‹ Les hauts faits de M. de PonthauChapitre 24 sur 48 · A VOUS · texte numérisé non relu

A VOUS

DE FONTHAU.

A moi ? On ne. m'avait donc pas induit en erreur?

HENRIETTE

Vous n'êtes pas de ceux dont on ose rire.

Madame^ je m'étais promis de ne jamais passer le seuil de cette demeure^ mais je ne sais quelle puissance impérieuse m'a poussé à me rendre ici. HENRIETTE^ sc lovant et venant à lui.

Monsieur le comte, je vous aime. Voulez-vous souper avec moi ?

Je ne comprends pas, madame.

HENRIETTE, se démasqxianl , Me reconnaissez- vous ?

DE PONTHAi :, en extase malyrê lui.

Non, mais vous êtes une glorieuse créature. Vos yeux ont des lueurs d'étoiles. De ma vie je n'ai ressenti une pareille admiration.

HENRIETTE

Ah ! monsieur de Ponthau , vous ne m'avez même pas remarquée ce soir, chez la reine. C'est inall Heureusement j'ai pu vous contempler à loisir, de sorte que je n'ai pas voulu remettre au hasard le soin d\me réunion procliaine.

Madame, ce langage a lieu de m'étonner.

Li:s IIAITS FAITS \)\] M. Di; roXITIAI' làf) HENRIETTE.

Pourquoi ? On ne vous a donc jamais aimé? On ne vous Ta donc jamais appris? Je suis incapable do garder un secret, moi. Les sentiments dont on fait mystère ne sont que dos tortures inutiles. Jo vous aime et je m'oiïre à vous; car depuis que je suis femme, je n'ai pensé qu'à vous. L'imagination est une puissante magicienne. Je trouve que celles qui laissent fuir leur idéal sans lui sauter au cou sont des imprudentes et qu'elles méritent une somme de déboires égale à la somme de leur indifférence.

Madame 1...

HENRIETTE

Madame ? Je tiens à ce que vous ne m'appeliez plus madame. Vous n'êtes pas un étranger pour moi. Il me semble que je vous ai toujours connu et que vous m'avez toujours aimée. Je vous gardais bien mon amour, pourquoi ne m'auriez-vous pas conservé le vôtre ? Ne détournez-pas la tête... Craignez- vous que mes regards n'aillent vous incendier? Vovons, levezles veux. Comme vous êtes beau ! Tout-à-l'heure, ne m'avez-vous pas dit que j'étais belle? Ne le suis-je plus? Viens t'assooir auprès de moi, là... plus prés, plus près encore... Donne-moi ta main... Va-t-il donc falloir te faire la cour et t'envelopper d'adulations et de propos câlins? As-tu l'intention de m'obligor à te dérober un baiser ? (Elle remhrasse,)

DE PONTHAF, sc levcuit avQC violence .

Enfer! vos baisers sont des brnlures^ madame.

HENRIETTE

Va ! je t'en donnerai bien d'autres. J'espère que je me suis assez compromise en allant te chercher, au mépris de toutesles pudeurs démon sexe, au risque de te paraître infâme. Je lis au fond de ta pensée : tu me crois légère et vile, parce que je me suis prise dans tes lacets du premier coup, comme un pauvre oiseau malade. Détrompe-toi ; si tu avais conscience de ta beauté, tu comprendrais facilement ce que je souffre en te voyant si timide et si réservé devant les audaces et les entreprises de mon amour. Jacques, je sens que tu es capable de toutes les actions magnanimes. ïu en accompliras d'éclatantes pour me plaire, n'estce pas? car j'ai besoin de m'enorgueilhr par toi. Tu porteras mes couleurs et tu seras mon chevalier. . . A quoi rêves-tu ?

Je pense que vous gaspillez les trésors de vos tendresses. Je suis un roc stérile et ardu. La ruisselante chaleur de vos paroles ne parviendra môme pas à vivifier ma surface. Aucune plante ne dressera sa tête verte sur mon sommet; aucune pluie ne fera jaillir de mes flancs une fleur, môme étiolée.

m^NlUETTE.

Hélas! est-on méprisable pour avoir aimé vile, quand l'amour doit durer longtemps!

Ll::^ llAi; rs FAlTt^ Dli M. DL: PONTKAr i:)T

DK PC)NTllAr.

Madame, je ne vous méprise pas. (^e sont les tentations immondes de la chair, ce sont les visions blanches et nues, c'est le chant des sirènes que je hais. Il ressemble trop, malgré le manteau que le temps lui a mis, à celui du serpent qui séduisit autrefois Eve, notre mère, et qui la fit chasser du Paradis terrestre.

HENRn<:TTE.

Tuas tort de sacrifier mon bonheur, et peut-être aussi le tien, à des liillevesées.

Votre amour me touche profondément, madame. Je ne puis vous exprimer à quel point de tels aveux me sufToquent. Mais plus les influences sont attrayantes, plus elles sont pernicieuses. Je considère Tamour exalté comme une mauvaise passion^ Hors du mariage, point de bonheur complet, point de sérénité. (// fait un pas pour s'en aller.) '

UENUIETTE.

Tu prétends me quitter ainsi? Tu crois que je vais te laisser partir? Sais-je seulement où tu irais? Tu aimes, je suis sûre que tu aimes quelque part. Est-ce vrai ?

DE jMjM'nAi;.

L'oJjjet de mes aifections n'a rien de j)alpable ni d'humain.

nJtM'JEiTK.

Alors, la morlcoiiche entre vous... tant mieux!

Ce n'est pas la mort, spectre oubliable, que je considère, c'est l'infini.

HENRIETTE

Que veux-tu dire?

Je veux dire que mon cœur est fermé à tous les amours, excepté à Tamour de Dieu.

HENRIETTE

Tu plaisantes.

Je n'aime que Dieu.

HENRIETTE

Eh bien, Dieu ne sera pas jaloux. Est-ce qu'il peut être jaloux de quelqu'un qui rampe au-dessous de lui ? D'ailleurs, s'il se prend d'inimitié pour nous, qu'importe ! pourvu que mon amour suffise au tien et que le tien soit le ciel pour moi. Ne te montre plus si froid ni si grave, je finirais par te haïr. Es-tu donc de marbre ou cherches-tu à me tromper par compassion? Ton front n'est pas celui d'un imposteur et pourtant je crois que tu viens de mentir»

Je n'ai jamais menti. Adieu.

HENRIETTE

Ne vous fâchez pas. Tout à l'heure^ quand vous étés entré, j'avais une fantaisie pour vous, pas autre chose; vous voyez que je suis franche. Maintenant c'est une passion olîrénée.

LtS HAUTS FAITS ni: M. DK roNTllAT 150 DE PONTHAU.

Je n'aime que Dieu.

HKNRIETTK.

Hé! je me moque de ton Dieu.

DE POMUAU.

Vous avez blasphémé. (Il sedirlye vers la porte.)

HENRIETTE

Tu ne peux sortir, toutes les portes sont i'erluées.

DE PONTHAU, sc précipitant vers une fenêtre qiCil

ouvre.

Pardieu ! je sauterai par la fenêtre.

HENRIETTE, s'accrocliant à lui.

Non! non ! tu pourrais te tuer.. .j'en mourrais!

Làchez-moi, madame, vos attouchements me profanent. Je veux, entendez-vous? je veux m'éloigner de cette maison dans laquelle vos blasphèmes courent en hurlant. Làchez-moi!

HENRIETTE

Je t'aime!

DE PONTHAU, étendant le bras en dehors de la

fenêtre.

Madame, l'horizon est noir. Des éclairs se cabrent et ruent follement dans l'ombre. Le ïout- Puissant a pétri dans ses mains colossales toutes ces montagnes de nuages. Un souille de colère peut les faire éclater... Songez à vous repentir. La foudre a plus d'une fois vengé les oiîenses du Très-Haut*

KiO Llvs HAUTS l'AlTS DE M, DE PONTIIAU

HENRIETTE

Je suis prête à mourir^ pouvu que tu restes encore un instant avec moi;, mon bien-aimé!...

Taisez-Yous! Vos désirs troublent la bénédiction du silence et de la nuit. Taisez-vous! Faites ouvrir les portes que je m'en aille.

HENRIETTE

Soit ! [Elle sanglote.) Je t'aime!.. . je t'aime ! DE pojNthàu, se précipitant tout â coup et la serrant

dans ses bras.

Pauvre femme ! . . . tu pleures ! . . . Je suis un lâche!... parce que j'ai fait couler tes larmes, parce que je ne peux plus te résister. Je m'abandonne à toi!... je suis vaincu. Tes lourds cheveux s'écroulent sur tes épaules, permets-moi d'y baigner mes mains, mes mains et mon visage. Oh ! pas un laquais robuste ne paraîtra donc pour me jeter à la porte ! — - Le vertige m'étreint. De l'obscurité! je veux de l'obscurité! (Il renverse cFun coup de poinf/ les flambeaux qui sont sur la table.) Viens! Je t'aime aussi... Sois à moi, viens!

Dans la chambre à coucher de M. de Ponthau. — .Tonathas est assis auprès d'une table sur laquelle brûle un flambeau et tient une bible à la main . De violents éclairs se précipitent de temps à autre à travers la chambre. Le tonnerre gronde.

.inx.VTliAs, lisant.

« L']^]ternol est celui qui fait mourir et qui fait

Ll::^ 11A11> lAIlS DK M. lU: roXTIIAr ICI

vivre, qui lait ilesciMiclrL' au sôpulcrc el qui en l'ail reinonier. »

Mon Dieu, accordez-moi la longévité du patriarche Jacob. Mon Dieu, si par hasard, l'imprévu m'entraînait dans la tombe, n'oubliez pas, je vous prie, que vos bontés ont ressuscité une foule de gens qui étaient, certes, de moins loyaux serviteurs que moi. [Il lit de nouveau.)

» L'Éternel appauvrit et enrichit, il abaisse et il élève ;

« Il élève le pauvre de la poudre et il tire l'indigent du fumier afin de les faire seoir avec les principaux dupeuple; et il leur donne en héritage un trône de gloire. »

(Il s agenouille.) Seigneur, je suis un pauvre, enrichissez-moi de telle sorte que la Parpaillotte ne puiss3 me refuser sa fille. Hélas! je ne suis pas précisément sur un fumier, mais je n'en vaux guère mieux, je vous l'assure. Je lie demande pas à m'asseoir parmi les principaux du peuple, non, mes goûts sont modestes. Reléguez-moi parmi les derniers du peuple, Seigneur ; seulement récompensez ma vieillesse en lui donnant un toit modeste mais solide, un fauteuil chaudement rembourré, une nourriture saine et abondante, et elle attendra patiemment le trône de gloire que vous lui avez promis.

(// demeure un instant d i/enoux, puis se rclèce avec

dévotion.)

Maintenant, je puis dormir tranquille. Comme

les heures s'écoulent rapidement quand on cause de bonne amitié avec son Créateur ! — Quelle nuit ! Quel orage! Quels éclairs ! — [Un clocher voisin sonne quatre heures,) Peste! Quatre heures! M. de Ponthau ne revient pas vite. Par les diables ! je ne savais pas qu'il lui fallût aussi longtemps pour convertir une infidèle. Il m'avait dit: je serai de retour dans une heure^ attends-moi. Et voilà bientôt cinq heures qu'il est absent ! — Pourvu qu'il ne lui soit pas arrivé d'accident! Pourvu que cette marquise ne l'ait pas séduit! Est-ce qu'on se laisse séduire ?... Ah! si un pareil malheur lui est arrivé^ je le quitte. On a son point d'honneur ! je ne veux pas être au service d'un coureur de ruelles. Je préférerais cent fois être palefrenier et servir leur picotin aux étalons. Le pardon est la monnaie des imbéciles. Je suiS;, j'ai été et je serai un sot^, mais je préfère n'être qu'un sot et ne pas me vouer de gaieté de cœur aux flammes éternelles. Je m'en irai , c'est décidé ! Quand je pense qu'il pleut à. torrents et que mon maître a oublié son manteau I N'est-ce pas ridicule? — NomJjril du pape ! Jonathas, pas de faiblesse ! Nabuchodonosor fut changé en animal parce qu'il avait simplement les instincts un peu plus développés que ton maître! Que t'importe s'il attrape froid! que t'importe sa mort? Les fournaises de l'enfer se chargeront de le réchauffer. ('//nV;a//^.)Acoup sûr, je ne me dérangerai [)as pour lui porter une goutte d'eau, (]uand même il devrait en soufl'rir

LES HAUTS FAITS DE M. DE TONTIIAU 1(k>

mille soifs ! je lui crierai : — c( Monsieur, caressez les femmes, laissez-vous séduire, le flot des passions vous entraîne ? Eh Lien^ buvez de l'amour sur les lèvres des courtisanes. Il y en a des milliards qui dansent une séguedille autour de vous au son des castagnettes, des tambours de basque et des violons de l'enfer. Choisissez! Les flammes, vous grimpent le long du corps et vous mordent les mollets? Tant mieux ! le feu purifie les souillures, monsieur. Bon courage! je m'en vais à la droite d'Abraham. Là, je goûterai les délicesd'une béatitude parfaite et je contemplerai la face de Dieu. Bon courage, monsieur ! )) — C'est ainsi que je lui parlerai. Sur ce... ramassons à la hâte mes quelques bardes et partons, je ne dois plus revoir M. de Ponthau. (// réunit certains objets en un petit paquet.) Maudite femme, toi qui as changé mon maître en bouc, je souhaite de tenir tes mains dans mes mains afin de les tordre et de les broyer ! Que n'ai-je des tenailles pour t'arracher les seins? que n'ai-je du plomb bouillant pour te le lancer aux yeux ! Je ne me prendrais pas pour un lâche s'il m'était permis de te taillader le ventre et les cuisses à coups d'épée. {U/i silence.) Non décidément, j'attendrai la venue de M. de Ponthau, je tiens à ce qu'il connaisse ma façon de penser.

IGi LES HAUTS FAITS DE M. DE PONTHAU

La chambre à coucher d'Henriette d'Entraygues. — Le jour papillonne gaiement à travers les rideaux. — Henriette et de Ponthau sont étendus sur un lit en désordre.

DE l'O^TUAU, s'éveiiianL Malédiction! où suis-je?

HENRIETTE, s'évcUlant.

(JLiel cauchemar t'oppresse? Bonjour, Jacques. Embrasse-moi !

DE PONTHAU, sautaiit à bas du lit et o' habillant en grande hâte.

Oh ! quelle honte !

HENRIETTE;, avec wi éclat de rire.

Le matin n'a pas encore les yeux très ouverts. Recouche-toi. On ne t'attend nulle part. D'ailleurs, je vaux bien un rendez-vous banal. Ton visage est altéré; souiïres-tu?

DE PONTHAU, S habillant.

Quelle honte !

HENPJETTE.

Laisse de coté tous ces vilains vêtements. Tu ne peux t^en aller si tôt. Regarde la pendule; tandis que je contemplais ton sommeil, il n'y a qu'un instant, cinq heures ont sonné. J'ai froid depuis que tu n'es plus là ; viens vite .

DE l>ONTilAU.

Madaujo, je mo demande si je ne dois ])as vous étranger.

i.Ks iiArrs FAITS Di: M. 1)1-: roxriiAr ii;r.

HENRIKTTE.

Ne parle pas ainsi, tu finirais par m'effrayer. Prends garde, sinon je te demande raison au sujet de tes inconséquences d'hier au soir. Voyons, ne sois pas DK'chant, n'aie pas de regrets. Les regrets sont des inutilités. Veux-tu que j'aille te chercher ?

DE POXTHAU.

Ktes-vous mariée , madame ?

HENRIETTE

Non, monsieur. Tranquillise-toi; tu as donc une maladie de conscience, Quel malheur! te voilà presque hahillé ! Moi qui voulais si bien f aimer et te caresser avant que tu ne me quittasses. Approche, mon gentilhomme, apporte-moi ton épée, je tiens à la ceindre autour de tes reins vaillants .. Quoi ! tu refuses d'obéir?... Soit, je vais te chercher, nous verrons si tu auras le courage de me résister. [EUp se lève et s' approche de lui,)

DE poNTHAi', sautant sur sa rapière et dêr/ahiant.

Vous tenez donc à mourir ?

HENRIETTE , attcrrèc .

Ah ! quel changement !

DE PONTHAT'.

Retournez à votre lit. {Henriette recule et se recouche. De Ponthau se met à pleurer) Ma tête bat sous le fardeau de vos derniers baisers. 0 prostituée! je suis un être méprisable comme toi. Mon Ame n'est plus qu'une immondice fangeuse, tout au plus bonne à être accrochée aux

fourches infernales. Je suis un être faible et désordonné, incapable désormais de distribuer les palmes divines. Je me suis vautré sur votre corps comme les vers du cimetière 's'y vautreront un jour. Ne pouviez-vous donc me laisser accomplir ma mission? De quel droit vos séductions sontelles venues me tendre un piège ? Créature du démon; croyez-vous, par hasard^ qu'il existe une expiation pour chacun de nos crimes? Gomment voulez- vous que j'aille prêcher la chasteté, moi qui vous ai touché, moi qui ai dormi entre vos bras? Je ne vous aime pas^, je ne vous ai pas aimée; quel philtre avez- vous employé contre mon énergie? Misérable femme, je ne te verrai jamais qu'avec un sentiment d'horreur, car tu as enfanté un remords dans ma vie. Je ne puis plus marcher la tête haute maintenant, je suis un criminel comme les autres et comme eux je baisserai les yeux malgré moi devant l'ombre même du crime. Adieu les tournois en l'honneur de la vérité! Adieu les prières qui montaient vers le ciel, portées par les tourbillons sonores du vent ! Adieu le sommeil austère. Adieu les baisers chastes et lumineux que les étoiles déposaient sur mon front au nom du Tout-Puissant! Adieu les conversions solennelles! Adieu les extases muettes ! Je suis damné!

HENHU^/rTE .

Jacques, ne me fais pas souffrir inutilement.

Damné ! Comprenez-vous l'immensité do ce

LES IIArïS FAITS UK M. ni: roNTIlAlI Kh

mot ? J'ai failli, ('t l'éternité lu^échappo au moment où j'allais m'en rendre maître et lui sauter en croupe avec la bannière de Dieu à la main. Orgueil, orgueil, c'est donc toi qui me guidais ! Comment se fait-il que tu aies été assez puissant pour m'élever au-dessus des autres hommes ? Que deviendrai-je à présent ? Pourquoi me reste-t-il une croyance asez forte pour m 'empêcher de me punir par le suicide ? 0 mon corps, que nepuis-je te condamner à dormir pendant des siècles au fond d'une rivière infâme, les cheveux tordus par quoique racine grotesque, avec la vision du ciel, bien loin de toi, au-dessus des eaux turbulentes et du tressaillement des nénuphars ! (Il sanglote . )

hp:nrietïe.

Jacques, mon bien-aimé, ne pleure pas, tu me déchiresles entrailles. Ta douleur me surpasse. En quoi t'ai-je blessé? Quelle infamie ai-je commise? Pourquoi le mot Dieu apparaît-il à chaque instant, terrible et implacable, sur ta bouche? Jacques, pourquoi voulais-tu me tuer, moi qui t'aime tant, moi qui suis prête i te suivre partout où ton désir me conduira? Cher, cher ami, as-tu quelque forfait à oublier? viens dans mesbras. As-tu quelque pensée sinistre dont tu ne puisses te débarrasser? Reste auprès de moi, je serai ton amie. As-tu quelque secret profond à ensevelir? Déposele dans mon cœur, je suis l'amour ot je suis la

solitude; mais, je t'en supplie, ne f enveloppe pas ainsi d'un nuage impénétrable.

Je n'ai rien à vous expliquer.

HENRIETTE

Vraiment, tu es étrange !

DE PONTHAU, soleYinel.

Croyez-vous en Dieu?

HENRIETTE

Oui... cependant je t'avouerai que je n'ai jamais beaucoup réfléchi...

Par quelle religion avez- vous été baptisée?

HENRIETTE

Par la religion romaine.

Malheur sur moi! j'ai mérité deux fois les tourments éternels, et vous en êtes cause !

HENRIETTE

J'en suis cause?... Pardonne-moi...

Non !

HENRIETTE

Si, pardonne. J'accepte tous tes reproches, bien que je ne les comprenne pas. Pardonne-moi.

DE POX'i'HAU.

Jamais! , |

HENRIETTE

Est-ce ainsi que vous me récompensez de vous j avoir choisi entre tous?

i.Ks iiAirs lAirs Di: m. dm pontiiai" kiii

DE PONÏHAU.

Misérable femme, c'est cela môme que je vous reproche! Et maintenant, je pars, non sans vous lancer une dernière iniprécation... Rendez grâce à votre sexe et à votre faiblesse, car sans eux j'aurais vengé ma religion par votre mort.

HENRIETTE

Par ma mort? Je ne te crains pas. Va! il y a longtemps que je me suis aperçue que tu ne me voulais point de mal. Ta religion? Nous n'avons donc pas la même religion? Oh! si c'est cela qui te rend si colère, je suis prête à eml)rasser la tienne. Elle vaut certainement mieux que toutes les autres, puisque tu y crois et puisque je t'aime. DE POXTHAU, omc uue joie ineffable.

Serait-il vrai! — Dieu bon, Dieu juste, ta puissance est sans bornes; tes moyens de convertir surgissent aussi nombreux et aussi inattendus que les vagues de Tocéan !

HENRIETTE

Tu sais bien que je suis ton esclave et que tu peux faire de moi tout ce que tu voudras. DE poxTHAu, trh calme.

Mettez-vous à genoux, madame, et priez. [Il verse de Veau dam une coupe et revient se placer devant Henriette f/ui s'est agenouillée, souriante.) A partir de la cérémonie que je vais accomplir, vous serez notre sœur, la sœur des persécutés ! N'oubliez pas que vous devez prêter votre assistance ;i, vos frères malheureux et que vous prenez l'obli-

gation de n'être plus pour personne un objet de scandale. Considérant que votre vie passée dort maintenant dans un sépulcre et que vous renaissez, blanche de toute erreur, pour une vie nouvelle, moi Ézéchiel, autrement nommé Jacques de Ponthau, je vous baptise dans la religion réformée, au nom du Père, du Fils et du Saint- Esprit, et vous pardonne le mal dont vous m'avez fait la victime. (// verse F eau. Henriette frissonne.) — Adieu, madame!

HENRIETTE

Quand te reverrai-je?

Jamais.

HENRIETTE

Comme tu me quittes froidement!

DE PONTH/^U.

Que la paix soit avec vous !

[Exit.)

La grand'messe à Notre-Dame. — Un prêtre et ses deux assesseurs en chasubles d'or sont devant Tautel. — De Ponthau, les bras croisés, est nppuyé contre une colonne voisine de la chaire. Les réflexions Tabsorbent. L'office s'accomplit avec ses coups de sonnette, ses hymnes et ses récitatifs lamentables. Les vitraux étincellent. L'encens fume. Des enfants de chœur en soutane rouge circulent. Les orgues chevrottent, éclatent et mugissent. T^a foule est recueillie.

DE PONTHAU, en lui-même.

La prière est colossale, à quelque religion

.0 Salmon

ùiv i-ûirriiAU

Je voue bapticc dans la reliôion réformée

Lfj hauts fdiU Je'Jif de FoiuAuu ( 3'' par tu,/

Dervcaux Ed'^

LES HAUTS l'Airs ])]] M. DE PONTHAU 171

qu'elle appartienne. Pourtant elle comporte de la mesquinerie. Prier, n'est-ce pas supplier? Se prosterner, n'est-ce pas s\abaisser? Dieu exige-t-il de riiomme qu il s'agenouille dans la poussière? Dieu lui a-t-il donné un iront vaste et plein de conceptions, pour que ce front aille frapper les dalles d'une église derrière le dos d'un prêtre ? Les rêveries grandioses, la nuit, sous la voûte ombreuse où planent les étoiles, ne sont- elles pas plutôt une adoration réelle ? Qu'est-ce que l'humilité? Une abnégation. A quoi sert l'abnégation, puisque le dévouement existe? Un noble orgueil est préférable à des sentiments d'humilité. Il faut être orgueilleux pour se dévouer. L'abnégation est bien un oubli de nous-mêmes, mais à notre prolit. Dieu dédaignera ceux qui se seront aplatis devant lui. N'avons-nous pas tous une ironie aux lèvres pour l'homme dont le cœur bas est toujours

prêt à se prosterner Oui! mais la révolte,

écueil terrible, se dresse à côté de ces sortes de fierté, et le monde ne possède pas les capacités nécessaires pour estimer les choses à leur juste valeur. L'immensité diminue en proportion de l'intelligence et du bon sens des contemplateurs. Plus l'homme est grandement doué, plus il s'approche de Dieu. L'intermédiaire entre le ciel et la terre se nomme donc l'intelligence. Qui la donne ? Dieu. Halte là! Laissons la sophistique et n'argumentons plus^ sinon, gare les avalanches et les chemins tortueux.

172 LES HAUTS FAITS DE M. DE PONTIIAU UNE VIEILLE FEMME^ (ï de PonthciU,

Mon gentilhomme^, ayez l'obligeance de vous déranger pour que je puisse gagner ma place. L'office est-il commencé? [Très-bas.) Si vous avez besoin d'une personne discrète^ ne m'oubliez pas. Je me charge des messages désespérés. On sait amadouer les dames. Au besoin, j'ai trois filles d'une parfaite beauté. L'aînée a dix-huit ans; la dernière est encore chaste. A votre service, mon gentilhomme. Regardez à votre gauche et vous les verrez. Elles se ressemblent, chères enfants! On me trouve à la fin de chaque messe, auprès du bénitier. Un signe me suffît. Elles sont pieuses et bien élevées. Ne m'oubliez pas.

Paix ! maquerelle, le Seigneur t'écoute.

LA VIEILLE FEMME, hailt.

Quel malheur! l'office est commencé !

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