PROBLÈME PRÉSERVATIF
On prouve, d’un côté, que l’erreur en morale est [oujours dangereuse :
On démontre de l’autre que l’erreur en morale n’est jamais dangereuse.
De ces deux opinions, également soutenues par nos sages, on demande comment il résulte que les erreurs les plus monstrueuses n'auront jamais rien d’alarmant dès qu’elles parliront de l'école de la philosophie ?
Que l'erreur en morale n’est jamais dangereuse.
« Les idées de l'esprit n’influent que bien peu « sur les mœurs et la conduite des hommes. »
(Le Monde et son origine, et de l’immortalité, p. 64.) Il importe donc fort peu qu’une action quelconque soit dans notre opinion bonne ou mauvaise, et que nous nous fassions en morale des idées vraies ou fausses.
« Il n’y a que des âmes timorées et naturel- « lement vertueuses qui se laissent conduire « par leurs opinions sur le sort de la vertu... « Il n’est point de spéculations capables de ren- « dre vertueux celui que son caractère porte « au mal, Le seul frein efficace, c’est la loi. » Donc, toutes les opinions, vraies ou fausses, ne nous rendent ni pires, ni meilleurs. ( Ext. Syst. nat. t.1,c. 13.)
« Que j'établisse Popinion la plus absurde en « morale, celle dont on puisse tirer les consé- « quences les plus abominables ; si je n’ai rien « changé aux lois, je n’ai rien changé aux « mœurs d’une nation... Ce n’est point lopis « nion erronée d’un écrivain qui peut accroître « le nombre des voleurs dans un empire. »
(Zlclvétius, de l'Homme, $ 7 , c. 4.)
Que l'erreur en morale est toujours dan-; gereuse.
« Notre conduite, bonne où mauvaise, dé- « pend toujours des idées vraies ou fausses que « nous nous faisons ou que d’autres nous don- « nent, » Syst. Soc. , tom. 1, chap. 1.) Il importe donc extrêmernent que chacun sache dis- Unguer en morale une bonne action d’une mauvaise: il seroit donc aussi très- dangereux de con fondre l’une avec l’autre.
« Les lois humaines sont insuffisantes sans le « secours de la morale... C’est le défaut de « morale qui a fait consacrer les attentats contre « l'humanité, Le succès en impose toujours; et « même le succès dans le crime , quand là mo- « rule éclaire pas. » ( Traité élémentaire de morale , préf. n° 17 et 25.)
« Une seule erreur peut abrutir un peuple, « une idée imparfaile de la Divinité a souvent « produit cet-effet….… L'erreur, dangereuse en « elle-même, l’est toujours par ses produc- « Uons.……. Tout vice, disent les philosophes, « est une erreur de l'esprit. Les crimes et les « préjugés sont frères... A peine consacre |-0n « nn mois à l’étude de la morale ; comment s’é- « tonner ensuite si l’on rencontre peu de gens « vertueux ? » (Helvétius, de l'Homme; $ 15 el 10, chap. 6.) |
Que l'erreur en morale n’est jamais dan- £gtreuse.
« Si l’on y fait bien attention, l’on trouvera « qu'il ne peut y avoir de livre vraiment dange- « reux. Qu'un écrivain vienne nous dire qu’on « peul assassiner ou voler; on n'’assassinera et « l’on ne volera pas plus pour cela, parce que «la loi dit le contraire. Il n’y a que lorsque la « religion et le zèle diront d’assassiner ou de «, persécuter qu’on pourra le faire, parce qu’a- «, lors on assassine impunément..…. C’est quand « les prêtres excitent les passions des hommes « que leurs déclamations ou leurs écrits sont « dangereux. » Pour la philosophie, c’est autre chose. « Elle n’a ni la volonté ni le pouvoir de « nuire, » (Dumarsais , Essais sur les. préjugés, c. 10.) Les erreurs du philosophe, quelles qu'elles soient, laissent done toujours le monde tel qu'il est, ét ne peuvent rien ajouter à la perversilé des mœurs.
. Relisez bien, madame , nos dermiers textes à droite et à gauche ; faites bien attention dans quelles circonstances ces sages , qui nous parlent des deux côtés, ne voient rien de plus dangereux que l’erreur et l'ignorance, en fait de morale, et dans quelles circonstances rien n’est moins capable de nuire que ces sorles d'erreurs.
Que l’erretir ‘en morale est toujours dan- £gereuse.
« Gardons -nous de regarder comme amis « de la sagesse ces imprudens raisonneurs qui « quelquefois ont inventé des sophismes ingé- « nieux pour disculper le crime, pour légiti- « mér le désordre, pour jeter des doutes sur « les règles immuables des sociétés. La sagesse « ne peut admettre ces écrits dangereux qui « justifient la fraude, qui décrient la sévérité « des mœurs, qui répandent des nuages sur les « devoirs invariables et sacrés qui découlent de «& notre être... L'erreur, l'ignorance sont évi- « demment les sources du mal moral ; ou de la « perversité générale que lon:voit régner dans « le monde. » (Dumarsais ; Essais sur les préjugés, c. 8, et c. 1.) On nepeut donc ajouter à Perreur et à ses productions , sans Pr à la perversité des mœurs,
Voyez bien à quelle école la morale peut tout pour le malheur des hommes , et auprès de quels maitres elle ne sauroit nuire; cette simple réflexion doit suffire pour la solution de notre problème. Aussi me trouverois-je presque honteux de Pavoir proposé, si votre état présent ne me: le faisoit regarder comme très-important , parce 16,
5r0 LES PROVINCIALES que seul 1l doit. dissiper vos scrupules et vos alarmes. Les voilà sans doute qui disparoissent , el vous ne craindrez plus les funestes effets que nos principes sembloient devoir produire.
Vous le voyez, la philosophie marchât-elle partout. le poison à la main, et le répandit-elle à. pleine coupe , il.est! constant qu’elle ne peut ni ne veut nuire. Ce ne:sera donc pas un Voltaire, ou un Helvétius , ou bien un Diderot qui rendront les hommes plus méchans: Ces héros de la morale et de la sagesse peuvent bien se tromper, mais il ne leur est pas donné de tromper ou de séduire les autres. 'Fel est le privilége de la philosophie; On pourra sans doute le lui contésler ; mais seroit-ce bien vous, madame , qui chercheriez à de‘endre suspect ? Je ne saurois le croire, Vous en concevrez trop bien l’importance et la mécessité. Permettez qu’à l'honneux de vous le révéler je joïgneencore celui de vous offrir mon hommage; el-l’assurance de mon respectueux dévouement,
OBSERVATIONS
D'un Provincial sur la lettre‘ précédente.
Encore des embüches, des tournüres insidieuses pour séduire la foule trop nombreuse des lecteurs imprudens et crédules? Quel étrange
PHILOSOPHIQUES. 351 privilége s’arrogent donc ici nos prélendus sa ges ? L'erreur à leur école, et l’erreur la plus monstrueuse en fait de morale, ne sauroit nuire aux mœurs, et ajouter à la somme des crimes ! Elle sera toujours exempte de danger quand elle sortira de la bouche de vos soi - disant philosophes ! Se défende qui pourra de la plus vive indignation ; quant à moi, je l’avone, ces ruses , ces discours fallacieux me révollent, Je crois voir dans ces prétendus sages de vils charlatans avides des suffrages , et bien plus encore de l’argent du peuple, débiter hardiment dans nos carrefours le poison le plus subtil, sous prétexte que leur art en sait rendre le venin sans effet.
Heureusement le piége cest facile à découvrir; leur vaine précaution annonce seule qu'ils soupçonnent l'erreur dans leurs leçens mêmes, qu'ils craignent de la voir dévoilée, qu'ils ont rougi d'avance des reproches qu’elle doit leur attirer. Mais alors mème que la honte les force à se précautionner, nous avons vu tout l'art qui les conduit et les motifs qui les animent.
Confus d’avoir porté l'amour pour le vice jusqu'à faire de la vertu une chimère de J'imaginalion , ils ne sont revenus sur leurs pas, en faisant semblant de lui donner une existence plus réelle, que pour nous mieux séduire. En conservant son nom, ils l’ont dénalurée , et lé vil intérêt a succédé à sa sublime essence, Aujour-
352 LES PROVINCIALPS
d’hui que leurs propres disciples se récrient encore, il faut les apaiser 3: il faut surtout se prémunir contre lindignation et les alarmes des peuples, contre l’autorité des magistrats chargés de Ja vindicte publique, contre les anathèmes de l'Eglise chargée du dépôt de la morale , comme du maintien même de ses dogmes et de toute la doctrine évangélique ; et tont leur subterfuge est dans le plus rusé comme dans le plus faux des sophismes.
« Fussions- nous dans l'erreur, nous disent- «ils, nos préceptes fussent - ils ceux du crime « ct du mensonge, qu’avez-vous à redouler de « nous? Ce n’est pas l'opinion qui dirige les « actions des hommes ; ce ne sont pas nos livres, « nos maximes qui conduisent les peuples. La « loi seule est leur guide et leur mobile réel; « notre philosophie n’ébranlera donc pas vos w empires, ne portera aucune atteinte aux « mœurs tant que vos lois subsisteront. »
Si la sincérité a dicté ce langage, s’il est vrai que leurs leçons ne peavent influer ni sur les mœurs des particuliers, mi sur le sort des empires; s’il est vrai en généralque la conduite de l'homme ne dépend nullement de ses opinions , d'où leur vient donc cette ardeur à répandre leurs principes, et cet acharnement à les défendre? A quoi bon tant de zèle pour une morale qu'ils disent inutile? A quoi bon toutes jeurs déclamations contre celle qu’ils appellent eff on-
PHILOSOPIHIQUES. 575 tément la morale du préjugé, si l’erreur et le préjugé ne peuvent rendre Phomme ni pire , ni meilleur? À quoi bon nous répéter sans cesse que l’objet de leur philosophie est la réforme des monarques et des peuples? Qui réformeront-ils si leurs opinions ne changent ni le juste, ni le méchant? Il est donc encore vrai que la contradiction la plus évidente sera toujours le premier résultat de leurincohérente philosophie, Ne cessons pas de le répéter, puisqu'ils ne cessent d'en donner de nouvelles preuves. Necessons pas de faire observer combien ils sont toujours et partout inconciliables avec eux-mêmes , puisque cette réflexion seule suffit pour nous ôter toute confiance en leurs leçons. Elle pourroit suflire pour nous dispenser de toute autre réfutation ; daignons cependant examiner encore leurs vaines prétentions, et opposer le raisonnement à leurs absurdités. Il est intéressant de désabuser ceux qu'ils ont séduits en trop grand nombre, ceux que nous entendons répéter trop souvent que la philosophie du jour ne sauroit nuire ; qu’on peut impunément ou lire ou débiter, et laisser se répandre librement toutes ses productions ; que les magistrats même ont presque toujours tort de sévir et contre les auteurs et contre leurs ouvrages ; 1l est intéressant de désabuser ceux qui se flattent imprudemment d’en distinguer eux-mêmes le bon et le mauvais, et ceux qui se persuadent, à force de lavoir entendu dire,
qu'un livre, quel qu’il soit, que des opinions ; quelque fausses qu’elles puissent être, n’influent presque en rien sur la conduite des hommes , ni sur les mœurs des peuples et des particuliers, mi sur l’empire des vertus et des vices.
Sans doute il est trop vrai que les actions de Fhomme ne sont pas toujours réglées sur le jugement que son esprit en porte ; mais c'est lorsque ce jugement , d'accord avec les lois de la vértu, combat les passions ; c’est quand la vérité exige pour la suivre des efforts et des vicloires pénibles ; c’est lorsqu'elle nous montre des difficultés à vaincre , des obstacles à surmonter , des violences à nous faire ; c’est enfin quand le cœur Jui résiste, que la raison trop faible éclaire vainement notre esprit. C’est alors trop malheureusement que les leçons de la saine philosophie , de l'Evangile même, n’ont presque plus d’empire sur la volonté, et ne servent qu’à rendre plus coupable celni qui n’a connu la vérité que pour s’en éloigner dans sa conduite. C’est alors que l’homme volontairement égaré peut se dire à lui-même : Je vois le bien que j’approuve, et je fais le mal que je condamne, Mais quand esprit ; d’accord avec l'erreur , flatte nos dséirs, quand lopinion et le mensonge , sous le voile de la sagesse, quand le jugement et la persuasion ont absous les passions et secondent les penchans de son cœur en lui montrant la vertu dans le vice , innocence dans le crime; alors l’opinion devient toute-puissante
sur l’homme ; sa raison égarée par de fausses lu— mières , ses passions favorisées par la conviction , son esprit et son cœur , toutes ses facutés à la fois sont au vice.
Et de là cetterègle, ces maximes srsûres dans la direction des hommes : Voulez-vous les conduire à la vertu ? ne vous contentez pas d’éclairer leur esprit, de diriger le jugement , de corriger l'opinion : c’est le cœur qu'il faut gagner , échauffer , remuer, intéresser. Mais, souvenezvous-en , la victoire sur le cœur est toujours difficile ; elle est toujours manquée tant que la passion est plus forte que la raison. Le vice au contraire, accompagné de l’erreur et de la persuasion , n’a plus rien à gagner. Vous avez dépravé la raison et séduit les esprits, tous les cœurs éloient déja à vous quand vous avez plaidé pour les passions. Le plus juste lui-même une fois persuadé , et prenant le mensonge pour la vérité, la vertu pour le vice, se croïra mnocent à la suite de l’erreur et du vice. Comment se feroit-il un crime de les suivre, quand, grâce à vos leçons, dans le crime même il ne voit que le devoir ?
Vous avez donc tout fait pour corrompre les mœurs, pour renverser l’empire des vertus’, quand vous êtes venu à bout d’altérer les notions morales , d’égarer l'opinion. Le démon qui séduit Jes mortels n’en fait pas davantage , il ne leur dira pas sottement : Voilà le vicé et erreur qu'il faut suivre; voilà ce que proscrit la justice, ce qu'il
faut pourtant faire, ceque la raison vousdéfend ; el. ce que vous pouvez, cependant vous permettre. Le: piége est trop grossier: il s’y prend comme vous; il commence par transformer à leurs yeux l'injustice en justice, Pillicite en licile, pardonner à l’erreur lemasque de la vérité ; et quand il a montré, comme vous, la loi dans l'intérêt, l’innocence dans la prostitution , il est sûr d’avoir ruiné l'empire des mœurs ; et vous en êtes bien certain comme lui ; mais vous cachez votre perversilé comme il cache la sienne, Vous avez beau nous dire : l'opinion. ne fait rien tant que les lois subsistent; nous vous demandons , avec bien plus de fondement, ce que peuvent les lois quand l'opinion publique est pervertie? quand elles sont sans cesse en opposiüon avec ce que vous faites appeler la raison ? Une loi regardée comme contraire à la raison est essentiellement une loi mépriséte; et la loi méprisée .est essentiellement une loi sans force, sans viguenr. ;, OX | . Vous ayez commencé par persuader au magistrat que de faux préjugés ont proscrit l'adultère, la débauche, l'ambition ; la vengeance. Il sera lui-même débauché ; adultère, ambitieux , vindicatif, avare , intéressé; injuste , et fermera les yeux sur, ceux que lui ressemblent: Vous avez ditrau peuple : La loi seule comdamne le larcin; la, nature a tout, rendu commun. ; C’est contre vous que Ja loi doit séyir:; c’est vous:qui apprenez
au peuple à l’éluder, à la violer sans se croire coupable, Vous avez fait changer l’opinion publique ; combien de temps encore pensez-vous que la loi puisse subsister, puisqu'elle est elle-même le fruit de l'opinion publique ; puisque le magistrat et le législateur sont surtout ceux que votre orgueil prétendoit instruire? Et dussentelles toutes se conserver sans altération dans nos archives , il y a long-temps qu'on vous a demandé à quoi servent les lois sans les mœurs. F'ancæ quid proficiunt leges sine moribus? Ce n'est donc pas la loi qui fait les mœurs; les mœurs sont bien plutôt gardiennes des lois. Vos erreurs ont blessé les unes et les autres ; si leur chute est commune, elle sera la suite naturelle de vos dogmes.
Le peuple, ajoutez-vous, ne lit pas vos pro ductions , et vos erreurs sont au moins nulles pour le commun des hommes. Vous seriez bien fichés ici de dire vrai, et que vos leçons ne parvinssent pas au-delà de votre école. Nous savons jusqu'où s’est étendu votre zèle barbare ; l'erreur ne craint rien tant que d’être obscure; elle aime à faire nombre; les suffrages de la plus vile populace lui sont chers, et vous avez voulu les obtenir quand vous avez donné à vos leçons toutes les formes pour les propager dans toutes kes classes.
Le peuple ne lit pas vos productions ! Mais
ne seroit-ce rien pour les mœurs que. d’avoir légitimé le vice par l'erreur, dans la classe nombreuse des lecteurs oisifs, qui, ne cherchant à perdre que le temps , perdent leur innocence ; des lecteurs ignorans, légers, superficiels, qui, croyant acquérir la science et ne pouvant déméler le sophisme, perdent tous les principes; des lecteurs déjà pervertis, qui, dévorant avec avidité l’erreur propre à les rassurer, s’endurcissent dans leurs égaremens ?
Le peuple ne lit pas vos productions ! Mais par quelle honteuse fatalité tout ce qu'il y a dans lun et l’autre sexe, et dans toutes les classes de lecteurs corrompus, de jeunes gens gâtés, de vicillards endurcis, les recherche-t-1il donc avec lLant d’avidité ? On ne l’a pas assez remarqué , et il faudroit le répéter sans cesse : tout ce qu’il y a de femmes sans pudeur, d'hommes sans bonne foi , tous ces êtres du jour que vous nommez roués de cour, roués de ville, tous ces enfans rebelles et insolens ; ces pères scandaleux , ces valets infidèles, de quelles produclions aiment-ils à se nourrir? C’est vous, c’est votre école qui les leur fournissez. Ce n’est pas l'Evangile assurément qu’ils opposent à nos saintes exhortations lorsque nous cherchons à les remeltre dans les voies de la vertu. Ce sont ou les sarcasmes d’un Voltaire, ou les sophismes d’un Jean-Jacques , ou les traits insidieux d’un d'Alembert, ou les nuages d’un Diderot , ou les
noirceurs et les déclamations frénétiques et les faits controuvés d’un Raynal , d’un Fréret , d’un Boulanger ; ce sont vos Lamétrie, vos Helvétius, vos syslèmes , vos codes, vos interprélations de la nature, vos prétendus essais sur les préjugés, vos pensées, vos dictionnaires soidisant philosophiques , vos encyclopédies et vos questions encyclopédiques , vos romans scandaleux ; ce sont toutes vos productions qui forment leurs recueils favoris ; c’est vous , toujours vous qu'ils opposent à l’apôtre zélé , à l’honnête homme qui leur prêche d’autres dévoirs que le plaisir , d’autres intérêts que celui du moment; c’est par vous qu’ils excusent tous leurs déréglemens, justifient tous leurs principes. Ils se font honneur d’être vos disciples; ils se disent philosophes, parce qu'ils sont munis de toute votre force , de tous vos argumens contre Dieu et son culte, contre la vertu et ses préceptes, contre les saints et contre PEglise : ils rougiroient de se dire chrétiens. Qu’ils soient donc philosophes ; qu’ils portent vos livrées; ils sont faits pour en être revêtus. Mais que leur vie, d'accord avec vos préceptes, soit aux yeux du sage qui réfléchit le préservatif de votre école, comme elle en est la honte , le cachet, et qu’on juge par eux du fruit de vos erreurs.
Imprudens ! vous osez nous reprocher à nousmêmes l’inutulité des sublimes leçons que nous puisons dans l'Evangile ! Vous répétez sans cesse
que, parmi nos disciples et tous ceux qui font profession d’une religion sainte ,; il est'encore des hommes qui réveillent la sévérité du magisirat; que parmi les chrétiens il est autant de crimes que chez les nations qui n’ont pas reçu la doctrine et les lois de Jésus-Christ. Vous nous calomniez en taisant les vertus que le monde ne doit qu’à PEvangile, et le nombre de ceux que ses leçons retiennent dans les voies de la justice, en affectant des parallèles que l’histoire dément , en outrant les crimes des nations soumises à la foi , et en exagérant les vertus de celles qui licnorent. Mais füt-il bien vrai que nos leçons cussent si peu d’empire sur les hommes, quoi! vous répondrions-nous , les mortels , trop malhenreusement portés aux vices, n’en sont pas mème détournés par les préceptes les plus saints, el vous ne craignez pas que l’erreur, la morale la plus fausse , la plus licencieuse et la plus favorable à leurs penchans , n’ajoute à leurs passions , au nombre de leurs crimes ? La vérité ne les corrige pas, et vous ne craignez pas de . voir encouragés par le mensonge ?
Gardez au moins pour vous un reproche qui ne peut retomber que sur vous et votre école, Noûs en faisons le triste aveu : il n’est que trop de crimes au milieu des chrétiens mêmes. Mais ces crimes, au moins, nous les proscrivons {ous sans exception, et noùs pleurons sur tous. 4u lieu d’être le fruit de nos leçons, ils ne vous
PIHILOSOPHIQUES,. 301
montrent que l’indocilité de nos disciples. Nous - avons averti, nous avons exhorté, nous avons menacé. Le méchant n’a péché contre la vertu qu'en péchant contre notre Evangile. Mais vous, qu’avez-vous fait pour détourner vos adeptes des vices et des crimes ? Que ne faites-vous pas au contraire pour les y engager , pour les y endurcir? S'ils étoient toujours justes et désintéressés, s’ils préféroient le devoir au plaisir, honnêteté à la fortune, s'ils avoient l’âme grande et généreuse , s'ils étoient prêts à mourir pour le vrai, c’est contre vous qu’ils pécheroient, c’est contre vos leçons qu’ils auroient à se roidir. C’est en abandonnant la vertu , au contraire, qu'ils se montrent vos disciples. Osez leur reprocher la perversité de leur conduite et les forfaits les plus monstrueux, ils n'auront, pour vous rendre muets, qu’à vous rappeler vos propres maximes ; ils sont méchans, parce qu’ils se sont livrés à leurs penchans , parce qu'ils ont réduit vos leçons en pratique, Ils n’ont pensé qu’à jouir du présent , parce que vous leur dites : qu'il n’est point d'avenir; ils sont ambitieux , brigands , avares, personnels , parce que vos leur dites que la vertu est dans leur intérêt ; ils sont intémpérans , colères, voluptueux, parce que vous leur montrez dans les plaisirs des sens -etleurs passions la voix de la nature. [ls sont fourbes, insidieux, parce que vous leur dites que l’homme seul a fait la loi. ‘Is sont hardis
el endurcis daus leur scélératesse , parce que vous leur dites qu’il n’est point de coupables aux veux d’un Dieu trop grand pour s’oflenser des actions des hommes, trop bon pour les panir:. Ils n’ont cessé de croire à la vertu qu’en commençant à croire à vos leçons. Quelle école estce donc que la vôtre? el qu'est-ce que des maitres qu'il faut abandonner pour avoir droit de blâmer le méchant ?
Ah! si ces prétendus philosophes n’ont aucun droit contre les plus pervers de leurs disciples, nous en avons contre eux,.et nous les forcerons à rougir de ces crimes mêmes qu’ils voient parmi les nôtres. Puisqu’ils savent si bien les observer, nous oserons leur dire : Non-seulement les vices et les crimes de vos adeptes vous appartiennent tous, mais Vous serez encore chargés de ceux que vous dites à nous. S'il est encore des méchaus parmi les hommes instruits de nos lois, c’est qu’ils les abandonnent dans la pratique, pour adopter les vôtres. Si ce jeune chrétien, si fidèle d'abord à ses devoirs , se relâche de sa première ferveur, c’est vous qui lui avez rendu suspecte la sévérilé de nos leçons; c’est vous qui fomentez dans son esprit des doutes sur nos dogmes et nos. préceptes.
C’est en lisant Rousseau qu'il devient incrédule et passionné: c’est en sant: Voltaire qu’il de vient impie el libertins c’est en lisant Helvétius qu’il devient impie et égoïste; c’est en lisant
Raynal qu’il devient impie et frénélique ; c’est en vous lisant tous qu’il commence par douter des principes religieux , et finit par secouer le joug de la vertu, pour vivre sans frein et sans remords au gré de ses passions. Vous le verrez peut-être encore dans nos temples; mais vos leçons et le poison sont déjà dans son cœur, et c’est vous qu’il suivra dans ses déréglemens. Nous avons des vicieux et des coupables de toutes les espèces parmi ceux-là mêmes que nous exhortons à toutes les vertus; mais tandis que cet homme n’a entendu chez nous que les lois de la plus tendre charité, d’un mépris généreux de tout bien périssable , pourquoi vos principes viennent-ils l’attacher à son or , à son argent , à tous les biens terrestres? C’est vous qui fomentez son avarice, et c’est vous qu'il suivra dans toutes ses usures, dans tous ses monopoles, comme c’est vous que suivent tant de voluptueux, qui n’ont appris que de vous seuls à rapporter toutes leurs jouissances à celles de leurs sens, comme c’est vous que suivent tant de prostituées, qui de vous seuls apprennent à braver les lois de la pudeur , à justifier le plus vil, le plus infâme des commerces. N'est-ce pas vous “encore, W’est-ce pas vos leçons que suivent ces ministres ambitieux, ces magsislrats d’iniquité, el ces tyrans despotes , à qui vous avez dit que le vengeur de l’opprimé et le juge des rois west qu'un fantôme? Rougissez , j'y consens ; mais
vous serez forcés de reconnoîïtre vos leçons, votre ouvrage. jusque dans ce brigand qui tend ses piéges au voyageur dans la retraite des forêts , jusque dans ce valet assassinant son maître dans l'ombre de la nuit, puisque vous seuls leur dites que tout forfait commis dans les ténèbres est un crime impuni. ,
Ils sont passés de vous aux peuples et anx grands , ces principes affreux ;,'et ils ont fait des monstres; c’éloit la leur effet naturel. Vous nous
direz en vain que ces prostituées et ces scélé-
rats ignorent jusqu’au nom de votre école; venez dans ces asiles de nos hôpitaux où la misère enfin et les infirmités les ont conduits, ou bien dans ces cachots trop tard fermés sur eux , une Llriste expérience vous apprendra, comme à nos prêtres, combien de fois il faut, dans ces inslans trop voisins du supplice et de la mort, commencer par détruire vos principes pour leur faire coucevoir leurs forfaits, et leur en inspirer le xepentir, EL vous saurez alors que presque tout brigand , que toute prostituée est philosophe de votre détestable philosophie ; ; que l'oubli de nos lois, de nos maximes , commença leur dépravation , et que les vôtres l’ont consommée (1). Qu'importe qu'ils ignorent volre DT DEN LA Le DT LE LAN OM NPE SELLES LMI DELL 1
(1) On ne de croiroit pas ; il n’est cependant rien de plus vrai que ce que notre observateur avance ici sur les
principes de cette vile engeance qui ‘peuple nos maisons de force, On diroit dec les filles de‘ joie ont toutes Lu Hel-
PHILOSOPHIQUES. 585 nom , qu'importe même qu'il y ait eu des brigands avant qu'il n’y eût des philosophes? ceux du jour en sont-ils moins à vous, quand vous seuls rassurez leur conscience et confirmez leurs dogmes? Qu'importe encore qu’il y eût des brigands, des prostituées , des ambitieux et des tyrans avant tous vos Lucrèces? Si la philosophie étoit alors sans nom et sans manteau, les passions avoient tous vos préceptes , toutes vos maximes. Vous leur avez donné le nom de la sagesse , et c'est là votre crime.
Et ne me dites pas que e’est là un abus de Ja philosophie , qu’on abuse de tout , de la religion même. Vous vous trompez; c'est là l'usage, et non l’abus de vos principes ; c’est votre philo-
vétius , tant elles sont persuadées de lous ses principes sur la pudeur et la continence ! Les voleurs semblent avoir lu le Code de la Nature sur la communaute des biens. Leurs confesseurs les trouvent , au contraire, la plupart du temps dans une profonde ignorance de la religion , qui seule peut au moins réveiller les remords. L'instant presse , la mort approche , on fait ee que l’on peut pour les mettre en élat de recevoir l’absolution, Mais c’est alors, me disoit un saint prêtre , que j'apprends à détester les faux sages du jour! Ab! on leur applaudit dans les académies ; ils ne savent pas eux-mêmes tout:le mal qu'ils font dans le peuple!...., Tout cela nous prouve , diront ici certains adeptes, combien ces principes sont naturels, puisqu'on les retrouve jusque dans la canaille, Oui , leur répondrai-je , tout cela vous prouve combien votre philosophie est natnrelle à l'ignorance et aux passions , puisque celte canaille l’adopte si facilement , et mème sans connoitre ceux dont elle lui vient,
sophie mise en action. Vous ne verrez pas un de ces êtres lubriques et lascifs, vous ne verrez pas uni de ees êtres sourdement féroces, oser se justifier par l'Evangile , et tous pourront montrer dans leur conduite :es conséquences les plus directes de vos leçons, et tous y recourront pour voiler Les plus crians désordres.
Vous allez m'opposer quelques-uns de vos sages qui, avec vos principes et les prêchant eux-mêmes , ont cependant joui d’une certaine répulation de probité, Vous parlez des Spinosas vous nommez les Voltaire, les Helvétius, les d’Alembert ; je ne nomme personne , mais jose demander à quoi se réduit done chez vos philosophes cette réputation de probité? Certes , il me paroît qu’elle s’oblient à bon marché, et peut se soutenir sans de bien grands eflorts. Leur honnète homme, à peu de chose près , est celui qui a su mettre la loi dans l’impuissance de prouver, de punir le délit. Il ne volera pas s’il n’a point de besoin. Tant qu’il aime l'épouse , il ne cherchera pas le lit de l’étrangère; il sera officieux par caractère ou par ostentation , ou parce qu’il faut bien au moins se procurer quelques-unes de ces jouissances que [à conscience ne nous reproche pas; il protégera ses, vassaux,, parce qu'il sait très-bien le fruit qu’il doit tirer lui-même de leurs travaux et dé leur aisance. Maïs en coûte-t-il tant de ne pas rechercher le bien d'autrui quand l'infa-
mie est attachée au vol”? En coûte-l-il beauconp de venir au secours de l’indigence quand on est né dans l’opulence, quand on a chèrement vendu dés productions qui tirent tout leur prix de leur venin ; quand, à force d’intrigue et de cabale , on à accumulé sur sa tète les passions , les bienfaits d’un mylord ou d’un prince , qui croit ne protéger que les lettres, et qni paye l'erreur , limpiété au prix de l’or ? En coûtet-il beaucoup de hasarder quelques largesses quand on a, pour publier sa bienfaisance , toutes les bouches et toutes les trompettes de la renommée ? Si c’est là que se borne l'idée que vous avez de la verta, je conçois qu'à ce prix votre soi-disant sage peut être honnête homme, Mais si j’avois de la vertn des idées un peu plus relevées ; si, pour croire à la grande probité de vos Socrates, j'exigeois de leur part quelques grands sacrifices qui nous montrent le sage maître de ses passions ; si, pour être honnête homme , il falloit que le plaisir ne l’emportit jamais sur le devoir , s’il falloit étouffér tont penchant , tout désir désordonné , respecter en tout temps et l'épouse et la fille de son prochain , ne jamais violer les lois de la pudeur et de la chasteté , être on fidèle époux , on célibataire continent ; si, pour être honnête homme, il falloit être juste en quelque circonstance qu'on se trouve , et lors même qu’on souffre des besoins, résister à la tentation ou d’un gain
illicite ; ou d’une acquisition frauduleuse ; d’or larcin bien secret; si, pour être véritablement bumain et charitable ; au lieu de donner peu et avec faste quand on a beaucoup , il falloit sa= voir souffrir soi-même une partie des besoins pour alléger ceux du nécessiteux ; s’il ne suffHisoil pas d’avoir dans la bouche les mots de tolérance, d'humanité, d'amour universel , quand on nourrit dans son propre cœur tout le ressentiment de la haine, de l’inimitié , de la jalousie , quand on n’est tolérant que pour ceux qui nous croient de grands hommes; s’il ne suffisoit pas d’aflicher souvent le mot de vérité quand on outrage si souvent la vérité dans tous ses écrits, quand on ment par esprit de parti ; quand on ment par orgueil, quand on ment par opiniâlreté ; ni celui de la vertu quand on répand dans ses productions les . principes de tous les vices; ni celui de probité quand on croit tout permis à intérêt, quand on n’a d’autre frein que les yeux du public ou la verge des licteurs ; s’il falloit rendre à l’homme ce qui est à l’homme, et à Dieu ce qui est à Dieu ; si le plus grand des crimes étoit d’éloigner l’homme de la Divinité, de pervertir les cœurs par des écrits lascifs, et les esprits par des écrits im pes; si, pour être honnête homme , il falloit enfin, jusque dans les téntbres, vivre , écrire, penser comme un juge sévère de soi - même ; comme l'ami d’un Dieu qui pénètre dans les
replis du cœur, et dont le seul aspect suffit pour éloigner de toute action vicieuse ; quel seroit, je vous prie , le nombre de vos sages, dont.
vous vanteriez avec une certaine confiance la probité parfaite ? Je ne nomme personne , mais je le dis avec franchise, vos apothéoses me sont toutes suspecles, Votre sage honnète homme , malgré tous vos éloges ; peut avoir encore bien, des vices dont vous ne parlez pas; et le silence niême de ses panégyristes me fait craindre qu'il ne lui ait manqué bien des vertus, dont ils aff:ctent de ne pas seulement prononcer le nom quand ils parlent de lui.Je tremble, quand j’entends les oraisons funèbres de vos grands coryphées , qu’on ne puisse leur appliquer ces ter ribles paroles: Laudantur ubi non sunt ; cruciantur ubi sunt. On les loue où ils ne sont plus, on les punit où ils sont. Eh ! comment voulez-vous me persuader de ce héros de votre philosophie qu’il a été fidèle à toutes les vertus ? Il eüt menti à toute votre école , à toute sa doctrine, s’il se fût montré juste malgré son intérêt, tempérant malgré ses appélits , bienfaisant malgré son amour-propre , citoyen malgré son égoisme, modeste malgré sa vanité ami constant malgré tous ses caprices, généreux malgré toutes ses passions. Non , je ne croirai, pas, je ne croirai jamais qu’on puisse tant écrire en faveur du vice , et toujours agir sans blesser la vertu. FT
C’est donc en vain qu’on nous répétera que les erreurs de l'esprit n’influent ni sur les mœurs des philosophes , ni sur les mœurs des peuples ; nous dirons toujours à ceux que nous voulons conduire à la vertu : Tout homme persuadé qu’il peut suivre sans crime et sans distinction tous ses plaisirs, toutes ses affections, est la brute livrée à ses penchans. Ses principes sont trop licencienx pour que ses mœurs soient moins suspecles. Veillez sur cette tendre vierge que sa pudeur vous rendoit si chère. Si le sage aux dogmes lascifs a jeté l’œil sur elle, vous pleurerez bientôt sur l’innocence qu’il cherche à lui ravir. Qu'il soit chassé de vos foyers. Le respect pour le lit de l'étranger n’est à son école qu’une erreur de préjugé; il saura Pin— sinuer à propos celte maxime odieuse; elle sera bientôt celle de votre épouse. Veillez à votre propre sûreté ; éloignez ce Diogène moderne.
La nature, à ses yeux, a rendu les biens com muns ; si l’occasion se prête à ses principes , ne cherchez pas ailleurs ce qui pourra manquer à vos trésors. Fuyez encore, fuyez ce nouvel Aristippe , que vous aviez la bonhomie de croire votre ami ; ses sermens fussent - ils les garans de sa constance , l’intérêt et Putle sont toutes les vertus de son école ; la fortune et ses lneurs suflisent pour en faire l’ennemi dangereux. Fuyez enfin tons ces maîtres d’une sagesse amie de l’erreur et de l’impiété ; s'ils
ont quelques vertus auxquelles leur esprit ne croit pas, l’occasion seule leur manqueroit pour montrer tous les vices auxquels leur cœur est attaché.
Malhear à tous les peuples qui eurent confiance à leur école ! Demandez au Romain en quel instant il vit la corruption et la perver< silé , la dépravation la plus complète régner dans sa patrie, et il vous répondra qu'avec Pécole des Leucippe, des Diogène , des Démocrite , des Epicure , des Cratès, des Théodore, entrèrent à la fois dans ses murs les erreurs de Lucrèce et les mœurs des cyniques. Demandez à la Grèce quelles causes avoient fait disparoître dans ses villes les vertus antiques ; elle vous répondra : En chassant de leur sein des légions d’adeptes de toutes les écoles, parce que leur exil pouvoit seul rappeler le respect pour les mœurs , et la prospérité et la tranquillité de l'Etat. Demandez à ce qui vous entoure en France, en Angleterre , depuis combien d’années sont connus dans nos foyers ces effrontés sophistes si communs dans toutes les classes, qui ne connoissent plus de Dieu que le plaisir ,; de loi que Pintérêt, qui réclament sans cesse contre l’autorité; depuis comb'en de temps nous connoissons chez nous cette nmuée de célibataires libertins, d’enfans déuaturés, de jeunes débauchés, de Lais fistueuses , de riches sans pudeur , de traitans en faillite ; depuis quel
temps enfin le luxe, la dépravation ont semblé tout confondre en pervertissant tout , et.dilesnous ensuite si l'expérience seule de mon siècle ne vous démontre pas que des erreurs sans nombre, qui mfestent la société, les plus funestes aux mœurs publiques sont ces opinions anti-morales répandues dans toutes les productions de nos sages, modernes.
Quel citoyen ami de la patrie, instruit que le bonheur d’un peuple est dans ses mœurs , que les mœurs sont perdues quand le cœur est tout aux passions , l'esprit tout à l'erreur ; quel citoyen zélé pour,la vertu les verroit donc partout sans cralnte, sans alarmes, ces produclions anli- morales , impies et scandaleuses ? O vous sur qui l'Etat se repose du
soin de réprimer également et l’auteur ligen-
cieux et le libraire avare, qui ne voit dans l'erreur qu’il achète que le produit décuple de l'erreur qu'il vendra, puissede ciel encore ajouter à votre zéle, à la rigueur des lois qui tant de fois flétrirent le sophiste immoral et le sophiste unpie !
Et vous qui trop souvent avez vu l’avarice éluder Parrèt du magistrat, n’ajoutez pas vousmême à linfraction. Soyez au moins , soyez vous-même le magistrat de vos enfans. Qu'ils soient inslruits , sans doule, nous en formons le voeu autant que vous, et plus que vous en—
core , nous désirons que la science et la lu-
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mière se répandent; mais est-ce dans des sources empoisonnées qu’il faudra leur apprendre à la puiser ? |
Et vous-même tremblez ; que votre présomption ne soit punie. Il faut des études que vous n'avez point faites ; il faut une attention à laquelle vous n'êtes pas assez exercé pour déméler l'erreur et le sophisme, J’ai vu peu de lecteurs qu’ils n'aient séduits. Je tremble pour tous ceux que la simple curiosité entraîne : elle est déjà un crime. Celui qui aime franchement la vérité redoute les appâts du mensonge , celui qui craint l’abime ne sen approche pas.
Je veux que le talent et tont Part possible se montrent dans plusieurs de ces productions d’une fausse sagesse ; je veux même qu'il y ait des vérités utiles en elles-mêmes. L'erreur est-elle moins dangereuse quand elle est mieux ménagée? Le reptile caché parmi les fleurs est-il moins venimeux ? Au nombre de ces mets divers dont on couvre vos tables, s’il en étoit un seul où , sans le désigner, on vous dit qu'une main ennemie a mêlé du poison, vous les jetteriez tous. L'amour de la vertu et de la vérité, l'amour de l'innocence , le zèle pour la foi et pour les mœurs doivent-ils vous inspirer des précautions moins sages ?
Que toute cette fausse philosophie cherche donc à cacher autant qu’elle pourra le danger
5g+ LES PROVINCIALES PHILOSOPHIQUES.
de ses erreurs, nous n’en serons pas moins zélés à vous prémunir contre la séduction , nous n’en dirons pas moins : Loin de vous toutes ces productions où le mensonge ne peut plaire à l'esprit que pour introduire le vice dans le cœur ! et loin de vous surtout ces hommes qui ont osé vous dire que l'erreur elle-même a perda dans leur bouche tout ce qu’elle a de dangereux pour la vertu ! Ceite précaution suffit pour indiquer l’homme qui veut séduire ; elle suffit pour faire détester son école,