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CHAPITRE VI

LES HOMMES DE L’iNTELLIGENCE 1398-1410

Bigarrés de mysticisme et de perversité, mâtinés de prudence et de malice, les Hommes de T Intelligence nous offrent une image flamande, et déviée vers le désordre, de ce vaste système panthéiste qui, • dans sa pureté, fournit à de hautes consciences des raisons de noblesse et d’ascétisme mais qui, sournoisement interprété, permit à des âmes vulgaires de sanctifier leurs appétits et de s’absoudre dans le péché même. Les contours de leur doctrine ne sont pas extrêmement nets. Certaines vues amalriciennes sur l’unité du monde s’y trouvent mêlées à des manifestations de nudisme intermittent qui rappellent les fantaisies dévêtues de Segarelli et les exhibitions des Adamites, mais le mouvement luimême révèle à la fois une plus grande franchise dans le goût de la luxure et une moindre intransigeance dans les convictions que celles dont firent preuve les hérésies de la même lignée spirituelle. Cette secte prend aisément des allures de kermesse secrète. Elle aura ses profiteurs mais ne connaîtra pas de martyrs. Une bonne hérésie succulente, sans bûcher final. Les initiés n’acceptaient pas, en effet,

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le risque que pouvait comporter leur adhésion : ils se cachaient, se masquaient, abondaient en dénégations et leur méfiance aurait mérité de passer en proverbe. Créant pour tromper le profane un code luxurieux aux consonnances sacrées, ils usaient entre eux d’un vocabulaire particulier donnant à des mots tirés de la Bible une signification détournée, et désignaient le plaisir sexuel sous le charmant vocable de « délices du Paradis ». Ils n’hésitaient pas d’ailleurs à déclarer qu’à la première mise en demeure de l’Inquisition ils renieraient précipitamment leurs principes et leurs priapées. Cette abjuration anticipée porte en elle leur condamnation décisive, plus implacable que les sentences ecclésiastiques : elle permettait de croire que pour nombre d’entre eux la doctrine n’était que l’excuse du stupre, la religion qu’une libération du sexe.

Ces hérétiques ont par contre deux mérites qui retiennent l’attention : le choix significatif de leur titre et la valeur représentative de leur système. D’une part, en effet, ils indiquaient parfaitement, en se dénommant les Hommes de l’Intelligence, leurs prétentions à se passer désormais de l’Église et à se considérer comme illuminés par le Saint-Esprit. D’autre part, ils résumaient dans leur théorie l’essentiel des idées enseignées, pratiquées par toute une masse confuse d’hérétiques épars dans des sectes variées : si les historiens n’ont pu directement relier leur groupe aux Amalriciens de l’Ile-de-France, aux Ortlidiens de la vallée du Rhin, aux Adamites de Bohême, aux Frères du Libre Esprit, ils n’en appartiennent pas moins à la même vaste famille hétérodoxe, à la même race d’âmes. Chez ceux-ci

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RËS HERESIES DÜ MOYEN AGE

comme chez ceux-là, les mêmes songes disséminés alors dans toute l’Europe apparaissent avec d’insignifiantes nuances. L’identité de Dieu, de la matière et de l’âme est au fond de leur philosophie générale. Que les Adamites se dénudent dans les clairières nocturnes, que les Hommes de l’Intelligence se livrent à la débauche dans la tour de l’échevin bruxellois, ils agissent au nom des mêmes principes — du principe qui fera de Spinoza un ascète.

Ce mouvement fut créé à Bruxelles par Gilles de Leeuwe, descendant d’une vieille famille flamande et que l’on désigna sous le nom de Gilles-le-Chantre en souvenir d’ancêtres qui portèrent le titre de Cantere. Laïcus Illileratus , GilJes-le-Chantre paraît avoir été assez fruste, peu enclin aux discussions * théologiques. Peut-être fut-il influencé par les doctrines d’une béguine du Hainaut, Marguerite Porete, brûlée à Paris, doctrinaire du Libre Esprit, ou d’une Flamande, la Bloermadinne, qui prêchait l’amour séraphique, peut-être aussi par les rêveries de Marie de Valenciennes qui considérait comme possible icibas la vision béatifique. L’on sait d’autre part qu'il organisa des pèlerinages au sépulcre de Ruysbroëck l’Admirable. Peut-être avait-il mal interprété certaines considérations de l’auteur de la Vraie Conlemplation sur l’union avec Dieu par la contemplation parfaite et sur l’idée que tout ce qui est en Dieu est Dieu. Mais ni ce cortège féminin de prophétesses, ni l’ombre du vieux mystique ne peuvent expliquer ses divagations. Il commença par s’agréger aux Frères du Bien Mourir, et puis, en 1398, vers les approches de la cinquantaine, il se présenta comme le Sauveur des Hommes. Le démon qui le tenta fut sanâ doute

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celui de midi. Prétextant qu’il était revenu à l’innocence d’un enfant de trois ans, il se promenait tout nu dans les rues de Bruxelles, s’imaginait témoigner ainsi, comme les Adamites, de la pureté primitive. Inspiré par le Saint-Esprit, Homme de l’Intelligence dégagé de la Lettre il s’estimait libéré de toute contrainte extérieure et considérait que se refuser au péché aboutissait à réfréner les manifestations de la Nature et donc la volonté de Dieu. Il raffinait d’ailleurs sur ces manifestations et, par exemple, se référait à Adam lui-même pour justifier l’usage d’un mode particulier de volupté. « Item, lisons-nous dans les annales du procès, item dictas Aegidias (Gilles-le-Chantre) habet modum specialem coëandi ; non tamen contra naluram , qaali dicit Adam in paradiso fuisse usam... » Cet évêque de la paillardise trouva un coadjuteur plus sévère en la personne de Guillaume d’Hildernasse, religieux de l’Ordre des Carmes. Né à Malines en 1338, d’une famille originaire de Berg-op-Zoom, celui-ci fut sous-prieur du couvent de Mayence, lecteur à Malines. Il était lecteur à Bruxelles au moment où Gilles-le-Chantre commençait sa curieuse propagande. Professeur de théologie, plus fin, plus instruit que ce dernier, il apparaît comme le théoricien des Hommes de l’Intelligence et ne semble pas avoir glissé vers les scandaleuses pratiques que pouvait justifier sa vision du monde. « Qualem modum , ajoute à la phrase concernant les fantaisies voluptueuses de Gilles-le-Chantre, le texte cité plus haut, prædiclus fraler Wilhelmus non sequitur. » Aussi Gilles-le-Chantre estimait-il son acolyte moins avancé que lui-même sur le chemin de la perfection.

Les deux tendances, luxurieuse et ascétique, groupèrent chacune leurs fidèles. A la vérité la tendance luxurieuse paraît l’avoir emporté. Comme toutes les sectes de cet ordre, et, pour en citer une, comme celle des Turlupins, cette hérésie recruta de nombreuses femmes qu’attirait la licence sexuelle octroyée aux initiés. Elles trouvaient admirable une religion où la volupté avait autant de mérite que la prière et pour laquelle goûter le plaisir était servir Dieu. Ainsi que devait plaisamment l’écrire Bayle : « L’on ne saurait assez admirer la docilité du sexe à l’égard des dogmes les plus opposés à la chasteté. » La plupart de ces charmantes panthéistes suivaient les préceptes de Gilles-le-Chantre plutôt que les leçons de Guillaume dTIildernasse et molestaient celles de leurs compagnes qui, trop vertueuses, n’acceptaient de la secte que sa philosophie. L’une des plus déchaînées, et déjà plus que mûre, que Gilles surnommait Seraphita (peut-être en souvenir de l’amour séraphique prôné trois quarts de siècle plus tôt par la Bloermadinne) déclarait l’acte de l’amour aussi naturel que le geste de boire, devançant ainsi la théorie du verre d’eau soutenue par certains bolchevistes de la première heure et contre laquelle Lénine devait s’élever avec une sarcastique énergie. Approuvant, exaltant cette propagandiste de la débauche, Gillesle-Chantre raillait la virginité et déclarait avec superbe qu’il n’était au monde qu’une vierge, la Sagesse. Il semble évident qu’il ne l’avait pas, pour sa part, possédée.

Deux grands principes constituaient la doctrine des Hommes de l’Intelligence : l’identité substantielle de l’homme et de Dieu et l’instauration du règne de

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l’Esprit divinisant l’homme intérieur. Pour les sectateurs de Gilles-le-Chantre, Dieu était partout, aussi bien dans l’homme que dans les espèces eucharistiques et les fidèles le sentaient vivre en eux avant de le recevoir par la communion. Mais étant tout, Dieu, par voie de conséquence, ne laissait plus à la volonté humaine la possibilité de s’exercer librement : il devenait lui-même cette volonté, il promouvait lui-même les actes de l’homme. Il en était l’auteur. Le péché devenait dès lors la résistance à la volonté de Dieu, exprimée non plus par des lois religieuses mais par ses manifestations intérieures, devenait le refus de céder aux instincts naturels considérés comme une impulsion divine ; et la perfection ne consistait plus dans le remords du péché, mais dans l’absence même de tout remords. C’était, en somme, la thèse des Frères du Libre Esprit. Le saint était celui qui jouissait de tous les biens de ce monde, qui se livrait sans remords à la pire luxure. Qu’importaient aussi bien les agissements de l’homme extérieur ? Nulle de ses actions ne pouvait entraîner à sa perte ou sauver l’homme intérieur. Comment la damnation aurait-elle pu être infligée à l’homme en union avec Dieu ? Les Hommes de l’Intelligence niaient la résurrection finale, tous les hommes ayant déjà ressuscité avec le Christ. Le Christ est en effet la tête de l’humanité dont les hommes sont les membres ; comment la tête aurait-elle ressuscité sans les membres ? Ils niaient l’enfer, assuraient que les démons recevraient l’absolution définitive. Une immense mysticité enveloppait l’univers. L’homme intérieur recevait, par une illumination souveraine, la Vérité.

E. AEGERTER

Cette illumination provenait du Saint-Esprit. Comme les Amalriciens, comme les Guillelmites, les Hommes de l’Intelligence rêvaient d’une organisation tripartite de l’histoire humaine. Ils envisageaient trois étapes de la Révélation qui correspondaient aux temps de la Loi, avec l’âge de Moïse, de la Nouvelle, avec l’âge de Jésus, de l’Esprit Saint avec l’âge d’Élie. Ce troisième âge commençait. C’était celui de l’Élie enlevé vivant sur un char de feu jusqu’à la vision béatifique, de l’Élie du Thabor, symbole de la transfiguration des choses. Les voiles allaient être déchirés.

De ces deux principes les Hommes de l’Intelligence tiraient des conséquences extrêmes que, certes, tous les adeptes de leur thèse n’acceptaient pas de faire passer dans leur vie privée. Mais ce sont précisément les extrémistes de la doctrine qui donnent à cette secte ses couleurs violentes, sa saveur crue, et son originalité dans le chœur des hérésies similaires. De l’unité substantielle avec Dieu ceux-ci déduisaient la légitimité de tous leurs actes et surtout, comme il arrive le plus souvent en ce cas, de leurs actes sexuels : la libération de la chair est la première dont rêve l’homme. Ils réalisaient de la sorte, ou à peu près, la communauté des femmes et les sectatrices les plus notoires déclaraient volontiers qu’elles ne faisaient pas de différence entre leur mari *et les autres initiés. De l’imminente disparition de l’Eglise, ils déduisaient, d’autre part, l’inutilité des sacrements, ces figurations terrestres des réalités supérieures, et la suppression de la hiérarchie ecclésiastique, vaine et pourrie. La confession, par exemple, est inutile puisque le prêtre ne pouvait juger

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Dieu qui avait agi en eux, et la communion est également inutile puisque Dieu est partout et ne se localise pas plus dans l’hostie que dans le cœur de l’homme. Aussi bien ne reconnaissaient-ils plus aucune autorité ni aux religieux ni aux séculiers. En ce qui concernait les premiers, la venue de l’Esprit annulait les vœux monastiques de pauvreté, de chasteté, d’obéissance. En ce qui regardait les seconds Dieu allait frapper leur indignité et Guillaume lui-même déclarait avoir entendu une voix qui lui disait : « Je viens pour châtier les prêtres. »

Ainsi se dresse l’Homme de l’Intelligence. Uni substantiellement à Dieu, c’est Dieu qui agit en lui. Il est donc libéré de toute loi extérieure et de tout remords de ses actes. Éclairé intérieurement par Dieu, il est affranchi de toute révélation extérieure. Il ne doit donc plus d’obéissance à une Église périmée.

La secte, qui rayonnait de Bruxelles, s’étendit assez rapidement dans le Brabant et dans le Cambrésis. A Bruxelles, les initiés se réunissaient hors les murs, dans une tour — quædam lurris cujusdem Scaliçji dicla oppidi — où ils célébraient leurs rites. Grâce sans doute à leur prudence glissante, à leur vocabulaire biblique, ils purent se retrouver ainsi pendant une dizaine d’années sans être inquiétés et poursuivre en paix leur théologie de kermesse. Le peuple les appelait les geesldryvers , les illuminés, et l’Inquisition les ignorait. Gilles-le-Ghantre, habile jusqu’au bout, mourut avant toute procédure. Mais vers 1410, l’évêque de Cambrai, Pierre d’Ailly, ordonna une enquête et Guillaume d’Hildernasse fut accuse de soutenir dix-huit propositions dans lesquelles se trou-

vait condensée la doctrine de Gilles. Guillaume, interrogé, s’empressa de repousser avec horreur et subtilité toutes les thèses qui lui étaient imputées à crime. Accumulant les dénégations, il demeurait ainsi dans la ligne de conduite des initiés : cacher la doctrine puis, si elle est découverte, la renier. Il la renia d’ailleurs avec, à la fois, tant de finesse et de force, que des doutes surgirent sur sa sincérité. En 1411, Pierre d’Ailly cita de nouveau Guillaume à Cambrai. Le Carme signa toutes les attestations qui lui furent proposées et se soumit d’avance au jugement de l’évêque. Cette précipitation ne fit pas meilleur effet que ses roueries antérieures et les explications fournies parurent forcées. D’Ailly prit conseil de plusieurs théologiens et, le 12 juin 1412, condamna Guillaume d’Hildernasse pour avoir propagé la doctrine de Gilles-le-Chantre. Guillaume dut accepter de faire, en grand apparat, une triple abjuration au palais épiscopal de Cambrai, à Sainte- Gudule, enfin au Béguinage de Bruxelles. Il demeura trois ans enfermé au château épiscopal de Seilles. Son incarcération dut l’éclairer sur le danger de l’originalité en matière théologique, car il abdiqua toute velléité réformatrice et vécut ,dès lors sans histoire jusqu’à un âge avancé. En 1423 il se retrouvait lecteur au couvent des Carmes à Bruxelles, comme à l’heure où, vingt-cinq ans plus tôt, il entreprenait un périple spirituel dont on peut dire qu’il fut singulièrement aventureux.

Un pareil tison d’hérésie ne s’éteint pas d’un coup, même sous les talons de l’Inquisition. Plus de dix ans après, les désordres des Hommes de l’Intelligence faisaient encore clabauder les Bruxel-

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lois. Pour réduire définitivement cette menace, Pierre d’Ailly dépêcha Henri Selle, prévôt du couvent de Corsendonc et Laurent Grout, prieur de Groendaël, de ce monastère de Groendaël dont les ruines s’élèvent encore dans la forêt de Soignes et qui vit méditer Rusbroëck l’Admirable, puis Gilles-le-Chantre venir en pèlerinage. La tâche apparut aussitôt malaisée. Arrivés à Bruxelles, les commissaires de l’évêque reçurent une magnifique aubade de couplets satiriques et tout un tourbillon de zwanzes aigus. L’hostilité grandit rapidement et les malheureux purent craindre d’être assassinés. Cette population bruxelloise qui fut si moqueuse, si religieuse, mais en même temps si éprise de la vie, persiflait tout naturellement les missionnaires de l’ascétisme et ne voyait dans les habitués de la tour de l’échevin que de bons vivants ; peut-être se souvenait-elle que les promoteurs du mouvement de l’Intelligence déclaraient prêcher la vie, à l’encontre des prêtres qui parlaient de la mort. En 1428 encore, à Louvain, un mouvement inspiré des mêmes idées s’ébauchait sous le titre de la Petite Pelisse. Mais cette fois, malgré sa prudence, l’illuminé échoua dans sa prédication, fut traité de Judas et dut prendre la fuite. Les quolibets avaient changé leur trajectoire. L’hérésie de Gilles-le-Chantre et de Guillaume d’Hildernasse entrait dans la petite histoire du mouvement panthéiste médiéval.

On lui a fait, semble-t-il, un excessif honneur en plaçant ses initiés parmi les précurseurs de la Réforme. Leur aventure fut sans grandeur. Leur secte n’éprouva même pas cette sorte d’ivresse que nous retrouvons dans d’autres religions, l’ivresse que

nous n’évoquons plus qu’avec malaise, et qui permettait aux fidèles de s’unir à leur dieu en se livrant à la possession charnelle. Les Hommes de l’Intelligence n’ont pas erré à la poursuite d’un mystère : ils se sont cherché une excuse.

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