PREFACE
L'objet de cette étude est une période bien délimitée de l'histoire d'Israël, son séjour en Egypte depuis l'arrivée de Jacob et de sa famille jusqu'à la sortie miraculeuse. Déjà Abraham avait fait un premier voyage au pays des Pharaons, il y était resté peu longtemps, une saison sans doute ; et, riche de présents, il était remonté en Palestine. C'était la famine qui l'avait amené au.K bords du Nil ; ce fut la famine (]ui }• ramena ses petitsfils, un siècle ou deu.x plus tard. Les enfants de Jacob descendent vers ces plaines oîi croissent de vigoureuses moissons pour \' remplir leurs sacs de i)lé. Leur frère Joseph, vendu par eux, les y a précédés. De pauvre esclave oublié dans une prison, il a été exalté et élevé à la haute dignité de premier ministre du royaume.
C'est la Providence qui a tout dirigé pour préparer les voies au peuple élu. Joseph appelle son père en Eg\pte avec toute sa famille- Pharaon leur concède la belle terre de Gessen. Ils y vivent en paix et s'}- multiplient prodigieusement. Bientôt ils débordent du territoire qui leur a été assigné. Doués d'admirables facultés pour le commerce, ils s'en vont au loin, dans les grandes villes, à Avaris. à Tanis, à Bubaste, à Héliopolis peut-être, y cueillir leur part de ces richesses de la terre «lue prodigue inlassablement une nature toujours généreuse. Arrivés simple famille patriarcale, pauvre et timide, ils deviennent un peuple, un peuple fort et puissant au point d'inquiéter les Pharaons eu.x-mêmes.
Car un grand changement s'est produit dans le gouvernement de l'Egypte. Les princes qui avaient exalté Joseph et si bienveillamment accueilli .'jon père, les Asiatir|ues, les Hyksos. maîtres un jour de l'empire des Sésostris, ont été expulsés du pa3's par les légitimes héritiers de la couronne pharaonique. L'ancien ordre de choses est rétabli'. Un trône unitjue se ilresse à Thèbes, ranti(|ue capitale, et tout lui est soumis.
Alors s'ouvre pour Israël une ère d'humiliation et de servitude. Les nouveaux souverains sont actifs et ambitieux. Ils veulent rendre à leur patrie sa splendeur d'autrefois. Ils l'ont glorieusçment relevée et agrandie. Ils sont allés jusqu'aux rives lontaines de l'Euphrate dresser les stèles où flamboient les symboles de leur pui.ssance. Tout l'Orient est à leurs pieds. Le monde entier retentit des grands noms de Thoutmès, d'.Aménophis et de Ramsès. Et maintenant, il faut que la magnificence intérieure réponde à l'éclat extérieur. Il faut (jue dans les vieilles cités des ancêtres comme
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dans les nouvelles résidences, des temples somptueux disent aux g-énérations qui passent la piété et la reconnaissance de Pharaon pour les dieux ( jui l'ont couronné de gloire- 11 faut que s'ouvrent les vastes magasins où se ravitailleront les armées de l'empire.
Pour ces entreprises de grand style, pour ces constructions d'intérêt public, les Hébreux, élément étranger, corvéable à merci, seront des artisans dociles et patients. De force, ils seront mobilisés dans les chantiers royaux. Ils }' travailleront de long'ues années, un siècle, deux siècles peutêtre, ils \- peineront, ils y mourront à la tâche. Ainsi la Providence les prépare à se déprendre de ce sol oii trop facilement ils avaient pris racine. Humiliés, accablés, ils commenceront à regarder du côté de ces montagnes de Canaan où leurs pères erraient en toute liberté. Ah 1 quel sera le libérateur (]ui les y ramènera.^
Car il faut (|u"ils sortent du milieu des païens où ils apprennent le culte des idoles, il faut qu'ils reviennent au pays des ancêtres et (ju'ils jouissent de l'indépendance pour être les adorateurs du vrai Dieu et les dépositaires des révélations, gage de la rédemption prochaine. Moïse est ce libérateur. Quand l'heure est venue, quand, fatigué de l'esclavage, le peuple soupire après la délivrance, il paraît, il se présente à cette brillante cour où il a grandi autrefois, marchant de pair avec les princes. Armé d'une puissance qui déconcerte Pharaon et ses conseillers, il parle, il agit au nom du Dieu qui l'a envoyé. Il arrache Israël à la servitude et le conduit aux portes de la Terre Promise.
Le séjour d'Israël en Egypte est providentiel. Resté en Canaan, il courait risque d'être absorbé par les tribus anciennes qui occupaient le pa\s. \'jn. Egypte, il est isolé. Comme un arbre transplanté en un bon terrain, il se fortifie et se développe. Il devient un peuple. Alors Dieu lui donne une patrie où il vivra sa vie propre jusiju'au jour où il aura accompli sa mis.sion (]ui est de garder l'étincelle de la vérité révélée et de préparer la voie au grand Libérateur.
Cette histoire est une des parties les plus attachantes de ri'2criture .Sainte. Elle a son imité, elle a ses épisodes si émouvants, si bien racontés par l'auteur sacré. Elle se trouve mêlée à Ihistoire d'un grand peuple i]ui comptait déjà alors des siècles de gloire. Nous voudrions essaver de l'éclairer de (]uel(|ue lumière. Ce n'est pas précisément œuvre de criti()ue ni d'exégète ([ue nous entreprenons. Nous n'entrons pas dans l'édifice pour en examiner .l'agencement intérieur, nous regardons du dehors. Nous n'abordons pas le vaste problème des sources et des documents ; nous prenons le texte tel qu'il est. I,a critique, l'e.Kégèse ont des principes et des méthodes <]ui débordent immensément notre suiet. -Sans aucun doute, la date d'un document est capitale en histoire, et l'histoire .sacrée n'est |ias ex(;mpte des lois communes de la pensée humaine. Mais l'on sait assez que le problème documentaire» du Pentateuc|ue est loin d'avoir reçu une sohilion définitive et nous n'avons aucunement l'intention de nous \' engager.
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Si, en quel(iues endroits, pour quelques passages spécialement étudiés, nous a\ons fait allusion aux distinctions de documents proposées par les critiques, c'est sous toute reserve et de façon purement hypothétique. Notre texte reste complètement indépendant de ces distinctions. Le champ de nos recherches est tout à fait difterent.
Nous demandons à l'Egypte de nous mieux faire connaître cette page de l'histoire d'Israël qui se déroule sur son sol. L'Eg\'pte est le pays des documents anciens. Un passé lointain revit dans ses pap\rus. Au temps de Jacob et de Moïse, elle avait déjà vécu son âge d'or en littérature. Elle avait grave de longues inscriptions, écrit des annales, compose des poèmes. Que dit-elle des Hébreux :
Pour éviter toute déception, avouons dès à présent (jue nous ne rencontrerons aucun document clair et précis parlant explicitement du peuple de Dieu. Faut-il s'en étonner r La famille de Jacob, à l'exception de Joseph, resta en marge de l'Egypte ; elle ne se mêla pas à la vie nationale et n'eut aucune influence sur les destinées du pays. Malgré toutes les résistances de Pharaon, le départ des Hébreux n'eut aucune conséquence sérieuse pour l'empire. Sa prospérité n'en fut pas diminuée, tout au plus \' perdit-il de bons ouvriers pour ses constructions. Il n'est pas étonnant que le fait n'ait pas et- consigné dans les documents de l'époque tels ([u'ils nous sont parvenus.
Mais, cela dit pour mettre les choses au point, (]uel cadre merveilleux l'histoire égyptienne fournit au récit biblitjue ! Et non seulement dans les grandes lignes mais dans presque tous les détails. C'est ce cadre que nous voudrions retracer. Mettre en valeur tous les documents ég\ptiens qui nous parlent des Orientaux à cette époque et qui peuvent projeter queUjue lumière sur le récit sacré, tel est notre but.
Tâche qui n'est pas sans difficulté et sans écueil. Ces documents sont une matière qui glisse entre les mains. Les scribes et poètes ég\'ptiens ne s'occupaient pas des Orientaux. Ils n'avaient garde de les chanter dans leurs compositions littéraires. S'ils en parlent, c'est incidemment, par allusions rapides, pour égaver leurs lecteurs, pour protester contre l'envahissement de ces étrangers. C'est avec ces bribes de textes nojées dans de longues descriptions, avec cette poussière éparse dans des pap\Tus fragmentaires, (ju'il nous faut reconstruire cette histoire de la marche asiatique. .^ cela s'ajoutent ([uelcjnes rares monuments, quelijues menus objets, inscrii'tions, scarabées, qui portent l'empreinte d'une influence orientale.
Les éléments de cette étude sont donc extrêmement brisés, disjoints, disperses, et nous ne nous flattons pas de les avoir tous groupés et mis en valeur. Ils se trouvent dans diverses collections et revues d'égvptologie que nous citerons en leur |)lace.
Nous avons pense (ju'une synthèse de ces documents dont plusieurs sont peu connus ou peu accessibles, ne serait pas (cuvre inutile et pourrait rendre «lueKiue service à ceux «jui étudient l'I'.criture -Sainte.
Je ne suis pas le texte verset par verset comme avait entrepris de faire
(1 Préface
Herm. Jos. Heyes, Bibel und Âgypten. Je m'attache aux idées gfénérales. Mon but est de décrire le milieu oii vécut Israël. Je voudrais présenter le fond du tableau où il traça son histoire.
Pour ce travail, j'ai utilisé surtout les beaux articles de rég\-ptologue Alax Gardiner dans le Journal of egyptian archaeologv sur la géographie et l'histoire du Delta oriental. J'ai aussi mis spécialement à contribution les publications de Jean Clédat sur ses recherches archéologiques dans la région de l'isthme de Suez. Ces savants m'ont donné par lettre de pré cieux renseignements. Qu'ils veuillent bien agréer ici le témoignage de ma reconnaissance. Je me suis encore largement inspiré de l'ouvrage si rempli d'idées nouvelles de Raymoxo Weill, La fin du Moyen Empire égyptien (Paris 1918). Enfin je dois d'importantes indications à M- Léon Minier, le si dévoué bibliothécaire du Musée Eg\'ptien du Caire, qui s'est imposé la peine de contrôler pour moi quelques références et de copier plusieurs te.xtes. Que cette page lui porte l'expression de ma gratitude.
Jérusalem, 16 février 1921.