‹ Les hérésies du moyen âgeChapitre 12 sur 20 · CHAPITRE VIT · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIT

MONACHISME ET COMMUNISME

(Les Joachitniles. — Les Frères de la Pauvre Vie

Les Apostoliques)

La plupart des grandes hérésies médiévales offrent, étroitement mêlé à leurs revendications religieuses, un aspect social prononcé. Ramener l’Église à son type primitif — ou du moins la rendre conforme à l’image assez fausse que l’on s’en faisait alors — impliquait un bouleversement profond de la structure de l’État. La profession de pauvreté, la pratique de l’égalité, qui apparaissaient aux fidèles comme l’idéal à réaliser, ne -pouvaient s’imposer dans le cadre des institutions féodales et de nombreuses âmes, avides de perfection, rêvaient tout naturellement d’une chrétienté communiste. Il est évident que ce communisme différait essentiellement de la doctrine élaborée au cours du xixe siècle. Le Communisme médiéval, Communisme idéaliste, comportait d’une part la mise en commun des moyens de production en même temps que le strict entretien de chacun des travailleurs sans considération de sa valeur propre et de sa capacité personnelle et d’autre

part la subordination volontaire, absolue, de l’individu à une tâche collective et supra-terrestre, alors que le marxisme contemporain constitue un système scientifique basé sur une conception matérialiste du monde et accorde à l’individu, dans la répartition du profit, une part proportionnelle à son intelligence et à son labeur. Le premier prévoyait l’exercice de dures vertus destinées à permettre, par l’ascétisme religieux et au cours de notre vie périssable et rapide, le salut éternel de l’âme ; le second s’efforce d’assurer à chacun des citoyens, par une répartition plus juste du travail et du profit, un maximum de bonheur au cours d’une existence terrestre déroulée sous un ciel fermé et terminée par le néant. Le premier était un moyen, le second est une fin.

Cette distinction faite, deux conceptions de sociétés communistes antérieures au Moyèn-Age pourront nous aider à comprendre le développement social d’une idéologie comme celle des Joachimites ou des Apostoliques. L’antiquité grecque avait connu un grand rêve communiste, la République de Platon. Les débuts du Christianisme ont légué aux générations des premiers siècles de notre ère la vision déformée d’un Communisme évangélique. L’un était un songe projeté dans l’avenir, l’autre un fantôme dépassé. Une brève analyse de ces deux conceptions, si opposées de prime abord, nous permettra d’en dégager le curieux parallélisme et d’y trouver, réfractée dans deux miroirs différemment colorés, la même idée directrice qui sera celle de la plupart des communistes médiévaux.

Envisageant la création de la République, Socrate

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pose deux principes : le but de cette organisation n’est pas de rendre heureuse une seule classe de citoyens, mais d’assurer le plus grand bonheur possible à l’État tout entier. Une caste sera constituée qui comprendra les gardiens de la cité et sera soumise à un régime particulièrement sévère. « D’abord aucun d’eux, dit-il, n’aura rien qui lui appartienne en propre, sauf les objets de première nécessité ; ensuite aucun n’aura d’habitation ni de cellier où tout le monde ne puisse entrer. Quant à la nourriture nécessaire à des athlètes guerriers sobres et courageux, ils s’entendront avec leurs concitoyens qui leur fourniront en récompense de leurs services les vivres exactement indispensables pour une année, sans qu’il y ait ni excès, ni manque : ils viendront régulièrement aux repas publics et vivront en communauté comme des soldats en campagne. Pour l’or et l’argent, on leur dira qu’ils ont toujours dans leur âme de l’or et de l’argent divins et qu’ils n’ont pas besoin de l’or et de l’argent des hommes. » (La République , Liv. III, trad. Émile Chambry.) Enfin Socrate estime indispensable pour cette caste dirigeante la médiocrité de l’existence, à même distance de la richesse et de la pauvreté : « Car, affirme-t-il, l’une engendre la mollesse, l’oisiveté et le goût des nouveautés, et l’autre, avec ce même goût de nouveauté, la bassesse et l’esprit de mal faire., » Il ne s’agit donc pas là d’une cité de type communiste, mais bien d’une cité gouvernée par une caste composée de volontaires, qui, privés du droit de posséder des biens personnels et de se créer un foyer, devaient mener en commun une existence simple, médiocre, toute dévouée à la grandeur et à

l’indépendance de leurs concitoyens. Le Communisme devenait un privilège social qui exigeait, en même temps qu’un idéalisme ardent, une abnégation totale.

L’existence d’une société communiste réalisée par le Christianisme primitif semble avoir été, d’autre part, une illusion d’optique. Certes Jésus, d’après les Évangiles, institua pour le groupe peu nombreux qui le suivait une société d’abord réservée aux Apôtres, puis étendue aux disciples immédiats et qui comportait l’abandon du métier, le renoncement aux biens personnels, l’obligation de vivre sur les ressources d’une caisse commune. Mais il s’agissait là d’une situation particulière, imposée par le mode même de la prédication et dont M. Goguel a très justement marqué le caractère exceptionnel : « La prédication de Jésus, écrit-il, n’a pas pour but de constituer une troupe de gens qui abandonnent tout pour le suivre au sens matériel du mot, mais la nécessité de répandre partout la nouvelle de la proximité du Royaume, d’y préparer les hommes, amène Jésus à demander à certains de ses disciples des renoncements qui ne sont pas exigés de tous, et à les associer à son genre de vie. » ( La Vie de Jésus , p. 320.) Ce pseudo-Communisme d’une petite troupe errante est donc à la fois transitoire et limité. Jésus d’ailleurs ne demandait pas à ses disciples un travail partagé permettant d’alimenter le mince trésor commun et son système parfaitement adapté aux circonstances, impliquait précisément l’épanouissement d’une société riche et libre dans laquelle son groupe pouvait trouver l’appui matériel indispensable, la table accueillante des sympathisants, l’hos-

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pitalité ouverte de propriétaires aisés ou de fonctionnaires.

A ce souvenir transfiguré se joignit celui d’une association de type également communiste qui aurait été celui des disciples de la première heure réunis à Jérusalem. Les Actes en témoignaient : « Et tous les croyants, en une même société, avaient tout commun. » (Actes, II, 44.) M. Alfred Loisy qui souligne finement la contradiction entre cette communauté des biens et le fait qu’il y avait des pauvres à secourir, estime que le rédacteur des Actes aurait été influencé dans la peinture de cette société fraternelle par le récit de Josèphe touchant les Esseniens. Il s’agit aussi, très probablement, de l’organisation hâtive de pauvres gens perdus dans cette Jérusalem hostile où ils venaient d’arriver frémissants d’un grand rêve et entassant aussitôt leurs ressources pour subsister, pour résister sans oublier les préceptes du Maître sur la pauvreté sainte et nécessaire.

Une telle organisation fondée sur le versement de leurs biens par les catéchumènes eût vite abouti à de sérieuses difficultés financières, et ne pouvait durer sous cette forme rudimentaire que dans une attente assez brève de la Parousie. Les jours passèrent, les noires volutes des orages n’apportaient pas le Fils de l’Homme. Il fallut vivre, il fallut, les Églises se multipliant, accepter une hiérarchie, préparer une société nouvelle et, pour mieux dire, composer avec le siècle. A distance d’années, se déformant à force de s’idéaliser, la période primitive qu’illustraient des épisodes comme celui d’Ananie et de Saphire, apparut celle, tout évangélique, d’une communauté sans

riches ni pauvres, d’une vie frugale et fraternelle des. enfants de Dieu.

Mais peu à peu cet esprit de pauvreté rigoureuse, cette mise en commun des biens ne furent plus qu’un idéal élevé, n’offrirent plus le modèle même de la société chrétienne mais l’image d’une existence réservée à l’élite des personnes pieuses. Certes l’on se souvient des formules de Jésus sur le renoncement mais l’on constate aussi que la perfection anéantit l’humanité au moment même où elle l’amène au plus haut point de sainteté : le monastère est un modèle de vertus mais il demeure stérile et ne peut se recruter qu’au dehors. Le précepte devint conseil. L’homme peut vivre chrétiennement sans être parfait. Ce changement de perspective amena ce doublé résultat que les chrétiens désireux d’imiter les vertus apostoliques créaient un groupement communiste et que l’Église les déclarait aussitôt hérétiques. C’est ainsi qu’une secte syriaque qui niait le droit à la propriété et réprouvait l’institution du mariage s’intitula tout naturellement Apostolique et que, non moins naturellement, les Pères lui jetèrent l’anathème.

Si les défenseurs de l’orthodoxie repoussèrent ainsi le Communisme, ils n’acceptèrent cependant la propriété privée qu’avec d’extrêmes précautions et limitèrent autant que possible son exercice. L’idée foncière est ici que Dieu a créé la terre pour tous. Conséquence de la faute d’Adam, la notion de la propriété privée est entrée dans le monde en même temps que le péché. Le premier homme, dès qu’il fut chassé du Paradis Terrestre, se trouva obligé au travail et ses descendants eurent vite fait décou-

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1er de leur labeur personnel le droit de propriété. Le Paradis, c’est le jardin qui est à tous : la sueur versée sur la terre crée le champ. Cette constatation gêne évidemment les Pères. Aussi, comme ils font de la charité une vertu exigeante ! Les textes foisonnent, impératifs et amers. Saint Ambroise rappelle que la Nature n’engendre que des pauvres, que nous ne naissons pas avec des vêtements d’or et d’argent, tonne contre les riches, affirme que toute charité faite à un malheureux n’est pas un don mais une restitution. Tertullien déclare que tout doit être commun entre les hommes, mais se souvenant sans doute brusquement qu’il était marié, excluait les femmes de cette communauté. Saint Augustin tempère la propriété privée, dont il reconnaît la légitimité, par la charité la plus large et distribue lui-même ses biens. Saint Thomas d’Aquin estime que le possesseur de richesses ne doit en conserver que la part nécessaire à son entretien. Un interpolateur a même glissé dans l’œuvre de saint Clément, avec la certitude qu’elle n’apparaîtrait pas apocryphe au lecteur, cette phrase sans détours : « C’est l’iniquité qui a fait la propriété privée », phrase qui prélude directement à la formule célèbre de Jean- Jacques. Saint Basile dénonça les accapareurs avec une vigueur digne des plus intransigeants d’entre nos polémistes actuels. Le droit à la propriété privée était ainsi concédé aux Chrétiens à titre précaire, sous la réserve que les riches n’en useront qu’avec modération et distribueront aux pauvres le superflu de leurs bénéfices. Le renoncement parfait devenait dès lors la part précieuse et rude des âmes les plus hautes. Et saint Thomas, analysant l’existence des

religieux, constatait que le monastère représentait en même temps que le plus strict exemple de Communisme la plus noble réalisation de la vie chrétienne.

Ainsi en arrivons-nous, du côté de la philosophie grecque comme de celui du Christianisme, à l’idée d’un Communisme envisagé comme une expression sociale supérieure qui n’est pas imposée à la foule mais demeure le privilège d’une caste de Parfaits désignés par leur ascétisme à la direction spirituelle ou temporelle d’un groupement humain. Un sentiment sobre et grand s’élève de la rêverie platonicienne. Un sentiment puissant et mystique monte de la réalisation chrétienne. Au-dessus de l’humanité moyenne ces modèles de sociétés, aristocratiques par leur choix, démocratiques par leur recrutement, donnent l’exemple de la fusion des biens et de l’unité de l’esprit.

Le système historique de Joachim de Flore ne semblait pas, au premier abord, préparer ou justifier une activité sociale quelconque. Paul Alphandéry écrivit très justement à ce propos que l’abbé de Flore ne fut rien moins qu’un réformateur populaire. Son système — dont nous avons vu l’ébauche avec Amaury de Bêne et la caricature avec les Guillelmites — était calqué sur l’organisation de la Trinité. La première époque charnelle, sous le signe du Père, avait été celle de la famille ; la seconde, charnelle et spirituelle sous le signe du Fils, était celle du sacerdoce ; la troisième, purement spirituelle sous le signe de l’Esprit, devait être celle des Ordres religieux. La concordance entre les personnages et les faits de ces trois époques permettait, grâce à

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l’étude de3 deux premières qui étaient déjà le passé, de prévoir le déroulement de la troisième, qui était encore l’avenir. En fait, pendant près d’un demisiècle, la doctrine de Joachim de Flore demeura presque secrète et le Concile d’Arles tenu en 1260, devait constater que les manuscrits qui la contenaient étaient restés jusqu’à cette date entre les mains de quelques religieux. Mais cette ombre même et ce secret avaient permis des remaniements, des retouches et l’enfièvrement des lecteurs de ces pages étranges s’était traduit par des interpolations sournoises. Des initiés avaient mêlé la politique du temps aux prédictions du futur, des mensonges dentus aux chimères aériennes. Les œuvres de Joachim de Flore étaient entrées dans cette nuit travailleuse ; quand les étoiles eurent fait le tour du ciel, c’est l’Évangile Éternel qui en sortit.

Ce livre était, pour les religieux qui l’avaient approfondi pendant tant d’années, lourd de formules libératrices. La magie des temps à venir y était enclose. Ils y trouvaient d’abord la condamnation du présent, un réquisitoire vigoureux contre le clergé séculier : « Mais la vie des clercs, écrivait Joachim, de ces hommes qui avaient coutume de répandre les rayons de leurs lumières sur le peuple, o douleur ! nous la voyons chavirer dans la chair et le sang. Rien en elle n’apparaît spirituel, rien n’apparaît tourné comme jadis vers le ciel ; mais presque tout est devenu lubrique, charnel, chair et sang, affaiblissement de l’Esprit. Où sont aujourd'hui les litiges ? Où les scandales ? Où les rixes ? Où l’envie ? Où les rivalités ? Sinon dans l’église des clercs, sinon parmi ceux dont le devoir consistait

à donner au peuple massé au-dessous d’eux la clarté de leur exemple ? En un mot nous voyons les étoiles du ciel tomber en grand nombre sur la terre, soit par la chute de la dépravation hérétique, soit — et c’est la majorité — par cette autre chute profonde qu’est le péché charnel. » Ils y trouvaient aussi, en opposition avec ce sombre tableau, leur propre panégyrique. Joachim célébrait en termes d’une extrême poésie ce troisième règne qui allait s’ouvrir et qui serait sous le signe de l’Esprit Saint celui des moines. Les termes les plus fleuris se pressaient sous son calame : les moines futurs seront la contemplation après l’action, l’amour après la foi, le jour après l’aurore, les lis après les roses ; les étoiles symbolisent les ermites et les religieux qui, s’élevant par les hautes routes de la contemplation, montrent au peuple des fidèles la lumière de la perfection.

Or, peu d’années après la mort de Joachim, François et Dominique créaient deux grands ordres qui réaliseront précisément la rénovation monastique que souhaitait, qu’annonçait l’auteur de ces hymnes émus à la gloire de la vie claustrale. La coïncidence se révélait trop frappante pour ne pas être utilisée par ceux-là qui s’en estimaient les justes bénéficiaires. En lisant des phrases comme celle-ci : « Heureux cet ordre que Dieu aime par dessus tout, qui jouira de la vision de la paix et qui dominera de la mer et du fleuve jusqu’aux limites du monde, » Franciscains et Dominicains se reconnaissaient, les uns d’ailleurs au détriment des autres, dans cet Ordre privilégié. Hubert de Romans, chez les Dominicains, employait volontiers la phraséologie joachimite et chez les Franciscains, Bonaventure, malgré sa réserve

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ordinaire, en arrivait à découvrir dans saint François l’Ange du Sixième Sceau.

De telles visions émouvaient les extrémistes des nouveaux Ordres, qui puisaient dans cet arsenal varié un gonfalon pour susciter l’enthousiasme de leurs frères et des armes acérées contre l’Église séculière. Même si l’on professe une foncière humilité personnelle, il est toujours agréable de s’entendre dire que l’on est le lis après la rose et le jour après l’aurore. De fait, au cours des luttes qui déchirèrent l’Ordre franciscain à ses débuts (surtout après les bulles d’innocent IV réservant au Saint-Siège la propriété des biens franciscains mais laissant à l’Ordre les subsides nécessaires à son existence quotidienne) ce furent les Frères de la stricte observance qui accueillirent avec le plus de ferveur l’œuvre de Joachim. C’est dans leur groupe que se prépara le remaniement des textes joachimites et c’est l’un d’eux qui les réunit sous le titre d’Évangile Éternel. En 1254, ils faisaient élire l’un des leurs, Jean de Parme, au généralat de l’Ordre, affirmaient publiquement leur doctrine à l’Université de Paris, déclenchaient la lutte violente et célèbre à laquelle Guillaume de Saint-Amour devait prendre pârt avec tant de fiel et d’érudition. L’emprise joachimite s’élargissait. Saint François occupant désormais une place éminente dans l’histoire n’était plus l’Ange du Sixième Sceau mais devenait le Christ du Moyen Age ayant Joachim de Flore pour Jean-Baptiste, pour précurseur et annonciateur.

Quand furent terminées les luttes marquées par la publication des Périls des derniers temps, un certain nombre de Spirituels exigèrent une liberté

E. AEGEKTER

d’actions et de pensée plus vaste. Ils parvinrent à circonvenir Clément V qui accepta de les détacher de l’Ordre franciscain et leur permit de se grouper sous le nom de Frères de la Pauvre Vie. Ces moines poussèrent le principe de la pauvreté jusqu’à l’extrême. Les paysans de France, les voyant boitiller sur les routes, vêtus d’un froc blanc et noir, leur donnèrent le sobriquet de Frères Pies et les paysans d’Italie les appelèrent Fraticelli. Partisans du renoncement total, ils considéraient l’Église, avec toutes ses richesses, comme la grande Prostituée. Ils se refusaient à tout travail, de peur que ce travail ne leur apportât quelque bénéfice et n’attentât ainsi à leur dépouillement voulu. A leurs détracteurs, ils expliquaient leur oisiveté en déclarant qu’ils ne recherchaient pas une nourriture terrestre qui s’achète par le labeur mais une nourriture céleste qui s’acquiert par les prières. Ils exaltaient, bien entendu, l’idéal communiste, affirmant littéralement, bien avant Proudhon, que la propriété c’est le vol. Lorsque Jean XXII, inquiet de cet excès de zèle, tenta de réembrigader dans la grande armée régulière des religieux ces francs-tireurs de l’idéal monastique, ils répliquèrent que le Pape, pontife d’une Église opulente, pouvait bien les exclure de la communauté visible des fidèles mais qu’ils appartenaient, eux, à la véritable Église spirituelle dont le Christ seul était le chef mystique et sur laquelle l’évêque de Rome n’avait aucune autorité. Avec leurs pieds nus, ils marchaient librement sur les routes du monde. Et comment réduire ceux qui vivent d’herbe, boivent l’eau du ruisseau, et couchent sous les étoiles, ce symbole lointain, lumineux et joachimite des anachorètes ?

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Qu’attendaient de l’ouverture de la Troisième époque ces illuminés parfois assez frustes ? Tout simplement la fin de l’Église. Pour un certain nombre d’entre eux, les religieux, héritiers désignés de l’Église romaine, allaient mettre la main sur la dispense des sacrements et faire monter un moine sur le trône de Saint-Pierre. Pour d’autres, plus radicaux, il s’agissait de la disparition même des sacrements et de la substitution de l’Évangile Éternel à l’Évangile du Christ. Pour tous, implicitement il s’agissait du passage de la hiérarchie ecclésiastique à la masse égalitaire des Ordres mendiants.

Ici nous rejoignons la conception du Communisme platonicien et du Communisme évangélique, celle d’une élite régie par des lois supérieures, formant un groupe où travail et profit sont communs, où les dirigeants de la société sont les bergers désintéressés d’un troupeau plus libre qu’eux. Le monastère, institution communiste, ne sera plus seulement un idéal pour les âmes épurées, mais l’organe social le plus élevé. Les Ordres religieux, pauvres et purs, assureront le gouvernement mystique du monde. L’évolution économique de l’univers a suivi son évolution spirituelle et si nous voulons nous la représenter dans ses grandes lignes, nous pourrions y retrouver les mêmes étapes que celles dont Joachim de Flore avait établi la succession. Au premier âge, celui du Père, celui de la chair, correspond la propriété privée à la fois fondement, armature et conséquence de l’institution de la famille : Dieu bénissait les richesses d’Abraham et d’Isaac. Au second âge correspond la propriété privée, mais limitée en principe aux besoins stricts du possédant et des

siens : les Pères, nous venons de le voir, insistent sur le détachement de leur fortune imposée aux riches et sur les droits imprescriptibles du pauvre. Au troisième âge enfin, âge de spiritualisation, correspond la notion de communauté de biens dans l’esprit de pauvreté : la direction du monde passe aux moines qui ont reçu du Saint-Esprit l’interprétation véritable de la loi divine. On en arrivait à l’élargissement du pseudo-Gommunisme évangélique, à sa réalisation plus ample dans les mêmes conditions psychologiques. Pour ces illuminés du xme siècle, en effet, comme pour les disciples immédiats de Jésus, la Parousie était proche. La même attente fiévreuse du Jugement recommençait, mais cette fois avec des précisions. Joachim de Flore avait fixé la fin du monde à l’an 1260. Gérard Segarelli l’annonçait pour l’an 1307. Encore quelques années, et les sépulcres allaient s’ouvrir, les corps tombés en poussière depuis des siècles allaient réapparaître à la lumière du plus terrible des soleils, la vallée de Josaphat allait fourmiller de la foule immense et spectrale de ceux qui avaient vécu.

Quelques années encore... Mais avant que le clairon de l’Ange n’éveille les morts, cette conception du troisième état présentait pour les vivants un danger social profond. Une telle doctrine n’est pas seulement d’égalité, elle est aussi, elle est surtout de pauvreté. L’homme n’attend pas d’un travail plus acharné une amélioration de son sort. Le moine qui travaille dans son couvent, quelle que soit sa participation personnelle au labeur de la communauté, quel que soit l’enrichissement qu’il procure à l’Ordre, ne trouvera sur la table du réfectoire qu’une maigre écuelle,

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se vêtira d’habits rudes, se couchera sur une planche, obéira passivement à la règle. Nous ne sommes pas en présence d’un Communisme organisant un aménagement meilleur de la vie terrestre et trouvant sa fin en soi, mais d’un Communisme conçu en fonction de la vie éternelle. La grande, l’essentielle vertu, c’est la pauvreté. Jésus a apporté la Bonne Nouvelle aux pauvres (Matt., II, 5). Aussi la plupart des hérétiques se référaient-ils au principe de la pauvreté obligatoire. Avant le Joachimisme, les Pauvres de Lyon exigeaient le renoncement à tous les biens personnels. Après le Joachimisme, les Turlupins donneront à leur mouvement le nom de Fraternité des Pauvres.

Mais l’exaltation du pauvre, c’est l’abaissement du riche. Lorsque des Princes de l’Église interrogés par un Pape pouvaient faire une critique serrée du droit de propriété et définir la propriété elle-même comme le résultat de la corruption de l’homme, que devaient penser les déshérités ? Ces rêveries joachimites, aptes à porter d’assez âpres fruits spirituels dans les cercles de piété ardente, se répandaient au hasard d’un monde travaillé d’inquiétants ferments. Les principes de moines qui considéraient la pauvreté comme une vertu furent appliqués, ça et là, par des hommes qui considéraient la richesse comme un crime. Des sectes apparurent, qui réclamaient impérieusement la mise en commun de tous les biens. Des colères prolétariennes bouillonnaient qui jaillissaient de la même nappe religieuse et souterraine. Certains exaltés voulaient faire remonter la condamnation de la richesses jusque dans le passé : des Fratriceili ne réclamèrent-ils pas que l’on brûlât les

ossements des Papes qui avaient enrichi l’Église ? L’aventure de deux des plus typiques d’entre les hérétiques surgis sur le double plan religieux et social, Gérard Segarelli et Fra Dolcino, véritables animateurs du groupe Apostolique où Joachimisme et Communisme se trouvèrent significativement mêlés, nous apporte une image frappante de cette activité dangereuse. La prédication religieuse de ces illuminés aboutit en effet à une émeute armée et prit un caractère nettement révolutionnaire.

D’abord ouvrier à Cézâno, dans la province de Parme, Gérard Segarelli devint fondateur de secte à la suite de déboires monastiques. Hanté par des idées de renoncement absolu il entra chez les Franciscains, mais choisit mal son heure : les Spirituels perdaient précisément, sous l’impulsion de Bonaventure, l’influence que leur avait apportée l’élection de Jean de Parme au Généralat. Le novice imprudent dut quitter son monastère mais, s’entêtant dans son mysticisme, décida en 1260 — l’heure fatale des Joachimites — d’imiter la vie des Apôtres, telle du moins qu’elle apparaissait à son imagination. Mendiant étrange, les cheveux longs tombant sur ses épaules, vêtu d’une robe blanche et les pieds nus, il alla de ville en ville, appelant les foules à la pénitence et à la pauvreté, prêchant à la fois la fin du monde et l’instauration du Communisme. Sur les petites places peintes et ensoleillées des bourgades parmesanes, ou le soir près des fontaines, il s’arrêtait dans un cercle étonné d’oisifs, tonnait contre les clercs prévaricateurs ou le peuple oublieux de la vie éternelle, puis repartait, pâle annonciateur du Jugement. Du groupe d’auditeurs, parfois, certains

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so détachaient et le suivaient. Il les appelait les Frères Apostoliques. Vêtus comme lui, ces volontaires miséreux l’imitaient dans ses pérégrinations mystiques et grondeuses. Cette propagande dura plus de vingt ans, mais en 1287 le Concile de Wurtzburg condamna les théories de Segarelli et l’évêque de Parme, Opizzo, le fit appréhender. Opizzo, neveu d’innocent IV, était un prélat de haute lignée, jovial et fastueux. Il enferma simplement Segarelli dans son propre palais, le mêlant à ses serviteurs, le faisant boire sec et s’amusant fort de ses divagations de bouffon de l’éternité. Au bout de six ans, il l’expulsa du diocèse. Segarelli s’éloigna. Cependant ses disciples demeuraient nombreux et actifs, et luimême songea bientôt à reprendre son apostolat. Il revint à Parme et se heurta cette fois aux récentes instructions pontificales qui limitaient la liberté des réunions religieuses. Il s’emporta, rompit avec l’Église. Dès lors il redoubla ses excentricités et, désireux de pousser jusqu’à l’extrême le dépouillement, il se promena nu dans les rues. Il fut arrêté, jeté en prison et, finalement, périt sur un bûcher.

Il laissait pour successeur un homme plus habile, plus lettré, qui apportait au groupe des Apostoliques une philosophie d’inspiration joachimite : Fra Dolcino. Celui-ci avait d’ailleurs corrigé à son profit le* calendrier universel de Joachim de Flore et partageait, quant à lui, l’histoire humaine en quatre périodes : la première embrassait tout l’Ancien Testament et constituait l’âge du mariage ; la seconde partait du Christ pour aboutir à saint Sylvestre et figurait l’âge de la pauvreté ; la troisième s’étendait de saint Sylvestre à Segarelli et représentait le règne

de la richesse et du pouvoir politique contre lequel s’élevaient les Ordres Mendiants. Après Segarelli, l’Église vétuste et pourrie de vices s’écroulait et le monde assistait au rétablissement de la vie apostolique. Le bûcher du malheureux nudiste venait justement de s’éteindre. Cette quatrième période commençait donc précisément avec l’apparition de Fra Dolcino. L’heure était venue de précipiter le Souverain Pontife à bas du trône romain, de lapider les cardinaux et les évêques, de fondre dans un brasier les orfèvreries insolentes et les ornements provocateurs, de détruire tout ce qui insultait dans les Églises à la pauvreté primitive. L’heure sonnait de l’élévation du Pape choisi par Dieu lui-même. .A quoi bon, désormais, les symboles et les cérémonies ? Le règne de l’Esprit qui s’ouvrait enfin était tout de charité, d’effusions personnelles : nul ne devait refuser désormais ce qu’il avait en sa possession et ne possédait d’ailleurs qu’à titre précaire. Les Apostoliques poussaient l’abnégation jusqu’à la niaiserie et, par exemple, cédaient immédiatement leur femme au premier passant qui la leur demandait.

Cependant Fra Dolcino résolut d’appuyer par la force l’évolution un peu lente de l’histoire. Il arma ses fidèles. L’évêque de Verceil, dans le diocèse duquel s’étendait cette agitation d’Apocalypse, s’inquiéta. Le Pape ordonna une action vigoureuse. Alors Fra Dolcino se jeta dans les Alpes avec sa petite troupe d’illuminés et là, dans les grandes forêts complices des idéalistes, il résista longuement. Une femme l’accompagnait, Marguerite, fille d’une noble famille milanaise, sœur spirituelle de ce guerrier inspiré, Deborah de ceux-là qui luttaient contre

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l’éternel Chanaan. Pendant cette guerre difficile, au milieu de ces sinistres montagnes, attendait-il encore entre deux embuscades l’écroulement de la Papauté ? Le Jeudi Saint de l’an 1307, l’évêque de Verceil, à la tête de ses troupes, rejoignit les hérétiques sur le mont Zabello et les écrasa. Fra Dolcino, son lieutenant Longin de Bergame et sa sœur spirituelle furent ramenés à Verceil. Inexorable, Clément V les condamna au bûcher. L’exécution fut atroce. Marguerite fut enchaînée seule sur un tas de bois, en présence de Fra Dolcino, et là, sommée d’abjurer, refusa. En quelques instants, sous les yeux du malheureux, l’héroïque amie ne fut plus qu’une torche désespérée. Le moment de mourir vint alors pour Fra Dolcino et Longin de Bergame. Au milieu d’une foule énorme, les bourreaux leur lièrent les mains et les pieds, placèrent devant eux des réchauds oû des tenailles chauffaient à blanc ; puis, remettant au fur et à mesure les tenailles sur le brasier, afin de ne se servir que d’outils brûlants, ils torturèrent les deux hommes, leur arrachèrent les chairs avec ces pinces sifflantes, creusèrent les torses, dénudèrent les muscles. Le sang coulait, la graisse crépitait. Ils firent ensuite marcher dans les rues ces mutilés affreux, ces vivants à demi détruits, exhalant une effroyable odeur et dont les flancs rissolés fumaient encore — ut, dit le chroniqueur, eorum poena longior et gravior. L’heure avait une lueur de malédiction. Des enfants s’arrêtaient de jouer pour voir passer ces spectres ; des femmes, penchées aux croisées, les regardaient souffrir. Enfin les suppliciés montèrent sur le bûcher, presque brûlés déjà, pareils à des tisons que l’on rejette au feu pour les consumer

complètement. Un relent de suif grésillant flotta sur la place de la charmante cité et plus tard ces minces flammes de phosphore et d’argent qui montent des os calcinés dansèrent sur les braises. Ainsi mourut Fra Dolcino, annonciateur de l’Antéchrist et prophète de l’égalité. Un tel homme n’était pas vulgaire, pour qui mourut une femme et qui mourut pour une idée.

Tous ces hérétiques quittèrent le monde les yeux fixés sur la Parousie. Une prophétie joachimite publiée à la suite du Psalterion , dans l’édition de Venise, annonçait un certain nombre de guerres, puis, après une bataille au cours de laquelle les paysans écraseraient les nobles, l’établissement d’une société communiste : « De cette victoire sortira l’égalité- : tous seront égaux, puis l’Empereur et tous les chrétiens prendront la croix du Christ et se rendront à Jérusalem. Dans cette ville l’Empereur fixera sa demeure et le monde entier sera en paix. Et toutes les choses seront une et chacun aimera son prochain comme le Père aime le Fils. Cela durera longtemps. Ensuite naîtra l’Antéchrist. » Ce texte jette un jour crû sur les idées de ces religieux que la communauté monastique inclinait vers un système de révolution sociale. L’égalité du couvent, image de la vie parfaite, aboutissait logiquement à l’égalité des hommes dans la vie économique. Si la règle acceptée par les moines est vraiment l’idéal humain, pourquoi ne s’efforcerait-on pas de l’appliquer à l’humanité entière ?

Nous découvrons maintenant ce processus psychologique qui, d’une vue purement religieuse de Joachim de Flore sur la réforme des cloîtres de son temps, fit tout d’abord éclore l’idée du gouvernement du monde par les grands Ordres monastiques, puis

MONACHISME ET COMMUNISME

celle d’une organisation communiste d’un groupe d’ascètes destinés à régenter les masses et à défendre la chrétienté, pour aboutir enfin à des soulèvements de pauvres, à des tentatives armées de Communisme social et mystique. Pour un certain nombre d’esprits éminents à la fin du xne siècle, pendant tout le xme et au début du xive, l’idéal pour l’individu apparaît être l’exercice de la pauvreté, l’idéal pour la société apparaît être le Communisme monastique, et la fin suprême de l’humanité consistait dans l’épanouissement d’une société égalitaire menant une vie rude et médiocre en vue d’une réalisation idéaliste. Le système platonicien, le système évangélique se rejoignent ici dans un monde de supériorité intellectuelle et d’ascétisme accepté.

Pauvreté, renoncement, égalité dans la cellule et la frugalité... Et pourtant comment ne pas se souvenir qu’après le règne de l’égalité dans le labeur et dans les privations, bien des Joachimites entrevoyaient le règne des Ressuscités et retrouvaient l’espoir ancien du millénarisme ? Ah ! S’asseoir autour de Jésus à la table du publicain ! Prendre part au festin de la vie, épuré, lumineux, mais sensible... Récompenser ce pauvre corps rompu de travail, épuisé d’ascétisme, déchiqueté par la discipline... Que l’on allume les cires, que l’on aille quérir les outres pleines de vin qui ont servi dans les paraboles évangéliques... Il semble que les malheureux hommes écartelés entre tant d’appels divergents aient alors rêvé d’une immense frairie finale, d’un Paradis terrestre avant la vie éternelle, qu’ils aient rêvé d’une heure où, après avoir sous l’objurgation de leur conscience vécu égaux dans la misère, ils se retrouveraient enfin égaux dans le bonheur.

CONCLUSION

II ne suffît pas, dans une étude d’ensemble sur les hérésies médiévales, de souligner les détails qui les distinguent entre elles, le pittoresque superficiel ou l’anomalie profonde qui leur assurent une originalité durable, mais il est indispensable de dégager dans la mesure du possible les idées qui leur sont communes afin de saisir les motifs de leur apparition et de discerner l’influence qu’elles exercèrent sur l’histoire même de la pensée.

Toutes nuances réservées, ces hérésies peuvent se répartir en deux groupes : celui des hérésies négatives, purement intellectuelles ; celui des hérésies positives au caractère social. Ces deux groupes se sont assignés des buts différents, ont employé des méthodes dissemblables et finalement ont connu des fortunes diverses.

Les hérésies négatives se sont attaquées à un dogme particulier, déjà défini, ou en attente de définition mais adopté depuis plus ou moins longtemps par la conscience chrétienne. Leur caractère est d’être limitées et d’avoir été soutenues par des théologiens qui ne se séparaient pas de l’Église, assurant que leur conflit avec le pouvoir spirituel provenait d’un malentendu. La doctrine eucharistique défendue par Bérenger en est un exemple parfait, par l’âpreté de la lutte, la limitation du débat

et la réconciliation finale de l’hérésiarque avec l’autorité religieuse.

Ces doctrines sont nées, pour la plupart, du désir de concilier la raison et la foi. Même cette vaste entreprise que fut l’effort de synthèse poursuivi par Albert-le-Grand et Thomas d’Aquin ne put satisfaire tous les esprits : quelques théologiens, estimant que la philosophie est inutile puisqu’une seule chose nous importe, notre salut, demeurèrent intransigeants dans leur refus d’accepter l’utilisation du péripatétisme, d’autres, dans le même temps, jugèrent que nous devons, tout en réservant le privilège de la Révélation, nous en remettre au raisonnement dans l’étude du problème religieux et versèrent fatalement dans l’erreur. L’histoire de Siger de Brabant en offre une preuve pathétique.

Elles ont été vigoureusement condamnées, n’ont pu, ne pouvaient pas, tout en conservant leurs adeptes silencieux — le Bérengarisme garda longtemps ses partisans et l’Averroïsme provigna au delà du xvie siècle — - s’imposer à l’Église, mais elles ont, du moins en ce qui concerne certaines d’entre elles, exercé une influence considérable à deux points de vue. Elles ont en effet provoqué, par réaction, la définition de certains dogmes et l’édification de la philosophie thomiste. « Sans l’émulation des hérésies, a pu dire Bonnet-Daury dans l’ouverture d’un de ses cours de théologie protestante, nous n’aurions pas vu surgir les plus beaux génies théologiques de l’Église. » Elles ont, de plus, mis en circulation des idées, inspiré des méthodes qui préparèrent lentement les esprits à l’explosion de la Réforme et sont devenues ainsi les sources lointaines du Protestan-

CONCLUSION

tisme. Bérenger, pour en revenir à l’un des plus importants d’entre les hérésiarques du xie siècle, apparaît ajourd’hui comme l’un des ancêtres des sacramentaires. Ainsi ces hérésies n’ont pu faire prévaloir leur point de vue au sein de l’Église, mais elles ont abouti tardivement à un résultat que leurs auteurs ne pouvaient prévoir.

Les hérésies positives se présentent, au contraire, sous un aspect social, avec un caractère de masses. Elles ne visent pas à modifier la définition d’un dogme, mais elles rêvent de remplacer l’Église ellemême par une autre organisation religieuse. Elles n’essayent pas d’interpréter la valeur d’un sacrement, elles tendent à la suppression de tous les sacrements. La plupart puisent leurs principes dans le Panthéisme. La plupart, également, envisagent le retour à l’unité de tous les êtres par trois étapes successives dont la dernière va commencer incessamment. Elles se développent dans une oblique lumière de Parousie. Et presque toutes attendent impatiemment le règne de l’Esprit.

Elles attendent le règne de l’Esprit qui entraînera la disparition de l’Église et la béatification de l’homme. A cette évocation, les penseurs se sentent plus inspirés dans leurs cellules, des foules se mettent en rharche pour l’égalité, pour la pauvreté. La parole du Christ au soir de la Cène prend de longues résonances dans tous ces cœurs. Savoir. Se sentir libérés. L’humanité est lasse d’être in via , lasse de cheminer depuis des siècles sans atteindre la vérité, sans atteindre le bonheur. Le haut degré d’ascétisme auquel parviennent alors tant d’âmes, la vulgaire soif de débauche dont certains égarés voulurent justifier la

légitimité par des raisons métaphysiques, sont les signes opposés de la même volonté d’émancipation, révèlent le même désir d’en finir avec les lois d’un vieux monde, de laisser s’épanouir l’homme dans la plénitude de son âme et de son corps : éxaltante aspiration qui doit nous faire oublier certaines extravagances en considération de tant de magnifiques sincérités. Pour un Gilles-le-Chantre, pour quelques Frères du Saint-Esprit trouvant un biais en vue de s’assurer la volupté sans remords, que de Salembene ou que de Gérard di Borgo san Donnino brûlant au fond des cloîtres d’une flamme pure et d’une espérance mystérieuse !

Ces hérésies n’ont pas survécu. Elles ont révélé de vastes et parfois fabuleux espoirs dont la réalisation mystique et sociale devait se heurter inévitablement à l’Église et à l’État, menacés au même titre par ces Apostoliques égalitaires. Il y eut en elles quelque chose de grand et d’étrange. Ën allant au fond de leurs rêves, on reconnaît qu’elles ont été un ferment révolutionnaire, que sera plus tard la révolution xvme siècle, ce qu’est aujourd’hui la révolution économique, un soulèvement contre l’ordre établi. Elles l’ont été sur le plan essentiel de leur époque, le plan religieux, et n’en ont eu que plus d’élan désintéressé, d’émouvantes ardeurs et de bizarres vertiges.

Négatives ou positives, les hérésies médiévales ont joué de la sorte un rôle spirituel indéniable. Tandis que s’élevait la majestueuse et forte unité du thomisme, qui réalisait une philosophie catholique d’une incontestable grandeur, elles ont capté, conservé, prolongé mille idées impossibles à classer dans le

Elles ont été ce philosophique du

CONCLUSION

cadre orthodoxe, mille songes hostiles à la stricte doctrine mais qui ne laissent pas l’homme s’endormir tranquillement et lui sont le reproche du possible, de grandes forces spirituelles aussi qui se sont fait jour plus tard. Les plus extraordinaires d’entre elles ont sauvé malgré tout la liberté du jugement et le prix de l’individualisme. Elles ont sauvé la curiosité, l’insatisfaction, la pointe aiguë de l’esprit. Le conformisme présente un danger subtil et profond : il laisse la conscience en repos et la vérité immobile.

F. AEOMTKR

BIBLIOGRAPHIE

La bibliographie des hérésies examinées dans ce volume est considérable. Je n’ai pas cru devoir l’alourdir par l’énoncé des sources dont la plupart sont indiquées au cours du récit. Je n’ai donc cité que les ouvrages — et, le plus souvent, en me restreignant aux plus récents d’entre eux — qui ont traité de ces doctrines soit pour en donner une explication originale soit pour apporter à leur étude la contribution de détails nouveaux ou de textes inédits.

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