VII: PROBLÈME PHILOSOPHIQUE
S eptième Enigme.
1° Leg passions sont très-bonnes, tr?s-utiles,
2° Les passions sont mauvaises, lrès-nuisibles.
3° Les passions ne sont ni bonnes, ni mauvaises, ni ulles, ni nuisibles.
4° Les passions sont bonnes et mauvaises.
Des sages plaident pour, des sages plaident contre; d’autres sages ne plaident ici ni pour, ni contre; d’autre sages enfin plaident sur les . passions, tantôt pour , tantôt contre, comme on va le prouver. Nous demandons, comme dans les problèmes précédens, que nos adeptes, instruits de tant d'opinions diverses, n’en fassent qu'une seule.
8 LES PROVINCIALES Philosophes plaidant pour les passions.
« Loin de nous les pédans épris d’une fausse
« idée de perfection! Rien de plus dangereux
dans un état qne ces moralistes déclamateurs sans esprit, qui, concentrés dans une pelile sphèe d'idées, répètent continuellement ce qu’ils ont entendu dire à leurs mies, recommandent sans cesse la modéralion dans les désirs, et veulent dans tous les cœurs anéantir les passions. Ils ne sentent pas que leurs préceptes , utiles à quelques particuliers dans certaines circonstances, seroient la ruine des états qui les adopteroient... La sublime vertu et la sagesse éclairée sont une assez belle production de ces passions qu’on appelle folie... Dans les occasions délicates, ce sont les passions qui, volant au secours des grands hommes, peuvent leur inspirer ce qu’il y a de mieux à dire et à faire. Ce sont les passions qui, fixant fortement notre esprit sur l’objet de nos désirs, nous le font considérer sous des aspects inconnus aux autres hommes. Ce sont elles seules qui nous apprennent à distinguer l'extraordinaire de l’impossible , que les gens sensés confendent presque toujours ensemble, parce que, n’élant point animés de passions fortes , ces gens sensés ne sont que des hommes médiocres... Le livre de l'avenir ne s'ouvre jamais que pour l’homme passionné... On
PHILOSOPHIQUES. 519 Philosophes plaidant contre les passions.
« Les moralistes qui invitent les hommes à suivre leurs passions ressemblent à ces médecins qui permettent à leurs malades désespérés de satisfaire leurs appétils les plus nui-
« sibles...… La médecine avec la morale doivent
suffire pour convaincre celui qui s'aime véri-
« tablement , et qui veut se procurer une exis-
tence heureuse, qu’il doit, pour son propre intérêt , résister fortement aux penchans dont tout lui montre le danger. » (Morale univer-
selle, $ 5,c.0.) « La passion falsifie tellement
les objets, que lorsqu'elle n’est plas, la vérilé a encore bien de la peine à percer. L’es- . , LA L .. .
prit a été tellement affecté, que l'impression subsiste long temps après la cause qui Paffecta,
‘Il ne juge jamais que sur les: objets qui lui
sont offerts : et la passion est un sophiste adroit qui lui cache tout ce qui la condamne, qui lui présente dens un jour séduisant tout ce qu'elle veut lui faire gouter. Le mensonge une fois découvert, elle a mille raisonnemens pour l’autoriser de nouveau; et triomphant de
l'esprit repelle jusque dans ses derniers re-—
tranchemens elle ajoute àsa défaite la honte
d’un inutile pesehen » ( Robinet, de la Na-
ture; €. 1, c. 8.) « Les passions offusquent les
lumières de la raison, l'illusion est leur effet nécessaire, » (J. J. Rousseau ; Nouvelle
Philosophes plaidant pour les passions.
« devient stupide dès qu’on cesse d’être passion- « né... C’est.aux passions fortes (et portées à
leur plus haut degré de force ) que nous devons sur la terre tous les objets de notre admiration. » ( Æelvétius, de l'Eprit, disc. 2 5,c.16,6,7et8.)
« Les passions sont essentielles à Phomme , inhérentes à sa nature, nécessaires à sa conservation et à sou bien-être. Elles ne peuvent être anéanties.….. Un homme sans désirs et sans passions cesseroit d’être homme. Il n’y auroit point de morale pour lui, rien ne le porteroit à la vertu... D’oùu lon voit que le sage du stoïcisme et le saint ou l’homme parfait du christianisme ne seroient pas des êtres conformes à la nature, mais seroient de vraies statues inutiles au genre humain, »
{ Syst. Soc. t. 1 ,c. 8.)
Le
« On croiroit faire injure à la raison, si l'on disoit un mot en faveur de ses rivales ; cependant il n’y a que les passions, et les grandes passions, qui puissentélever l’âme aux grandes choses... Ce seroit done un bonheur, me dira-t-on, d’avoir les passions fortes? Oui, sans doute, si elles sont toutes à l’unisson, (c’est-à-dire très-fortes.) ( Dider., Pensées
philosoph., n° 1 et #.)
Philosophes plaidant contre les passions.
Héloïse.) « Les passions impétueuses sont d’or-
dinaire unies à une raison lente et énervée; elles renversent les corps politiques , et ne donnent que la célébrité des scélérats. » ( De-
lisle , Philos. de la Nat.,t. 5, art. des Pas-
sions. )
« L’homme n’est esclave que par les passions. Ce sont elles seules qui le rendent nuisible à la société. La chose la plus nécessaire à un philosophe est l’empire sur soi. Cet empire consiste à commander à ses passions et à les vaincre. Lorsqu'on en est venu là, et que les passions sont soumises à la raison , l’homme n’a plus besoin de conseils ni d'exemples pour se porter au bien. En cet état, non-seulement
«il est aussi parfait que sa nature le comporte ,
il se plaît encore à faire le bonheur de ses semblables, » ( T'raité élém. de morale , extr.
du c. 19.
« La nature, en nous donnant des passions vives, nous a fait de funestes présens. Elle nous rend alors incommodes à nous-mêmes , ét souvent très-nuisibles aux autres: elle nous met dans l’impossibilité de consulter nos intérêts réels, et de résister à nos penchans présens. » ( Lett. a Eugénie, t. 1, lett. 13.)
5b> LES PROVINCIALES Philosophes plaidant pour les passions.
« Interdire les passions aux hommes, c’est « leur défendre d’être hommes; conseiller à un « homme d’une imagination emportée de mo- « dérer ses ‘'ésirs, c’est lui conseiller de chan- « ger son organisation, c’est ordonner à son « sang de couler plus lentement, Dire à ün « homme de renoncer à ses habitudes, c’est « vouloir qu'un citoyen accoutumé à se vêtir « consente à marcher nu. Autant vaudroit-il « lui dire de changer les traits de son visage, » (Syst. Nat., 1.1, c. 7.)
« Les mor alistes déclament d’ordinaire avec « force contre les passions, et ne se lassent pas
de vanter la raison. Je ne craindrai pas d’a- & vancer qu'au conlraire ce sont nos passions « qui sont innocenles , et notre raison qui est « coupable. … On se récrie beaucoup contre les « passions, et c’est la raison qui est en défaut. » { T'ouss. les Mœurs, part. 1,c. 2, 4.)
Voilà, madame, une partie de notre problème assez bien exposée. Voilà bien d’un côté les ennemis des passions érigés en pédans sans esprit, et de l'autre les anus des passions don-
s pour de très-ignorans médecins. Voilà les passions sources de la lumière, et les passions causes de nos ténèbres ; Les passions qui sontien-
PHILOSOPHIQUES. 525 Philusophes plaidant contre les passions.
« Tout individu dont le tempérament s’em- « brase an moindre contact des objets à reçu « du ciel une raison assez vigoureuse pour résis- « ter à l’incendie deses sens. (PAilos. nat. t. 5, p- 208.) » La créature sensible et raisonnable « peut toujours maîtriser ses affections vicieu- «ses , quelque puissantes qu’elles soient, » ( Æssai sur le Mérite, $ 5.) « Mettre l’ordre et « la règle dans ses passions , voilà ce qu’on ap- « pelle le sommaire de la sagesse humaine. »
( Emile, L.4.)
« Ce sont les passons qui font mouvoir la « terre, et qui la bouleversent.... Mais lorsque « le désordre est à son comble, la raison paroît, « et l'équilibre est rétabli entre nos facultés... «, La raison, quand on l'écoute, nous rend tou- « Jours meilleurs , et les passions, quand on en « abuse , toujours misérables. « ( Phil. Nat. t. 5, p. 120, etc.)
nent les empires , et les passions qui les renversent, les passions qui forment les génies, et qui ne se trouvent que chez des hommes d’une raison bien lente; les passions fortes qui font noire bonlieur , et les passions fortes qui ne sont pour nous qu'un funeste présent; les passions toujours invincibles , et les passions que l’homme
peut toujours vaincre: voilà bien les passions que l’on ne peut anéantir sans faire de l’homme un automate, et les passions qu’il faut anéantir pour faire de l’homme un parfait philosophe ; les passions enfin qui ne font rien, et les passions qui bouleversent tout.
Souvenez-vous, madame, du parti que vous avez pris. Je conçois qu’il peut vous devenir très - nécessaire en ce moment. Si la première partie de notre énigme a ses difficultés , ses embarras, passez à la seconde, et puis aux autres : attendez même pour l'explication que nos problèmes soient terminés. C’est de leur ensemble et du tout que doit résulter la lumiere. Je vais donc continuer.
Philosophe ni pour ni contre.
« On peut distinguer les passions en deux « classes, passions de désirs et passions d’aver- « sion. Les unes et les autres , indifférentes en « elles-mémes,nesontpar conséquent ni bonnes « ni mauvaises, et que le simple effet de notre « sensibilité physique. »(7 raité de Mor. élém. extr. des ch.11et.17.)
Philosophe moitié pour, moitié contre.
« Il est des passions douces et affecitueuses , « il en est de haineuses et d'irascibles. Les pre- « mières naissent de l'amour de soi , qui est tou- « jours bon et conforme à l'ordre. Les autres x naissent del’amour-propre, qui n'est jainais
« content , el ne sauroit l'être. Aussi est-ce nous « seuls qui portons celles-ci dans notre cœur. « Jamais elles n'y prennent racine que par no- « tre faute. (Extr. d'Emile, L. 4.) » Les premières sont donc toujours bonnes, et les autres toujours mauvaises.
Mais c’est peu, madame, d’opposer des phi- Josophes à d’autres philosophes: je voudrois à présent renverser le tableau. Ceux que vousavez vus plaider pour les passions deviendroient leur partie adverse; ceux qui ont plaidé contre en prendroient la défense. Cette espèce de revirement de partie seroit assez neuf et piquant. Une seule réflexion m'empèchera de vous le montrer dans toute son étendue. Je craindrois de vous voir imaginer qu’il règne à notre école une espèce d’antipathie entre nos sages ; qu’une vraie aversion personnelle ne leur permettant pas d’être du mème avis, l’un prend une opinion dès que l’antre la quitte, et la laisse au contraire dés que celui.- ci la reprend. Loin de nous cependant toutes ces dissensious! "La philosophie n’en eut jamais besoin pour donner à ses leçons toute la variété possible. En voulez - vous la preuve ? Diderot ne hait pas Diderot ; le sage Helyétius ne haït pas le sage Helvétius ; M. Delisle n’est pas l’ennemi de M. Delisle , ni Toussaint. de Toussaint , Voltaire de Voltaire. Eh bien ! vous allez voir Diderot combattant Diderot, Helvétius réfutant Helvétius, Toussaint
contre Toussaint , Delisle contre Delisle et Voltraire contre Voltaire , sans compter le Moraliste universel contre le Moraliste universel.
Diderot combattant Diderot ,ou bien Diderot a droite.
« Sans les grandes passions , plus de sublime « dans les mœurs... et la vertu devient minu- « tieuse..... Les passions amorties dégradent les « hommes extraordinaires... C’est le comble de « la folie de se proposer la ruine des passions. « Le beau projet que celui d’un dévot qui se « tourmente comme un forcené pour ne rien « désirer, ne rien aimer, ne rien sentir, el qui « finiroit por êlre un monsire s’il rénssissoit :» ( Pensées philos. num. 1,2,3,5.)
Diderot à gauche.
Il s’en faut bien que les passions amorties dégradent les hommes ext-aordinaires; car pour preuve incontestable que lu vertu domine, j'exigerai toujours que l'effort des passions soit souverainement réprimé: « Débarrassé des obtacles « qui s’opposoient à ses progrés, celui qui a « vaincu de grandes passions peut se livrer en- « tièrement à la vertu , et la posséder dans un « degré plus éminent, »: (Es sai sur le mérile,
part. 1,4.) UE ce
Le] L""
Helvélius à droite.
« Les passions sont plus éclairées que le bon sens... Qu'on examine chaque passion en parliculier, on verra que toutes sont éclairées sur l’objet de leur recherche ; qu’elles seules peuvent quelquefois apercevoir la cause des effets que l'ignorance attribue au hasard...
Détruisez dans un homme la passion qui l’anime , vous le privez à l'instant de toutes ses lumières. » (De l'Esprit , dise, 5, ch. 5,6
el suite. )
Helvétius à gauche.
« Les passions nous induisent en erreur, parce qu’elles fixent toute notre attention sur un côté de l’objet qu’elles nous présentent, et qu’elles ne nous permettent point de le considérer sous toutes ses faces... Elles nous trompent encore , et nous montrent souvent ces mêmes objets où ils n’existent pas. Z/illusion est un effet ordinaire des passions , dont la force se mesure presque toujours par le degré d’aveuglement où elles nous plon- AT .… Toutes les passions nous frappent « du plus profond aveuglement. ( De 44 it
encore , mais dise. 1,C. 2.)
Troisième sage a droite.
« Il y a une chaîne d'écrivains, d'ailleurs respectables , qui font un crime à l’Auteur de la
nature d’avoir créé les passions dans lé cœur de l’homme, ou à l’homme passionné de suivre l'instinct de la nature. C’est accuser l’Étre- Suprème d’une contradiction qui n’existe que dans les détracteurs... La plupart des moralistes qui déclament si éloquemment contre les passions ressemblent à ces empiriques qui créent des maladies nouvelles afin d’avoir le droit exclusif d’en être les médecins... Les philosophes qui font deux classes de passions , et qui disent que les unes sont permises , et les autres illicites, sont également absurdes. »
(Delisle, Phil. nat., t. 5, p. 101 et suite.)
Troisième sage a gauche.
Au lieu de condamner ces sages qui décla-
ment contre les passions, suivons leur exemple , et disons nous-mêmes : « Les passions sont ces
mers terribles où les. vaisseaux flotient sans cesse au milieu des tourmentes et des orages. Si les passions étoient les seules puissances de l’âme, elles seroiïent fatales au geure humain. Le cœur, toujours déchiré par des convulsions internes, ne gouteroit jamais de sérénité; il se consumeroil à force d’agir et de réagir. »
Au lieu de condamner encore ces autres mora- Bstes qui font deux classes des passions, faisons-en nous-mêmes qualre classes. Nous les diviserons d’abord en passions douces el en passions violentes , ensuite en passions ver-
lueuses et en passions criminelles , et nous dirons : « Lorsque la passion dominante est cri- « minelle, elle s’'amalgame avec tous les défants « du cœur humain. Quand elle est vertueuse , « elle communique sa teinte à toutes les qualités « qui l’embellissent, «( Delisle encore , méme
vol. et suite. )
Petite addition du méme, à droite.
La raison ne fait rien sur la terre... « Elle est
cet Océan pacifique, où le navigateur, arrêté
par un calme éternel , partage linerlie de ses
eaux , ne vit que dans l’anéanlissement, et
u’exisle pas même assez pour désirer de moua A F1
ir. » ( Le méme, p. 105).
Petite addition du même , à gauche.
La raison fait beaucoup sur la terre ; car c’est elle qui empèche l’amour de soi de dégénérer en amour propre, qui établit les puissances de l’âme, qui soumet les hommes à la loi... , qui rend toujours meilleur quand on l'écoute. ; qui rétablit l’équilibre quand le désordre est à son comble. » ( Le méme, mais
pP+ 207 » 209, eéc.)
Toussaint contre T'oussaint, ou bien T'oussainé
a droite.
« Nos passions ne sont pas nolre ouvrage ;
« nous les éprouvons dés la plus tendre, en-
« fance; nous sentons avant de penser. Elles « sont des présens de la nature , on pour micux « dire, des dons de Dieu. Or Dieu n’a point fait x à ses créatures des présens empoisonnés, Di- « sons plus : nou-seulement les passions ne sont « pas mauvaises en ellesmèmes , mais elles sont « bonnes , utiles. nécessaires. Le sentiment est « l'me des ur or le sentiment ne peut « être criminel. » (Toussaint, les Mœurs , parl.r,c.2,. 164.)
T'oussainit à gauche.
La plupart des passions pèchent par excés , les autres par leur objet; or les dons de Dieu ne pèchent ni par excès, ni pr leur objet:
donc les passions ne sont pas un don de Dieu. « IL est des passions qu’on doit étouffer sans « ménagement ; il én est d’autres auxqüelles il « faut enir la bride un peu courte. » Or il ne faut pas étouHer sans ménagement ce qui est bon , utile , nécessaire. Il ne faudroit pas même tenir la bride un peu courte aux dors de: Dieu ; donc encore une fois les passions ne sont pas absolument un don de Dieu, ni même absoln2 ment bonnes , utiles, nécessaires. ( Toussaint encore ; les Moœurs, part. 1,p. 2,c.1,61.)
Le Moraliste universel à droite,
« Les stoïciens et beaucoup d’autres mora- « listes ont pris les passions pour des maladies
« de l’âme, qu’il falloit totalement déraciner ; « mais les passions ne sont pas plus des mala- « dies que la faim... Une philosophie fanatique « est cause que les hommes ne conviendront ja- « mais de rien. Pour peu qu’on veuille réfle- « chir, on reconnoîtra que les passions en elles- « mêmes ne sont ni bonnes ni mauvaises. »
(Mor. unv. 4. 1,$1,c. 5.)
Le Moraliste universel à gauche.
Pour peu qu’on veuille définir avec moi chaque passion . on verra qu'elles sont toutes trèsmauvaises. « L’ORGUEIL est une hante idée de « soi-même, accompagnée de mépris pour les « aulres ; passion injuste , quiannonce de l’im- « pudence et de la sottise ; passion foujours op- « posée au mépris réel, el qui nous rend colères, « inquiets, insociables. L’AMBITION est l'effet & d’une vanité remuante, qui ne devroit con- « duire qu’à l’exécration…. La vengeance a tou- « jours l’orgueil pour principe, et n’est propre & qu’à éterniser les inimitiés dans ce monde. «€ L’ENVIE est le tyran acharné du mérite; passion aveugle, et sentiment honteux, dont la malignité, la méchanceté, la noirceur sont « les dignes compagnes…. L’AVARICE est une « disposition é7humaine et méprisable, incom- « patible avec la bienfaisance. » Et ainsi de suite pour les autres passions, à mesure que je
les définis. ( Moral. univ. encore, mais $ 3, extr. des ch. 2,4,6, etc.)
N'oublions pas ici ce Lucrèce moderne qui nous disoit tantôt que conseiller à l’homme de modérer ses désirs, de régler ses passions, c’étoit lui conseiller de changer son organisation , et ordonner au sang de couler plus lentement dans ses veines. Voulez - vous voir avec quel zèle, avec quelle chaleur il sait, quand il le veut, nous donner Jui-même ce conseil qu’il trouvoit si absurde? Ecoutez ces nouvelles leçons : « O « homme! soit tempérant ; modéré ; raisonna- « ble... Ne sois point prodigue du plaisir... « Abstiens-toi de ce qui peut te nuire... Sois « intelligent , sois vertueux. « Je ne citerai pas absolument l'endroit de son ouvrage qui nous fournit ce texte; vous seriez peut-être un peu trop surprise de voir le même homme, dans le même chapitre, tout occupé d’abord à démontrer l’absurdité , l'impossibilité, Pinutilité du précepte, et le donner ensuite lui-même avec tant de chaleur,
Je ne veux pas non plus vous faire observer que ce même Helvétius qui, voyant nos pédans sans esprit conseiller à l’homme passionné de régler ses désirs, de suivre la vertu, rit de leur bonhomie, de leur simplicité, et croit entendre un médecin qui dit à son malade : Monsieur, n'ayez pas.la fièvre. (De l'Esprit, discours 4, chap. 11.) Je ne veux pas, dis-je, vous
PHILOSOPHIQUES. 555 faire observer que cet Helvétius n’en prétend pas moins avoir trouvé lui-même le moyen de régler les désirs de l'homme passionné, el même de changer les passions en vertus. (Le l'Esprit, voy. surtout le discours 2.)
J'aime mieux vous parler de Voltaire, et de la manière un peu plus adroite dont ce sage s’y preud pour nous faire passer dun blanc au noir. Je l’entendis souvent applaudir à celui qui dans l’idée d’un Dieu vengeur et rémunérateur trouva le vrai moyen de mettre un frein à nos passions, & la cupidité, aux transgressions secrèles el impunies. { Dieu et l’humme , chap. 2, et passim.) Et je crus que chez lui il n'éloit pas absolument impossible de résister à nos passions ; mais j'ai vu Ce grand homme revenir sur ses pas. Nos passions alors ne furent que l’ouvrage de Dieu mème, de l'éternel demi-ourgos , dont nous recevons tout: ÿ'uppris que vainement voudrions — nous leur résister et les dompier ; que « si Phomme sans réflexions « se croit mailre de tout, en y réfléchissant , on « voit bien qu’on n'estmaitre de rien.» Je çonçus encore nueux la ridiculité de tant de moralistes qui prétendent mettre un frein aux passions, quand Voltaire m'’apprit que tous ces faiseurs de sermons « ressemblent à ce vieux général de « quatre-vingt-dix ans, qui, ayant renconlré de « Jeunes officiers qui faisoient un peu de dés- « ordre avec des filles, leur dit tout en colère :
«€ Messieurs, est- ce là l'exemple que je vors « donne?» ( Quest. encyclop. voy. art. CA- RACTÈRE el PASSIONS. ) Alors encore je vis loute la différence qu’il y avoit entre le sage de Ferney et nos autres philosophes. Il n° me disoit point avec ceux — là que les passions sont bonnes et utiles, ni avec ceux - ci qu’elles sont mauvaises et nuisibles. J’observai seulement que; bonnes ou mauvaises, il est fort ridicule d’exhorter la jeunesse à ne pas les suivre, qu'à lout-âge il est même impossible de les vaincre, puisqu'elles sont l'ouvrage de l'éternel demi-ourgos, puisque lFhomme se flatte vainement de poavoir la moindre chose. Je me sonuvins pourtant qu'il étoit autrefois un Dieu vengeur et rémunéraleur, dont l’idée suffisoit poar résister à ses passions dans les circonstances mèmes les plos critiques; je crus voir dans ces leçons assez de différence el de variété pour les joindre au problème. C’est par elles aussi que nous le terminons.
S'ila pour vous, madime, quelqnes dillicultés, ne vous hâlez pas de le résoudre. Trop de contention fatigue nécessairement l'esprit , ei souvent le révolte. Le problème dût -il rester sans solution, vous en retirez au moins l’avantage de connoître les opimions de notre école sur un des principaux ‘objets de la morale ; et mon intention sera remplie si cétte lettré pent devenir pour vous uné nouvelle preuve du zèle et
-PH1LOSOPHIQUES.. 535
du, profond respect avec lequel, j’ai l'honneur d’être , etc.
RER EE ENT PE RES RES CENT En OBSERVATIONS
D'un Provincial sur la lettre précédente.
EN voyant nos apélres de la philosophie moderne discuter une question aussi essentielle en morale que celle des -passions , je devois bien m'atiendre à toutes ces bévues, à toutes ces contradictions qui font en tout, partout , le. caractère distinelif de leur école, Ce qui m'elonne ici, ce n'est pas Helvétius déclarant les passions plus éclairées que le bon sens , el faisant ensuite de ces mêmes passions le principe du plus profond aveuglement ; ce west pas Diderot m'apprenant que sans les grandes passions il n'est plus de sublime dans les mœurs, que la vertu sans elles derient rirulieuse, pour me dire ensuite qu’on ne peut s'élever entièrement à la vertu. sc l'effort des Passions n'eslsouverainement réprimé ; ce n’est pas ce Toussaint qui voit dans les passions #72 don de Dieu, et qui veut que je les élouffe.
S'occupe qui voudra à concilier toutes ces contradictions, el toutes celles dont on vient de vous citer tant d'exemples. Je suis accouturné à les voir se succéder sans cesse à celte étrange Ccole,
et je commence presque à les lui pardonner, comme on pardonne au voyageur une fois égaré d’errer à l'abandon, de revenir incertain sur ses pas, de quitter, de reprendre vingt routes opposées, sans pouvoir se fixer sur celle qui le conduisoit seule au terme de ses vœux. Mais est-ce bien quand on se montre si inconséquent et si absurde qu’il convient d’aflecter un mépris souverain pour tous ceux qui refusent de s’en tenir à des leçons de cette espèce?
A qui espèrent-ils en imposer, ces modernes Aristarques, quand, pour avoir le droit de traiter nos moralistes religieux avec un souverain mépris, et pour en faire des pédans imbéciles, des déclamateurs sans esprit qui répètent sans cesse ce qu’ils ont entendu dire à leur mie, ils affectent de ne pas les entendre, et de leur aturibuer sur les passions une doctrine qui ne sortit jamais de l’école chrétienne ? Le pédant moraliste est celui qui sans cesse régente l’univers avec toute la morgue et tout l’orgueil de nes prétendus sages; le pédant sans esprit est celui qui croit seul en avoir, qui se livre à de plates injures, qui pense qu’on va lui accorder du génie parce qu’il se plaît à ravager et le bon sens et les gens ser:sés. Le vain déclamateur est celui qui se fait des chimères pour les combattre, et celui-là surtout qui, ne s’entendant pas lui-même, se contredit sans cesse, el se croit philosophe ou sublime écrivain quand il a
arrondi quelques phrases contre ceux qu’il appelle hommes à préjugés. Que les disciples de nos Helvétius, de nos Diderot, fassent ces réflexions, et ils verront de quel côté se trouvent les pédans , les déclamateurs sans esprit.
En leur laissant des armes trop dignes de leur cause, contentons-nous de leur demander dans quel moraliste chrétien, dans quelle page de l'Evangile ils ont vu tout désir, toute affection , tout sentiment confondus avec ces passions qu'il faut anéantir ou combattre sans cesse pour tendre à la vertu ? Quand Pont-ils donc trouvée à notre école, cette doctrine imbécile, qui, faisant de l’homme un être absolument passif, et le condamnant & ne rien désirer, ne rien aimer, ne rien sentir, finiroit par en faire une statue, un monstre, un être nul pour lui et pour l’état? Out, nous les défions de trouver chez nous un seul moraliste dont les préceptes aient le moin dre rapport à ces ineplies, à moins qu’ils n’aient encore la noirceur de nous attribuer absurde quiétisme aussitôt condamné à notre école qu’échappé de celle de l’imbécile {ndous,
L'Evangile, au contraire, et la morale de tous les interprètes , sont l'école des désirs, des affections et de l’action ; maïs des désirs toujours vifs, toujours ardens pour la vraie, la solide vertu, des actions toujours saintes, toujours ‘utiles à soi-même, à ses frères, à la patrie, à univers. L'Evangile est la loi, la seule loi qui de 1è
condamne le talent enfoui comme l’abus formel des dons de Dieu, le serviteur inutile comme le servileur perfide, la main qui refuse de fermer les plaies du Samarilain comme celle de l’assassin qui les a ouvertes, et l’homme qui refuse des secours à l'indigent comme son oppresseur, H est la seule loi qui proscrive l'indolence du mauvais riche-comme l’activité du brigand; la seule qui les chasse tous deux loin du sein d'Abraham, qui mette le chaos entre eux et le séjour de la félicité. Et vous osez nous dire que la morale évangélique fait da parfait chrétien l’être dénaturé, l'être statue, l’homme inutile à lui-même et aux autres! Que celui qui a la ces blasphèmes dans vos déclarations insensées ouvre notre loi sainte, et chaque page lui manifestera la calomnie.
Est-ce noirceur chez-vous, ou bien est-ce la faute d’une intelligence trop bornée, qui vous empêché de saisir nos leçons quand vous entendez nos anathèmes contre les passions? Mais quel homme ;, quel enfant même, füt-il le plus bouché, s’imagina jamais que nous cherchons à éteindre dans lui tout sentiment, toul désr, toute affection, toute activité, lorsque nous l'exhortons à régler ses désirs, à modérer ses passions , ou même à les anéantir ? Quel homme a jamais cru qu’on lui fit un crime d’un amour légitime pour ses enfans, ses frères , son épouse, lorsqu'on lui défendoit de nourrix dans son cœur
les feux d’une passion aveugle, adultère ; incestueuse? Quel homme avoit jamais soupçonné, ayant vous que proscrire l'ambition, l’avarice, l'orgueil, c’étoit nous faire un crime de tout soin domestique pour acquérir ou conserver une fortune honnète, et de tout sentiment noble et relevé ? Que s’interdire d’agir pour la vengeance, c'éloit nous interdire pour la justice et la bienfaisance? Un esprit véulleux , et la mauvaise foi disputant sur les mots, peuvent seuls intenter au moraliste religieux un reproche de cette espèce. Mais puisque c’est toujours faute de nous entendre, ou par affectation de ne pas comprendre nos leçons, que vous calomniez uotre doctrine, mous la mettrons ici sous vos yeux dans toute sa clarté, Si vous vous refusez encore à la lumière, souffrez que nous n’ayons pour vos reproches que le profond mépris et tout le dédain qu’ils méritent.
Parmi nos moralistes religieux, 1 en est qui, suivant l’usage peu sévère de nos langues modernes, ne voient dans le mot de passion qre l'es pression générale d’nn désir ou d’un penchant quelconque familier à l’homme, et né en quelque sorte avec lui-même, ou fruit de lnabitude. Si ce penchant le presse et l’entraine habituellement, s’il est vif et ardent, c’est une passion forte et violente. S'il est moins impérieux , moins aclif, il n’est plus mis au nombre que des passions douces el tranquilles, Mais ce
n’est ni le calme , ni la vivacité , ni les transports de la passion qui déterminent sa qualité morale, qui la rendent licite ou illicite, c’est de son objet seul qu’elle tiendra lun de ces caractères. Elle sera licite , utile et sainte, si l’objet vers lequel elle nous porte est conforme à la loi, à la raison suprème, à la religion ; elle sera nuisible, pernicieuse , criminelle, si son objét est proscrit par la loi, par la nature ou la religion.
Cette doctrine est claire, elle est précise; elle est celle de la nature même, comme celle de la révélation, Vous étendez le mot de passion à tout désir, à tout penchant habituel de l'homme, quel que soit objet vers lequel le porte ce désir, ce penchant. Vous en faites une expression générique, qui né détermine par elle-même ni Pobjet, ni sa nature ; nous atlendrons que vous ax ez spécifié l’un et l’autre pour prononcer sur la passion même. Nous vous exhortons à suivre toutes celles qui tendent à vous perfectionner par l’usage de vos talens, de vos lumièrés ; de vos forces, de vos richesses; toulés: celles qui vous feront comme un besoin de secourir vos frères , de servir la patrie, de vous sacrifier pour elle ou pour un Diéu dont la grandeur et la bonté s’annoncent dans ces penchans mêmes que vous tenez de lui, et qui vous font comme un besoin
vaturel de la vertu. Nous n’awrons que lanathème à prononcer contre ces passions 4rop différentes, oucontre ces penchans qui inclinent
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votre cœur vers le vice, qui vous portent sans cesse à préférer le plaisir au devoir, l'ambition à la justice, l'intérêt à l'honnète; qui ne tendent qu'à vous rendre intempérans, avares , violens , emportés ; colères, malfaisans; qui contrarient sans cesse dans vos cœurs la voix de la raison, la loi de la vertu. Nous vous faisons un devoir essentiel de les combattre, ces passions perverses, comme nous ne savons que fomenter celles qui se confondent avec l’amour du bien. Et certes, il faudra bien que nos louanges ou nos anathèmes soient réglés par l’objet même de vos penchans et de vos passions, tant que vous n’aurez pas dans vos langues un mot qui les distingue par leur moralité; tant qu'ilsera permis de dire d’un Titus que la bienfaisance étoit sa passion, comme J’ambition fut celle d’un César , ou la gloire celle d'un Alexandre; tant que vous nous direz uu homme sans passion , comme vous dites, et dans le même sens que vous dites, un homme sans désir, sans penchant.
IL est vrai cependant que les passions dont Fobjet est blâmable , soit par sa nature, soit par excès, comme l'ambition » Torgueil, la jalousie, l'avarice, ont conservé chez nous plus spécialement le nom de passions; toutes celles que la raison approuve, nous ne les désignons ordinairement que par le nom des vertus mêmes dont elle nous font une heureuse habitude; nous disons simplement la justice , la tempérance, la bien-
LA
faisance; et c’est pour cela que le mot de passion désigne plus habituellement des penthans déréglés; mais lorsqu’une fois la distinction est faite, et quand elle est reçue par l’usage, est.il temps de venir disputer sur les mots? Quand la faute en est toute à vos langues et à l'usage, sont-ce là des reproches à faire au moraliste bien sûr d’être entendu lorsque la bonne foi conduit à son école? Il ne se charge pas de vous instruire en grammairien, de réformer vos dictionnaires, mais de régler vos mœurs. :
L’erreur de nos sophistes n’est done pas d’avoir connu des passions utiles et des passions nuisibles, d’en avoir vu de saintes, d'en avoir vu d’injnstes; mais de s'être montrés trop peu constans dans leur distinction, et surtout de ne l'avoir admise, que pour louer indistinctement les unes et les autres, et bien plus encore de n'avoir vu dans toutes que la nature même, qu’un présent de la Divinité, qu’un principe d’action, sans lequel le genre humain tomberoit dans l’inertie, sans lequel nous n’aurions point de vices, mais aussi sans lèqnel nous serions sans vertu. C’est là que tendent toutes leurs théories ; c’est là la grande érréur qui, sous prétexte d’entretenir la vie dans lunivers moral, ne flatte que lé vice, et ne sert qu’à nourrir et à légitimer les passions les plus perverses.
L’homme , vous disent-ils , a reçu de la na-
PHILOSOPHIQUES. 343 türe la sensibilité; c’est par elle qu’il connoît le bien ou le mal que peuvent lui causer les objets dont il est environné. Le sentiment qu’ils excitent en lui est-il doux , agréable, ravissant ? il se porte vers eux, les aime , les recherche; il agit, il consacre à se les procurer toutes ses forces, toutes ses lumières et toutes ses actions. Mais n’en a-t-il reçu qu’une sensation de peine et de douleur ? il les fuit , il les hait, les écarte loin de lui. Forcé par son essence: à chercher en tout son bonheur , comment pourroit - il rejeter l’objet qui le lui offre , ou rechercher celui qui le rend malheureux ? Le penchant qui le porte vers ces objets divers, ou qui l’en éloigne; ces transports ou d'amour ou de haine qu’il sent à leur aspect, que leur idée excite ; ces passions enfin qui ne sont autre chose que son ardeur à se les procurer on à les écarter, n'auront pas sans doute d’autre source que le sentiment même; celui-ci est un don de la nature , de la Divinité; il est pur , il est saint ; les passions qu’il fait naître ne seront donc aussi qu’un don de Dieu ; elles seront pures et innocentes, nécessaires, comme le sentiment.
Feile est la théorie de nos prétendus sages , et le fidèle extrait de leurs sophismes. Fussent -ils mille fois plus spécieux, mille fois plus pressans , tous ces sophismes , j'y soupçonne l'erreur par cela seul que je les vois aboutir à une absurdité qui me révolte; par cela seul que ma
raison est nécessairement loin de la vérité quand elle approche du blasphème ; par cela seul que vos sophismes lemmènent à conclure qu’un Dieu a mis dans l’homme indistinctement toutes les passions, tous les penchans , qu’il a pu incliner l’homme naissant au vice, comme il l’a incliné à k vertu. Jamais vous n’obtiendrez de moi un aveu qui détruit, qui renverse toules les idées que j’ai d’uu Dieu saint , d'un Dieu sage, d’an Dieu juste el puissant, |
Voulez-vous que je sois disposé à vous entendre ? commencez par me dire : Un Dieu n'a pu donner à l’homme des penchans que pour le bien , il n’a pu disposer et incliner mon cœur qu’à la vertu. Il est absurde que ce Dieu m’excite et me porte à vouloir ce qu’il ne peut vouloir Ini-même, ce qui ne peut dans moi que lui déplaire | ce qu’il punit , ce qu’il déteste, ce qu’il me fait un crime de vouloir. I] est absurde qu’un Dieu mait fait nn don de l’avarice , de l’intempérance , de l'ambition, et me fasse un devoir d’être généreux , tempérant el modeste,
Pour me conduire à ces absurdités , voyez d’ailleurs , vains sages, par quelle erreur vos théories font passer mon esprit. D'abord , vous ne montrez dans l’homme que des sens soumis aux impressions du plaisir , de la douleur , et un cœur essentiellement dirigé par ces impressions, Vous oubliez que l'homme, gouverné
par, son intelligence, peut régner sur ses sens , et que son cœur , guidé par la raison, peut lasser vos plaisirs sensuels pour suivre la vertu ; qu’il peut dans la douleur connoître le devoir et le choisir. Vous oubliez que celte intelligence approuve et désapprouve, qu’elle peut aussi- bien que les sens incliner la volonté , diriger ses mouyemens , exciter les plnchans , les. désirs et les passions mêmes. Pour attribuer au Dieu auteur de l’homme toutes les passions ,, vous oubliez qne l’homme sortant des mains de Dieu a pu n'être pas l’homme assujéti à toutes, les passions ; que, créé avec sa liberté, il a pu. user ou abuser des dons de la Divinité, pervertir ses penchans ; altérer sa nature ; que si l'intelligence a perdu une partie de son empire sur lui ; s’il n’a plus sa lumière primitive , sa vertu, ses anciens privilèges , sa perfection originelle; s’il n’en fut privé que par sa faute, tous ses penchans pervers, tout le vice des passions , toute la corruption de sa nature ne sont plus l’ouvrage de son Dieu, mais le sien. même. |
11 me semble pourtant qu'avant de blasphémer , avant de faire un Dieu auteur de tous les, vices , de tous les penchans, de toutes les passions ; la raison vous suggéroit au moins cet examen. Je ne sais ce qu’elle est pour vos maîlres, cette raison qui doit guider le sage ;. l'éclairer et dicter ses leçons ; mais lorsque je
vois l’homme enclin au mal dès son enfance, quand je vois les obstacles qu’il trouve dans son cœur pour suivre la vertu , les penchans qu’il doit vaincre, les passions qu’il a besoin de réprimer pour être bon , toutes les voix de la raison me crient : Ce n’étoit pas là l’homme sortant des mains de Dieu. Dans les premiers instans de son existence , il n’y avoit dans lui que ce qu'il avoit reçu de son auteur. S'il avoit des penchans , ils étoïent pour le bien ; s’il avoit des passions , si son cœur se portoit de lui - même avec ardeur vers quelque objet ,. c’étoit vers la vertu. Si les sens pouvoient agir , sur lui, l'intelligence dominoit dans son cœur ; Ja raison y brilloit de toute sa Inmière ; toutes ses facultés éloient pures et saintes , et le vice; trop peu conforme à sa nature , n’avoit que des appas bien foibles , comparés aux attraits de la vertu. | Oui, ma raison me dit :Tel fut l’homme sortant des mains de Dieu , parce qu’un Dieu ne peut avoir donné ni des vices, n1 des penchans aux vices, en donnant l'existence. Mais cet homme parfait n’existe plus. Je cherche en vain dans ses enfans son innocence et sa justice. Je ne puis me Je dissimuler : il leur en coûte plus pour être bons , qu’il ne dut lui en coûter pour devenir méchant. Leur dégradation est un fait trop conslant ; des inclinations , des passions mauvaises ont succédé à des inclinations, à
des passions bonnes , ou sont au moins venues se mêler à ses penchans primiuls ; la cause n’en peut être dans Dieu ni dans ses dons ; tout me dit qu’elle sera dans Phomme , dans quelque grand abus des dons de Dieu, dans quelque outrage fait à son créateur , et dans une trop juste vengeance de son crime. Tout me dit que, superbe des bienfaits de la Divinité , mais libre de Pusage qu’il pourroit en faire, il se sera montré rebelle , ingrat envers un Dieu qui en avoit sans doute attaché la continuation à sa reconnoissance , à sa fidélité. Il aura résisté aux penchans que son Dieu avoit mis dans son cœur , et ce Dieu, relirant ses bienfaits, l'aura livré à tonte sa foiblesse. Alors humilié dans toutes les puissances de son âme , l'homme aura vu ses sens l’emporter sur son intelligence ; privé de ces lumières qui lui montroient la vertu dans toute sa beauté ; à peine aura-t-il pu distinguer ses attraits; alors les vices, se montrant avec tous leurs appas , auront séduit son cœur ; alors auront sans doute commencé ces combats de l’homme intelligent et de l’homme sensible , ces combats de lesprit et du corps ,. où la raison trop foible cède presque toujours à l'illusion; alors le cœur, prenant la volupté pour la félicité , les plaisirs du moment pour les solides jouissances , l’apparence pour la réalité , se sera égaré dans la poursuite du bonheur.
Foiblesse , aveuglement , tout aura contribué à.
le séduire ; alors ;enfin la vertu n’offrant plus que des obstacles à vaincre, le cœur de l’homme aura suivi sans peine cette route.,où le vice n’offre plus que des fleurs ,.où il ne reste plus qu’à se laisser aller, qu’à suivre l'impression des sens, Ses penchans, ses désirs ;.ses. passions auront changé d'objet. Tout le portoit au bien , tandis qu'il fut fidèle tant que son Dieu fut avec lui; tout laura porté au mal quand ce Dieu aura retiré à la fois son bras et son flambeau. Mais ce Dieu , j'y reviens , n’a point abandonné l’homme innocent et juste ; l’homme fut donc coupable ; c’est à quelque grand crime de sa part qu'il faut attribuer la dépravation de ses penchans , la perversité de ses passions, et leur mélange informe, et la corruption de sa nature. Voilà où ma raison remonte d’elle- mème pour découvrir la source des penchans vicieux, des passions criminelles,
Que la religion , que la révélation me disent à présent et les temps, et le lieu, et toutes circonsiances de cette grande chute de homme ; raa raison a soupçonné le crime dans la cause première des passions ou des penchans pervers auxquels 11 est sujet; elle s’est assurée qu’ils ne peuvent provenir que de lui; elle ne,sera plus révoltée de sa punition. Que les prophètes du Seigneur me disent : Le premier des mortels a été le premier des ingrats , le premier des rebelles ; je suis trop disposé à le croire, quand
je vois ses enfans tous déchus comme lui du titre glorieux d’enfans de la vertu, tons inclinés au mal, tous foibles pour le bien. Il à empoisonné ses descendans dans leur sourée commune; je ne suis plus surpris qu’ils naissent vicieux. Justement humilié dans son intelligence, il ne transmettra pas à ses enfans lout son éclat el son empire primitif. Il s’est livré aux sens, je ne suis plus surpris qu’ils aient tant de force , tant d’action sur lui. Il a perdu les plus beaux privilèges de sa nature ; je ne suis plus surpris de la voir dégradée, vicieuse , corrompue. Son cœur s’est attaché au vice; son héritage sera dans ses penchans, et ces penchans dans lui , dans ses enfans, formeront une espèce de seconde nature ; de ces mêmes penchans nourris par le désir fortifiés par l'habitude, naïîtront ces passions diverses , sources de tant de vices et de tant de forfaits qui agitent la terre,
Cependant le Seigneur n’a pas fermé à l’homme toutes les voies de la vertu; il n’a pas retiré tous ses dons. La raison a perdu son éclat primitif, mais son flambeeu n’est pas encore éteint. L’empire des sens s’est fortifié, mais l'intelligence n’est pas anéantie. Le présent nous affecte vivement, mais l’avenir se montre encore dans le lointain. L’homme est sollicité par les attraits du vice, mais il sait encoré que la vertu est belle, qu elle mérite son amour ét ses soins, et sa conscience réclame encore pour élle, IL doit lui
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en coûter pour la suivre des efforts, des combats, des sacrifices, et il est foible ; mais Dieu commande, Dieu exhorte, il offre encore son bras et son appui. La terre a ses plaisirs, ses jouissances ; le crime a ses appas; mais l’enfer à ses supplices, ses vengeances; le ciel ses récompenses, ses délices. Voilà l’homme sensible et l’homme spirituel; l’homme porté au mal, l’homme porté au bien. Voilà , à notre école, tout le mystère des bons et des mauvais penchans , ou, si vous l’aimez mieux, des passions vertueuses el des passions vicieuses. Voilà leur origine soupçonnée par la raison, dévoilée par la révélalion , et la seule qui puisse salisfaire l'esprit du philosophe et la foi du chrétien,
Comparez ces leçons aux vaines théories de vos sages modernes, Ils outragent le Dieu de la création , ils le blasphèment en le faisant auteur des passions les, plus -perverses; les plus monslrueuses , comme des inclinations les plus saintes et les plus bienfaisantes. Avec nous, au con- Lraire , tout ce qu’il y a encore de bon et de louable dans l’homme est un reste précieux de l’homme primitif, des dons de Dieu , ou plutôt une continuation, un renouvellement , un surcroit de ses premiers bienfaits. Tout ce que vous trouvez de vicieux dans l’homme et ses affections est l’effet de son crime ; il ne peut ajouter à ses penchans pervers que par un nonveau rime. Notre Dien est vengé, l’idée de ses per-
fections reste pure et intacte. Il est saint, il est Juste; et vos blasphèmes n’ont d’autre fondement que vos erreurs et vos systèmes.
Vos théories encore, encourageant les hommes à suivre tous les vices, le désespéreront dans la carrière. de toutes les, vertus. Près de vous les passions, et les penchans sont tous, sans exception , le présent , le bienfait de la nature même ; ils pourront s’y livrer sans distinction ; sans crainte d’outrager le Dieu dont ils nous viennent. Près de vous vainement voudrions-nous les combattre, ils sont tous invincibles, ils tiennent à l'essence de l’homme ; il cessera plutôt d’exister que d’en éteindre un seul. Il sera essentiellement jaloux , ambitieux , avare, intempérant, s’il apporte en naissant des ponchans à la jalousie, à l'ambition, à Pavarice ou à l'intempérance, Loin de nous ces principes démentis par l’expérience mème. Nous montrerons à notre élève un So.
crate, le plus doux et le plus patient des Grecs , avec tous les penchans de l’homme, impétueux, Nous lui dirons sartout qu’à l’école du Christ , un Louis IX, avectous les penchans d’un Charles XI, sera le plas modeste des héros et le moins ambitieux des rois ; que l’homme religieux, ayec des penchans à tous les vices, sera l’homme de. toutes les vertus; qu laura de combats à soutenir, mais que, sons les auspices de son Dieu, il n'est point de passions invincihles, Avec vous, l’homme enfin restera dans toute la foiblesse et
dans toute la corruption d’un père coupable; avec nous, il saura que de ces combats mêmes qu’ilsoutient contreses passions, contre son propré cœur, doit renaître sa première grandeur ; que par eux il acquiert de nouveau ses ancièns droits. Cet espoir soutiendra son couräge ; et la victoire cou ronnant ses efforts, la vertu reprendra sôn empire. Quelle école tend plus’ à le Jui rendre ?0 Ja vôtre, qui nous'a fait entendre l'éloge dés passions les plus perverses , ou celle de T'Evargile, qui apprend à triompher we ve cnracinées, des ‘plus rebéles? 17771718
Venez à présent, venéznous répéter vos vaines objections el vos sophimés: puérils contre le moralisté évarigélique. Que voulez-vous nous dire, lorsque vous prétendez qué l'hommé'sans passions n'aura plus dé mobile, qu’il tombera dans l'inéilié, et ne sera qu’une PT Préténdezvous ‘par là nous apprendre que Phôémme sans désirs; sans peur sans sentiment ; n’est-qu’ un ètre sé laiP? Nous n’avions pas bésoirie ‘de votre écolé pour une vérité si triviale ; et vous pouviez vous épargner Ja honte d’un triste jeu de mots qui confond la simple faculté dé sentir , de vouloir, de désirer, avec Paffection même et le désir ; et qui nous fait proscrire indistinctement tous les penchans , tous les désirs toutes les affec— tions , tandis que nos leçons ne condamnent que les penchans au mal, les affections perverses. Este de ces penchans vicieux , de‘ces affections
habituelles , mais criminelles, indiquées plus spécialement par le mot de passions que vous faites un mobile essentiel, nécessaire, et sins lequel Pétat ne subsisteroit A, Votre erreur est alors celle d'Helvétius, ce grand panégyriste des passions , qui croit voir tout zèle et toute activité pour la patrie s’éteindre avec les passions que nous avons proscrites.
Mais depuis quand le bonheur des empires ne se trouve-t-1l donc que dans l’orgueil des grands, l'intempérance du peuple, lavarice des vieil- Jards et lasensualité d’une folle jeunesse ? Depuis quand , exhorter les mortels à ne suivre que des penchans approuvés par la vertu, à n’avoir que des motifs conformes à la raison, à la sagesse , est-ce les exciter à ne rien faire par un amour bien entendu d'eux-mêmes , ou par un vrai zèle pour l’état et pour le bien public? Si l'amour d’une gloire toute vaine, tout humaine, a quelquefois porté le citoyen à de grands sacrifices pour l'interêt public;.si quelquefois vos chefs, poussés par lambition, ont triomphé d’un ennemi plus redoutable, nommez-moi un seul de ces services , de ces grands sacrifices , un seul de ces triomphes dont le génie guidé par la vertu ne soit capable avec les seuls motifs de faire son devoir, ou d’accomplir la loi, et de servir son Dieu , ses frères, sa patrie.
D’Assas se taira-t-il, et la France auroit-elle perdu son Codrus, quand , au lieu des trompettes
de la Renommée qu’il ne doit plus entendre , som devoir lui dira : Meurs , sauve ta patrie , il est un Dieu qui déteste les lâches, les perfides. Nos Bayard, nos Condé, nos Turenne, en serontils bien moins la terreur de l’ennemi , quand la vertu , écartant tout intérêt personnel, toute jalousie, toute haine particulière, deviendra le seul mobile de leur fidélité à l’état, à leur prince? Les Suger, les Sully, les d’Aguesseau seront-ils des ministres plus intègres, plus justes, plus utiles, quand l'ambition aura pris dans leur cœur k place du plus noble désintéressement, du plus sincère amour de la justice ?
Je le sais, vous allez me parler de ces grandes victoires qui font taire les peuples devant un Alexandre , ou qui font des Césars les maîtres de la terre, Si ce sont là les triomphes qui vous font regretter l’ambition et les grandes passions, j'avoue que la vertu et l’amour du devoir ne rendront pas nos princes et nos rois jaloux de ces trophées; mais elle les fera adorer par des sujets dont ils seront les pères ; mais elle leur fera écarter loin de nous les fléaux de la guerre, et les fléaux du luxe, et les fléaux du despotisme et de la tyrannie. Elle ne cessera de répéter que les peuples n’ont pas besoin , pour être heureux, de l'ambition des rois, mais de leur justice; ni de la vanité des héros, mais de leur fidélité; ni de la jalousie des ministres, mais de leur zèle pour la chose publique; ni de l’avarice des ma-
gistrats, mais de leurintégrité. Elle saura nous dire que le commerce, pour être florissant, n’a pas besoin de l’insatiable avidité, mais de la bonne foi et de la probité, mère de la confiance ; que les sciences n’ont pas besoin d’un sot 6rgueil , mais de l’amour du vrai; que les arts n’ont pas besoin de vos Arétins , de vos Vénus lascives , mais du génie, et des grandes actions à immor— taliser. | à.
Qu’ont-élles donc produit ces grandes passions , que vous croyez le seul mobile des états, da commerce, des as, de la félicité publique ? Qu’ont-elles jusqu’ici ajouté au bonheur des nations ? Elles ‘ont mille fois bouleyersé Je monde ; en tout temps elles Font corrompu. Sans elles nous pourrions effacer de l’histoire ces récits accablans de dissensions , de haines , de combats , de guerres intestines , de guerres étrangères , qui fént de vos annales celles des léopards , des tigres , des lions acharnés à se ‘détruire, Sans elles, vous pourriez supprimer de vos langues ces mots de tyrannie, de meurtres , d’assassins , de massacres , de larcins, d'homicides , de duels , de fratricides , d’adultères , d’incestes , et de tant d’autres crimes dont le nom fait toujours on frémir la naturé, Ou rougir la pudeur,
Sans elles, vous auriez, il est vrai, ignoré l'art de vaincre , d’envahir, de subjuguer. Auricz-vous moins connu celui de cultiver lhé-
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ritage de vos pères, et d'en jouir en paix ?
Sans elles, vous auriez moins de riches faslueux ; de. Crésus insoleus ! Auriez-yous tant de pauvres ? et verrions - nous tant d'hommes humiliés jusqu’à tendre la main pour. mendier leur subsistance? Vos floties auroient moins enrichi nos provinces des productions de l'Inde ! Auroient-elles jamais charrié des esclaves , et vendu l’homme pour de l'or? Vous n’auriez pas conquis un autre monde ! Vos foudres auroientelles anéanti ses anciens habitans , que vous disiez barbares , en a leur offrir ou le joug ou la mort ?
Sans ses passions encore, une jeunesse moins bouillante auroit moins “LE cum moins sa youré tous les plaisirs, toutes les jouissances des sens ! En serait-elle moins respectueuse , moins occupée de ses devoirs, des études utiles? Vos vieillards en seroient-ils plus vils, ou plus tôt décrépits? Vos Laïs, moins superbes, n’auroient pas élalé impudemment et sur des chars dorés leurs charmes séducieurs, et le salaire de Ja prostitution ! ! Pour fournir à ce faste de {a lubricité , leurs adorateurs insensés.auroientils absorbé tant de fortunes , ruiné tant de familles ? Et pour elles vos lâches et perfides traitans auroient-ils porté la déprédation jusque dans le trésor public? Auroient - ils épuisé les sueurs et le.sang du laboureur ? Avec moins de scandales et de désordres, la fidélité conjugale,
la pudeur assurant dans vos foyers l'innocence , la paix et le bonheur, auroient - elles Ôté à vos empires leur solide splendeur ?
Je sais, je sais encore tout cé que nous devons à ce luxe enfant des passions ; et que vous cherchez à justifier pour elles, Nous lui devons la somptuosité des vêtemens , celle de vos ta— bles, celle de vos palais. Mais s’il en coûtoit moins à nos premières classes de citoyens pour se parer, sé nourrir, se loger, en coûteroit-il tant au peuple pour ne pas aller nu , ne pas miourir de faim ? et ses chaumières seroientelles si tristes , si dénuées de tout? Je le sais, nous devons à ce luxe, enfant des passions , tous les bras qu’il exerce dans nos ateliers, Nous lui devons aussi tous ceux qu'il y dessèche , ceux qu’il laisse inutiles et dans vos antichambres, et derrière vos chars, ceux qu'il ravit aux champs , à leur culture, Nous lui devons d’avoir rendu le célibat fécond , et ces enfans épars et jetés dans le monde par la prostitution. Nous lui devons aussi les enfans qu'il étouffe, qu’il empêche de naître jusque dans vos unions légitimes. Nous lui dévons sans doute ces appas toujours neufs et toujours variés d’un sexe qui vous charme ét vous enchante. Nous lui devons anssi toute son inconstance, sa lég>relé, sa futilité, ses fausselés , ses infidélités , tous ses scandales. Nous lui devons eucore tous ces efféminés moins hommes que Le sexe, plus
futiles , plus légers, plus changeans,, plus cor-! rompus, plus foibles et plns vils, et quiferoient douter si l’histoire n’a pas exagéré la force, les. vertus et le mâle génie de vos ancètres.
: De quoi se plaignent donc ces sages bypocrites lorsque nous déclamons contre des passions ? Ont -ils peur que bientôt il n’y ait plus sur la terre assez d’ ambition et de carnage , assez d’orguail et d’insolence , ‘assez d'avarice et de bassesse, assez d'envie et ds noirceurs , assZ de vengeance et de férocité , assez de, sensualité et-de désordres , assez de luxe et de fu ülité , de corruption, de foibilesse , de dégrada- * tion ?Qu'ils Je disent hautement, et nous saurons alors à quoi tendent tous leurs vains paradoxes et tous leurs plaidoyers en faveur des passions. Mais qui supportera Je sophiste impudent qui vient nous assurer que Ces mêmes passions que, nous avons proscrites ont produit da sublime sagesse ; la sublime vertu ; que la terre leur doit tous les objets de notre admiration ? Oui, celui qui ne sait admirer que les forfaits beu— reux et les grands crimes exaltéra les res sources et les lumières des grandes passions. Oui , la terre leur doit ses grands iyrans, ses grands imposteurs, ses grands usurpaleurs, ses Néron , ses Mahomet, ses Cromwel. Mais leur doit -elle aussi ses ‘Titus et ses Louis IX , ses pères de la patrie? La politique leur doit ses sourdes imtrigues ; ses grandes calomnies, ses
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traités perfides, ses usurpations ménagées dans les ténèbres. Mais leur doit-elle aussi ces édits bienfaisans qui retranchent aux rois pour ajouter à la liberté, à l’aisance des peuples ? Oui, la terre leur doit ses vastes monumens érigés à l’orgueil des Pharaon ou des César: mais leur doit-elle aussi ces monumens superbes , ou de la piété ou de la charité des princes et des rois? Oui , la terre leur doit ses conquérans ; mais leur doit-elle aussi ses pacificateurs? Oui, la France leur doit tous vos sophistes ; mais leur doit-elle aussi ses Fénélon ? Et le génie guidé par la vertu n’aura-t-il pas autant de droit à notre admiration que le génie prostitué à la défense de l’erreur ou du vice et de Pimpiété ?
Quel étrange paradoxe que la sublime vertu dans les grandes passions! Vous la trouverez donc. la sublime vertu , dans ce féroce Marius, qui ne peut se résoudre à abdiquer la suprême puissance long-temps après le temps et les dangers pour lesquels on la lui confioit ; non pas dans le modeste dictateur qui hâte ses victoires pour hâter son retour à sa charrue; et la sublime vertu sera l'ambition la plus feroce et la plus obstinée ! Vous la verrez encore dans un Coriolan menaçant de laver l'affront de son ex: dans le sang de ses concitoyens , marchant à la tête des ennemis contre sa patrie ; non dans cet Aristide Je plus juste des Grecs, qui conjure les Dieux
d’écarter les fléaux qui pourroient le venger du cruel ostracisme; et la sublime vertu sera dans les excès de la veugeance! Vous la verrez encore dans ce bouillant Achille, dans cet Agamemnon troublant toute la Grèce, prêts à se dévorer pour la possession de la triste Briséis; non dans ce héros qui, malgré tout l'amour qu’il a conçu pour sa captivité, commande à tous ses sens, la rend à l’ennemi dont il venoït de triompher ; et Ja sublime vertu sera dans la fougueuse incontinence! Vous la verrez enfin dans le plus avare des Césars, flairant avee plaisir Por qu'il a su tirer des besoins dont l’homme est le moïns maitre; non dans ee Constance qui ne veut pour richesses que lecœur de son peuple; et la sublime vertu sera dans la grande avarice ! Je ne vous parle pas de nos héros chrétiens, vous détestez dans eux jusqu’à leur perfection. Maïs entassez sophismes sur sophismes, la sublime vertu, au lieu d’être inspirée par les passions, ne se verra jamais que dans ces actes qui annoncent la passion subjuguée, les triomphes sur soi-même, l'oubli de toute haine, de tout ressentiment particulier, le sacrifice de son propre intérêt, de ses plaisirs, de ses penchans; sons ces ds SACTHCES) tous vos bienfaits n'auront jamais de droit qu’à l’estime médiocre; jamais il ne sera sans eux ni générosité , ni grandeur d'âme, ni sublime vertm. | we Voyez jusqu'où vous porte l’amour du para-
PHILOSOPHIQUES. 263 doxe, la singularité, le désir de régenter tout <e que la morale ayoit eu jusqu'ici de maîtres respectables. Un Diderot se lève porir m'apprendre que ces grandes passions qu'ilappelle lui-même Les rivales de la raison, que ces grandes passions, dis-je , peuvent seules nous élever aux grandes choses ; que les amortir, c’est dégrader les hommes extraordinaires. H a cru ce principe dicté par le génie; qu’il vienne donc nous dire ce que seront ces homme: extraordinaires , ce que sera surtout Le philosophe chez qui la raison le cédera toujours à .ses rivales. Quels sont donc les rivaux de la raison ,; si ce n'est le vice, l'erreur ct la fulie? Son grand homme sera donc essentiellement l'être toujours dominé par le vice ; ou le philosophie toujours fortement abusé par: le sophisme , ou l’insensé toujours fortement égaré par le délire, le vrai fou, le plus fou de tous les hommes. Certes, il falloit être forteinent dominé par les rivales de la raison pour croire endoctriner le genre humain ‘par des lepons de cette espèce.
Il avoit cru sans doute ajouter à sa gloire en ajoutant que celui-là naquit heureuseinent pour la vertu, dont les passions sont toutes fortes et toutes & l'unisson. Comment naquitil donc organisé, celui qui ne s’aperçut pas que l’homme avec des passions fortes et toutes à l’unisson sera l'homme toujours également
combattu par l’amour et par la haine ; par Postentation et par l’avarice , par l’audace et la pusillanimité , par Pamour de la gloire , qui brave les dangers et la mort pour la patrie, et par l'intérêt personnel, qui ne vit que pour soi et ses trésors ? Comment naquit-il donc organisé, celui qui ne voit pas que cet être dans lequel il nous dit que l'espérance doit être balancée par la crainte sera essentiellement l’homme toujours irrésolu , toujours nul pour Paction, et le plus inutile des êtres?
Je vous laisse, lecteur, méditer sur ce délire philosophique. Je ne vous ai rien dit des funestes cffets que produiroit dans la société ce respect, celte estime que nos prétendus sages voudroient nous inspirer pour les passions; je ne vous ai pas dit quel séjour odieux, terrible et affreux seroil la terre, sichacun, en suivant ses passions les plus effrénées, croyoit avec nos sages obéir aux penchans de la nature, user des dons du ciel, au licu de Pirriter et de mériter ses vengeances. Vous le concevrez assez vons-même, et peut-être me suis-je trop long-temps arrêté à réfuter des erreurs W'op sensibles aux yeux de l'honnète homme. Peut-être n’ai-je faitqu’obseurcir des objets pour lesquels la conscience n’a pas besoin de discussion. Laissez donc là toute leur vaine philosophie; si vous le voulez même, laissez toute la mienne, Dans ces contestations entre le moraliste religieux et nos prétendus
FHILOSOPHIQUES, 563
sages, écoutez votre cœur, il décidera mieux que lous nos argumens , si vous faites le bien en - suivant vos passions , ou en les réprimant.
A ie
LÉELIRE LAAL Le Chevalier à la Baronne.
MaALGRÉ ce que j'ai eu l’honneur de vous écrire jusqu'ici, pour dissiper vos craintes, vos serupules sur la morale philosophique, je m'apérçois , madame, que ma dernière lettre pour roit y ajouter. Je réfléchis sur les terribles conséquences que nos provinciaux vont tirer de la doctrine de nos sages plaidant pour les passions, Au lieu de chercher comment les accorder avec ces autres sages ennemis des passions, ils pour roient bien vous dire qu’il n’y a plus moyen de tenir à une école si souvent propice aux penchans les plus pervers.
Je me souviens d’ailleurs de vous avoir écrit qu’en morale les conséquences sont d’une tout autre importance que lorsqu'il s’agit de nos opinions sur la lune, le soleil ou la terre. Et je crois le deviner aujourd’hui : ce sont ces conséquences qui vous tourmentent. En lisant nos problèmes, vous aurez dit cent fois : Qu’allonsnous devenir, par exemple, si l’utile et l’honnête ne sont qu’une seule et même chose? Qui
se croira tranquille aupres d’un homme per= suadé que si son intérèt se trouve dans ma mort, que si mon héritage peut ajouter à son bienêlre , il a non-seulement le droit d’accélérer ma mort par le poison et le poignard, mais que l'assassinat est pour lui un devoir , une vertu, et qu’il ne peut pas même permettre que je vive, puisque Ja nature lui fait un devoir de chercher à lout prix son bien-être dans ce monde ?
Je devois les prévoir ces conséquences effirryantes, aussi-bien que celles que nos provinciaux auront tirées de tant d’autres assertions de nos sages. Je suis désespéré de n’avoir pas commencé par prévenir leur impression funeste, les craintes, l’aversion qu’elles devoient vous inspirer. Heureusement, madame, il est temps encore de vous rassurer sur tout ce prétendu danger de notre école. J’ai mème pour cela un moyen très-simple , que nous appelons le problème préservatif. Je veux vous l’exposer, ce problème. Je vous l’expliquerois aussi d’avance ; mais il est si facile que je m’attends à le voir pleinement résolu par le courrier prochain,
D'un côté, vous y verrez des sages, effrayés comme vous, avouer que certaines opinions en morale peuvent, dans ce monde, avoir des conséquences , des suites très-fâchenses, et entrainer la ruine des mœurs et des Etats ; de l'antre, ces alarmes m’auront pas le moindre
fondement; et quels que puissent être nos principes , quelque effrayantes que doivent paroïlre des erreurs en fait de morale, vous verrez que la philosophie rie pourra jamais nuire à la vertu, nicontribuer à rendre les hommes plusméchans. Ces prétentions sont un peu opposées, je demande seulement que vous les conciliiez, et je réponds qu alors enfin tous vos scrupules cesseront.