L.VRH^XETTE
Un coup de poignard savamment dirigé vous plairait-il?
VINCENT
Un coup de poignard ! — J'ai trois enfants... Ne soyez pas cruels, je vous en supplie. Faut-il embrasser vos genoux ?
BARRABAS
Dis-donc, Lariflette, monsieur préférerait peutêtre que son corps fût suspendu à quelque branche d'arbre ? Il ne manque pas de potences naturelles dans la forêt. Les oiseaux gazouilleraient avec le dernier soupir de monsieur. Si, par hasard, monsieur avait des aspirations éthérées, cette seconde manière lui conviendrait beaucoup mieux que la tienne.
LARIFLETTE.
Le poignard est plus expélitif.
B ARRABAS .
Oui, mais la potence est plus poétique.
LARIFLETTE.
La vue du sang me grise.
BARRABAS
Quand je réve, la nuit; quand j'entends les baisers capricieux que la brise donne aux feuilles ;
quand je vois la futaie avec ses lueurs blanches comme des fantômes^ mon âme vibre I Mais il me semble qu'elle se déchaînerait dans ma poitrine et pousserait des rugissements de gaieté si, par un beau clair de lune, j'entrevoyais les balancements monotones d'un corps pendu, et si j'entendais les frottements agréables de la corde contrôle bois.
VINCENT
Messieurs, quelle somme désirez-vous? Sur la très sainte Trinité, demain je vous l'apporterai.
LAmFLETTE .
Fallacieuses promesses !
VINCENT, la voix pleine de sanglots.
Grand saint Vincent, mon patron, n'oubliez pas votre infortuné serviteur qui vous a toujours été si dévot !
LARIFLETTE.
J'ai trouvé un moyen terme.
VINCENT, joyeusement.
Lequel î mon bien-aimé seigneur, lequel?
LARIFLETTE.
Ce n'est pas à vous que je m'adresse. — Barrabas, je vais poignarder monsieur, tu le pendras ensuite, si cela te sourit.
l^ARRABAS.
Soit.
VINCENT
Ah 1 misérables, vous i)enscz m'assassiner sans que je me défende! Brigands!... approchez, je
vais VOUS montrer ce que vaut un homme qui défend sa vie. Approchez! (Cna;^/.) A moi!... à moi !
LARU^LETTE.
C'est dommage! Il n'y a pas d'écho ici.
BARRABAS
Crie pkis fort^ profite de ton reste. [Ils le saisissent.)
VINCENT
A moi!... au secours !
(Un coup de pistolet retentit. Lariflettc tombe. Barrabas se sauve et le comte de Ponthau se présente, suivi par Jonathas.)
De Ponthau est élancé, grand. Il a des yeux bleus, puissants et vagues, des moustaches retroussées, selon la mode de l'époque, une barbe d'un blond d'argent, un peu clair-semée; des lignes d'une délicatesse et d'une pureté féminines ornent son visage.
Malgré cet ensemble, ses moindres gestes ont quelque chose d'indomptable. Son costume se compose d'un vieux pourpoint en velours violet anciennement superbe, d'un haut-de-chausse en drap noir et de bottes fauves, presque collantes, lui montant à moitié des cuisses. Sa tcte est coiffée d'un feutre de couleur marron, sans plumes, et retroussé par devant. Une magnifique rapière à coquille lui bat les mollets tandis qu'il porte à sa ceinture une bible retenue par une courroie.
.lonathas, espèce de géant à l'air décidé, jeune, châtain, très barbu, marche vêtu et armé comme son maître, mais plus modestement, avec une cUoffe grise, commune, décousue. Outre une iinmens i rapière, deux pistolets se pavanent à ses reins.
Jonathas , poursuis le coquin qui s'est échappé.
JONATHAS
En avant! (// sort en courant»)
YiNGENT, embrassant les mains de Ponthau, Ah ! monsieur^ vous venez de me rendre un fier service. - ,
Le Seigneur est tout puissant.
VINCENT
Puissiez-vous le devenir ! Quelle reconnaissance je vous dois I
Dieu est bon.
VINCENT
Vous aussi, monseigneur. Prenez garde ! le bandit n'est pas mort, il pourrait vous égratigner.
LARiFEETTE, qui s'est soulevé.
Hé! monsieur, vos façons de souhaiter le bonjour aux gens sont peu orthodoxes. Aïe I Aïe! Venlrebleu î... la sorcière... n'a pas... menti... Que le diable vous emporte! (// meurt,)
VINCENT
Bandit, tu voulais me tuer injustement, et c'est toi qui meurs selon la justice. Réfléchis dans l'autre monde aux désillusions humaines. Bon voyage I
Maraud, comment t'appelles-tu ?
VINCENT
Vincent, pour vous servir, monseigneur.
Quel culte ton père professait-il ?
VINCENT
Le culte catholique, monseigneur, un noble culte !
Le culte catholique romain?... Et toi, quelle reh'izion as-tu embrassée?
VINCENT
Celle de mon père.
DE PONTHAU, avcc colère.
Eh bien, ta religion est un tissu de faussetés.
VINCENT, faisant le signe de la croix.
Oh ! monseigneur, vous blasphémez.
Le temps est venu. Je veux qu'une pure lumière illumine ta cécité de ses reflets pieux. Songe à te convertir.
VINCENT
A me convertir?
La religion réformée est la seule rehgion.
VINCENT
La religion de Luther et de Calvin ? des parpaillots dont les livres ont été brûlés sur les places publiques ? Mordieu ! monseigneur, je suis
un catholique fervent^ et je regrette profondément que mon sauveur fasse cause commune avec les ennemis de ma foi.
[La nuit tombe de plus en plus.)
Je te dis que si Dieu a permis que je fusse là, juste à temps pour te sauver; je te dis que si Dieu a voulu que j'entendisse ton appel désespéré, c'est qu'il avait l'intention de t'ouvrir les yeux .
VINCENT
Je ne vous écoute plus.
Et je te dis encore que si tu ne veux pas sentir les effluves rayonnants de la vérité, ton sort va s'accomplir.
VINCENT
Qui êtes-vous donc ?
Homme, je suis passé à l'heure où ta mort allait sonner. Obéissant à un décret suprême, je t'ai tendu la main, tu l'as repoussée. L'heure est solennelle; les ténèbres nous entourent déjà de toutes parts. Tu avais été désigné pour être sauvé, tu ne l'as pas voulu. (// tire sa rapière.) Devant le ciel qui m'entend, j'affirme que tuas méprisé le regard de bonté que le Tout-Puissant avait versé sur toi du haut des nuages flamboyants. Homme, je te rends au destin qui voulait ta mort. (// le frappe sur la tête. Vincent
tombe.) Ainsi périsse le mensonge ! (// esmic sa rapière aux vêtements de Vincent.) Que le sang lui rejaillisse sur la face.
JONATHAS, revenant,
Monsieur, je n'ai pu rattraper le gredin. Je Tai aperi;u un instant qui bondissait comme un chevreuil à travers les broussailles, puis il a disparu. Je Tai poursuivi; mais comme la nuit devenait plus épaisse, j'ai craint quelque embuscade et me voici. [Remarquant le cadavre de Vincent.) Ah, bah !... le brigand est donc revenu, que je le vois étendu non loin de son compagnon ? [Regardant déplus près et reculant un peu effrayé. ) Oh !.. . monsieur...
DE POXTHAU.
J'ai vengé Dieu.
JONATHAS
En voilà un qui peut se vanter d'avoir eu de la chance pour ne pas en avoir. Pardieu ! 11 sera canonisé par votre faute, monsieur. Vous avez donné un martyr de plus à leur sainte Église catholique... un martyr ! Justice est faite, monsieur, allonsnous en. [Revenant encore au cadavre.) J'ai cru remarquer, quand nous sommes arrivés, que ce misérable était pris de vin. Qu'importe! nos adversaires l'édifieront martyr. C'est drôle !
Trêve de bavardages!... Laisse-moi penser. Sauras-tu retrouver notre chemin ?
n LES HAUTS FAITS DE M. DE PONTHAU
JONATHAS
Je connais la forêt comme la Bible.
En route ! {Ils s'éloignent. Peu (Tinstants après entre Barrabas.)
BARRABAS
Je ne me souviens plus au juste de la place où ce gueux de Lariflette est tombé. Ocieux obscurs, n'allumerez-vous pas quelques-uns de vos flambeaux pour m'éclairer ! {Heurtant du pied le corps de Vincent,) Halte ! la chance me favorise. La nuit, dit-on, protège les amoureux et les rimeurs. Parbleu, c'est vrai! car j'aurais pu chercher longtemps comme si j'avais été un homme sans tête. Lariflette ! (// se baisse et touche le corps,) On dirait que ce n'est pas lui... L'étoffe est moelleuse comme un matelas de mousse... Je ne reconnais pas ses guenilles. Mais n'est-ce pas le bon apôtre que nous tenions il n'y a qu'un instant?... C'est lui ! Mes doigts sontpleins de sang tiède. Que sîgnifle tout cela ? (// cherche en se traînant,) Est-ce que les étrangers qui nous ont mis en fuite auraient commis un pareil massacre ? Idée bizarre I je donnerais six mois de ma vie pour entendre pétiller dans cette ombre la chanson d'une alouette ivre de soleil. Lariflette!... Lariflette! Réponds moi donc si tu es vivant. Ah ! j'ai mis le nez sur mon gafllard... Sa main est froide. Non! Il n'est pas possible qu'il soit là, couché tout de son long, lui qui a devisé si souvent et si joyeusement
avec moi. — Et il serait mort, sans me dire s'il plaisantait quand il a prétendu avoir joui des caresses de ma femme! Larillette^ voyons^ réveilletoi , parle, dis-moi la vérité. [Se relevant avec fureur,) Je suis sur qu'il m'a menti!... Ah! le doute ! le doute ! 11 est mort à présent. [Lui donnant des coups de pieds.) QhiQii, va !... Menteur! je ne te crois pas. Jamais ma femme ne m'aurait trahi pour un mufle de taureau comme le tien. Je ne te crois pas, imposteur ! [Il le frappe . ) Si tu savais quelle volupté j'ai à meurtrir ton cadavre I
Une aUée dans un parc seigneurial. Le soleil traverse le dôme des feuilles et forme une pluie d'or sur le sol. Des fanfares d'oiseaux plein les arbres. — Hélène de Ghistelles et le comte de Ilclly sont assis. Hélène, splendide vierge de dix-huit ans a des cheveux noirs, un teint mat avec des lèvres éblouissantes. Sa robe, de couleur un peu sévère, s'ouvre décemment sur la poitrine. Une collerette haute et simple se dresse derrière son cou. De Helly est un jeune homme bien fait. Son costume de voyage porte le cachet des élégants de la cour.
Enfin ! Est-cebien vous? Sont-ce bien vos mains aimées que je tiens dans les miennes? Est-ce votre bouche, fleur charmante, qui s'épanouit en me souriant ? Sont-ce bien vos yeux si noirs que je contemple ?
HÉLÈNE
Trois mois d'absence, Henri !
DE HELLY.
0 joie surhumaine ! Comme mon cœur battait
quand j'ai aperçu les tourelles du château! Comme mes regards flottaient sur cet océan de verdure qui les environne 1
HÉLÈNE
Vous m'aimez toujours autant ?
DE HELLY.
Ne m'avez-vous pas un peu oublié ?
HÉLÈNE
Je crains que les belles dames de la cour ne vous aient tourné la tête^ Henri. Est-ce que, par comparaison, vous n'avez jnmais eu honte d'une petite campagnarde telle que moi ?
DE HELLY.
Méchante ! Voulez-vous me donner un baiser ?
HÉLÈNE
Oui.
DE HELLY, lu Serrant dans ses bras .
Que vous êtes belle et candide, ma chérie !
HÉLÈNE
Avez-vous annoncé au roi notre prochain mariage ?
DE HELLY.
Le roi en est ravi. « Je suis enchanté, m'a-t-il dit, de cette union. Vive Dieu! Je sais gré à tous mes amis de chercher à éteindre, dans une amoureuse entente, les vieilles haines des guerres de religion. »
HÉLÈNE
Plantes inoffensives, nous sommes nées au pied d'un arbre couvert d'épines.
DE HELLY.
Le roi veut absolument que je vous conduise à la coiu'.
HÉLÈNE
Nous lui désobéirons, n'est-ce pas ? Je désire vi\Te, vous aimer et mourir loin d'une société ennuyeuse. — Henri/ j'avais le pressentiment de votre arrivée, à tel point que je suis venue m'asseoir sur ce banc isolé , presque pour vous attendre.
DE HELLY.
Comme notre joie est profonde et tranquille !
HÉLÈNE
Vous m'aimez, je vous aime; l'ombre d'un doute n'est jamais venue s'interposer entre nous. Voilà pourquoi une telle quiétude dort dans nos fronts. L'amour qui nous possède est si calme que je passe mon temps à regarder les feuilles s'agiter dans la lumière. Mon àme se fixe pendant des heures entières sur des couleurs, sur un brin d'herbe, sur un insecte, et je reste en extase. Parfois des projets de bonheur extravagants se heurtent en moi. Ce sont les seules tempêtes qui soulèvent ma poitrine ; car je ne peux pas donner ce nom aux rêveries douces comme les bruits du soir, pendant lesquelles une forme nuageuse, la vôtre^ passe et repasse à tout moment... — Vous savez que mon père doit être prévenu de votre arrivée, qu'il nous attend?
DE HELLY.
Yotre bras, chère petite Hélène I
Des champs à perte de vue. — Un horizon noir. — Les hirondelles volent très bas. .
JACQUELIN. (Il imche la terre , s'essuie le front y puis regarde,) Hou ! Hou ! Monsieur Pascal ! . . . Venez donc par ici faire un bout de causette.
PASCAL [s' approchant) .
Nous allons avoir de l'orage.
JACQUELIN
L'air est lourd. Il y a deux heures, en quittant la maison, je suis passé devant l'église. C'est alors qu'il fallait voiries choucas tourbillonner et pousser des croassements épouvantables ! Il en sortait par tous les trous du clocher.
PASCAL
Les vilaines bêtes ! On dirait que les tracas de l'humanité ont le privilège de les rendre joyeuses.
JACQUELIN
II y a des nuits où les croix et les arbres du cimetière en sont couverts, et elles jacassent : couac, couac, couac! J'ai dans l'idée qu'elles doivent tenir des conversations avec les morts.
PASCAL
Oh ! les mauvais oiseaux I
JACQUELIN
Quoi de neuf, monsieur Pascal ?
PASCAL
Rien. Si, pourtant, le père Vincent a disparu depuis trois jours.
JACQUELIN
Il aura trop Lu et sera tombe dans quelque fondrière. C'était un vieil ivrogne !
PASCAL
Il faut que je te raconte ce qui m'est arrivé. Ce matin, j'ai rencontré deux voyageurs, dans la prairie, le long de mes osiers.
JACQUELIN
C'est vraiment bien extraordinaire !
PASCAL
Écoute donc. Ils m'ont .'irrêté; l'un d'eux, le maître, a ouvert une bible et m'a dit à peu près ces paroles : « Dieu a fait alliance avec moi; j'accomplirai des merveilles qui n'ont point été accomplies dans toute la terre, et le peuple verra l'œuvre de l'Éternel. »
JAGQUEUN.
Après ?
PASCAL
C'est tout. Ah ! j'oubliais ! Il a ajouté qu'il avait faim et qu'il avait besoin d'argent.
JACQUELIN
Vous lui en avez donné ?
PASCAL
Parbleu ! Il me considérait d'une manière si étrange, en me demandant l'aumône, que je lui ai tendu ma bourse sans hésitation. Eh bieni tu me
croiras si tu veux, mais il .l'a refusée. Seulement son valet s'est approché, m'a tendu la main et a délicatement empoché mon argent,
JACQUELIN
Ce doit être un saint.
PASCAL
Ou un filou.
JACQUELIN
Ou un filou. Néanmoins, vous avez eu raison de le secourir, monsieur; car un bon protestant comme vous, ne doit jamais renvoyer les mains vides un pauvre homme qui implore l'assistance. — Comment était-il ?
PASCAL
C'était un homme superbe, Jacquelin, superbe! Son costume pouvait appartenir aussi bien à un ministre de notre culte qu'à un gentilhomme. Il se composait d'un mélange bizarre d'étofîes riches et d'étofîes sévères. Par exemple, il avait un regard sans pareil.
JACQUELIN
Et son compagnon ?
PASCAL
Son compagnon était un beau gaillard, solidement bâti, mais bien moins beau que l'autre. Ah I l'autre, quelle physionomie majestueuse il avait! On aurait dit qu'un rayon du ciel illuminait son visage.
(Un éclair suivi do quelques gouttes d'eau.)
JXCQVELiy, o/)rcs avoir chargé ses outils sur son épaule.
Oh ! Oh ! monsieur, le bon Dieu va nous distribuer gratis du bouillon; plions bagage. — Peste! les saints ont recommencé à courir le pays. Voilà qui donne à réfléchir... Est-ce que certaines épées auraient encore Tintention de prendre Tair ?
PASCAL
Sur ma foi ! je n'en serais pas étonné.
Une ferme d'assez belle apparence. — D'un côté, un hangard rempli d'instruments aratoires; de l'autre, l'entrée d'un bois. Une haie d'aubépines et de sureaux en fleurs, coupée par une barrière, sépare la ferme du bois. — La Parpaillotte, Suzanne, Jean Pot et quatre convives sont assis autour d'une table et mangent.
LA PARPAILLOTTE.
Au mépris de toutes les lois humaines,
ces papistes maudits montent dans la chambre où dort mon père, le couvrent de liens et l'abandonnent sur son lit. Après ce beau fait d'armes,' ils se saisissent de ma mère et l'attachent à cet arbre que vous voyez là. Pâle de terreur, je pleurais sans comprendre; j'étais si petite qu'on ne s'occupait pas de moi. Tout à coup des torrents de flamme, des craquements horribles s'échappent d3 la maison, et, couvrant le bruit de l'incendie, des clameurs et des danses forcenées, un cri lamentable s'aljat jusqu'à nous. C'était la voix de mon père. [Elle se lève.) Ma mère rugissait et cherchait à briser ses liens. Ah! quel héritage de
vengeance m'ont laissé mes parents ainsi torturés.
JEAN POT
Triste époque!
LA PARPAILLOTTE.
Ils ont brûlé mon père en lui faisant un bûcher de sa maison. Ma mère est morte à la peine. Je reste seule aujourd'hui^ moi, vieille et décrépite, mais avec le cœur fort et la haine vivace.