I. Caractère de l'occupation « hyksos
L'image traditionnelle des H3ksos re[)résentés comme pillards sanguinaires est due à l'historien Manéthon. Son texte a été conservé par Josèphe ('). L'auteur vient de nommer un roi Toutimaios qui n'a pas été identifié II poursuit:
Sous son règne, je ne sais pourquoi, la colère divine souffla contre nous. Alors qu'on ne s'y attendait pas, des hommes d'une race inconnue, venus d'Orient, envahirent notre pays, s'en emparèrent facilement et sans combat, firent prisonniers les chefs, puis brûlèrent sauvagement les villes, saccagèrent les temples des dieux, et maltraitèrent durement les habitants, égorgeant les uns, réduisant en servitude les autres avec leurs enfants et leurs femmes.
Enfin, ils firent roi l'un d'eux, nommé Salatis. Il résidait à Memphis. Il imposa tribut au Nord et au Sud et mit des garnisons dans les places les meilleures. Il fortifia particulièrement la frontière de l'Est, prévoyant que- les Assyriens, devenus un jour plus puissants, auraient le désir d'envahir par là son royaume.
(') Contra Apionem, I, 75-77. MCller-Didot, Fragin. Hist. Grcuc, II, 567. Edition Niese ^1889), V, p. 13. Th. Reinach, TexUs relatifs au Judaïsme, p. 20. VVeill, La fin du Moyen Empire p. 71. Je suis la traduction dé Weill qui a fort bien analysé tout le passage.
52 IV. Les conditiojis politiques en Egypte du Moyen au Nouvel Empire
Ayant trouvé dans le nome Séthroite une ville très avantageuse, située à l'orient de la branche bubastite, et nommée d'après un mythe ancien Avaris, il la rebâtit, la fortifia de murailles solides et y installa une garnison de 240,000 fantassins. 11 y venait en été, tant pour distribuer le blé et payer la solde, que pour exercer assidûment les troupes afin d'inspirer de la crainte aux étrangers.
Il mourut après un règne de 19 ans. Son successeur Béon régna 44 ans (M. Après lui. Apakhnas régna 36 ans et 7 mois; Apophis, 61 ans; lannas, 50 ans et 1 mois; enfin Assis. 49 ans et 2 mois. Tels furent les six premiers rois de cette famille, qui semblaient vouloir de plus en plus arracher la racine du peuple ég>-ptien.
Ici vient l'étvmologie du mot hyksos que nous discutons en appendice, puis une citation indirecte sur les successeurs des rois Pasteurs, leur guerre avec les rois Thébains, leur retraite à Avaris, leur capitulation et leur départ pour la Palestine. Cette campagne victorieuse fut conduite d'abord par un certain roi Misphragmouthosis. puis poursuivie jusqu'à son heureuse conclusion par son fils Toummosis.
Dans cette seconde partie, soucieux de la gloire de ses ancêtres, les Hébreux, Josèphe mêle au récit ses propres idées ou plutôt ses désirs, mais il tire intégralement de Manéthon le sombre tableau de la conquête asiatique. Que penser de ce tableau } Les premiers égyptologues le tenaient pour une image exacte de la réalité historique. Une saine critique y découvre pourtant des traits douteux qui révèlent une composition artificielle. Et il ne s'agit pas seulement des expressions de l'indignation personnelle de Manéthon contre ces hommes de race obscure «aiinoi qui veulent déraciner le peuple égyptien, il est question aussi du document ou des documents qu'il avait sous les yeux. Car, on le sait, Manéthon composa son histoire sur les textes égyptiens.
Une simple remarque sur le nom du roi vainc^ueur nous met en garde contre la valeur de la source hiéroglyphique du tableau manethonien. C'est ici Misphragmouthosis et son fils Thoutmosis dans lesquels, selon toute vraisemblance, il faut reconnaître Thoutmès III et Thoutmes IV (■). Or, nous savons par l'inscription authentique d'Ahmosis, fils d'Abana, qu'Avaris fiit prise et (jue les Hyksos furent expulsés par le pharaon Ahmosis, un siècle avant Thoutmès III. Cette erreur manifeste nous amène à supposer que le document utilisé par Manéthon était un hymne à Thoutmès IV, ou du moins une composition littéraire, plus ou moins romantique, à la gloire de ce pharaon lui attribuant l'honneur de la grande victoire sur les Aamou maudits. On connaît aujourd'hui un grand nombre d'exemples de ce procède peu scrupuleux des scribes « aux doigts habiles » ou des poètes officiels. Nous les prenons sur le fait au moins deux fois précisément dans le cas des Hyksos impies à Avaris.
Une inscription bien connue, gravée au Speos Artcmidas de Heni Hassan, fait dire à la reine Hatshepsit i^) :
(') Ou Bnou d'après Eusèbe et Africain.
(-) La démonstration dans Weill, La fin du Moyen Empire, p. 88-95. (') Temple taillé dans le roc à Béni Hassan et dédié à la déesse Pakhit. Les Arabes l'appellent «l'écurie d'Antar » Istabl 'Antar. Tl fut construit sous la royauté commune de
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J'ai restauré ce qui était en mine, j'ai relevé ce qui avait été négligé^ depuis que les 'Aa?nou étaiejit dans Avaris du Nord, et que les Shemaou (') parmi ettx détruisaient ce qui avait été fait. Ils régnèrent sans Ra, et on n'agissait pas selon tordre du dieu, jusqu'à ce que vînt Ma Majesté (*).
On le voit, l'honneur de la restauration nationale est ici attribué à Hatshepsit un demi-siècle après le triomphe d'Ahmosis, et il semble (]ue le scribe poète n'a tait que démarquer un hymne composé depuis longtemps.
Le même mérite est décerné au roi Set Nakht, prédécesseur de Ramsès III, dans les annales de ce dernier conservées dans le grand papyrus Harris:
Le pays d' Egypte était aux mains des grands et des pri?ices des villes, chacun tuait son prochain parmi les grands et les petits. D'autres temps vinrent ensuite, des années de détresse où se Jit chef un Syrien, parmi eux, comme prince; le pays en entier payait le tribut devant lui. CJiacun s'unissait à son voisin et pillait ses biens. Ils agissaient avec les dieux cotnme avec les Iiommes. Il n'y avait plus d^ offrandes dans les temples.
Mais lorsque les dieux tourner e^it leur esprit vers la paix, pour remettre le pays en sa situation, conformément à ses justes destinées, ils établirent leur fils, sorti de leurs chairs, comme prince de tout le pays, sur leur grand trône, le roi Set-Nakht (').
Et le discours ne manque pas de dire que ce roi prédestiné remit tout en ordre, rouvrit les temples, renouvela les sacrifices si bien qu'o7t rendit aux cycles divins les Iwmmages traditionnels.
Le procédé est saisi sur le vif. Il est simple et conforme au.x mœurs des antiques monarchies absolues. Chaque nouveau Pharaon doit être un sauveur, un père. Avant le règne, impiété, anarchie, misère ; aussitôt que brille le nouvel astre, c'est la paix. la prospérité, la religion. On pourrait multiplier les preuves (jui appuient cette assertion (^). Et ce n'était pas
Thoutmès III et de la reine Hatshepsit. Je transcris ainsi ce nom à dessein parce que les trois barres du pluriel qui l'accompagnent ne sont, à mon avis, qu'un déterminatif et que le second terme shepsit est en réalité au singulier. Nous traduirions en français « la très belle», mot à mot «le plus haut point de la splendeur» ou «palais de la splendeur», shepsil, «splendeur» avec déterminatif du pluriel, ou mieux de collection, comme neferit « le beau >, en copte 't--noqpt « l'utilité >.
(') Autre nom des Asiatiques en usage au nouvel Empire. Le déterminatif est toujours un homme en marche portant un objet indéterminé au moyen d'un bâton sur l'épaule droite. Cette attitude est celle des bergers en Orient. Le mot a passé en copte sous la forme ii)EAJLU.U) « étranger ».
(2) Texte et traduction dans VVeill, La fin du Moyen Empire, p. 37. Traduction nouvelle avec les références dans Journal of eg. arch. V, p. 55.
(') Texte et traduction dans Weii.i., Im fin du Moyen Empire, p. 39, voir Masi-ero. Hist. Ane. (1905). p. 312.
(*) Weill, La fin du Moyen Empire, p. 37-68. On a accusé Weill de dépasser les limites d'une critique raisonnable et de tout mettre en doute. Assurément, on ne saurait le suivre dans tous les détails, mais le principe de son raisonnement est appuyé de faits certains et ne peut être contesté.
54 IV. Les conditions politiques en Egypte du Moyen au Nouvel Empire
seulement le fait des poètes du Nouvel Empire. Ils avaient reçu cet héritage de leurs devanciers du Moyen Empire. Ainsi agissait « le grand lecteur > Neferrohou. et l'auteur des Admonitions, et celui de V Instruction dn roi AkJdhoi (').
Il y a donc lieu d'appliquer une critique sobre à ces compositions littéraires et de chercher à y démêler la part de la fiction, ou pour mieux dire, du « cliché », et celle de la vérité. C'est dans cet esprit, cro3-ons-nous, qu'il faut lire le texte de Manéthon sur les Hyksos en le confrontant avec les quelques rares documents égyptiens aftérents à ces princes et à ces peuples.
Et d'abord, rien n'autorise, pas même Manéthon, à admettre une invasion en masse et à main armée. C'est plutôt la pénétration pacifi(]ue de plusieurs tribus qui se succèdent ou s'appellent l'une l'autre, qui demandent l'hospitalité à la riche et généreuse Eg\'pte afin d'échapper à la famine ou à la servitude de voisins trop puissants (•). Elles s'installent dans le Delta, s'y multiplient et s'}' fortifient. Leurs chefs deviennent des roitelets et jouissent d'une certaine autonomie. C'est le régime patriarcal transféré en un pa}'s qui est lui-même très divisé (').
On les accuse d'impiété, de « saccager les temples » (Manéthon). de proscrire le culte de Ra (Hatshepsit). La calomnie est évidente. Ils sont si peu ennemis de Ra qu'ils se disent tous « fils de Ra > et qu'ils font graver ce titre sur leurs cachets. Et quand ils parviennent à une dignité d'aspect pharaonic]ue. au moment où ils pourraient faire sentir le poids de leur autorité aux cultes indigènes, c'est encore le nom de Ra qu'ils introduisent dans leur protocole, tels .S-ousir-en-Ra Khian et Mer-ousir-Ra Jacob-her.
(') Voir plus haut, p. 21-28.
(-, Cela ressort du texte même de Manéthon: « Ils envahirent notre pays, s'en emparèrent facilement et sans combat ». On a depuis longtemps remarqué la contradiction manifeste de cette phrase avec le reste du tableau qui les montre brûlant ks villes et égorgeant les habitants. Pourquoi cette barbarie contre des gens qui se soumettent sans combat ? On sent le «cliché» traditionnel de la désolation.
(■' Nous n'avons pas à rechercher ici leur origine. A cette époque, 20«-17« siècle avant Jésus-Christ, un mouvement de peuplades se manifeste en Asie. On l'a appelé la migration cananéenne. Il faut pourtant se tenir en garde contre les théories trop absolues de certains auteurs qui font sortir tous les Sémites de l'Arabie par grandes vagues périodiques. «Un premier mouvement au.x temps préhistoriques a peuplé, dit-on, de Sémites la Babylonie septentrionale. Par une nouvelle vague, dans la seconde moitié du troisième millénaire, la Palestine reçoit une population sémitique. On place vers 1500 et dans les siècles suivants, la troisième vague, et l'on en fait sortir les Araméens. L'origine des Nabatéeiis est expliquée par la quatrième migration. Enfin on passe au septième siècle de notre ère, et l'on trouve dans la conquête islamique un exemple frappant de l'expansion des Arabes ». (Alhert Condamin, Bulletin des religions babyl. et assyr. dans Recherches de science religieuse, 1920. p. 128). Cette théorie célèbre est combattue par M. A. T. Clav. The Empire of the Amoriies, 1919. M. Clay fait justement remarquer que l'expansion des Arabes de Mahomet est due, non à un trop plein de l'Arabie, mais à des motifs d'ambition et de cupidité. Les autres migralions ne sont que « de pures hypothèses, sans appui dans les monuments historiques, ou même en contradiction avec le témoignage des inscriptions». Tel est aussi le sentiment <le
A. CONOAMIN
/. Caractère de l'occupation « Jiyksos
Cette simple remanjue est le témoignacre irréfutable de leur largeur d'esprit et du respect (]u'il gardèrent aux religions nilotiques. Une autre preuve est dans leur culte de Set (')• En effet. Set est un des dieux primitifs de l'Egypte. Il ne fut nullement apporté par les Orientaux, comme on l'a dit parfois. Ceu.K-ci lionorèrent Set parce que c'était le dieu de la Basse Egypte et en particulier de la région d'Avaris, leur capitale (^). Ils apportèrent, sans doute, quelques-uns de leurs dieux, Baal, Astarté, Antha. mais ils se gardèrent d'en imposer le culte.
Amis de Ra et de Sec, les Hyksos n'apparaissent pas, non plus, comme ennemis du peuple qui les accueillait. Ils cherchèrent au contraire, à s'ci^i'plianiser et à faire oublier, s'il était possible, leur origine orientale. Ils ont des cachets en hiérogl\-phes, ils prennent des noms formés à l'ég\-ptienne, comme .Anat-her, Jacob-her, Herit-Antha, ils se font gloire d'un titre. Iliq-kosit, que leur donnent les indigènes. Ils comprennent donc la langue du pays. Leurs scarabées sont de tout point semblables à ceux des princes autochtones. Quel<iues-uns révèlent un art fin et délicat, d'autres sont frustes et grossiers, indice d'une époque de décadence, mais non de barbarie (^). Adoptant les usages, les institutions, la civilisation, auraient-ils organisé la chasse aux habitants .^ Auraient-ils enchaîné les princes et les rois?
(') Le papyrus Sallier I parle d'un grand temple dédié à Setekh (variante de Sel) dans la ville d'Avaris au temps des Hyksos (voir plus loin). Les Apophis ont an.ssi le nom de Set dans leur protocole, et les Apophis étaient des Hyksos.
L'identité de Setekh (ou Soutekh, Souteshi et de Set est admise par tous les égyptologues. La différence entre les deux mots n'était qu'une question de dialecte, B. Gunn et A. Gardiner, The expulsion of Ihe Hyksos dans fourn. of eg. arch. V. p. 44. Daressv, Seth et son animal dans le Bull, de l'Inst. fr. d'arch. or. XIH, 1917, p. 87. Plëvte, Quelques monuments relatifs au dieu Set. Leyde 1863. Mever, Hist. de l'Ant. II, 350. La graphie Setekh se trouve déjà à la XH" dynastie, avant l'arrivée des Hyksos. Le mot est purement égyptien. Une étude complète sur les variantes du nom de Set par GOnther Roeder dans la Zeitsckrift fur âgyptische Sprache, 30, 1912. p, 84-86. Elles se rangent ainsi : sts sth, suth, suti, sti, st, d'où le grée StiO et notre mot Seth, Set.
[^) Voir p. 42 Horus et Set (Haute Egypte et Basse Egypte) sur les sièges des grands pharaons. L'auteur de la légende que contient le papyrus Sallier /dit d'Apophis à Avaris : Alors le roi Apophis prit Setekh pour son seigneur, et il ne servit pas d'autre dieu dans tout le pays si ce n'est Setekh. Et il lui construisit un beau temple près de son palais et il allait chaque jour lui offrir des sacrifices (Journal of eg. arch. V. p. 40). C'est là une simple querelle de clocher et l'indice d'une secrète jalousie des prêtres de Thèbes. Apophis d'Avaris, Egyptien ou Asiatique, n'était pas à même de bâtir des temples à tous les dieux d'Egypte. Au reste, l'accusation d'exclusivisme porte à faux. Nous avons vu que les Hyksos étaient aussi bons adorateurs de Ra que les Thébains.
Plus tard, quand Ramsès 11 édifia et embellit sa résidence de Basse Egypte, /'î-./?rtr»«xf, sur l'emplacement même d'Avaris ou tout près, il se garda bien de négliger le dieu de l'endroit, Setekh : Son côté Ouest est la maison d'Amon, son côté Sud, la maison de Setekh. Aslarlé est à l'Orient et Bouto au Nord. (Pap. Anastasi VI, 6, traduit par. A. Gardiner, The- Delta résidence of the Rainessides dans le Journ. of eg. arch. V, 187). Un temple à l'étrangère Astarté, (jue diraient les prêtres d'Amon .>
(') On avait longtemps attribué aux Hyksos quelques monuments d'un art assez étrange qui proviennent presque tous de Tanis: 1. Quatre sphynx découverts par Mariette, actuellement au musée du Caire; im d'eux porte en surcharge à l'épaule droite le nom martelé
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