Les Hébreux dans la littérature alexandrine
L'historien josèphe arrange à sa façon la prise d'Avaris dont il avait le récit sous les }eux dans un texte manéthonien. D'après lui, le roi ég\ptien fut forcé de lever le siège, les Orientaux traitèrent néanmoins avec lui. puis ils s'en allèrent en Judée où ils fondèrent la ville de Jérusalem ('). C'étaient donc les Hébreux. Josèphe l'entend ainsi et c'est pour mieux les honorer qu'il leur attribue une retraite triomphante. Peine inutile, les Hyksos ne sont pas les Hébreux (').
Ce détail nous montre que les Juifs lettrés d'Alexandrie se préoccupaient de trouver dans l'histoire les traces de leurs glorieux ancêtres. Le grand travail de la Version des Septante, un des plus beaux efforts scientifiques de l'antiquité, a^^ait attiré l'attention sur les Livres .Saints. La lecture en était rendue accessible à tous dans la traduction grecque. La partie égsptienne de l'histoire patriarcale avec les nobles et sympathiques figures de Jacob, Joseph et Moïse, devait en particulier exciter la curiosité et exercer la sagacité des Alexandrins. Les savants païens eux-mêmes s'intéressaient à ces problèmes.
Pour Josèphe et ses amis, les Hébreux, c'étaient les H\ksos qui, malgré leur défaite finale, avaient pourtant joué un rôle glorieux en Eg\-pte. D'autres racontaient une histoire toute différente, moins belle que la précédente, que l'historien Juif rapporte au long pour la réfuter. C'est ce qu'on a appelé l'histoire des « Impurs ». On la trouve déjà avant Manéthon dans Hécatée d'Abdère. En voici la partie essentielle (^) ;
Une maladie pestilentielle s'étant autrefois déclarée en Egypte, le vulgaire attribua la cause du fléau à la colère de la divinité. Le pays, en effet, était plein d'étrangers nombreux et de toute espèce, qui pratiquaient en matière de religion et de sacrifices, des rites parti-
(') Contra Apionem 1, 14, édition Niesb, \', 84-91, p 15.
(-) On avait cru autrefois reconnaître les Hébreux dans une certaine catégorie d'étrangers nommés ' Aperu par les textes et qui paraissent sous Thoutmès III (XVIII« dyn.^, Ramsès II, Ramsès III et Ramsès IV. Sous Thoutmès III, ils sont en Phénicie, dans kroman de la prise de Joppé par des guerriers cachés dans des cruches. Avec Ramsès II. ils sont employés à extraire de la pierre pour un temple de Memphis. Sous Ramsès III, ils forment une colonie à Héliopolis. Enfin Ramsès IV faisant une visite aux carrières de Hamamat est accompagné de 800 'Aperu, Hkvks, Bibel und Acgyplen, 1904, p. 146-158. On voit de suite que ces gens ne sont pas les Hébreux de la Bible puisqu'ils sont en Egypte à la XX" dynastie, alors que depuis longtemps les Fils d'Israël avaient quitté ce pays de leur servitude.
(^J Je cite d'après Weill, La fin du Moyen Empire, p. I(i4.
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culiers, en faveur desquels le culte national avait été négligé. Les indigènes se persuadèrent, en conséquence, que. s'ils n'expulsaient pas ces étrangers, ils ne se délivreraient jamais de leurs maux. Aussitôt, on procéda à l'expulsion ... La masse de la plèbe émigra dans la contrée appelée aujourd'hui Judée ... A la tète de cette colonie était un persoi nage nommé Môsès . . . qui fonda dans le pays, entre autres villes, celle de Hiérosolyma.
Il est facile de reconnaître dans ces lignes une déformation païenne de rhistoire de l'exode- Cette maladie pestilentielle, ces fléaux qui frappent les Egyptiens, ce sont les dix plaies. On dit justement qu'elles sont un effet de la colère de la divinité et qu'elles ne cesseront (]u'avec le départ des étrangers. Ceux-ci pratiquent une religion spéciale. Il est vrai que les dieux irrités sont les dieux Egyptiens délaissés et jaloux, il est vrai aussi que le départ est présenté comme une expulsion, mais ce sont là des nuances expliquables à une si grande distance des faits et qui, d'ailleurs, n'altèrent pas le fond du tableau.
>Ianéthon a connu cette histoire et il la place sous un roi Aménophis, fils d'un Rampsès, et père d'un Sethos-Ramessès ('). Ces filiations sont fictives. Les Aménophis sont dans la XVIIP dynastie et les Ramsès dans la XIX'. Et c'est une preuve que la source de Manéthon était troublée et mêlée d'éléments légendaires. On voit pourtant que la date indiquée concorde avec la Bible. Les Hébreux sortirent d'Egypte longtemps après les H}ksos. C'est le seul détail à retenir du fantastique récit conservé par Josèphe. Autant celui d'Hécatée d'.Abdère est clair et sobre, autant celui-ci est confus et cousu d'incohérences.
Les fléaux, lèpre et autres maladies atteignent, non les Eg\ptiens. mais les étrangers, les < Impurs », on les enferme au nombre de SCKJOO dans les carrières de la rive orientale du Nil, et pourtant ces pauvres gens, ces miséreux, arrivent à effra\er le grand Pharaon qui s'enfuit avec toute son armée en Ethiopie et leur abandonne sans combat son beau et riche pays!! Les « Impurs »; ont pour chef un prêtre d'Héliopolis, 0.sarsiph, qui, plus tard, se fit appeler Moïse. C'est treize ans après seulement — alors (]u"ils ont eu le temps de se fortifier! — <iue le roi fugitif revient de l'exil et se met en devoir de les chasser. Conte bleu, dans lequel nous [mouvons cependant cueillir les traits essentiels du récit primitif fléaux dans le pays, intervention de la divinité irritée, et, de plus, apparition d'un devin ou prophète qui rappelle le rôle de Moïse et d'Aaron devant Pharaon.
L'écho des mêmes souvenirs se perçoit encore dans des auteurs postérieurs, dans Posidonius d'Apamée où les lépreux sont les ancêtres des Juifs (-) (vers 150 av. J-C), dans Trogue Pompée où la gale et la lèpre affligent les Egyptiens ('), dans Chérémon d'Alexandrie où reparaissent
Cj Cité par Joskphe, Contra Apionem, 26-27, édition Niese, V, p. 40-44. Voir Maspeko, Hist. Ane. 190.5, p. 311.
(■-) Th. Reinach. Textes relatifs au Judaïsme, p. 14. W'eii.l. La fin du Moyen Empire. 104.
(^) Reinach, Textes, p. 253. Weill, La fin du Moyen Empire, 105.
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les événements étranges décrits par Manéthon ('), enfin dans Lysimaque ("), Tacite (^) et Apion (,*) qui placent les faits au temps de Bocchoris (vers 720 av. J.-C).
Tous ces auteurs ont en vue les Hébreux et leur sortie d'Egypte, mais leur témoignage est trop déformé et trop encombré d'éléments parasites pour fournir quelque appoint aux études bibliques Surtout, il est trop éloigné des faits (mille ans d'intervalle, au moins), et, dans l'état actuel des sources, nous ignorons quels anneaux constituent cette tradition, et par quelle voie — si toutefois ce n'est pas la Bible elle même — leur parvint le souvenir des fils d'Israël et de leurs démêlés avec Pharaon. Manéthon eut-il sous les 3'eux des documents hiéroglyphiques ou hiératiques à sa fantastique histoire des < Impurs >, rien en Egypte ne l'a révélé (^).
Durant toute la guerre de l'indépendance, tandis qu'Egyptiens et Hyksos se livraient les furieux combats dont nous avons un faible écho dans la sèche monographie d'Ahmosis, fils d'Abana, les Hébreux, tranquilles pasteurs, protégés par une neutralité absolue, gardaient leurs troupeaux et cultivaient leurs champs dans les fertiles plaines de Gessen (^). Mais avant de les y suivre, il nous faut revenir un peu en arrière et nous attacher un moment à celui qui les avait précédés en Egypte et qui, par une fortune inespérée et providentielle, devenu ministre de Pharaon, se servit de son pouvoir pour leur préparer une heureuse installation.
Joseph.
On l'a dit avec raison, « Joseph est une des figures les plus attachantes de l'histoire- Il réunit en sa personne tout ce qui est le plus propre à intéresser et à toucher ('')>. Son innocence, son heureux caractère, l'injustice
(') Cité par Josèphe. Contra Apionem I, 32, édit. Nikse, V, p. 49. Reinach, Textes, p. 115; VVeill, La fin du Moyen Empire, p. 105. — Notons ici un détail. Dans Manéthon,^ les « Impurs > réoccupent Avaris restée déserte depuis les Hyksos, dans Chérémon, ils sont à Péluse, nouvelle preuve que ces deux villes furent au même endroit ou, du moins, dans, la même région.
(2) Cité par Josèphe, Contra Apion. I, 34, édit. Niese, V, p. 50. Tu. Reinach, Textes, p. 117-120; VVeill, La fin du Moyen Empire, p. 107.
(3) Th. Reinach, Textes, p. 302-305 ; Weill, La fin du Moyen Empire, p. 107. (*) Th. Reinach, Textes, p. 126-127; Weill, I^a fin du Moyen Empire, p. 107.
(^) D'après R. Weill (La fin du Moyen Empire, -p- 130), l'histoire des « Impurs > n'est qu'un doublet péjoratif de l'histoire des Hyksos appliquée malicieusement aux Hébreux par les Grecs antisémites d'Alexandrie. 11 est vrai, aucun indice de mauvaise foi ou de malice ne paraît dans Manéthon ni dans Hécatée d'Abdére, mais, dit-on, le « tour était déjà joué »• avant eux. Et ces hommes simples et naïfs n'y ont rien vu, et ils ont pris pour faits authentiques et dignes d'être consignés dans un livre sérieux, des racontars qui n'étaient que de méchantes plaisanteries!
(*) L'Ecriture Sainte ne fait aucune allusion à une participation quelconque des Hébreux à une guerre. II peut sembler étonnant qu'ils n'aient pas été expulsés avec les autres Orientaux, mais le jeune vainqueur ne pouvait d'un coup dépeupler tout le Delta oriental. Ea outre, la diflficulté s'atténue si l'on admet que c'est lui qui commenra aussitôt l'oppression et la persécution.
C) ViGOUROUX, La Bible et les découvertes modernes. II, p. 1.