‹ Les hauts faits de M. de PonthauChapitre 9 sur 48 · L.V PARPAILLOTTE · texte numérisé non relu

L.V PARPAILLOTTE

(A Jean Pot.) Tais-toi. [A. de Ponthau.) Frère, nous avons encore beaucoup de péchés à nous faire pardonner. Accordez à une femme indigne l'honneur de vous garder quelques jours sous son toit. Vos discours affermiront la foi dans nos âmes et nous empêcheront de prêter l'oreille aux insinuations de Baal.

Femme, j'accepte ton hospitalité. Du moment que ma présence est nécessaire, je m'arrête. Voici mon nom : Jacques de Ponthau. Les saints m'appellent Ezécliiel.

LA PARPAHwLOTTE, à Jean Pot, Demande pardon à Dieu d'avoir douté un seul instant de son envoyé.

JEAN POT

Avant, j'aimerais assez à voir, moi-même, de mes deux yeux, l'argenterie disparaître dans le gouffre •

Trêve d'insolences! mon drôle ; ne me fais pas souvenir que je suis gentilhomme, car ton échine connaîtrait le plat de l'épée de Jonathas.

JEAN POT

C'est bon! je me tiens coi.

LA PARPAILLOTTE, à de PoTlthaU. '

Frère, permettez-moi de vous présenter ma fille Suzanne.

DE PONTHAU, l examinant en connaisseur.

Pardieu! la belle fille! Je l'avais déjà remarquée. . . Les lys de Vénus joints aux roses de l'Au- * rore... Palsambleu ! Bienheureux celui qui sommeillera dans son cœur.

JEAN POT, vivement.

Son cœur m'appartient... à moi, Jean Pot, ne vous on déplaise !

C/est dommage.

JEAN POT

Pourquoi?

Jonatluis, réponds à ce lourdaud.

JONATHAS, toisant Jean Pot et tournant autour de lui.

Des cheveux de nuance incertaine ;. . . une taille de pygmée;... des pieds immenses;... un langage vulgaire ; . . . peu de distinction. Pouah î

TOUS, riant. Ah! ah! Jean Pot.

JEAN POT, à Jonathas, Au moins, je ne suis pas un vagabond.

JONATHAS

Un mot de plus et je t'assomme.

LA FARPAILLOTTE .

A propos, VOUS devez avoir faim et j'oublie de VOUS conduire à la ferme. Belle manière d'exercer l'hospitalité!

JONATHAS

En effet, une tranche de bœuf...

DE PONTHAU, à Jonathas, avec mépris.

Madianite! (A la Parpaillot te.) Un peu d'eau et un morceau de pain.

LA PARPAILLOTTE .

Non pas. On a besoin de forces dans la vie que vous menez. Suzanne, cours tout préparer. fJous autres, entrons.

A Paris. — Une chambre étroite, blanchie à la chaux. Un énorme crucifix noir sur le mur du fond. A gauche une porte ; çà et là un grabat, une table et quelques chaises.

Mazaroz est assis devant sa table, la tôte enfoncée dans ses mains. Un large manteau noir l'enveloppe.

MAZAROZ.

Il mourra... L'Église souffre de sa tiédeur. Il a nargué la papauté en placardant sur tous les murs de Rome un démenti à l'excommunication du Saint-Père. Le prince de Gondé^ son complice dans cette turpitude^ a péri empoisonné. C'était justice ! (// se lève) D'ailleurs sa mort est une nécessité, carie vieux sang huguenot coule à flots dans ses veines... dans ses veines et dans son cœur pétri de désirs condamnés. Quant à moi, j'ai été formé pour sa punition; j'ensuis certain^ je le sens î [Prenant un poignard sur la table.) Voici le poignard ! sa lame est large et tranchante. Douce arme, pieuse arme, ta surface éclatante reflète, en ce moment, ma figure amaigrie par le travail d'une idéesuhlime; mais bientôt, le sang d'un roi interceptera mon image. Je vais tuer un roi, moi prêtre! rameau vivace d'une confrérie puissante. Jésus, Jésus, toi qui entoures notre ordre d'une protection spéciale, arrache et repousse loin de moi les sentiments d'orgueil, broussailles diaboliques au milieu desquelles je pourrais m' enchevêtrer; Jésus, je souffre et je sanglote comme toi, jadis, au jardin des Oliviers. [Use jette à genoux

devant le crucifix,) Donne-moi le courage de contempler sans frémissements le fond de mon àme aussi tumultueux qu'une merpiétinée par un ouragan. Jésus, dis-moi si j'ai raison; dis-moi si tu m'as rais au monde pour tuer; dis- moi si mon crime est capable de te plaire. Pose le doigt sur mon front brûlant. Souris-moi du haut de ton trône environné par les anges. Indique-moi la place où je dois frapper. Donne à mon bras ta force et à mon cœur la fermeté nécessaire. Jésus ! Jésus! Quel triomphe pour ta cause ! Tu voudrais peut-être que j'agisse sur-le-champ?... C'est peutêtre toi qui secoues sur mon sommeil des cauchemars horribles ? Ne me tourmente plus, j'obéirai ; mais tu le vois, je tremble — mon corps est inondé de sueur.... attends encore un peu,... je ne suis pas prêt, je ne suis pas prêt!

Une chambre dans la ferme de la Parpaillotte. De Ponthau est couché et dort.

JONATHAS, du dehors^ en frappant à tour de bras sur

la porte.

Monsieur ! . . . Monsieur !

DE PONTHAU, s' éveillant.

Quoi?

.TONATHAS.

Debout, il est cinq heures.

Entre.

JONATHAS^ entrant.

Magnifique journée, monsieur, j'en ai le cœur tout réjoui. Les champs exhalent une bonne odeur de maturité. Au bord des chemins, les plantes épanouies se dressent sur leur tige. La terre est en joyeuse humeur. Ma parole! je crois que les marguerites et les boutons d'or ont de petits airs égrillards.

Tant mieux! Jonathas, tant mieux! On a double plaisir à proclamer la gloire de Dieu quand la nature donne son assentiment à chacune de nos paroles. Prépare mes vêtements.

JONATHAS les prend sur une chaise^ une bourse s* en

échappe .

Monsieur, une bourse !

Garde-la. Elle appartenait à un ennemi de la foi. Nous vivons dans un siècle de perdition, Jonathas; le sage doit cacher aux yeux de ses semblables les actes les plus nobles et les moins dignes de reproche, sous peine de tomber victime de la justice humaine. Tuas vu avec quelle adresse le traître repoussait mes plus solides arguments, des arguments tirés de la Bible, Jonathas. Devais-je laisser vivre un serpent dont la bave menaçait d'empoisonner des âmes timorées et crédules ? Devais-je, moi, l'apôtre de la vérité, écouter impunément les paroles des pharisiens?

LES HAUTS FAITS DE M. DE PONTIIAU il

JONATHAS, avec enthousiasme .

Non, monsieur, nous sommes d'honnêtes gens, car nous tuons les fils de Satan pour qu'ils ne souillent pas les oreilles parleurs blasphèmes; et nous emportons leur argent de peur qu'il ne tombe dans de mauvaises mains.

Mahomet faisait commenous. As-tu lu le Koran, Jonathas?

JONATHAS

J'ai beaucouplusous votre direction, monsieur; mais je n'ai pas lu le Koran.

Mahomet était un sage des temps passés, digne de me comprendre.... Qu'est devenu le corps de l'heureux mortel que j'ai mis à l'abri du péché ?

JONATHAS

Je l'ai lancé dans un chanp de blé encore vert. Le hasard, par conséquent, nous laissera la paix jusqu'à la moisson prochaine.

Qu'il serve de pâture aux animaux comme le misérable corps de Jésabel !

JONATHAS

Oui, monsieur.

Nous n'avons expédié que deux réprouvés en huit jours, Jonathas; c'est peu.

JONATHAS

Oui, monsieur.

Tu me parais lugubre.

JONATHAS

Oui, monsieur.

Ouvre-moi ton cœur, mon ami, et tu seras consolé.

JONATHAS

Je suis votre disciple et votre valet. Grâce à vos conseils, mes yeux se sont ouverts. Pourtant...

Pourtant?. . .

JONATHAS

Je ne suis pas heureux.

u Vous serezheureux lorsque, àcause de moi, on vous dira des injures, qu on vous persécutera et qu'on dira faussement contre vous toute sorte de mal. »

JONATHAS

Je vais commettre une hérésie, monsieur,

maisje trouve que ce bonheur-là n'est pas cornplet.

Où veux-tu en venir?

JONATHAS

J'ai vingt-cinq ans, monsieur; je suis un solide compagnon. Aussi, quand je rencontre un gaillard sur le point de se marier, comme ce Jean Pot, je

LES HAUTS FAITS DE M. DE PONTHAU \'i

rumine en moi-même toutes sortes de mauvaises pensées.

Si tu t'expliquais un peu mieux ?

JONATHAS

Par le manteau d'Esaïe! je suis d'âge à prendre femme et je voudrais me marier.

Vraiment I Suis-je marié, moi qui ai trente ans?

JONATHAS

Sur ma conscience, monsieur, j'éprouve le besoin;d'avoir des enfants. Ce matin, enm'éveillant, je me suis souvenu d'une phrase qui dit : Croissez et multipliez.

Es-tu capable d'en avoir^ au moins?

JONATHAS

Oh! monsieur.

Après tout/ tu es dans ton droit. Apprends, d'ailleurs, que j'avais pensé à ton avenir, Tu parlais de Jean Pot tout à l'heure? Comment trouvestu sa fiancée?

JONATHAS

Vertuljleu! Splendide, monsieur, splendidel

DE PONTHAU^ gravement.

Je te la donne.

JONATHAS, abasourdi.

Plein ?. . . Vous me la donnez ?

Je ne veux pas que la fille d'une bonne protestante épouse un individu qui me semble peu scrupuleux en matière de religion. Suzanne mérite un parfait honnête homme, et mes yeux, naturellement, se sont portés sur toi, Jonathas. Je dois payer de reconnaissance les bons procédés de la Parpaillotte; le meilleur moyen de m'acquitter envers elle n'est-il pas de faire le bonheur de sa fille?

JONATHAS

Corps du Christ! monsieur, disposez de ma personne, de mon bien, de mon sang, de ma vie, de...

L'affaire est entendue, ne m'abasourdis pas inutilement. Tu seras l'époux de Suzanne, je te le promets.

JONATHAS, tombant sur une chaise.

Je serai l'époux de Suzanne ! Qu'un bourreau musulman m'arrache les boyaux sans retard si je pensais à elle quand je vous ai confié mes idées de mariage. Je suis un homme fortuné, monsieur, car la demoiselle me plaît. Puisse-t-elle être aussi contente que moi de cette combinaison !

Allons debout I ami Jonathas. Tache de prouver que le bonheur ne te rend pas imbécile, et que, valet, tu es digne d'avoir un gentilhomme pour maître.

Une tonnelle.

SUZANNE

Monseigneur, voici du cidre. Il a la réputation d'être excellent.

Merci, ma belle entant. (A Jonathas.) Sersmoi.

SUZANNE

Désirez-vous encore quelque chose?

Votre présence, ma charmante. Pouvez- vous m'accorderune minute d'entretien?

SUZANNE

Je suis à vos ordres, monseigneur.

DE PONTHAU, approchant un siège.

Asseyez-vous là, près de moi, et causons comme deux vieux amis. Voulez- vous que je sois votre ami?

SUZANNE

Oh! monseigneur, c'est beaucoup d'honneur que vous me faites.

Non, ne le croyez pas. Toute femme, quelle que soit sa naissance, doit marcher d'égal à égal avec le plus fier gentilhomme.

JONATHAS

Pourvu qu'elle soit jolie comme vous !...

Paix! maître sot, je sais ce que je dis. {A Suzanne.) Ne rougissez pas; sans cela, je n'oserais

pas VOUS demander une confidence que je brûle d'envie d'obtenir.

SUZANNE

Une confidence?

Oui. (A demi-voix et se penchant vers e//^.)Est-ce que VOUS aimez ce Jean Pot que j'ai entrevu tout à l'heure?... Ne craignez rien, Suzanne, soyez franche et considérez-moi comme unhomme qui vous veut beaucoup de bien.

SUZANNE

Monseigneur, je croyais l'aimer; hélas! je m'aperçois que je ne l'aime pas.

JONATHAS

Bravo! Je m'en doutais..:, un pareil rustre?

Est-ce que vous en aimez un autre ?

SUZANNE, rougissant.

Non.

JONATHAS

Mille tonnerres! tant mieux pour lui.

Du calme! Jonathas, du calme ! ma parole! on croirait que tu connais Suzanne depuis dix ans. JONATHAS, avec feu.

J'aurais voulu...

Paix! ou va crier plus loin. (A Suzanne.) Je ne saurais vous dire combien je suis heureux d'avoir entendu de votre bouche cette dénégation d'amour.

En VOUS voyant si fraîche et si belle, je ne pouvais comprendre que vous pussiez aimer un pareil animal.

JONATHAS

Un pareil butor !

Si vous le désirez, Suzanne, j'empêcherai ce mariage.

SUZANNE

Vous empêcheriez ce mariage, monseigneur ?

Je vous jure que dès ce soir, si vous m'y autorisez, je chasserai ce Jean Pot.

SUZANNE

Le chasser ? Non, je ne le hais point.

JONATHAS

Tant pis !

J'espère que vous serez contente de moi. J'ai des vues sur vous, mon enfant; je me charge de votre avenir.

JONATHAS

Oh ! le brave gentilhomme !

Monseigneur, ma reconnaissance...

Je ne vous demande pas de reconnaissance, ma belle Suzanne ; je vous demande seulement un peu d'amitié. — Ainsi, nous voilà d^accord; moi, pour combattre ce mariage, vous pour y résister.

48 LES HAUTS FAITS DE M. DE PONTHAUl

SUZANNE

Oui, monseigneur.

Scellons notre alliance. (// P embrasse sur les deux joues . )

JONATHAS, â part.

Ouais ! c'est lui qui embrasse et c'est moi qui épouse?

SUZANNE, à de Ponthau.

Je vous remercie d'avoir deviné que je n'aimais pas Jean.

Je ne l'ai pas deviné.

SUZANNE

Gomment le savez-vous?

Je sais beaucoup de choses . — Allez maintenant, ma jolie Suzanne, nous nous reverrons. JONATHA.S. désespéré.

Mademoiselle,... mademoiselle.

Plaît-il?

JONATHAS

Monsieur de Ponthau ne vous a pas dit pourquoi... Hélas I... si vous saviez!.. . mille millions de diables d'enfer! les mots s'arrêtent dans ma gorge.

A bientôt, Suzanne. [Exit Suza?me.)VAi bien! Jonathas, te voilà rouge comme la tête d'un coq

d'Inde. Tu le vois cependant, tes aiïaires sont en bon chemin, et tune viendras pas me corner queje t'ai manqué de parole.

JONATHAS

En bon chemin, monsieur?

Oui î tu peux t'estimer un heureux sacripant. Tu vas avoir une femme que beaucoup de gens t'envieront, car le monde est pervers. Tâche de conserver ta femme, Jonathas.

JONATHAS

Hé ! monsieur, soyez tranquille, ceci est mon affaire. Mais ne trouvez-vous pas qu'elle soit un peu plus que froide à mon égard ?

Si elle s'était précipitée à ton cou, lorsque tu la connais à peine, tu l'aurais jugée un peu plus que familière, Jonathas.

JONATHAS

Elle ne m'a seulement pas regardé^ monsieur. Par la barbe de Moïse ! elle n'avait d yeux que pour vous.

Après ?

JONATHAS

Je lui en fais un reproche.

Ensuite?

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JONATHAS

Ensuite?.. . vous ne lui avez pas dit un mot de moi.

Et puis ?

JONATHAS

Je vous en fais un reproche.

Ah ça I maître bec-jaune, te fîgures-tu que je peux lui parler de toi, de but en blanc, sans la préparer avec adresse à recevoir l'aveu de ton amour? La prends-tu pour une vierge folle? Son mariage est rompu, voilà le grand point. Maintenant, sache te montrer galant et empressé, tu seras aimé.

JONATHAS

S'il ne s'agit que de se montrer galant et empressé, je n'ai plus rien à craindre. Monsieur, sans indiscrétion, pourquoi l'avez- vous embrassée?

Ce sont façons de gentilhomme qui ne tirent pas à conséquence. Es-tu satisfait de mes explications?

JONATHAS

Oui et non.

Que signifie ce non ? pendardi Me prends- tu pour un Amalécite ou pour un descendant de rinfàme race d'Achab? Si tu veux compter sur

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moi, Jonathas, ne mets jamais en doute mes parole les. Que cet avertissement te suffise. — Je vais me promener, suis-moi.

Un carrefour dans la campagne. — Des poteaux indiquent les différentes routes. — Un chêne vigoureux se dresse sur un talus.

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