Ramsès (Pi-Ramessé
L" itinéraire des Hébreux sortant d' Egypte est décrit avec une grande précision par le texte sacré. Ramsès (Ex. 12,37), Soccoth. Etham (13, 20), Migdol, Phihahirot, Baalséphon, autant de localités qui pour les écrivains d' Israël étaient des points de repère jalonnant rigoureusement la route suivie. Il est loin d'en être ainsi pour nous. Ces noms se sont détachés du sol et nous ne savons plus où les fixer. Aussi rien de plus flottant cjue la ligne tracée sur les cartes bibliques sous la rubrique : route de l'exode. Même pour les auteurs modérés qui s'accordent sur le point d'arrivée, la Mer Rouge et le Sinaï, ne décrit-elle pas un demi-cercle, de Péluse à Memphis >. (').
La question, on le comprend, est intimement liée à celle de la terre de Gessen. D'après ce qui a été dit dans les pages précédentes, on prévoit sans peine quel est le système que je crois devoir admettre, et j'indique tout de suite les jalons fixes qui nous guideront dans cette marche, Pi-Ramessé à l'embouchure du Nil pélusiaque, et le Mii^dol d'Abou Hasa, au seuil de Chalouf. J'estime (jue nous avons là deux des noms bibliques et qu'il est de la bonne logique de nous y accrocher. Les autres trouveront leur place dans l'espace intermédiaire. Tenant les deux points extrêmes, il nous sera plus facile de réduire l'amplitude de l'oscillation.
«Les enfants d'Israël partirent de Ramsès pour .Soccoth» (Ex. 12. 37) (*). Nous avons établi longuement plus haut que, dans le Delta oriental, la géographie égyptienne ne connaît qu'une Pi-Ramesse. à l'endroit où s'éleva plus tard Péluse, et nous avons conclu que c'était la Ramsès biblique. La tâche est donc ici accomplie, et nous n'avons pas à chercher ailleurs le lieu de départ des Hébreux.
Notons aussitôt que, même du point de vue de la critiiiue interne, cette solution est bien préférable à celle que Vigouroux a mise en vogue. On disait, en effet, que Ramsès était à' Tell Artabi et Soccoth à Tell el-Maskhouta ( Thékou). Or. ces localités sont bien rapprochées (-à 13 kilomètres en ligne droite). Est-ce là une étape pour des gens (]ui étaient si pressés de partir, si désireux de s'éloigner du théâtre de leurs humiliations et de leurs souffrances, si intéressés à mettre dès l'abord entr'eux et leurs persécuteurs la plus grande distance possible.^ Le campement de .Soccoth, dit-on, avait pour but de donner le temps d'arriver aux Hébreux
(') Voir dans Vigouroux, La Bible et tes déc. mod., II., les systèmes proposés par les anciens auteurs, chap. XIII, p. 355-363 celui du V. Sicard ; chap. XIV, celui de UruRSch. (2) Cfr. Num. 33, 3-5.
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des régions plus lointaines de Tanis, c'était un rendez-vous. Mais cela ne ressort pas du tout du texte et c'est un jioint faible dans l'ancien s\stème. Le départ de Ramsès était donc un faux départ et autant valait dire qu'ils partirent de Tanis.
Pi-Ramessé ne présente aucun de ces inconvénients. Assurément, tous les Israélites ne se trouvaient pas dans cette ville. L'auteur la nomme —, de même qu'à l'arrivée il avait nommé la terre de Ramsès — parce qu'elle marquait le centre des régions habitées par les Hébreux, et parce que les chefs }• étaient réunis autour de Moïse et d'Aaron.
On objectera peut-être qu'en se rendant de Pi-Ramessé à la Mer Rouge, Israël ne s'éloignait pas de l'Egypte dont il suivait la frontière et qu'il ne prenait guère le chemin de la Terre Promise. C'est précisément ce que nous dit le texte sacré, et l'avantage est encore ici au nouvel itinéraire. « Lorsque Pharaon laissa aller le peuple. Dieu ne le conduisit point par le chemin du pays des Philistins, quoicjue le plus court; car Dieu dit: Le peuple pourrait se repentir en voyant la guerre, et retourner en Eg}pte. Mais Dieu fit faire au peuple un détour par le chemin du désert, vers la Mer Rouge » (Ex. 13, 17-19). Ce passage est de souveraine importance. Il confirme de manière éclatante le parcours indi(]ué ailleurs par les noms propres. Il s'expli(]ue admirablement dans le s\'stème que nous ftroposons.
Avec Vigouroux, on faisait marcher les Hébreux dans le Ouadi Toumilat, de Tell Artabi à Tell el-Maskhouta, puis jusqu'à Etham qu'on plaçait au Nord du lac Timsah. C'est alors seulement qu'on leur faisait changer de direction, d'après le texte du chapitre 14 : « Parle aux enfants d'Israël, qu'ils changent de direction», et on ramenait à ce verset, l'appliquant ainsi au 7)icme fait, le passage essentiel cité plus haut (PIx. 13, 17-19). C'étaient donc deux étapes sur la route de Philistie. Interprétation possible à la rigueur, mais qui ne cadre pas sans peine ni sans heurt avec l'ensemble des textes. Nous en obtenons une meilleure avec Pi-Rame.ssé.
D'abord, comme le suppose le récit sacré, les deux péricopes en question gardent leurs significations respectives et indépendantes et annoncent deux faits différents. La première (13, 17-19) entre enjeu dès le départ, < lors(]ue Pharaon laissa aller le peuple > ('). Elle s'étend d'une manière générale à tout l'itinéraire. En effet, Pi-Ramessé était tête de ligne pour la route de Palestine le long de la Méditerranée. En quelques jours, les Hébreux étaient à Rafa et à Gaza. C'était la voie tout indiquée, et on comprend que l'auteur sente le besoin d'expliquer pourquoi elle ne fut pas suivie. Et quel puissant relief prennent ici les raisons alléguées? Qu'aurait trouvé Israël en arrivant aux collines de Bersabée ou aux plaines de Gaza.-^ 1 )es ennemis, et donc ou une nouvelle servitude, ou la guerre, la guerre
(') Dans renchaînement des textes, ces mots sont inscrits après la mention du départ de Ramsès. Mais l'auteur ne pouvait tout dire à la fois et les termes employés montrent à l'évidence qu'ils se réfèrent au début du voyage. L'ancienne hypothèse les déplaçait d' une manière malheureuse en les appliquant seulement après le départ d'Etham, alors que deux étapes avaient déjà été faites.
164 X. Route de l'exode
à long terme, avec ses privations et ses souffrances. Alors, aurait-il hésité un instant à retourner en Eg}pte, dans cette Egypte qui était là tout près derrière lui, où il avait peiné sans doute, mais où du moins il avait du pain, des oignons et du poisson à volonté! (Num. 11,6). Et l'œuvre de Moïse était réduite à néant.
Disposition providentielle, avant d'engager les Hébreux dans de durs combats pour l'occupation de la Terre Promise, il fallait les mener loin des plaines égxptiennes, il fallait leur rendre le retour impossible et fermer la voie derrière eux, il fallait les aguerrir et former des générations nouvelles et fortes qui auraient tous les ressorts de leur âme tendus en avant, vers les conquêtes entrevues. Telles sont, sans doute, les motifs des longues pérégrinations que Dieu imposa à son peuple.
Avec Pi-Ramessé comme point de départ, Israël prend dès le début /e chemin du désert, vers la Mer Ronge. Et tous comprennent aussitôt que le vo3-age durera longtemps. Au point de vue psychologique, c'est un nou\el avantage. Le plan est net et clair. Moïse l'a exposé aux chefs, le peuple en est informé. Il sera suivi. Il n'}- aura pas de déception. Et, au bout de quelques jours, quand la fatigue commencera à se faire sentir et les murmures à s'élever, Dieu accomplira un nouveau et plus éclatant miracle pour briser les dernières hésitations.
Le second texte « tju'ils changent de direction » (14,2), indique un fait bien différent. C'est un léger écart sur le chemin du désert, dans la grande pérégrination du Sinaï. Ecart de capitale importance, car il prépare le prodige qui va surpasser tous les autres, le passage de la Mer Rouge. On le voit, tout autre est ici le motif du détour. Il a un but immédiat, imprévu du peuple et de Moïse lui-même. Ce sera le coup de barre qui détachera définitivement Israël du sol ég3ptien et le lancera sans merci vers des horizons nouveaux- Cette distinction des deux sens et des deux faits n'est-elle pas une amélioration dans l'exégèse de l'Exode.''