‹ Les helviennesChapitre 5 sur 21 · LETTRE LXI V · texte numérisé non relu

LETTRE LXI V

La Baronne au Chevaliers 4

AL y à environ six mille ans ; que dout est dit pour nous, en fait de morale , et rien. n’est dit encore : nos sages ont la gloire.de se vor les premiers précepleurs du genre humain, el cependant ils ne sont guère que les derniers ; em un mot , tout est vieux et.antique,.et pourtant tout est neuf dans la science des mœurs : voila donc , chevalier , le grand problème qui doit , en exerçant noire sagacilé , Vous prouver nos progrés philosophiques, et ons faire oublier les erreurs du petit. Berne, Voilà ce qu’il nous faut concilier, pour démontrer que.vos leçons n’ont pas élé absolument. perdues, 4,potr nous Rjnaqu ‘à CE Jour. en ent h

Que vous allez donc étre content ide moi !

L’énigme ne m'a-pas embarrassée un seul moments et , s’'ille faut, au lieu d’uüne,solution , j'espère en donner deux;, peut-étré trois, peulêtre mème quatre, Àl-en est une suxtout qui, me tient à cœur, et malheurensement:te n’est pas la plus courte, N'importe : elle vous, prouvera

que la philosophie m'occupe plus que vous ne croyez, que jy pense en lisant autre chose que vos lettres, et que ses intérêts sont toujours présens à mon espri. C’est cette attention à tout ce qui la touche qui m'a fait découvrir le mot de l'énigme. Voici du moins l’histoire où je crois la trouver, :

Il est un certain nombre de journaux qui percent iusqu’àa nous; on nous envoie même parfois eu province quelques-uns de ces prospectus que nos sages répandent dans la capitale. Je lis avidement les uns et les autres, et c’est. là que j'ai vu deux plans tout aussi opposés en apparence que M. Diderot le premier moraliste du monde est opposé à M. Didexot arrivant un peu tard pour devancer ces grands réformateurs de la morale, Epicure et le très-indécent, mais Le très - vertueux Diogène. Je combine pourtant nos prospectus :

je relis , Je médite , l’énigme disparoît , et le grand problème me semble se résoudre de lui-

mème.

Dans le premier de ces deux plans, nos sages annonçoient une collection précieuse, inestimable, qui devoit renfermer toutes les maximes , toutes les leçons , toute la morale des anciens plulosophes. C’est à qu’on promettoit de nous donner tout ce que la science des mœurs a de plus pur, de plus noble, de plus sublime, de plus conforme à nos besoins , aux idées de justice ;

de probité, de bienfaisance , de toutes les vertus. C’est là que la morale devoitse montrer dans toute son antiquilé, el que nos ancèlres devoient avoir tout dit bien long-temps avant Jes Freret et les Voltaire. |

Le plan est annoncé ; nos adeptes et nos profés se mellent à ouvrage : Pun compile les Grecs ; et l’autre les Romains; celui -ci les Chinois, les Perses, les Arabes ; celui-là les Egyptiens , les Indiens, les Chaldéens , enfin tout ce que la célèbre antiquité avoit produit de sages. |

Des milliers de sentences, de maximes , de proverbes , d’apoplitegmes sont traduits ; et enfilés les uns à la suite des autres. Peu d’ordre dans le choix , 41 est vrais mais en revanche beau papier ; beaux careciéres ; éditions charmantes, ou d'ailleurs pages el sentences , tout est exactement compté , numérolé. Bien iôt quatre ou cinq cents apophtegines , bien et dûment distingués par leurs chifires , dennent à l'univers la morale ou le catéchisme antique de Sénèque; j’en trouve bien deux cents dans le catéchisme de Cicéron , qui le suit de trésprès. Bientôt encore je vois paroître vingt autres catéchismes d’une antiquité bien plus reculée ; celui du vieux Confucius on Confutzée, comme l'écrit trés - doctement Voltaire ; celui de Pythagore avec ses vers dorés; ceux du sage Eos, de Phocilide , Théogénes , Démocrate ;

PHILOSOPHIQUES. 27 que sais-je ? il n’y a pas jusqu’au catéchisme de Mahomet dont on n'ait eu grand soin de nous munir.

Oh! pour le coup ; disois-je, nous ne manquerons pas de catéchismes. Je le disois de la meilleure foi du monde, et voilà que hientôt Punivers entier se trouve n’en avoir pas un seul. On me dit que M. d’Alerabert se plaint amèrement de ce défaut , qu’il fait des vœux ardens pour qu'il s'élève enfin un sage qui puisse nous donner des élémens de morale , pour qu'un citoyen philosophe juge digne de lui l'exécution de ce projet ; et que nos jeunes gens puissent apprendre enfin ce que c’est qu'un honnête homme. ( Voyez Elémens de Phil.

n° 12.) Il y a bien long-temps , me dit-on encore , toujours dans les principes de notre philosophe,, 11 y a bien long-temps que nous avons des collèges, des universités , et surtout des curés faisant le catéchisme , et des prélats, des évêques chargés par élat d’enseigner les peuples, de veiller à ce que la jeunesse apprenne de bonne heure la morale, les devoirs d’un honnête homme, d’uu chrétien; cependant ces curés, ces évêques n'ont pas encore reproduit 7 seul catéchisme de morale a l'usage et à la portée des enfans. Fénélon, Bossuet , Massillon n’ont pas même donné à leurs tendres ouailles ces élémens de morale que l'amour du bien public

fat désirer à M. d’Alembert. { Zbid. )

Un nouveau philosophe , c’est peut-être le mème , ne se coutente pas de former des vœux; il propose à celui qui remplira cette tâche péuible an prix considérable. Douze cents livres tournois seront sa récompense ; la somme est déposée : les arbitres, les juges sont nommés. Je voudrois dire un mot sur ces juges et sur leur compétence, sur les conditions proposées aux coucurrens , Conditions surtout un peu plus qu’étonnantes pour le préjugé religieux. Mais ces objets ne font rien au grand problème , et il et temps d’y revenir.

Ne croyez pas que je l’aie perdue de vue dans toute cette histoire. Pour concevoir comment elle nous donne le mot de l’énigme , reprenons nos prospectus. Dans le premier, comme dans le problème , tout est vieux, el bien vieux en morale ; tout est dit depuis vingt-cinq siècles : et pour le démontrer , il n’y a qu'àramasser vingt ou trente de ces catéchismes , presque tous antérieurs à nos évêques , à l'Evangile même. Daus le second, toujours comme dans le problème, tout est neuf, et rien n’est dit encore : nous n’avons pas seulement des élémens de morale, pas seulement le catéchisme de l’honnête homme. Il ÿ x donc ici, comme dans le problème, un oui et un 207 bien marqués. Mais si l’opposition n’étoit que dans les mots; si nos sages, en partant des deux extrémités, tendoient au même but ; si le fout et le rien ne disoient ici qu’une

seule et même chose nous conduisoient à une conséquence également fatale aux bons croyans, également précieuse à la philosophie ; et si je découvrois le point de réunion , ne pourrois-je pas croire que le problème est résolu , que le mot de l'énigme esturouvé? Suivez-moi un instant, chevalier, et nous verrons que j’ai quelques raisons de m'en flatter.

Ou je me trompe lourdement, ou l’objet de notre école étoit d’anéantir dans un certain public ce profond respect , cette admiration , cette espèce d’enthousiasme qu’excitoit le nom seul de la morale évangélique , de détruire par là toute la hante idée que nous avions de son auteur. C’est un Dieu, nous disoient sans cesse les apôtres du préjugé, c’est un Dieu que l’auteur d’une science si pure, si sainte, si sublime ; il n’a pas été donné à l’homme de parler comme Jui. Voila l'opinion qu’il nons convenoït assez de combattre; et voila , ce me semble , ce que font assez du ectement nos deux partis , ce que font également dans cette circonstance le oui et le on, le pour et le contre,

Si j'en crois à celui qui me dit avec Frerct : Tout est vieux en morale ; Epicure , Socrate et cent autres philosophes nous en avoient donné tous les principes long-temps avant le Christ. Is avoient étalé tous les grands préceptes , et ouvert toutes les voies de la vertu ; si je suis bien persuadée de ces progrès de la morale antique ,

50 LES FYROVINCIALES

j'ajouterai bientôt : Quel est donc le mérite dn Christ et de son école ? el qu'a-Lil fait de si mer+ veilléux pour la science du bien ? 11 nous à répété cé que cent philosophes avoient dit avant Jui, Les bons croyans en font un Diew, et il n’est tout au plus que l’écho des anciens philosophes. Ils admirent le livre où ses leçons se trouvent consignées : remonlons à la source , et nous verrons que cet hommage est dù à la philosophie , ou mêine à kinature ; qui depuis bien des siècles avoit su prévenir loutes ces belles Lecons de FEvangile,

N'est-ce pas là exactement , chevalier, ce qu'on vouloil nous faire entendre avec ces collections de tant d’antiques moralistes, et surtout lorsqu'on nous assuroit que les bonnes nourrices des Chinois savent , au moins depuis lrois ou quatre mille ans, {out ce que le grand livre des croyans contient de plus conforme à la saine morale ?

Non, je ne pense pas me tromper : je connois nos sages et leur but primitif, Il peut bien se faire que nos simples rédacteurs ne soient 1ci que des adeptes manouvriers , qui travaillent sans trop savoir l’objet de ce qu’on leur demaude; mais très-certainement nos Freret , en indiquant la route, connoissoient le terme où ils prétendoient la faire aboutir , eL ceux qui, après eux , ont donné à nos r1anouvriers une

im pulsion nouvelle ; el quelques-uns mème de ces manouvriers étoient dans le secret.

Ce qu'il y a iei d'assez plaisant, c’est que quelques-uns mème des bons croyans ont donné dans le piége, en recueillant aussi de leur côté une bonne partie des apophtegmes , des sentences morales de l'antique philosophie, Le motif de ceux-ci étoit bien différent , mais l’effet pourroit être le même. Quoi qu'il en soit, voilà cent moralistes de la première classe bien antérieurs au Christ : voilà cent philosophes que nous avons su faire admirer aux dépens de l’école évangélique.

Le succès n’est peut-êlre pas des plas complets. On nous dira que des maxines éparses à la Chine, en Egypte, en Arabie, en Perse, dans les Indes, en Italie, en Grèce, et recueillies à grands frais de cént écoles différentes, ne démontreroient pas absolument qu'il y ait eu nulle part avant le Christ, si ce n’est chez Moïse, cet ensemble qui constitue seul un code de morale. H est vrai encore qu'il faut à cette science , non de simples conseils, mais des motifs solides, importans, et une base, sans laquelle nos maximes sont toutes sans effet lorsqu'il s’agit de vaincre de grands obstacles , et dans toutes ces circonstances où le vice et le crime ont de puissans attraits. Il est vrai encore , cetle base constante, inéblanlable , ces motifs, sont seuls capables de nous déterminer quand il faut résister à

de grandes passions , à de grands intérêts, ne se présentent guère dans nos collections philosophiques. Il est vrai enfin , il ut en convenir, ce seroit toujours une merveille bien étonnante, que ce Christ, élevé au milicu d’une nation mép'isée par nos sages, eût trouvé dans lui-même, ou réuni au moins dans ses leçons , tout ce que les philosophes de tous les siècles , de toutes les nations , de toutes les écoles, avoient laissé épars, sans ordre, sans ensemble , par morceaux détachés, sans avoir jamais pu ni s’accorder entre eux, ni former un véritable corps de doctrine. Oui , malheurensement, il faut en convenir : celui qui n’auroit fait que ce prodige auroit encore quelques droits à nos hommages.

Peut-être même remarquera-t-on qu'il est bien plus croyable que le Christ a tiré de luimême toute sa morale; qu'il lui fut plus facile de créer son école que de purger ainsi les écoles antiques de toutes leurs erreurs, que de réunir seul tont ce qui s’étoit dit avant lui de raisonnable , de saint et de sublime dans les Indes , à la Chine , en Grèce , en Lialie , et chez tant d’autres peuples ; dont le sien ignoroit ou méprisoit les sages. Phénomène pour phénomène, je ne sais lequel des déux m’étonneroit le plus. |

Maïs enfin, si nos philosophes nanouvriers avoient rempli leur tâche, s'ils avoient réussi à nous donner autre chose que des compilations

froides et ennuyeusess s'ils avoient au moins fait oublier que leurs vieux moralistes, au milieu de leurs belles sentences, avoient en même temps nulle principes absurdes , mille contradictions , qui détruisent les plus belles leçons et laissent la morale sans appui; s'ils avoient clairement démontré l'unité, la sainteté , la perfection des écoles antiques, l’objet étoit rempli; el le Christ , au lieu d’être le Dieu de la morale, n'éloit plus que l’écho des philosophes. Et voilà, ce me semble, à quoi tendoient assez directement les Freret, les Voltaire, et tant d’autres grands hommes, pour lesquels fout est dit, tout est vieux en morale.

S'il faut vous expliquer à présent comment ces autres sages pour lesquels fout est reuf au contraire, dans cette même science, tendent au même but, nos provinciaux les plus bornés vous répondront sans peine : Si rien n'est dit encore , si la morale sort a peine du berceau , si nous n'avons encore que la morale de l’en- Junce du monde , comme lassure Helvétius: si nous n'avons pas même les élémens de l’honnéte homme, comme d’Alembert veut nous le persuader; si nos sages enfin sont obligés de tout créer, lorsqu'ils veulent bien se donner la peine d’instruire l’univers, et de nous montrer les principes, les fondemens de la vertu, assurément le Christ n’aura pas fait grand’chose à cette science , el l'Evangile des croyans sera d’un b'en

petit secours pour celui qui veut étre honnèle homme. La conséquence est facile à saisir , elle est de la dernière évidence , elle est commune aux deux partis; elle se tire également et du tout et du rien : voilà donc nos sages arrivés au même but, quoique partis des deux extrèmes:

voilà l'accord parfait, et, si je ne me trompe, l'énigme résolue.

Mais je vous ai promis plus d’une solution:

j'aime à ler parole; dépèchons-nous donc, car cctle première réponse nous à lenus assez long-temps.

Tout est dit en morale pour certains philosophes; pour ceux-là, par exemple, qui, ne voulant pas top fatiguer leur cerveau à travailler un long trailé sur des objets sérieux par euxmêmes ; qui, seniant bien qu’il faudroit réfléchir, méditer, combiner un certain nombre de vérités austères, poser certains principes dont on n'aime guère à rafraichir le souvenir, aiment mieux s’en tenir bonnement à ce qui a élé dit depuis quatre mille ans.

Rien n'est dit aw contraire pour quelques autres sages ; dont les produclions resteroient infailliblement dans leur porte - feuille s'ils ne faisoient sonner un peu haut qu’ils ont du neuf à nous donner. Comment séroient-ils donc Îles créateurs de la science , si elle les avoit dévancés de tant de siècles? Et pourquoi la philosophie ne seroit-elle pas un peu comme le banme? Cha-

eun vante le sien; le plus nouveau est toujours le meitleur, le souverain, l’uuique. J’ai vu, j'ai entendu un certain physicien qui, dit-on , fait aujourd’hui grand bruit sur vos boulevards, publier hautement que Newton n’entendoit rien à li lumière. qu'avant lui toute cette partie de là physique étoit encore au berceau. Il le disoit, on le croyoit. Cela explique assez passablement comment Helvétius a trouvé la morale dans l’erzfance.

Que tout soit donc antique pour Voltaire, je le conçois sans peine. Un traité de morale deviendroit insipide à celui qui, au lieu des armes de la raison , s’étoit accoutumé à manier légèrement toutes celles du sarcasme et de la plaisanterie. Mais que tout soit neuf pour l’auteur de l Esprit, ce grand homme n’auroit pas eu la gloire de tirer la morale du berceau, S'il l’eût trouvée adulte et dans toute sa force. Ses principes n’auroient pas eu le mérite de la nouveauté, si l’on se füt aperçu que le vieux Anaxagore et l'antique Epicure les ayoient débités deux mille ans avant lui, ou même qu’il ne faisoit souvent que délayer certains articles de l'Encyclopédie.

Que tont soit nenf encore pour le moraliste universel ; 11 sera le premier, quoiqu'il vienne après cent autres. Que tout soit neuf surtout pour Fauteur du Traité élémentaire de morale, et qu'il ait soin de dire que son traité est le pre-

mier , quoiqu'il arrive à peu près le dernier. Ceux qui le suivront ne manqueront pas de dire comme lai, que réduire l& morale en principe est une idée écliappéelaux anciens, proposée par quelques modernes ; mais qui est encore à réaliser. (Tom. 1. Pref.) Tout ce'a est éxctllent dans une préface, et dispose PA RMEMENT le lecteur à espérer du neuf. |

Quant au sage Diderot, qu’il soit le dernier moraliste du monde, lorsque, oubliant sa propre gloire , il faudra rétablir celle d’Epicure , on du très-indécent, mais vertueux Diogène ; quand il fandra, par toutes les écoles ou d’Athènes ou de Rome, éclipser celle de l'Evangile : mais qu'il vienne modestement reprendre le haut bout quand , pour créer lui-même les principes de la philosophie morale , 4 faudra en résoudre le problème fondamental , et inventer les premiers élémens. Rien n’est plus naturel. Là , c'étoit pour l'honneur de Fantique philosophie qu’il avoit à combaitre; ici, c’est pour le sien. Quoi de plas simple alors que de prendre allernativement à l’école de nos moralistes la première et la dernière place?

Nous en dirons autant pour le sage Raynal; mais une réflexion nouvelleme fournit une autre solution du grand problème.

Depuis long-temps nos prêtres étoient en possession de donner presque seuls à la jeunesse des

leçons de morale. Un philosophe iel que M. d’A-

lembert ne devoit pas trouver que la science eût fait de grands progrès sous de, pareils maîtres. Plutôt que d’en convenir, äl falloit bien nous dire que ces docteurs à préjugés l’ont bornée à des questions vides et scolastiques ; et n'ont ” pas même produit wr caléchisme de morale à l'usage el à la portée de la jeunesse. On ne le croira guère: on lui répondra que dans tous nos collèges , dans toutes nos paroisses , il est des catéchismes faits par des prêtres : que dans ces catéchismes , la morale, réduite auxcommandemens de Dieu , aux leçons évangeliques, est parfailement mise à la portée des enfans mêmes ; qu’au lieu de questions avdes et scolastiques , on y voil clairement exposés ces principes que les enfans ne sauroient suivre sans mériter un jour parfaitement letitre d’honnéte homme.On le dira , et notre sage avoit bien‘prévu la réponse; qu'importe ? le coup porte , on il ne porte pas; il est toujours lancé. ( Voy.. Ælém. de Philos. n° Ô.et 12.)

Mais d’un autre côté, il esé certain, suivant un autre sage, que dans tous les temps ce sont les laïcs philosophes qui ont fait le meilleur accueil & la morale ; celui-ci devoit donc nous apprendre que /a morale des scolastiques n'est qu'un ouvrage de pièces rapportées, un Corps confus , sans règles , sans principes. ( Encycl. art. MORALE.) Ces impulations ne prendront guère sur nos provinciaux , qui me disent, au

contraire, que ce qui distingue la marche scolastique , c’est l'ordre, la logique, l'attention à poser des principes certains; à discuter les conséquences , à examiner jusqu’au scrupule la justesse des raisonnemens : mais on n'en voit pas

moins ici nos deux sages animés du même esprit. ”

Le premier, ne voyant que des prètres occupés de la morale ; doit la trouver réduite à demander encore des élémens. Le second l'avoit vue en tout temps accueillie chez les philosophes laïcs ; qu'y a-t-il d'étonnant qu'à leur école, et nom mément à celle d’Epicure , elle lui paroisse aussi belle que droite dans ses Jondemens ? (Ibid. } Que tout soit dit pour celui-ci, et que rien ne soit dit pour celui-là?

Reprenez à présent, chevalier ; ces diverses solutions du grand problème. Je me flatte qu'il y en a au moins une de vraie, Elles pourroient bien l'être toutes. Choisissez ; et si je suis assez heureuse pour vous avoir donné une certaine idée de nos progrès, ne craignez pas de meltre vos disciples à de nouvelles épreuves,

nt. dé.

LIHILLOSOPHIQUES,. 59

tte OBSERVATIONS D'un Provincial sur la lettre précédente.

À QUELLE école va nous conduire encore l’enthousiasme de notre correspondant? et sous quel nouveau jour essaye-t-il de nous montrer ses maîtres ? Bon Dieu! quelles leçons il nous prépare ! et qu’il est triste pour des Français d’avoir pu accorder le nom de philosophes à ceux qui nous les donnent ! Dans le sein mème du christianisme , plus aveugles cent fois que les sages d'Athènes et de Rome ne le furent au milieu des ténèbres du paganisme ; ce n’est donc pas assez qu'ils aient ajouté à leurs erreurs sur l’origine des choses , sur la Divinité et lous ses attributs , sur l’homme et son deslin , et ses prérogatives ? ll nesufit donc pas que nous ayons eu à réfuler leurs inconcevables erreurs , leurs contradilions perpétuelles sur des objets de cette importance ? Les voilà qui se montrent à nous comme juges suprêmes de Ja morale, comme autant de nou— veaux maitres auxquels seuls appartient le droit de nous donner des règles de conduite , de nous développer la science du juste et de Finjuste ; des vertus et des vices !

Voyez comme ils s'accordent d’abord sur l'Elat où ils prétendent avoir trouvé les sciences dont

ils viennent nous donner des leçons ; comme le même esprit, la même haine leur dictent encore et le oz et le non, suivant leur intérêt momen tané. Je ne les süivrai pas dans le délire de ce prob'ème absurde, que leur admiratrice a trop bien résolu en nous montrant l'esprit qui en dictoit chaque partie. Leur but est trop palpable, leur objet trop évident ; ilsuffit de Pavoir. indiqué pour juger de la confiance qu’ils méritent, | Mais ces assertions, recueillies avec tant de. soin de leurs productions diverses , ne nous ont rien appris sur le véritable objet de la question. Tous leurs oui et leurs 7207 ne nous font pas connoître l’état de la morale au moment où parut celle école évangélique dont la gloire les offusque et les afflige, dont ils n’ont tant voulu rayaler le mérite que pour éteindre en nous tout sentiment d’admiralion et de reconnoissance envers le Dieu du christianisme. Opposons à leurs vaines assertions des recherches exactes. Par l’état moral de l'univers, antérieur à l’école du Messie, essayons de connoître, au moins en partie, ce que toutes les autres doivent à l'Evangile ; et que la vérité, mieux connue, justifie l'hommage du chrétien. | |

La morale où la science des vertus et de nos devoirs, cette science qui constitue l’homme vérilablement homme, ne fut, ne dut point être abandonnée à nos spéculations arbilraues. Un

Dien sige en grava dans nos cœurs les prémiers principes. La raison y devoit ajouterses lumières, ei là Divinité, long-témps même avant l’école évangélique, n'avoit pas dédaigné de la fortifier par la révélation. PIE | De cette triple source dérivoit ce que nous appelons, pour ces” temps antérieurs à lEvanigile, la morale du sentiment, la morale dé la raison et la morale de la révélations Leur objet est le même, c’est partout la distinction du bien et du mal moral, du juste et de l’injuste: 1l ne peut ÿ avoir d’opposilion dans leurs préceptes, mais ‘elles ne supposent nt la même étendue dans leurs lumières, ni la mème manière de les communiquer.

‘La preinière, semblable en quelque sorte à Ja faculté de sentir malgré soi le bien, le mal physique ; est cet instinct si prompt et si actif, qu’il semble au moins prévenir tout l’exercice de l'intelligence, et suppose à peine le plus léger exercice de la raison. Elle est dans ces principes que nôus disons zrnés, parce qu'ils ne sont point le fruit de l’étude, mais des raisonnemens les plus simples et les plus naturels. Elle est universelle, parce que sa lumière et accordée à tous; mais elle semble plus spécialement la morale du peuple, de cette classe d’hommes qui méconnoft les longues réflexions , les méditations, l'art d’arriver au vrai par lenchainement des principes et des conséquences.

Cet art étoit celui qui constituoit les philosophes;: ils s'en flattoient au moins;tet de leurs spéculations résultoit cette morale de kiraison,, que nous consentons à regarder comme leur domaine particulier , comme celle que leurs.divers adeptes se som fait une gloire d’ admeltre exclusivement à à toute autre règle.

La troisième enfin ; la morale de k révélation n’appartenoit qu'à cie nation privilégiée, que dirigeoient Moïse et les prophètes. Je sens que je pourrois mé dispenser, avec nos philosophes, de porter mes regards sur celle-ci; elle leur,est penchère, ils contesteront. peu sur les avantages qu’elle peul avoir reçus de l'Evangile; Mais puisque tous leurs soins tendent à.obscurcir la gloire de cette grande écale des vertus, je veux publier , moi, ce que lui doivent sans exception toutes les autres. J’ai consulté l’histoire; ç’étoit le seul moyen de connoîlre leur véritable élat antérieurement à l'Evangile, et ce que l'univers doit au Dieu qui leur apporte à toutes un nouveau flambeau. et de nouveaux préceptes. Je commence par celle qui sembioihe avoir le moins

esvin de ses leçons. |

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