‹ Les Hébreux en EgyptChapitre 74 sur 150 · VI. La ferre de Gessen · texte numérisé non relu

VI. La ferre de Gessen

se répandre sur de grandes plaines, elles sont ramenées par la pente dans les bas-fonds et dans le canal. Aussi, la culture dans le Ouadi Toumilat est pauvre et maigre. Ce n'est qu'un mince ruban de verdure entre deux déserts. Ce pa\'s ne convient nullement à des éleveurs de troupeau.x, comme étaient les Hébreux. Ue quoi auraient vécu ces brebis et ces chèvres amenées de Canaan ? (Gen. 46, 6. 32).

.Ajoutons qu'au Moyen et au Nouvel Empire, il y avait dans le Ouadi Toumilat deux villes égyptiennes assez importantes, l'une à Tell el-Maskhouta, l'autre à Tell Artabi. Dans l'une et l'autre, Ramsès II restaura, à grands frais, en granit de Syène, le temple dédié au dieu .Atoum. Ces travaux supposent une population ég\'p tienne assez nombreuse- Dès lors, où trouver de la place pour les Israélites ?

Aussi bien, n'est-ce pas là que Kaville et les auteurs modernes situent la terre de Gessen, mais beaucoup plus à l'Ouest, dans les riches plaines de Saft el-Henneh. Mais alors intervient la difficulté des routes. Celle qui venait de Palestine et descendait vers Bubaste n'allait pas faire le tour par Thekou-Heroonpolis .Au sortir du désert, elle aboutissait au site de Peluse, alors Avaris, ou à Thel (Sile), près du Kantara actuel. A Avaris. on trouvait une branche du Nil, et, par eau ou par la chaussée, on pénétrait au cœur de l'Egypte. A Thel, un canal rejoignait le Nil vers Daphnae ( Tell Defenmh). C'est le chemin, qu'en sens inverse suivit Ethérie lorsqu 'après avoir traversé le Ouadi Toumilat d'Orient en Occident, elle se rendit à Péluse, et elle ne tarit pas sur la richesse des plaines qui bordent ce bras du Nil ('). Un vrai paradis terrestre, et, pour elle, c'est la terre de Gessen.

Héroonpolis n'était donc pas sur la route de Jacob. 11 est vrai, une voie secondaire fait aujourd'hui ce détour. Elle se détache de l'autre un peu avant Tell Alwii-SëfeJi, se dirige vers le -Sud, pas.se à El-Gisr et pénètre dans le Ouadi Toumilat (^). Mais rien ne prouve que cette voie était alors ouverte et pratiquée. En outre, elle est beaucoup plus longue et plus pénible, elle n'est suivie de nos jours que par les caravanes qui vont directement au Caire et qui veulent éviter les chemins trop fréquentés. Ce n'était pas le cas de Jacob et de sa famille.

.Ainsi, la mention d'Héroonpolis par les Septante ne peut être regardée comme l'indice d'une tradition. Il en est de même pour l'historien Josèphe (]ui déjtend des .Sejjtante.

3. Le nom hébreu de (iosen et son prétendu prototype égyptien.

Un autre élément parasite bien plus nocif à la question (]u; nous occupe que l'Héroonpolis des Septante, est le terme géogra|)hi(jue égyptien lu Qosem. et cju'on donne comme l'écjuivalent de l'hébreu Goscîi. Le grec Tforh vient à propos former l'anneau intermédiaire. Cette form(- nominale

(') Texte en appendice, 111, ').

(-) Autrefois par le milieu du seuil; depuis le creusage du canal, à bac, à la pointe Nord du lac Tinisah.

3. Le nom hébreu de Gosen et son prétendu prototype égyptien 99

ne fut-elle pas adoptée par les interprètes alexandrins uni(]uement parce qu'elle était plus ressemblante à l'original ?

Ces idées furent émises pour la première fois par l'égyptologue Heinrich Bruysch ('), et re|)rises plus tard avec beaucoup de conviction par Ed. Naville (^). On les a regardées depuis, en général, comme l'expression de la vérité et un acquêt de la science (^). Elles ne sont pourtant pas basées sur l'évidence, et le fondement qui les soutient est loin d'être sans fissvire. Il est même d'une étonnante fragilité.

Quelle est la lecture et la signification du mot égyptien (]ui sert de point de départ à toute la théorie ? Un des maîtres de la philologie eg\ptienne. Alan Gardiner, a fort bien traité cette double question dans un article de la grande revue anglaise d'égyptologie {*). Je ne fais (|ue résumer son étude.

A lire le mot, il n'\- a d'hésitation possible que dans la première lettre. Elle provient d'une confusion ancienne entre le signe g .«■ et le signe très voisin »» g. Les hiéroglyphes des premiers temps distinguaient ces deux signes, mais l'écriture hiératique les confondit et finalement la boucle X fut seule retenue. Il faut remarquer cependant ([ue le signe ^ était beaucoup plus fréquent (]ue l'autre, et qu'a\'ant par lui-même la valeur bilitterale M toutes les fois qu'il est accompagné de .? complémentaire, il est normalement à lire ss. Et c'est le cas du groupe discuté qui régulièrement doit se transcrire ssmt {sesmet). Toute autre lecture demande une preuve ferme, et ne peut se contenter de conjectures (^).

Le terme se rencontre dans les listes géographiques de l'époque grécoromaine. Un tableau du temple d'Edfou montre Ptolémée XI offrant à Horus le nome de Sopd, comme l'explique la légende : // l'apparie le nome de Sopd avec ce gii'il produit, et Sesmet avec ce qui est en elle. Une scène analogue se voit au temple de Dendéra avec ces paroles : // t'apporte Sesmet d'Orient.

Dans le premier cas, Sesmet est accompagné du déterminatii de ville, c'était donc apparemment la capitale de la province offerte à Horus par le roi. Cette métropole était généralement appelée Pi-Sopd < la demeure de Sopd ». Ce dernier nom lui-même subsiste encore dans l'arabe .Saft

(') Dictionnaire géogr. p. 427. 876. 1348. Geogr. Inschri/ten, I (1857), p. 129. 140. Die Coller des Nomos Arabia dans la Zeitschrift filr aeg. Sprache, 19 (1881), p. 15-18.

(2) The Shrine oj Saft el-Henneh and the Land of Goshen 1888.

(3) Ces idées sont enregistrées dans les trois dictionnaires bibliques de Vigouroux, Hastings et Cheyne.

(*) The supposed egyplian équivalent of tlie naine of Goslien dans le fourn. of eg. arc/i., 5, (1918), p. 218-223.

(^) Alan Gardiner (toc. cit. p. 221, note 3) ne connaît que deux e.xemples où le signe en question g est suivi de s, le nom de la ville de Cusae et celui d'une place non identifiée, mentionnée dans les textes des Pyramides. Pour le groupe ss, comparer les deu.x mots hébreux VV « lin », de l'ég. ses, copte igenc « lin », et V'V « albâtre », de l'ég. ses avec le déterniinatif de pierre.

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(el-Henneh), à l'Est de Bubaste, qui marque l'emplacement de l'ancienne ville. Les fouilles qu'y a exécutées Naville en 1885 montrent bien que c'était la cité du dieu Sopd et le centre de son culte *)• Le plus bel objet exhumé est un splendide naos dédié au temple per le dernier pharaon égyptien, Nectanébo (358-34L. On }• lit ces phrases qui contiennent l'ancien nom de l'endroit : Quand Sa Majesté vint à Sesmet pour propicier ce rwhle dieu Sopd, seigneur de l^ Orient (pi. VI, 2), et, plus loin: Ce fut ce dieu hci-mêtue qui fit graver les figures des dieux de Sesmet sur ce naos (pi. VI, 3) (■).

Un dernier exemple nous offre le même mot au masculin avec un sens un peu différent, dans un h3-mne à .Sésostris III (XII" d3-n.). Parmi beaucoup d'autres comparaisons dont quelques-unes sont pleines de charme, le poète emploie celle-ci :

Grand est le seigneur de sa ville,

Il est rempart comme iin mur de cuivre de Sesem (").

Seseni désigne donc ici le pa^'s d'où provenait le cuivre, le Sinaï très probablement. Le déterminatif étranger qui suit le mot confirme cette interprétation.

Voici maintenant une seconde série de textes oii se lit, en toutes lettres cette fois, un mot sesmet qui est évidemment le même que le précédent. C'est d'abord une stèle de la Xir d3-nastie provenant de Ouadi Gasous sur la Mer Rouge (■*). On y voit le dieu Sopd — toujours celui de Saft el- Henneh — couronné des deux hautes plumes d'Amon. avec cette légende ; Sot>d^ seigneur de Sesmet^ seigneur de l'Orient.

Les textes des Pyramides contiennent plusieurs fois le terme sesmet. En deux passages (456. 1784), c'est un nom de pays sans autre indication; ailleurs (567 , c est un minerai vert associé à la turquoise, mafkat. La même association se trouve d'ailleurs dans des textes plus récents (*), toujours en relation avec Sopd. seigneur de l'Orient, seigneur des pays étrangers.

Vji\ outre, les textes des pyramides donnent nombre de fois à Horus l'épithète sesemti < celui de Sesmet ». C'est une des (quatre formes de ce dieu ap]3elé: Horus des dieux, /forus de l' horizoji, Fforus de l' Orient, Horus de Sesmet (^).

(') Ed. Naville, The Shrine of Saft el-Henneh 1888. Seswet était un nom très ancien. Les textes T>to!émaïques d'Edfou l'emploient comme beauconp d'autres, par arehaîsvie.

(-) Naville lisait le nom de la ville, AVj. Alan Gardinbk (toc. cit. p. 219) démontre que le dernier signe n'est pas un déterminatif mais le phonétique bilitténd vil. mr. et que le sroupe est donc à lire ssmet {sesmeD comme à Edfou et à Dendéra.

(•■') GRiFFrrH, Hieralic papiri J'rom Kahun and Gurob, 1898, pi. 11, ligne 14. Je donne la traduction d'ALAN Gardiner {loc. cit. p. 219). La comparaison est forte. 11 parait pourtant (|ue c'était un lieu commun en littérature égyptienne.

(*) BiRCH, Catalogue of the... Egyptian Antiqnities at Ahncick Castle. pi. IV, p. 2b9.

(^) Skthe, Urkunden, \\ , 875-6.

(") Les mêmes textes appellent aussi Horus, sopd < le prêt, le prompt » (3.S0. 632. 1636), de sorte que le dieu Sopd ne semble être autre qu'Horus de Sesmet. Tous les deux sont dits seigneurs de l'Orient. Sopd, «le prêt, le prompt», est une variante d'Horus.

3. Le nom hébreu de Gosen et son prétendu prototype égyptien 101

De cette poussière de citations ('), il se dégage que Sesmet était un nom ancien du Sinai et d'un minerai vert exploité dans ce pays en même temps <iue la turquoise. Or. Saft el-Henneh était le point de départ des cara\-anes pour le Sinai. Le dieu Sopd, seigneur de t Orient, seigneur de Sesmet, était honoré au Sinaï, sa patrie d'origine, et à Pi-Sopd, sa demeure d'adoption, capitale du nome qui lui était consacré. C'était toujours celui de Sesmet {seseniti). Le nom finit par s'appliquer à la ville elle-même (').

.Sans atteindre la certitude ni être indiscutables, ces conclusions se présentent avec les marques d'une sérieuse probabilité. Pour le mot qui nous occupe, elles établissent avec solidité la lecture sesmet. Dès lors, il ne semble pas possible de retrouver dans ce mot ni l'hébreu gosen ni le grec réoFu. D'abord le prototype supposé est au féminin (une seule fois au masculin, dans l'hymne à Sésostris III), et l'on sait que, même après la chute du t, la terminaison féminine se manifeste toujours par la présence dune vo\elle finale (ex. nofrit, copte 'f--rfoqpi). De plus, l'hébreu gosen dittererait en deux lettres de l'original Le grec Tio^i en serait moins éloigné, mais il ne faut pas oublier que les Septante rencontrant gosen tout court, l'ont traduit par Héroonpolis (Gen. 46. 28). Dans le composé v'I réatii qu'ils ont gardé partout, ils n'avaient donc pas en vue un nom ancien de Pi-.Sopd, Saft el-Henneh.

Quelle est donc l'origine du mot Téoei^i .? A mon avis, ce n'est autre chose que la transcription de l'hébreu gosen. Mais pourquoi FéoE^i et non FÉoEv r De même, on peut se demander pourquoi ils ont transcrit Safnat pdaneh ¥ouOofi *I>avii/. Passant dans une autre langue, il est si facile qu'un nom propre peu connu soit déformé. On en trouverait bien d'autres exemples.

Quant à gosen, le plus simple est d'en faire un nom sémiticiue, d'autant que le terme existe en hébreu, désignant une région (Jos. 10, 41 ; 11, 16) et une ville (Jos. 1.5, 51). On objectera peut-être que l'appellation terre de gosen était ég3'ptienne puis(iu'elle est connue de Joseph et de Pharaon et qu'elle s'attache à une partie de l'empire. Mais remarquons aussi que c'était une région frontière, peu ou pas du tout habitée par les Egyptiens de race, exploitée donc par les Orientaux. Les Hyksos étaient alors maîtres du Delta, sinon de toute la vallée du Nil. Les hommes de leur race et de leur langue formaient, de beaucoup, la majorité de la population à la marche égvpto-s\Tienne. Il est tout à fait plau.sible (]ue le nom de goseji ait été donné par les .'\siatiques eux-mêmes à une partie de cette région mito\enne.

(') Pour être complet, mentionnons encore la déesse à tète de lion, Sesemtit « celle de Sesmet». et une sorte de tablier ou pagne, sesmet, que portaient sans doute les naturels du Sinai, et dont est revêtu le dieu Sopd sur la stèle de Ouadi Gasous.

(2) De même, Behdet, nom d'une petite localité du Delta, berceau du culte d'Horus, passa à Kdfou où ce dieu toujours appelé celui de Behdet [belwdti) était spécialement honoré.

J'I. La terre de Cessent

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