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Les helviennes

MAS ti EE AL | Où en sommes-nous-donc , Chevalier ? et que dois-je, augurer de, ce silence? D'abord c’est un empressement sans égal pour m’envoyer le second tome de cette correspondance philosophique qui fera retomber sur Je préjugé même l’outrage qu’il nous fait dans son nouveau Bed- Jam ; dans, ses petites loges, où nos plus fidèles adeptes sont si cruellement abreuvés d'ellébore ; où tous nos Hippocrates proyincianx croient {raiter,dans,nos.frères autant de philosophes aberrans de sages. en. délire, ( 7’oyez dans le tome IL, la lettre, LXI.) L’expédient vous plaît, la correspondance paroït; en me l’envoyant, à peine vous donnez-vous le temps de laccompagner d’unelettre très-courte ; mais vous me promettez au moins que ce paquet sera: bientôt suivi des nouvelles leçons dont je suis tant avide, Je

s: LES PROVINCIALES

crois les recevoir par le premier courrier. Je l’attends ce courrier, el Dieu sait avec quelle impatience. Ilarrive, et rien de votre part. J’en aliends un second , ic’est tout de même; un troisième , rien encore. Ah! je le vois entin tout ce que ce silence m’annonce de funeste, Nos lettres se ré— pandent , nos sages les ont lues : hélas! ils m'ont jugée; etqu'entils prononeé ?-jene l’ai-deviné que tropaisément. La malheur euse idée du petit Berne les révolte, et laveu que jai fait de mon erreur , de ma bévue, ne les apaise pas. Ces lettres qui devoient réparer loutrage de la y en le rendant public, en montrant les excès du préjugé; ces lettres quidevoient me réconcilier avec nos grands hommes ont produit un effet tout cpposé.

Me voilà pour jamais perdue dans leur esprit, déshonorée à motré école, én face de nos maitres , de tous leurs disciples, et déclarée indigne de me voirinitiée à de nouveaux mystères. Vous n'osez pas m apprendre cette triste nouvelles mais que votre silence est expressif! qu’il est désespérant! © ciel! comme je suis honnie et : b: ffouée pas nos adeptes! je les vois, je les entends d’ici: je ne tiens pas de honte à leurs sarcasmes, à leurs impitoyables raïlleries.

Quoi donc! vous disent-ils, c’est là cette « baronne qui montroit à l’école de nos ‘sages « tant de zèle et tant d'intelligence! c’ést R cette « baronue qui, fière et enchantée de ses pre-

miers succès, se flattoit que bientôt elle alloit égaler et surpasser nos maîtres mêmes! C’est là celte baroune qui, se croyant en droit de radouber nos plus fameux systèmes, disposoit déjà des comètes , des soleils d’émeri , de plomb , depierre ponce: qui créoit des monlagnes de verre et des montagnes d’huîtres ; qui voloit sur les traces des Buffon , des Telliamed , des Robinet! A peine a t-elle fait un second pas dans la carrière, et commeson bon Suisse , elle s'étonne d’un château prototype, ou des œufs de château ! et elle ne sauroit digérer le Dieu électrique, ni le Dieu grand tont, ni le Dieu petit atome ! à nos sages tantôt mortels et tantôt immortels; à ces maîtres tanlôt esprit, tantôt matière et tantôt double esprit; à ces hommes, aujourd’hui parcelles sublimes de la Divinité, Dieux eux mêmes, et demain Îles égaux de l’animal qui broute ;

« à nos philosophes enfin de tons les ordres,

elle ne sait offrir que les loges de son Bedlam, et sans cesse il lui faut un Hippocrate pour leur tâter le pouls ! »

Que ces propos sont déchirans pour moi,

chevalier! qu'ils sont humilians! qu’il est cruel surtout d'en avoir au moins fourni le prétexte, d’avoir paru les mériter! Qu'il est terrible de me voir la risée, le jouet de nos sœurs! que doivent-elles dire, et que n’ajoutent-elles pas à

ces sarcasmes , tlles qui, visitant comme moi le

petit Berne, depuis nos malades au double masque jusqu'aux énergumènes; depuis nos marmouzels, nos perroquets, nos freres niaïs jusqu’à nos importans , auroient out naturellement reconnu ces inêmes philosophes qui président si souvent à leur toilette; elles qui de la bouche même de nos: grands hommes ont appris sans peine à distinguer ces pelotons d'idées, ces fibres guillochées , cannelées, ondulées de l'entendement , et ces protubérances d'intellect qui constituent l’âme d'un sage ; elles pour qui cette huitre diophante, qui résout des problèmes , ne fut pas une idée moins sublime que celle de -cet homme auimal qui peut veiller ; et de la laitue animale qui ne peut que dormur: elles enfin pour qui lant de merveilles n’ont rien que de lrès-simple et de très-naturel, de trèsphilosophique; de quel œil de pitié n'auront elles pas vu votre baronne provinciale solliciter à chaque instant les bains on la saignée , et l’ellébore pour les auteurs de tant de découvertes ?

Et ces procés-verbaux qui sembloient si bien const?ter l’état de nos malades et leur aberration, quand elles m'auront vue les transcrireayec tant deconfiance, en preuve d’un délire habituel, ou d’un dérangement des fibres intellectuelles 3 quand elles auront lu ces réponses, si, extravagantes à mes yeux, et cependant si fidèlement prises de nos chefs-d’œuvyre philosophiques,

quel mépris ne vont-elles pas concevoir pour votre triste correspondance !

Vous les avez vues hausser les épaules de pitié pour monineplie, vous avez entendu leurs bons mols, et. voilà ce qui vous déconcerte. Vous n’osez plus confier les secrets, développer les dogmes de nos sages à vos bons provinciaux.

Qui sait si, moi surtout, je ne vous parois pas moins digue que jamais de vos leçons ?

Ainsi le sacrifice que j'ai fait de ma gloire, en publiant moi- même toute l'énormité de mes bévues, se tourne contre moi. Nos sages, et vous-mème peut-êire, vous ne voulez plus voir dans mon erreur et dans toutes les loges du petit Berne que l’outrage et l'opprobre de la philosophie! Vous ne comptez pour rien la réparation , vous ne me savez pas le moindre gré d’avoir au moins voulu faire tomber sar nos bons croyans la honte des excès auxquels le préjugé se porte contre les plus instruits de nos adeptes! Vous nous méconnoissez pour vos disciples, et il faut que je renonce pour jamais au titre glorieux de philosophe!

Non, chevalier, non, vous n’abandonnérez pas la plus zélée de vos disciples ; vons ne laisserez pas votre ouvrage imparfait, Vous ne nous aurez pas en vain ‘niliés aux premiers mystères, vous ne nousaurez pas montré tant de prodiges , pour nous laisser vainement sou pirer après ceux que vous avez encore à nous développer. Pensez

au moins, pensez que nous ne sommes pas les seuls coupables. Notre erreur , après tout, n’est pas encore celle des deux nieilles, ou des deux philosophes , qui, au clair de la lune, se prennent pour des spectres. Nous n'avons pas encore déclaré avec Voltaire que nos philosophes anti-Dieu sont de vrais monstres ; nous n'avons pas encore dit avec les Diderot, les d’Alembert, avec tous les héros de l'Encyclopédie, que le magistrat a droit de faire pendre ceux de nos philosophes qui combattent le préjugé religieux; notre erreur à nous, qui ne les avons pris que pour des frères aberrans et malades, est bien plus excusable.

Considérez enfin, je vous conjure , en quel moment vous allez nous priver de la lumière.

Sans doute nous avions d’abord eu le plus grand besoin de vos leçons, pour apprendre à créer des soleils et des lunes, sans recourir au Diéu des bons croyans ; pour varier si agréablement nos dogmes sur le Dieu du matin, le Dieu du soir, sur l’âme au double esprit, ou moitié d’un esprit , ou sans esprit; sur nos sages libres et. enchaînés , automates ét girouettes; sur tant d’autres objets d’une métaphysique trop longtemps ignorée dans nos cantons : maïs c’est à l’école de nos grands moralistes , de ces réformateurs du genre humain, que vous alliez nous introduire, et c’est ici surtout qne nous ayons’ besoin de vos lecons.

PHILOSOPHIQUES. q

Vous connoissez l’état de celte setence dans votre patrie; vous savez ce que c’est pour nous’ que la morale ;: combien: elle est triste en pro vince , combien elle est antique, et liée à tous les préjugés du bon vieux temps. Les maximes , les règles de conduite que nous donnons encore &nos enfans, uous lesavons reçues de nos grandspères, qui les avoïent reçues de leurs ancèlres , qui les tenoient , je crois, du bon Adam. Vous, par qui nous apprimes à bâlir tant de mondes nouveaux.dans l’ordre physique ; vous, par qui nous avons parcouru des régions si variées dans: les contrées intellectuelles de la mét:physique , pourriez-vous vous: résoudre à nous abandon-— ner sur le point de rajeunir notre univers moral? Nous refaseriez-vous vos leçons dans un temps où nos erreurs et nos méprises nous en font plus spécialement concevoir le besoin et l'importance, et dans ces momens mêmes où la conviction de notre profonde ignorance nous dispose à écouter nos grands maitres avec plus de respect et de docilité?

Profitez au contraire de ces dispositions de vos compatriotes ; jamais elles ne furent plus propices à la philosophie , et ne promirent un succès plus brillant. Ce sont les grandes erreurs qui font le plus sincèrement chercher la vérité. Les nôtres sont extrêmes , il ne seroit plus temps de le nier. Au centre des ténèbres, nous avons avili des adeptes dont nous étions bien loin de

connoître le génie et la fidélité. Nous avons méconnu les vrais sages; nous les avons indignement outragés dans leurs disciples. Instruits par vos leçons, nous reverrons dans eux les Dieux de la lumière. Que l’amertune de notre repentir vous réponde de nos dispositions. Je me flatte du moins que la sincérité des miennes ne vous est point suspecte. Assurez-en nos sages; de— mandez-leur pardon de mon erreur; de toutes celles du petit Berne , et croyez que si quelqu'un se fait un devoir de les réparer , c’est assurément leur irès-respectueuse et trés-humble disciple, La Baronne de **#,

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