Etat de la question
Où était la terre de Gessen.' Depuis (|ue des recherches méthodiques ont été faites dans le Delta oriental, une opinion s'est formée qui a pris une certaine consistance. La terre de Gessen se trouvait, dit-on, à l'entrée du Ouadi Toumilat, à peu près dans le triangle formé |.ar Bu-
(M Ki.i.ioT .Smith,, /<w;«. of ,-g. anli. 1914, p. VU.
La ret^ion de ^ 'isthme de Suez
92 VI. La terre de Gesse»
baste. Belbeis et Tell el-kebir avec Saft el-Henneh comme centre. Elle comprenait ainsi les parties cultivées du Ouadi Toumilat jusqu'aux lagunes du lac Timsah.
La première idée de cette théorie revient à Richard Lepsius qui \ fut amené par la recherche de la route de l'Exode (*). Lepsius opinait qu'en partant, les Hébreux avaient suivi le Ouadi Toumilat. Il plaçait Pithom à l'entrée de la vallée vers Tell abou-Soleiman, et Ramsès aux ruines de Tell el-iMaskhouta.
Héritier de ces idées, son disciple Edouard Naville est celui qui a le plus contribué à accréditer cette hypothèse. En 1883, il exécutait, pour le compte de X Egypt Exploratio7i Ftind, de larges fouilles à Tell el-Maskhouta, et, se basant sur quelques inscriptions, il établissait que ce tell était le site de l'ancienne Pithom. Sur les mêmes monuments, il lisait plusieurs fois le nom égyptien de Thekou. Aussitôt jaillissait l'idée que ce mot était le prototype de l'Hébreu Soccoth (Ex. 12, 37; 13, 20), localité où campèrent les Hébreux. Soccoth et Pithom étaient donc deux noms différents d'une même ville située à Tell el-Maskhouta. Par la même occasion, Naville étendait ses études à la terre de Gessen et la iîxait autour de Saft el-Henneh comme nous avons dit plus haut (°).
Depuis la publication de Naville, les commentateurs catholiques, d'une manière générale, se sont rangés à cette opinion ('). Il en est à peu près de même des exégètes indépendants ('').
Enfin en 1006, Flinders Pétrie fouillait le monticule de Tell Artabi. à une (|uinzaine de kilomètres à l'Ouest de Tell el-Maskhouta, et bien qu'il n'eût trouvé aucun document péremptoire, diverses inscriptions de Ramsès Il laissaient supposer que c'était là l'emplacement de la Ramsès biblique C).
(') Ober die Lage von Pithom (Siik/ioth) itiid Rainscs (Heroonpolisi clans la Zeilschrift fiir aeg. Sprache. 21 (1883), p. 41-53.
(2) E. Naville, The Store-city of Pittiom. 4" édit. 1903. — TIte Slirine of Saft el-Henneh and Ihe Land of Goshen, 1888 (mémoires de V Egypt Exploration Eiind).
(•') X'iGOUROUx, La Bible et Us découvertes modernes, 1896, II, p. 216-234. L'auteur écrit (p. 226) : « L'endroit que nous venons de décrire (Tell el-Maskhouta était donc, selon toutes les vraisemblances, le centre du pays de Gessen, de cette contrée où Jacob passa les dernières années de sa vie et où se multiplièrent ses enfants».
Opinion différente dans Vigouroux, Dict. de la Bible, III, 218-221, art. Gessen par Lksêtre: « La terre de Gessen est le pays compris entre la branche la plus orientale du Nil ou branche pélusiaque et le désert ». Cette définition ouvre de vastes espaces et nous mène jusqu'à Péluse et à la Méditerranée. C'est celle que nous admettrons en la modifiant un peu. L'auteur reproduit néanmoins dans sa carte le fanuux triangle de Naville i T/i, Shrine of Saft el-Henneh, 1888, p. 15).
(■•) Hastings, Dict. of the Bible, art. Goschen par (".riffith ; Max Mijller, art. Goshen dans Encyclopaedia Biblica.
(•■) J'adopte l'orthographe Tell Artâhi qui est basée sur la prononciation des gens du pays. On trouve dans les livres deux autres formes Tell Rolâb et Tell er-Retâbeh. Je pense <|ue ces variantes tiennent à ce que la vraie prononciation des indigènes n'avait pas été bien saisie. Le peuple et les gens instruits disent bien Tell Arlùbl.
/. Etal de ia question 93
L'hypothèse est simple, vraisemblable, harmonieuse. .A.u surplus, elle s'étaie sur plusieurs autres indices.
On identifie le Gosen biblique (réat-it des Septante, reCEJUl copte) avec la région ou ville ég\ptienne iiu'on lit Ooseni et qui est à localiser à Saft el-rienneh ou dans le voisinage. Ce point est singulièrement appuyé par l'addition des Septante fv yfl Tiafii \\ç>a\V\.u^ ((ien. 45, 10). Le nome gréco-romain d'Arabie (ancien 20° nome égyptien de la Basse Egypte) était, en effet, situé à l'Est de la branche bubastique du Nil, au Sud du nome tanite (19°). En outre, ce nome avait pour capitale Phacusa *I>axovoa mot qu'on dit composé de l'ancien ég\ptien Qcs, variante, d'après Naville. (le Qosem. Et l'on place Phacusa à Saft (').
C'était, ajoute-ton, l'opinion des .Septante. Outre l'importante indication û'Araôia que nous venons de mentionner, ils disent (jue Joseph alla à la rencontre de son père Jacob à Heroonpolis dans le pa\s de Ramessé (Gen. 46, 28), et l'historien Josèphe rapporte la même tradition (^). Or. Heroonpolis est Pithom. La terre de Gessen était donc dans cette vallée ou dans le voisinage.
Enfin, la combinaison cadre à merveille avec le récit de l'Exode. Le point de départ, Ramsès, il est vrai, est encore à trouver (s'il n'est pas encore à Tell Artâbï), mais ensuite tout est simple et clair. Le premier campement a lieu à Soccoth qui est Thekou, à Tell el-Maskhouta, et de là les Hébreu.x se dirigent vers la Mer Rouge. Dès lors, la terre de Gessen est naturellement à chercher dans le Ouadi Toumilat ou à son entrée.
Telle est, à grands traits la position prise de nos jours par le plus grand nombre des auteurs. Il est juste de remarquer (jue cette théorie ne dépasse pas les limites d'une opinion et n'atteint aucun degré de certitude. .Avant de la soumettre à un examen détaillé, indiquons les éléments d'une autre tradition qui semble plus ancienne. En histoire et géographie biblique, nous sommes si pressés et si avides de trancher toutes les questions que nous courons parfois après n'importe (|uel mirage de preuve et nous nous donnons à nous-mêmes 1 illusion d'une démonstration solide. La loyauté e.xige que nous ne négligions aucune lumière.
Quand Joseph veut faire attribuer à ses frères le pa3-s de Gessen, il leur demande de dire à Pharaon qu'ils sont pasteurs. « De cette manière vous habiterez dans la terre de Gessen, car tous les bergers sont en abomination aux Egyptiens » (Gen. 46, 34). Cette dernière phrase nous amène a conclure que la terre de Gessen n'était pas dans l'Egypte proprement dite, mais plutôt à la frontière, en une région peu fréquentée des ligyptiens et où dominaient les étrangers- Or, ce n'était certainement pas le cas pour les belles plaines de Bubaste si enfoncées dans le Delta et si bien arrosées par les eaux de la branche pélusiaque.
r') .\aville, Tlie Slirhie of Saft el-Henneh. 1888, p. 14-20. (-) Aiit. Jud. Il, 7, .5 féd. NiESE, II, 1841.