Phases et durée
Alors il eut recours à une mesure barbare et inhumaine qui eût été radicale si elle avait été appliquée avec rigueur: « Vous jetterez au fleuve tous les fils qui naîtront, et vous laisserez vivre les filles » (Ex. 1, 22). Ce fut la seconde phase. La troisième a lieu après le retour de Moïse du Sinaï, et c'est une recrudescence dans l'oppression et la rigueur de l’esclavage (Ex. 5, 6-23). C'est alors qu'on oblige les Hébreux à aller chercher eux-mêmes la paille pour fabriquer les briques.
La troisième période fut de courte durée, un an au plus, semble-t-il. Elle fut provoquée par la demande de Moïse de laisser partir Israël (Ex. 9, 4-0). La Providence permit qu'il en arrivât ainsi afin d'achever de détacher les Hébreux et de les préparer à quitter ce pays où ils avaient été heureux mais qui leur devenait par trop hostile. La seconde fut longue. Elle comprend toute la vie de Moïse (80 ans, Ex. 7, 7), et il est probable qu'elle avait commencé avant la naissance du grand libérateur et que déjà un grand nombre de petits Israélites avaient péri dans les eaux du Shihor. D'après cela, on peut inférer que la première aussi dura plusieurs dizaines d'années. Avant d'en arriver à la mesure sauvage qui supprimait tous les enfants mâles, les rois d'Egypte qui n'étaient cruels ni par tempérament, ni par tradition, durent patienter longtemps. Le texte lui-même le laisse entendre. « Plus ‘on accablait Israël, plus il multipliait et s'accroissait » (Ex. 1, 12). Or, il n'en est pas d'un peuple comme des fleurs au printemps. Tenant compte de la mortalité, pour constater une sérieuse augmentation, il faut des années, un quart de siècle au moins. D'autant qu'alors cet accroissement se calculait à vue d'œil et non par des recensements précis.
Durant cette première période, les Hébreux construisirent Pithom et Ramsès Ce fut un long travail. L'épisode des sages-femmes, si bonnes pour les enfants d'Israël, prit aussi du temps. On y lit ce détail significatif: « Et Dieu fit du bien aux sages-femmes et /e peuple devint nombreux et extrémement fort » (Ex. 1, 20). Il ne s’agit donc pas de quelques mois. À moins d'être vides de sens, ces paroles supposent un long intervalle de paix relative et de prospérité. Un pareil développement exige de nombreuses années.
Ainsi, il n’est nullement exagéré d'attribuer à cette première phase une durée aussi longue qu'à la seconde. C’est, pour toute la persécution, un siècle et demi au moins, et peut-être pas loin de deux siècles. On voit de suite qu’elle fut l’œuvre de plusieurs pharaons et qu'il n'est ni juste ni historique de la mettre tout entière à la charge de Ramses IT. Ce roi ne linaugura pas, ce ne fut pas même lui qui porta l'odieux décret contre les enfants mâles. À la naissance de Moïse, il avait cinq ou six ans, car il vécut 84 ans et — par hypothèse — il venait de mourir (Ex. 2, 25) quand le libérateur, âgé de 80 ans (Ex. 7, 7), entama les négociations avec son successeur. En outre, il passa les vingt premières années de son règne à guerroyer en Svrie contre ses puissants ennemis, les Hittites, et ce ne
fut que la 21° année qu'il conclut avec eux le traité de paix (*). Durant
(t) Voir plus haut, p. 111. 112.
124 V7/1. La persécution
ces longues campagnes, avait-il la tête à tourmenter de loyaux et pacifiques habitants de son empire? Ce n’est pas à dire quà son heure il fut plus humain et plus doux que ses prédécesseurs. Son ambition démesurée, jointe à une autorité sans contrôle ni contrepoids, le porta à abuser des Hébreux, soumis et patients, pour des constructions qui devaient assurer l'immortalité à son nom. Et cest peut-être son amer souvenir qui trans-
erce encore à travers les lignes indionées de l’auteur sacré. Soit, mais Ce Een] L]
Fig. 34. À travers la plaine. inondée.
dans toutes les hypothèses, c'est à un autre que revient l'initiative de la politique d'asservissement.
Après ces remarques générales, étudions plus en détail chacune des phases.
4, Ramsès et Pithom.
La première période est caractérisée par la construction de Pithom et de Ramsès. Evidemment, les Hébreux travaillèrent ailleurs et à d'autres villes. Celles-ci sont mentionnées comme exemples, et parce que, dans la mémoire des descendants, leur nom évoquait plus vivement les souvenirs de misère et de souffrance légués par les anciens (!).
Nous avons parlé de Ramsès dans le chapitre précédent et nous avons conclu que, selon toutes les probabilités, c'était la Pi-Ramessé pharaonique,
(1) Les Septante mentionnent encore Héliopolis.
A. Ramses et Pithom L25
au site de Péluse. Ajoutons seulement que dans tous les systèmes, même en cet endroit, la ville est nommée par anticipation, comme à l’arrivée de la famille patriarcale en Egypte (Gen. 47, 11). Les Hébreux y peinaient, en effet, longtemps avant le décret sur les enfants. donc également avant la naissance de Ramsès IT. Au reste, aucune difficulté en cela. Pi-Ramessé était une grande ville, avec cinq ou six temples et d'immenses magasins (‘). Le travail de construction, commencé à une date que nous ignorons, se poursuivit pendant plusieurs règnes et — dans la seconde hypothèse — jusqu'au temps de Ménephtah.
Il est vrai, dans les documents égyptiens, il n'est fait aucune mention de Pi-Ramessé avant Ramsès IL. C'est à lui que les scribes panégyristes attribuent l'embellissement de la ville et c’est son nom qu'elle porte. A bon droit, semble-t-il, car il y fit exécuter de grands travaux et il aimait à y séjourner. Il y signa le traité de paix avec les Hittites. C'était bien sa ville, sa résidence privilégiée. Mais il n'est dit nulle part qu'il fut le premier à y construire en vue d'une installation de la Cour et du Gouvernement. D'après plusieurs indices, la famille ramesside était originaire du Delta oriental, peut-être d'Avaris, et il est tout à fait vraisemblable que Séti I et Ramsès I avaient déjà entrepris de faire de ce site merveilleux la seconde capitale de l'Egypte (?). C'était d’ailleurs l'intérêt du pays, comme nous l'avons indiqué plus haut.
Simultanément, les Hébreux construisaient les magasins de Pithom. Dans le texte sacré, cette dernière localité ne se rattache pas à la terre de Gessen. Car, il est évident que Pharaon a pu envoyer les dociles fils d Israël travailler bien loin de leur centre principal. Nous avons donc toute liberté pour la chercher là où nous conduiront les documents égyptiens. Il est généralement admis parmi les auteurs modernes de la placer aux ruines de Tell el-Maskhouta dans le Ouadi Toumilat. Un égyptologue que nous avons nommé souvent et dont l'autorité s'impose, Alan Gardiner, incline plutôt pour le site voisin de Tell Artabi, réservant pour Tell el-Maskhouta le toponyme beaucoup plus fréquent de Thékou (*}. À dire vrai, au point de vue biblique, la question a peu d'importance. Elle se double cependant de deux autres éléments. Dans l'opinion commune, lhékou serait Soccoth de la Bible (Ex. 12, 37: 13, 20), où les Hébreux établirent leur premier campement. En outre, il faut identifier Héroonpolis que les Sep- tante ont introduit dans leur texte {Gen. 46, 28) et on s'accorde à y voir le nom grec de Pithom. Il y a donc lieu de s'arrêter un moment à ce petit problème de géographie.
() Voir plus haut, p. 110-116. Au moment où écrivait l’auteur sacré, le grand nom de Pi-Ramessé avait effacé tous les autres.
(@)j A. GARDINER, The Delta residence dans le /ournal of eg. arch. 5, 1918, p. 260, note 4, Une des raisons qui militent en faveur de cette opinion est le culte spécial voué par cette famille royale au dieu Set, principal patron d’Avaris et de sa région. Le nom de Set entre dans le protocole de deux pharaons de la XIXe dynastie, Séti I, Séti II; Ramsès II et Méne-
phtah sont souvent dits « Aimés de Set ». Le père de Ramsès I s'appelait probablement Séti. (%) The Della residence dans le /ournal of eg. arch., 5, 1918, p. 268. 269.
126 V1. La persécution
Nous passons rapidement en revue, dans l'ordre historique autañt que possible, les documents concernant la question.
1. Papyrus du Nouvel Empire. Ms parlent de Thékou et de sa forteresse (£hetem) (). Voici le plus remarquable. Nous l'avons déjà cité plus haut (p. 34), nous le reproduisons ici pour la commodité du lecteur: Vous avons fini de faire passer les tribus bédomnes d'Edom par la forteresse (khelem) de Ménephtah de Thekou, vers les marais de Prtoum |de) Ménephtah de Thékou (?). Si nous débarrassons ce texte de ses éléments parasites, il se simplifie ainsi: « Nous avons fini de faire passer les tribus par la forteresse de Thékou vers les marais de Pitoum de Thékou ». Nous ne préten: dons pas que le’sens de cette phrase soit clair. De quelque manière cependant qu'on l'explique, il est difficile d'en tirer que Pitoum et Thékou désignent la même localité. Il semble plutôt que lhékou ést une région
assez étendue dans laquelle il y a une place forte, un £/e/em, qu'on ap-.
pelle «la forteresse de Thékou », et une ville qui porte le nom de « Pitoum de Thékou ». D'autre part, dans un sens restreint, Thékou est aussi une ville, comme l'indique le déterminatif qui accompagne ce mot.
2, Jnscriplions lapidaires trouvées à Tell Artabr et à Tell el-Maskhouta.
Nous avons cité plus haut (p. 108), celles de Tell Artabi. [Il en ressort, ce qu'ont d’ailleurs prouvé les fouilles, qu'il y avait là un grand temple dédié à Atoum, un fz-foum « demeure de Toum » (*), et que le dieu sappellait Aoum, seigneur de Thékou ».
Les fouilles de Tell el-Maskhouta ont également établi que cette ville possédait un temple d’Atoum avec le même titre: Æloum, sezgneur de T'hékou (*). Mais ici, il y a un peu de variété dans le formulaire. Le lieutenant d'Osorkon IT (22° dynastie) s'intitule: Archiviste du temple de Toum (pe-toum), sezgneur de Anou (pl. 4C). Ce dernier terme de ‘ÆAxoz qui repa: rait dans les textes ptolémaïques, indiquait tout le territoire du 8° nome, dans le Ouadi Toumilat. Le même monument parle encore deux fois du temple de Toum. Trois fragments de statues probablement d'époque saïte (26° dynastie) contiennent des formules analogues: Z'ous Les prétres qu en: érent dans la demeure sacrée de Toum, dieu grand au milien de T'hékou (pl. 5 A): préposé au magasin, le scribe de la demeure sacrée de Toum [de] T'hékou; ton nom avec la statue reste dans la demeure sacrée de Toum, dieu grand et vivant |de] Thékou (pl. 7 À); prétre de l'horizon (temple) de Toum de T'hékou (p. 40).
Le monument le plus considérable sorti des fouilles est une grande stèle de Ptolémée IT Philadelphe (*) (285-247), érigée dans le temple lui: même, l’an 21 du roi, ex face de son père Toum, dieu grand et vivant de T'hékou (ligne 28). On y décrit en un style ampoulé plusieurs visites du
(:) Voir plus loin, le texte du pap. Anastasi V.
(2) Pap. Anastasi VI, 4, 15, voir les références plus haut, p. 34. (5) Le nom de ce dieu s’écrit Atoum ou Toum.
4) NAVILLE, 7he Siore-city of Pithom, 1903. Fragment du naos de Ramsès II, pl. 3 A: 4
5) NAVILLE, 7he Slore-city of Pithom, 1903, p. 18-21, pl. 8-10.
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