PREMIÈRE PARTIE
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MONSIEUR DE PONTHAU
(henrigo quarto régnante)
Une petite clairière s'allonge au milieu d'une forêt. Elle est pleine de muguets, d'herbes folles, de boutons d'or et de marguerites. Le soleil se couche à l'horizon et flamboie comme un incendie à travers les branches et les feuilles vertes. A quelques endroits où les éclaircies sont plus larges, les cadres printaniers plus obscurs, on croit apercevoir les vitrages d'une forge cjclopéenne. De temps en temps, des lapins traversent la clairière. Le roucoulement éperdu des ramiers se répond d'arbre en arbre. Dans les buissons, dans les profondeurs, au loin, partout, les voix de la forêt glapissent, chantent et sifflent.
Lariflette et Barrabas causent, étendus à l'ombre d'un bouquet déjeunes chênes. Lariflette est petit, noir, trapu, Barrabas a des cheveux roux, il ressemble au Christ, mais à un Christ usé par la débauche et tanné par le grand air. Tous deux sont vêtus de loques intéressantes, et sinistrement armés.
LARIFLETTE, h aillant , Ah, ah^ ah, ah! Satané métier I
BARRABAS
A quoi penses-tu? Tes idées sont-elles si gé-
nantes que tu sois obligé de les mettre à la porte à coups de bâillements sonores?
LARIFLETTE.
Je m'ennuie.
BARRÂBAS.
En ma compagnie ?
LARIFLETTE.
ïe crois-tu fort intéressant, par hasard?
BARRABAS
J'avais cette prétention.
LARIFLETTE.
Fat stupide !
BARRABAS
Merci. Un renseignement, s'il te plaît: pourquoi es-tu lamentable, toi qui portes, en guise de plumet, un nom aussi frétillant que le refrain d'un couplet villageois ?
LARIFLETTE, avec iiu sovpîr.
On m'a prédit que je mourrais jeune. J'ai trente ans, l'heure approche.
BARRABAS
Tu crois aux prédictions?
LARIFLETTE.
Non.
BARRABAS
Eh bien, en ce cas...
LARIFLETTE.
Mais je ne suis pas certain non plus que sorcellerie soit un mot synonyme de mensonge.
BARHÂBAS.
Tu doutes, par conséquent ?
LAIUFLETTE.
Sans doute.
BARRABAS
A ta place, je vêtirais un costume décent etjem'en irais tout droit à confesse.
LARIFLETTE.
Pour qui me prends-tu?
BARRABAS
J'ai envie, moi-môme, d'y aller, et ma foi! je serais bien aise de trouver un compagnon de ton espèce. 11 me semble qu'un pareil acte de ta part m'excuserait un-peu.
LARIFLETTE.
Tu as l'intention de te faire moine?
BARRABAS
Qui sait? Bien intrigant est celui qui commente l'avenir.
LARIFLETTE.
Si tu as le désir d'être admis un jour parmi les serviteurs de Jésus, je te conseille de rouler des yeux doux vers uq autre métier.
A quoi veux-tu en venir ?
LARIFLETTE.
Tu es bandit, n'est-ce pas? Reste bandit, mon cher. 11 est plus magnanime de dépouiller des inconnus que de voler un tas de braves gens qui croiront en toi.
BARRABAS
Lariflette, tu as beaucoup d'esprit pour un ancien reître. A propos, j'ai tué ma femme.
LARIFLETTE.
Prout ! le beau malheur!
BARRABAS
Ta ne le savais pas ?
LARIFLETTE. *
Ni ne tenais à le savoir. Une femme vaut si peu j de chose...
BARRABAS
Cependant...
LARIFLETTE . .
Tais-toi; je suis marié... je suis cocu.
BARRABAS
Le roi l'est bien ! Quant à moi, je puis l'affirmer, aucun cerf de cette forêt ne m'avait prêté sa ramure.
LARIFLETTE .
Ah i ah ! En es-tu certain ?
BARRABAS, inquiet, Pardieu !
LARIFLETTE.
Tu es le seul homme qui puisse en dire autant.
BARRABAS
Ma femme m'aimait.
LARIFLETTE.
La mienne me chérissait. — Voilà donc pourquoi, depuis tantôt huit jours, je n'ai pas aperçu
Rose. Tu as bien agi en t'en débarrassant ; tut ou tard elle aurait gêné ton avenir.
BAUR.ViiAS.
Hélas ! je l'adore.
LAIUFLETTE.
Tu peux l'adorer à ton aise, maintenant.
BMXRXBkS.
Mon rêve aurait été delà garder toujours auprès de moi et de vivre milieu d'un éternel printemps.
LARIFLETTE.
Poète ! Tu ne connais pas la vie.
C'est vrai ! car, en réfléchissant, je crois que si elle vivait je la tuerais encore ; et si la futaie demeurait éternellement printanière, je crois que je regretterais les floraisons glacées de l'hiver.
LARIFLETTE.
Tu as eu raison de ne pas m'inviter à l'enterrement.
BARRABAS
J'ai fait des vers sur elle.
LARIFLETTE.
Comédien ! Ne me les dis pas.
BARRABAS
Je veux avoir Tavis d'un homme que je sais ne i)as être flatteur.
LARIFLETTE.
Je te le donne d'avance : tes vers sont mauvais.
BARRABAS
Mauvais? Écoute-les au moins.-
LARIFLETTE.
Si tu veux que je les écoute, paye-moi. Foin des bandits dont le cœur est emmiellé de poésie !
BARRABAS
Est-ce ma faute^ si les teintes roses de l'aurore parviennent à me distraire des teintes rouges du sang;, si j'aide l'ombre et des rayons dans la cabochO;, si la voix plaisante des fauvettes et des pinsons se mêle aux crix douloureux des gens que j'égorge, si le corps humain enfoui sous la terre rend le gazon plus épais et les fleurs plus brillantes? Est-ce ma faute si, dans ma tète, une pensée qui tue se prélasse à côté d'une pensée qui crée?
LARIFLETTE.
Nous ne somnies coupables ni l'un ni l'autre. A qui donc en est la faute? Tiens I quoi que tu fasses , quelque perspective que tu admettes, tu conserveras le caractère de ton ancienne profession de bateleur. Hop ! hop ! triple gueux, hibou poétique, ta pièce de vers ou je décampe.
BARRABAS
Le rythme est remarquable, et. ..
LARIFLETTE.
J'écoute.
BARRABAS
Je puis compter sur un avis sincère, n'est-ce pas ?
LARIFLETTE.
Allons, commence.
Nous vivions dans le même bouge.
Ses yeux verts luttaient de splendeurs
Avec sa chevelure rouge.
Bouquet de gaillardes odeurs.
Au moral, c'était une gouge
Qui méprisait fort les grandeurs.
Amoureux de la péronnelle.
Je soupirais sur tous les tons; Dans les bois^ divine tonnelle, Je perdais mes instincts gloutons, Les yeux plongés dans sa prunelle, La tête sur ses durs tétons.
Un ruisseau de baisers charmants Murmurait pour moi sur sa bouche.
Oh! les sauvages beuglements Que nous poussions sur notre couche, La nuit, quand nous étions amants !
Oh ! qu'elle était belle et farouche I
Parfois notre amour impudent S'étalait à l'ombre des branches, Et, pâlo, sur mon cœur ardent La femelle craquait des hanches.
Il lui manquait bien une dent, Mais les autres étaient si blanches !
LARIFLETÏE.
Imbécile I
BARRABAS
Comment^ imbécile?
LARIFLETTE.
Continue.
BARRA.BAS
Elle a quitté notre hémisphère^ Elle est morte... Ora pro nobis l Ma dague, en un jour de colère, A fouillé dans sa chair de lis, , . Et je ne pourrai plus lui faire D'enfants, hélas! De profundis.
LARIFLETTE.
Tout beau, j'ai un remords. Veux-tu savoir avec qui ta femme te trompait ?
BARRABAS
Oui.
LARIFLETTE.
Avec moi.
BARRABAS, lui sautaïit cl la gorge.
Misérable! je vais te planter mon couteau entre les deux épaules.
LARIFLETTE, se dégageant brusquement.
Là, là, là ! Deux bons amis vont-ils se fâcher aujourd'hui? Aurais- tu la fantaisie d'occire un homme pour une femme ? Tu veux jouer du poignard avec moi, mon petit ? Attention /
UNE VOIX, dans V èloignement .
Demandez à Pédrille Ce qu'il préfère à l'honneur ?
Il VOUS répondra sans peur :
La bouteille qui brille.
LARIFLETTE.
Chut ! Avalons d'abord Foie que la providence nous a destinée; car, ne l'oublie jamais, la Providence qui donne l'herbe aux brebis, donne aussi les brebis aux loups.
VINCENT, chantant d\ine voix un peu avinée.
Charmante Gabrielle, Percé de mille dards, Quand la gloire m'appelle A la suite de Mars...
Bon! je ne reconnais plus mon chemin. — Que va dire la maisonnée quand elle ne me verra pas rentrer ? Mes enfants croiront que je suis malade. Ma femme pensera que je suis dans le lit d'une autre; et pendant ce temps, la rosée me traversera jusqu'aux os, et le vent frais de la nuit me fera grelotter. Brrr ! Si seulement j'avais le bénéfice de ce qu'on va me reprocher. — Maudit vin, tu es cause que des étincelles de gaieté jaillissent de mon inquiétude... Trois enfants!... j'ai trois enfants et je m'enivre... quelle gueuserie ! — La nuit va bientôt arriver. Ah ! benoîte Vierge Marie, permettez que dans une heure je sois étendu chaudement auprès de ma femme, et je vous jure de lui garder une fidélité exemplaire... Vin d'enfer! quand auras-tu fini de me tourbillonner dans la
tête?... J'ai pem% à présent. Au secours ! Hé ! hé I Au secours !
i.ARiFLETTE, émergeant cV uu taillis.
Plaît-il?
BARRABAS, Sortant d'un fourré.
Vous me faisiez l'honneur de me demander?
VINCENT
Heu! Moi?... pas le moins du monde.
LARIFLETTE Ct BARRABAS.
Pourtant? ' '
VINCENT, tremblant.
Vous avez raison.
BARRABAS
Nous vous offrons nos services...
VINCENT, déplus en plus effrayé.
Vous êtes bien bons.
LARIFLETTE.
A une condition !
VINCENT
Parlez^ parlez.
LARIFLETTE.
n y a une fille qui m'a prodigué ses faveurs sans jamais exiger la phis minime rétribution. J'ai appris, indirectement;, qu elle pouvait avoir besoin de quelques menues pièces en or. Vous comprenez, je ne tiens pas à passer pour un pleutre. Prôtez-les-moi donc.
BARRABAS
J'ai, dans ma poche, un livre de poésies destiné à m'édilicr un magnilique succès. Malheureuse-
ment, je suis pauvre, et rinipression coûte très cher. Vous avez Tair d'aimer les arts, monsieur; veuillez donc m'avancer quelque argent. Je vous le restituerai fidèlement, — plus tard. —
VINCENT
Messieurs, mes... bons messieurs, je le regrette vivement, mais ma bourse est à sec. — Plût à Dieu que le vin qui roucoule dans mon estomac fût encore palpable sous la forme d'écus d'or... je vous aurais volontiers rendu un bon office.
LARIFLETTE.
Souffrez que nous nous assurions par nous-mêmes de la véracité de vos paroles.
{Us se mettent en devoir de le fouiller) .
VINCENT, terrifié.
Mes chers seigneurs...
BARRABAS
C'est une simple formalité.
VINCENT
Ah ! mon Dieu ! . . . ah ! mon Dieu I
LARIFLETTE .
Silence, drôle !
BARRABAS
Rien dans les poches de droite.
LARIFLETTE.
Pas le rogaton le plus usé au fond dos poches de gauche.
LARIFLETTE et BARRiUJAS.
Diable !
VINCENT
Mes bons messieurs^ maintenant que vous êtes convaincus de ma pauvreté;, ayez donc l'obligeance de m'indiquer le sentier qui conduit au hameau des Ruchettes.
LARIFLETTE.
Vous êtes pressé de nous quitter ?
BARRABAS
Nous sommes pourtant de fort joyeux compères, quand on sait nous apprécier, VINCENT, s' efforçant de rire, Pardieu ! Vous m'avez l'air de braves garçons.
LARIFLETTE.
Ah ça! Pourriez-vous m'expliquer la raison pour laquelle vous vous êtes risqué dans les profondeurs de la forêt sans une bourse convenablement arrondie?
BARRABAS
Âuriez-vous eu Tintention de nous voler ?
VINCENT
Voler!... Voler! Messieurs, jamais une intention aussi mauvaise n'a germé dans mon cerveau.
BARRABAS
Je crois que vous nous insultez.
LARIFLETTE .
Quel genre de mort préférez- vous?
VINCENT, au comble de la terreur J\
Quel genre de mort, avez- vous dit? — Messieurs, de grâce!... par pitié! ne me tuez pas... je ne vous ai rien fait. Hélas ! si je vous ai nui en
LES HAUTS FAITS DK M. DE PONTHAU 15
quelque chose, pardonnez- moi, ma volonté n'est pas coupable. Excellents seigneurs, épargnez-moi; si j'avais su, j'aurais empli toutes mes poches d'or... ou plutôt je ne serais pas venu; de cette façon, je ne vous aurais pas dérangés.