PREUVES
« 1° Les anciens et les modernes n’ont eu
jusqu'ici que des notions très + imparfaites de la morale...Les vrais principes de cette science
« semblent encore enveloppés de nuages , que « les yeux les plus perçans ne pénètrent qu'avee « peine. Chacun exalte la vertu , et l’on est peu « d’accord des idées qu’on doit se faire de la « vertu... Quelles ont été celles de Sparte? Ce « n’étoient évidemment quedes verlus sauvages, « homicides, imaginées pour rendre un peuple « farouche , intraitable...… Admirerons- nous à « plus juste titre celle des Romains ? Hélas! les « plus grands des Romains ont-ils connu la « bienveillance universelle, en un mot, la ver- « tu ? » J’en dis autant des Grecs, des Phéniciens , des Carthaginois , des autres différens peuples de l'antiquité. Leurs usages prouvent qu’ils n’avoient point des idées vraies de morale..…. Quant aux philosophes anciens , « nul « ensemble, nulle suite dans leurs idées ; ils « s’égarent souvent... Les modernes n’ont pas « été plus heureux. Si nous examinons leurs « idées, nons les trouverons absolument chimé- « riques. » Donc lout est encore à dire et à créer
Grâces au ciel , il n’y a point de vieille qui , depuis cinq a six mille ans, n’enseigne à la Chine toutes les véritables vertus à ses enfans. ( Œuvres de Voltaire. 7’, Dieu el les hommes, ch. 4 et 9; Dict. Phil., art. Cutéch. Chin., art. Juste et Injuste ; Essai sur les Mœurs des Natons, t. 1, c. 2 el 5 , etc.
« 2° Lactance a eu raison d’avancer que si « lon vouloit recueillir toutes Les vérités que les philosophes ont enseignées, on feroit un « corps de doctrine qui seroil conforme aux « idées de la religion: » Voulez-vous en effet démontrer que le code de morale le plus parfait aux yeux du chrétien , que l'Evangile même n’a rien appris à l'univers? lisez le neuvième chapire de mon ouvrage ; recueillez avec moi les sentimens épars chez les philosophes de tous les temps , de toutes les nations , de toutes les écoles. N’en faites qu’une seule doctrine ; donnez-nous ici une sentence de Platon , là un vers de Virgile, ensuile quelques maximes de Sé-
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nèque, de Plutarque, de Xénophon , unissez les idées des Grecs, des Romains , des Chinois , des Egyptiens , des Perses, et vous prouverez comme moi que depuis long-temps il n’y a pas une seule vérité à découvrir en fait de morale ; que les chrétiens même sont venus trop tard pour qu’il leur restât quelque chose à créer en ce genre. ( 7’oy. l'Examen des apologistes de la religion, par Freret, c. 9.)
dans la science de la morale. (Syst. Social, extr. des chap. 5 ,4,5, part. 1.)
2° Le raisonnement de Freret ne prouve rien
du tout en faveur des anciens. « Les philoso-
phes ont été de tout temps peu d'accord sur les fondemens qu’on devoit donner à la morale… Entre les mains de la plupart des sages de l'antiquité, la philosophie morale, faite pour éclairer” également la conduite de tous les hommes , est devenue communément abstraite et mystérieuse. Ils non fait que Penvironner de ténèbres épaisses, au point que l'étude la plus importante pour l’homme lui devient presque inutile... Enfin l’antiquité ne nous montre dans la plupart des écrits des philosophes que des mots vagues, dépourvus de définitions exactes, des principes contradictoires. Nous n’y trouvons qu’un petit nombre de maximes très-belles et très-vraies quelquefois, et qui ne concourent point à former un ensemble, un corps de doctrine capable de-servir de règle constante dans le cours de la vie... Ces réflexions ; que tout confirme, peuvent nous faire voir ce que l’on doit penser du préjugé qui voudroit sans cesse nous
5° Vainement déclamez-vous contre la sagesse et la philosophie des anciens. Les institutions des Grecs éloient admirables et supérieures à loutes celles que nous connoissons. C’est chez eux que l’on trouve celte morale, « cet esprit qui fait honneur à l’humanité, « Ce sont eux qui élevèrent la raison humaine à « ce degré de perfection d’où les révolutions « humaines l’ont fait descendre peut-être pour « jamais. » ( Histoire Philos. et Polit., t, 1.
J”. Intr.)
4° Lisez dans l'Encyclopédie l’article Morale, et vous apprendrez à connoître les obligations que nous avons aux philosophes de l'antiquité. Vous saurez que tous Les écrits des sages de la Grèce établissent qu'ils ont fait le meilleur accueil a la morale... : que Socrate la traita avec autant de grandeur que de noblesse ; qu'elle est répandue partout dans les ouvrages de Platon... ; que celle d'Epicure n’est pas moins belle que droite dans ses fondemens ; que Zénon se fraya une route encore plus belle en fondant la secte des stoïciens.. Rien n’est « plus beau que la morale de ceux-ci considé-
PHILOSOPHIQUES. ig
« mettre en admiration devant ia sagesse ar « cienne, ainsi que de celui qui se persuade « qu’en morale tout est dit. » (Morale univer-
selie, préf. p. 1 et 4.)
« 3° Chez les Grecs, la morale ne put jamais « s’asseoir sur une base solide. Si nous jugeons « des causes par les effets, comment pourrons- « nous qualifier de philosophe un peuple livré « à la superstition la plus étrange, un peuple « cruel envers ses ennemis, plus cruel envers « ceux qui lui sont soumis ?.. Non, si la philo- « sophie est l’amour de la sagesse, les Grecs
, . o 2h . . 4 « n’ont jamais été philosophes. » Lisez mon ouvrage, et vous en apprendrez autant sur les
Romains. ( De la Félicité publique, c. 5.)
4° Au lieu de l'Encyclopédie, prenez la Phie dosophie du Bon Sens, ou bien le livre de l'Esprit, et lisez: « Les sentimens des philosophes « anciens sont toujours démentis par l’expé- « rience. Les discours des stoïciens heurtoient « le bon sens : leur sagesse n’éloit qu’une adroite « imposture... Je m'étonne que Cicéron n’ait « pas eu honte de se servir de leurs raisonne- « mens... Les opinions morales de Sénèque « sont fausses, ses maximes impraticables, ses « consolations aussi affligeantes que la mort « mème, » (Philos. du Bon Sens, t. 2, refl. 1, $ 1.) «La plupart des moralistes anciens n’ont
« rée en elle-méme... L’excellent ouvrage de « Cicéron sur les offices est sans contredit le « meilleur traité de morale que nous ayons... « Ceux de Plutarque et de Sénèque sont la « crème de la philosophie. » ( F. Encyclop., art. MORALE ). Que restoit-il donc à nos sages modernes , si ce n’est l’honneur de répéter ce que les anciens avoient dit long-temps avant nous ?
Avec moins de confiance en votre sagacité, madame, je suspendrois ici notre problème.
Content de vous avoir prouvé bien clairement que tout est dit pour une parlie de nos sages, que rien n’est dit pour l’autre; qu'avec ceuxlà nous sommes Jes derniers moralistes du monde; qu'avec ceux-ci nous sommes les premiers, je croirois vous avoir donné une tâche assez difficile à remplir , en vous chargeant de deviner comment les deux partis s’accordent ; mais ce n'est encore là que la première partie du problème, Voici un philososophe que lon peut vous montrer à la fois et premier et dernier. C’ést M. Diderot.
Voulez-vous voir d’abord ce sage au premier rang? Nous l’interrogerons sur les progrès que la science avoit faits avant lui, et il nous répondia : «Il est bien surprenant , pour ne pas dire
« été d’ancun secours à l'humanité... La poésie, « l'astronomie , la géométrie , el généralement « loutes les sciences teudent plus où moins à «leur perfection , tandis que la morale semble a sortir du berceau. Nous n'avons que la « morale de l'enfance du monde.» (De l'Esprit, disc. 2.) En un mot, « la morale jusqu'ici « n’a élé qu'’aperçue... On n'en connoit aucun « traité.» (‘Traité élément. de morale, préf. , art, r et 4.) Donc en morale tout reste encore à faire et à créer.
« prodigieux , de voir combien la morale, à peu « près la même chez toutes les nations, nous « débite d’absurdités sous le nom de maximes « et de principes incontestables., Cette partie « est la plus imparfaite de la morale... On n’a « pas même essayé encore de résoudre le pre- « mier problème, dont elle dépend tout en- « tière..…. On n'a pas pensé à nous en douner « les élémens, » (Code de la Nature, prem.
part. Principes philos. de morale, p. 11.) Après ce préambule, note sage prend luimême la plume, résout ce problème, auquel personne encore n’avoit pensé, donne ces élémens, qui ne.se trouvoient encore nulle part, et nous disons alors : Voilà bien M. Diderot le premier morxliste du monde, |
Voulez-vous à présent ne lrouver en lui que le dernier ? 11 ya nous retracer dans les divers
articles de l'Encyclopédie l’histoire des antiques écoles, et nous verrons alors Les principes de la morale la plus saine étalés par Socrate : nous verrons Epicure découvrir dans cette science , la partie la plus difficile, l’art de concilier la morale avec ce qu’il pouvoit prendre pour le vrai bonheur , ses préceptes avec les appétits et les besoins de la nature humaine, Celle des cyniques et de Diogène leur fondateur , de cet indécent , mais vertueux philosophe (vous riez , madame ! vous êtes étonnée de trouver ici la vertu et l’indécence si étrangement alliées dans un même philosophe: mais M. Diderot a fait au moins cetle découverte , et je ne devois pas vous la laisser ignorer }; reprenons : La morale de cet zndécent , mais vertueux Diogéne sera vengée de nos mépris. On nous montrera à chaque article les richesses de lamoraleantique , el nous dirons alors: Voilà bien M. Diderot arrivé un peu tard pour être le premier moraliste du monde. (V. Encyc., art. sur Socrate, Epicure, Cyniques et autres philosophes. )
Il ne sera pas seul alternativement et premier et dernier à celte école ; car voici un nouveau soge qui saura li disputer ces deux places, Dans la colonne , {out est dit, vous avez vu le célèbre Raynal annoncer que la raison humaine ne pouvoit que descendre du degré de perfection où la sagesse des Grecs l’avoii portées si
nous voulons ajouter avec lui que Socrate surtout ramena la philosophie à la vraie sagesse , à la vertu , qu’il n’aima, n’enseigna , ne pratiqua qu’elle , nous serons bien forcés de convenir que la morale est fort ancienne , et qu’au moins le premier principe étoit connu il y a deux mille ans; mais lorsqu'il nous dira expressément que ce premier principe ; le principe fondamental de la morale n'a pas été saisi par les anciens ; et quand après lavoir saisi luimême , ce principe qui détermine nécessairement le vice et La vertu , il s’écriera avec une complaisance vraiment philosophique: f’oila la morale ; 1 faudra bien nous écrier aussi : Voilà le premier moraliste du monde, ( ist. Philos, et Pol,, l.19.)
Je ne crois pas , madame , quella conséquence soit équivoque, Exercez donc en ce moment votre sagacité. J'ai rempli, ce me semble , ma p'rtie assez fidèlement. J'ai prouvé qu’en morale tout est dit pour nos sages depuis bien long - temps. J'ai prouvé aussi qu'en morale rien n’est encore dit pour nos sages ; .j'ai fait vo qu'ils étoient des premiers et des derniers docteurs en cette science, C’est à vous à présent à nousidire comment ce tout et rien , ce Premier et dernier se -concilient. C’est ce moment qui doit vous exercer ; c'est là :qne git Pénigme: En :vous:la proposant , je n'ai pas douté‘ua seul instant de voswessources ; je me
24 LES PROYVINCIALES
flatte que vous ne doutez pas davantage des sentimens respeclueux avec lesquels j’ai Kbegr neur d’être, etc, |
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