CEREMONIE RELIGIEUSE DE L'INAUGURATION DU CANAL
Cette solennité, qui devait donner au canal sa consécration officielle, eut lieu le 16 novembre. En voici le compte rendu sommaire :
A peu de distance de la rade, en plein champ ou plutôt en plein sable, s'élevait une élégante tribune destinée aux souverains, au corps diplomatique et aux gros bonnets du conseil d'administration. En face avaient été dressés deux kiosques, l'un, celui de droile, disposé en autel pour le clergé catholique, l'autre, celui de gauche, figurant une chaire à prêcher pour le clergé musulman. Tous les deux étaient de même grandeur et avaient une même ornementation, tant on craignait, en ne tenant pas la balance égale, de froisser quelques susceptibilités. Leur seul caractère distinctif, c'est que les draperies du premier étaient semées de petites croix, et les draperies du second de petits croissants. L'espace compris entre la tribune et les deux kiosques représentait une enceinte réservée où quelques privilégiés furent seul admis ; j'eus la bonne fortune d'être de ce nombre. Enfin une double rangée de troupes égyptiennes formait la haie sur le passage du cortège que saluaient les acclamations de la foule.
Arrivèrent ainsi successivement l'Impératrice, le Khédive, l'Empereur d'Autriche, le Prince de Prusse, le Prince et la Princesse de Hollande, lesquels prirent place au premier rang, l'Impératrice au milieu. Puis vinrent les autres invités pour qui on avait disposé, plus en arrière, des fauteuils et des plians dans Tordre prescrit par l'étiquette. Nous remarquâmes surtout les monarques d'Asie, reconnaissables à leur longue barbe et à la magnificence de leur costume. Abdel- Kader fut de même l'objet d'une attention toute spéciale : il me parut vieilli. C'était M. de Lesseps qui faisait les honneurs, parlant à celui-ci, souriant à celui-là, s'occupant de tous avec F aisance d'un maître de maison.
A trois heures, l'assistance était au grand complet. Alors commença la cérémonie religieuse par le culte musulman.
Un beau vieillard à turban blanc, et à barbe plus blanche encore que son turban, se drapant majestueusement dans les plis d'une houpelande verte, monta lentement les quelques marches du kiosque qui lui était destiné, puis, se tenant debout, ouvrit le cahier qu'il avait à la main et lut son discours. Comme c'était en langue turque, on n'exigera pas que j'en donne la traduction. Mais, lors même que cette langue me serait aussi familière qu'elle me l'est pe,u, je n'en serais pas plus avancé, car il parlait tellement bas que pas un mot ne parvint jusqu'à l'oreille de personne, Ce fut seulement à la cessation du mouvement de se* lèvres et au geste qu'il fit pour s'asseoir, qu'on reconnut qu'il avait fini de parler.
A ce moment, une salve de coups de canon se fit entendre, puis ce fut le tour du clergé catholique.
L'archevêque d'Alexandrie revêtu de ses plus beaux ornements, la mitre en tête et la crosse en main, s'approcha ,de l'autel, brûla l'encens et entonna le Veni crecdor \ Les prêtres de son clergé y répondirent en chœur. Quand les chants eurent cessé, Mgr Bauer, en simple mosette, s'avança de* quelques pas vers la tribune et , après avoir salué profondément tes souverains, prit la parole. Quels éclats! Et surtout quel contraste avec l'aphonie de l'orateur musulman ! C'était bien c la voix de celui qui crie dans le désert » (vex clamantis in deserto) .
Son discours tout entier ne fut qu'un long hymne — un peu trop long même — de triomphe et d'enthousiasme. L'orateur, après quelques compliments obligés à l'adresse de l'auguste assistance, s'étendit sur les merveilles qu'allait produire le percement de l'isthme. A l'en croire, « de la jonction des « deux mers daterait une ère toute nouvelle pour l'humanité. « La vieille Europe et le splendide Orient seraient désor^ « mais étroitement unis par le mutuel apport de leurs civi- « lisations respectives. A côté du commerce mercantile s'opé- « rerait le glorieux échange des idées; la fusion des intérêts « amènerait celle des esprits et des, cœurs; le catholicisme « et l'islamisme abdiqueraient leur antagonisme séculaire; « ce serait en un mot la véritable fraternité des peuples. Or, « l'auteur de toutes ces merveilles était M. Ferdinand de Les- « seps dont le burin de l'histoire graverait le nom, en caraccc tères rayonnants, à côté de celui de Christophe Colomb. »
Telle fut, en substance, la chaleureuse improvisation de Mgr Bauer. Immédiatement après un Te Deum fut chanté, puis on se sépara au son des fanfares. La fête fut terminée par un brillant feu d'artifice et l'illumination de la flotte.