LETTRE LXIII
Le Chevalier à la Baronne.
RASSUREZ-VOUS , madame, quels que soient les propos de nos adeptes dans la capitale , et surlout de nos sœurs, un peu jalouses de vos premiers succès , mon intention n’est pas de vous abandonner au milieu de votre carrière philosophique. Je m’occupois de vous pendant ce long silence qui vous sercbloit d’un augure si funeste. Je relisois certains chefs - d'œuvre de notre école ; je travaillois au choix des matériaux; je m'occupois à élaguer les superfluités ,
ce qui n'est pas une pelite affaire, quand on ne veui prendre dans les productions de nos grands -hommés que ce qu’ils nous ont dit d’essentiel ; je méditois sur l’ordre qu’il convient de donner à nos leçons. Me voiià prêt enfin à satisfaire à votre empressement, el dès aujourd’hui; sous les auspices de nos plus célèbres moralistes , je vais vous introduire dans une autre partie du sanctuaire philosophique. Mais, vous allez le voir, notre marche sera un peu différente de celle que nous avons tenue jusqu'ici.
Avec nos créateurs de soleils, d’océans , de montagnes et de comètes, avec ces aulres sages les émules de Locke, de Malebranche , c’est la variété des opinions, ce sont les out, les 7207, les peut-étre, ce sont des pour et des contre sans fin , qui ont fait Le sujet principal de votre admiration. Cette diversilé ne vous prouvoit alors que la richesse, la fécondité, la liberté de notre école; chez nos grands moralistes , elle pourroit avoir des conséquences d’une tout au tre espèce. Le préjugé pardonnera sans peine à nos physiciens de ne pas trop savoir si les montagnes pondent encore de nos jours, ou si le temps les a privées de cette faculié; si la lune est une éclaboussure du soleil , ou un œuf de la ierre : quelque opinion que l’on suive là-dessus, la lune, le soleil et la terre iront toujours leur train, Dans le monde moral, c’est autre chose. Nos actions , notre sort dépendent quelquefois
de nos opinions , et l’on seroit bien aise de savoir à quoi s’en tenir sur des objets de cette nature. -
Ne vous hâtez pas de tirer de ce préambule une fâcheuse conséquence. Ne dites point : L’école de nos grands moralistes n’aura donc plus ces out, ces non, cette variété qui enchante dans les leçons des sages, et la triste uniformité du préjugé devient leur apanage : non, madame, nos héros en morale ne seront pas privés du privilége d'affirmer le matin, et de nier le soir ; mais nous aurons de plus un phénomène auquel, j'en suis bien sûr, vous el mes compatriotes ne vous attendez guère; et ce grand phénomène, le voici.
Soit que nos moralistes disent oui, soit qu’ils vous disent 707, vous verrez que chez eux oui et on, pour el contre sigmifient toujours la mème chose; qu’ils savent se combattre , se réfuter, se contredire, et que pourtant ils sont toujours d'accord avec eux-mêmes et avec leurs confrères. Dans chaque question, vous verrez qu’il existe un certain point de réunion auquel ious aboutissent , quoique partis des points où des principes les plus directement opposés. L'art consiste à sayoir comment ils se rapprochent , lors mème qu'ils paroissent s'éloigner ; comment ils se retrouvent en se fuyant loujours.
C’est dans cet art, madame, que nos sages
PHILOSOPHIQU ES. 11
exercent leurs disciples, quand le. temps nous permet d'attendre de l'épreuve un certain succès. Alors du pour , du contre , et des ow% et des z0n,des peut-étre ; se forment des. espèces de problèmes qu'on prend pour des énigmes , inais dont la solution démontre plus ou moins les progrès des adeptes, et à quel point ils ont saisi Pesprit philosophique,
Il est temps que nos compatriotes subissent cette épreuve. Elle vous fournira l'occasion dé prouver que si le petit Berne a pu vous étonner, celte erreur d'une moment ne sauroït ralentir votre ardeur. Lei plus que jamais volre sagacilé pourra découcerler nos sœurs les plus jalouses de vos premiers succès. C’est dans cette confiance que dèsaujourd’hai même nous allons commencer à l’exercer par un premier problème, qui servira de réponse à votre lettre,
Je vois dans cette leltre que c’est surlout du neuf que vous désireriez à l’école de nos moralistes modernes. Nous en avons à vous offrir, madame, et nous n’en avons point. Observez bien celte double assertion : nous en avons, du neuf, et nous n’en avons point. Voilà, comme vous le voyez, une première énigme , dont vous me fournissez vous-mème l’occasion. Qui, nous avons du neuf en morale; nous en avons même beancoup, vous dirai- je d’abord; ca: en morale tout est neuf ; et rien n’est dit eucore. Îl ne m'est pas possible, ajouterai-je, de vous donner *
du neuf dans cette science, car tout est bien antique ; tout est dit en morale depuis bien des siècles.
Je dirai lun et l’autre , ou, pour parler plus exactement, je laïisserai nos sages vous prouver Jun et Pautre, Je citerai exactement leurs productions : ce sera ma partie. Par les textes des uns vous verrez qu'en morale tout est dit et trouvé, démontré depuis longues années ; par les textes des autres , que rien n’est dit éncore , etqu'il faut Lont trouver, tout créer, Votre partie, à vous , sera de deviner comment il peut se faire que lés uns et les autres s’entendent ici à merveille, et qu'ils soient tous parfaitétient d'accord.
- Je conçois toute la difficulté dé l'énigme : je ne nierai pas qu'elle n'ait pas quelque chosé d’un peu embarrässant. Cependant , madame ; ne perdez pas cottragez; méditez bien ces deux colonnes, où je vais exposer les deux opinions qui n’en font pourtant qu'uné. Voyez bien s’1l n’y a pas une certaine manière d'accorder la droite et la gauche, le’recto, le verso, "Fôt ou tard, je l'espère ; vous découviirez de nœud gordien , et dans les variatiüns les plüs paifaites vous saürez nous montrer l'arité. Voici d’abord comment jé pose mon problème} cmvilest-bon de procéder un peu APÉ RPGE este nt, et de bien faire entendre ce qu’on attend de vous pour Ja solution. “ait