ciel les fleurs de ta couronne.
HÉLÈNE, pleurant toujours* Je reste sans forces contre la volonté de Dieu.
ni<: PONTHAU.
Bienvenue soit la grâce d'en Haut qui t'a tou-
l.i:s IIAri^ FAITS ])]■] M. \)K l'oX'PHAi; 107
dire. Mais, soche tes larmes, mon oiilant, elles pourraient flétrir ton sacrifice.
HKLKXE.
Hékis ! monsieur^, que faut-il faire ?
BE PONTHAU.
Mon enfant^ c'est moi qui. ai soulevé dans ton cœur cette tempête, c'est moi qui l'apaiserai. Je me charge de tout. M. de Helly sera })révenu par moi. Je lui peindrai non-seulement vos scrupules religieux, mais encore votre amour, et votre souvenir radieux comme un météore s'épanouira dans sa pensée.
HÉLÈNE, avec désespoir.
Oh ! monsieur î . . .
Si le chemin de votre calvaire vous semble trop difficile, si vous êtes sur le point de succomber sous le fardeau de votre croix, faites-moi signe, et je serai là, toujours prêt à vous soutenir et à vous encourager. Ne pleurez plus, mon enfant, Dieu a
les yeux sur vous.
[Exeir/it.,)
Une rue longue et droite, tendue d-j draps blancs et do ^xx'wlandes. — Le ciel roule de gros nuages gris. — Parfois, en passant devant le soleil, ils interceptent son éclat. — Plusieurs cabarets sont ouverts.— On les reconnaît aux branches de houx suspendues au-dessus de leurs portes, au choc grinçant des verres et au tapage qui s'élance par les fenêtres. — L^n reposoir, adossé à une maison, se dresse
vers le milieu de la rue avec ses oripeaux et son clinquant. — Le comte de Ponthau et Jonathas, tous deux à cheval, s'avancent d'un côté, vis-à-vis d'une procession encore éloignée qui marche à leur rencontre. — - La procession est couverte de points brillants et mobiles. — On distingue presque les bannières. — Elle approche au bruit des fifres et des tambours. — A vingt pas du reposoir, un ivrogne dort, le nez dans la poussière et les jambes écartées.
JONATHAS
Nous allons assister à quelque chose d'incongru, les papistes sont en liesse. Voici un cabaret gorgé d'ivrognes; admirez celui-ci. [Il montre le dormeur.) A-t-il une assez curieuse manière de célébrer le Seigneur! Monsieur, retournons sur nos pas.
Pourquoi ? Il me semble que les rues appartiennent à tout le monde.
JONATHAS
Le tumulte pourrait effrayer nos chevaux, et les ruades me font l'effet d'un mauvais ragoût.
Nous sommes venus ici fort innocemment, Jonathas. Je ne sais quelle fatalité nous y a conduits par la main. Les ruades sont peu dangereuses pour les bons cavaliers.
JONATHAS
Si nous continuons à marcher, monsieur, le ffot ne tardera pas à se heurter contre nous.
Li:> iiAi is FAI rs Di: m. \)K pontiiau ku)
Eh bien ! nous le verrons de plus près.
LA PROCESSION, 1(7} pcu plus rapproc/icc .
Pangc liiigua gloriosi Corpoi'is mysterium;, Sanguinis que pretiosi^ Quem in mundi pretium Fructus ventris generosi, Rex effudit gentium.
[Après chaque hymne y bruit de musique,)
JONATHAS
Monsieur, regardez ce prêtre qui marche en tùte, armé d'une croix. Est-il assez ventru? 11 a l'air d'un tonneau revêtu d'une étole.
Tu es un million de fois plus beau que lui^ Jonatlias.
JONATHAS
Je m'en flatte.
Ta ressemblance avec Dieu est donc bien plus frappante que la sienne.
LA piiOGESSiON;, s' approchant de plus en plus. Per tuas se mi tas Duc nos quo tondinius Ad lucem quam inhabitas.
Amen! -
Jonathas, trouves-tu juste cette action de nous barrer le passage?
JONATHAS
Non, monsieur, assurément.
Il est inutile de froisser les opinions religieuses du prochain, quand le froissement n'a pas un but efficace. Nous voit-on traîner partout les replis squameux des processions, nous autres ? Vraiment, ce serait un beau spectacle que celui de deux convictions différentes, refusant de se céder le pas, un jour de fête.
JONATHAS
L'évidence se passe de commentaires, monsieur. Admettons, par exemple, que mon père, ou mon frère, ou quelqu'un de mes proches soit à Tarticlc delà mort, n'est-ce pas?
Oui.
JONATHAS
Mon père va donc mourir. Gonséquemment, je suis on ne peut plus pressé d'arriver afin d'avoir sa bénédiction. Si je rencontre une procession au travers de ma route, connne celle-ci ; que dois-je faire ?
Tu dois prendre un autre chemin.
Et s'il est plus long?
Li:s iiAi'Ts l'Airs m: M. m; l'ox'niAi; m
UE POXTllAl.
Tant pis !
.lONATHAS.
J arrive et je trouve mon père mort.
DE PONTHAU^ Ics lècvcs serrécs .
Tant pis !
JONATHAS
Injustice! monsieur, car si j'avais pu suivre le droit chemin, je serais arrivé à temps. DE PONTHAU^ avBc colèrc.
L'injustice est mariée au papisme : la force prime le droit, ici-bas. Le but suprême de chaque homme doit donc être de conquérir la puissance absolue. Nous y parviendrons, Jonathas, et nous ferons hurler^ comme des loups éclopés, tous ces bélîtres qui ne savent pas adorer Dieu.
JONATHAS
Ah ! monsieur ! que de monstruosités sur la terre ! Nous n'avons pourtant pas été créés pour nous gêner les uns les autres.
LA PROCESSION, très proche d' eux .
Jesu, quem velatum nunc aspicio, Oro fiât illud, quod tam sitio, Et te revelata cernons facie, Visu sum beatus tuîe gloriœ.
DE PONTUAU.
Ces faquins seraient une royale offrande pour le Seigneur.
JONATHAS
Rovale, monsieur.
Arrêtons-nous. {Ils s arrêtent à peu près à dix pas du reposoir.) ïe rends-tu compte des dégâts produits par la grêle sur une moisson vigoureuse ?
JONATHAS
La grêle brise, coupe, éparpille.
Si nous saccagions ce champ d'imbéciles ?
JONATHAS
Volontiers.
Attendons; ils ne tarderont pas à nous en procurer l'occasion. Les regards nous menacent déjà. Nous n'avons cependant aucun signe particulier capable de nous attirer une explosion catholique. Tiens-toi prêt.
[La musique se déchaîne.)
LE PRÊTRE, au reposoir, Panem de cœlo pnestitisti eis.