MYTHES ET RELIGIONS
Emmanuel AEGERTER
... Tout cela, c’est le fond du cœur de l’Homme, c’est-à-dire son désir de voir la face de Dieu. Hélix». Du Néant à Dieu.
LIBRAIRIE ERNEST LEROUX 108, Boulevard St-Germain, Paris VIe
AVZ
AVANT-PROPOS
Oporlel hæreses esse. D’une part l’hérésie apparaît une nécessité doctrinale : un dogme doit être nié pour être affirmé, discuté pour être précisé, soumis d’abord à des interprétations individuelles pour être enfin solennellement défini par l’Église. Si Bérenger, remettant en question le principe même de la présence réelle, n’avait pas exposé devant tant de Conciles sa thèse sur l’Eucharistie, Hildebert de Lavardin eût-il hasardé au cours d’un sermon ce mot de transsubstantiation qui, limpide et dense, apportait à la pensée orthodoxe une expression décisive ? D’autre part, l’hérésie prouve la vigueur créatrice d’une croyance : l’unanimité dans un credo que ne trouble plus aucune audace spéculative engendre facilement pour les fidèles la tiédeur dans la piété et tendrait assez vite à faire de la religion, enrichissement personnel, un simple rite social. L’histoire religieuse du xvne siècle serait certainement moins frémissante si le jansénisme n’avait pas soulevé à nouveau le tragique problème de la grâce : Pascal errant sur l’interprétation de l’ Auguslinus vaut pour l’exaltation mystique mille moines à la foi mécanisée. Les dieux que l’on ne discute plus sont des dieux morts.
Le Moyen Age qui envisageait essentiellement le problème du monde sous son aspect religieux fourmilla tout naturellement d’hérésies. Un tableau d’ensemble de ces erreurs ne donnerait toutefois qu’une
impression confuse : la variété des systèmes hétérodoxes, définis sommairement, empêcherait de distinguer les courants généraux de pensée dont l’importance n’est pas encore épuisée, comme la nécessité de ne tracer que de rapides portraits d’hérésiarques, trop vivement charbonnés au fusain, ne permettrait pas de pénétrer dans la pénombre de certaines vies recluses, méditatives et redoutables qui prolongent cependant jusqu’à nous leur envoûtement. Dans un sujet de cet ordre, où les idées s’imbriquent avec minutie, où les doctrines se rejoignent invisiblement, il convient d’aller à la clarté. J’ai donc jugé préférable de choisir quelques-unes des hérésies les plus significatives, les plus révélatrices des différentes tendances : celles que j’ai cru devoir retenir offrent le modèle de l’erreur purement intellectuelle avec la thèse eucharistique de Bérenger de Tours aussi bien que les exemplaires les plus nets des systèmes à propension sociale, comme ceux des joachimistes extrémistes et des apostoliques, ou rappellent Finfiltration du panthéisme grec avec Amaury de Bêne, l’apport de la philosophie arabe avec Siger de Brabant, la corruption de la doctrine panthéiste avec les Hommes de l’Intelligence, les extravagances de l’incarnation de l’Esprit avec les Guillelmites. J’ai cru préférable également, de rattacher, chaque fois que je l’ai pu, l’erreur enseignée à l’homme qui l’enseigna : des personnages surgissent de la sorte sur le fond orageux des siècles, dans la réverbération d’une étrange lumière, avec leur familière originalité. Ainsi devient-il plus facile de discerner les idées générales qui animent le large bouillonnement de cette époque ardente ; ainsi devient-il plus facile
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de comprendre la mentalité de ces ascètes corrodés par la foi qui, entre leur écuelle et leur grabat, régentaient la chrétienté comme saint Bernard ou reconstruisaient l’histoire entière comme Joachim de Flore — types humains d’un âpre relief, d’une intelligence aiguë, d’un cœur brûlant, idéalistes qui, par l’étroite fenêtre de leur cellule, n’apercevaient pas le monde comme la manifestation permanente de la matière mais comme le symbole transitoire de lf Éternel.
Dès lors le lecteur ne trouvera pas dans les pages qui suivent l’évocation de toutes les sectes médiévales. Il est moins intéressant, en effet, d’établir une nomenclature d’hérésies que de dégager les principes d’où ces hérésies sont nées. Si les Vaudois, par exemple, ne figurent point parmi les groupes étudiés ici, c’est qu’ils furent longtemps confondus avec les Cathares et qu’il fallut le coup d’œil dominateur et lucide de Bossuet pour distinguer deux courants dans cette foule fiévreuse et sanglante. Parler des Vaudois du point de vue social forcerait à rappeler les outrances des Frères de la Pauvre Vie et des Apostoliques ; aborder leur aventure au point de vue historique aboutirait à décrire une seconde fois les effroyables massacres de la guerre albigeoise. A quoi bon peindre Mérindol en sang après Béziers en flammes ? D’autre part réserver des chapitres particuliers aux Frères du Libre Esprit, aux Turlupins, aux Adamites, à tant de beghards panthéistes, obligerait à répéter sous des formes différentes la thèse initiale des Amalriciens, à retrouver le même visage sous des masques divers. Et qu’importe qu’Amaury, Pierre Olivi, Fra Dolcino, n’aient
pas eu le même calendrier humain ? L’essentiel réside, au-dessus de ces discordances, dans la grande idée du règne le plus prochain de l’Esprit. Nous discernons moins d’ailleurs une filiation directe qu’une affinité spirituelle entre toutes ces théories semblables et M. Guignebert a employé à ce propos, dans son Christianisme médiéval et moderne , l’excellente image d’endosmose doctrinale, évocatrice d’un courant qui mêle et met en équilibre au travers d’une mince cloison deux pensées parallèles. De nombreuses variantes sont dues à des finesses de terroir et à des divergences de tempérament : elles n’ont d’intérêt qu’anecdotique. Aussi ai-je tenté un exposé des principes plutôt qu’un catalogue des erreurs.
Un double et pressant problème se posait aux* hommes de ce temps : concilier la foi et la philosophie qui vient de réapparaître ; concilier l’organisation hiérarchique de l’Église et le soulèvement social qui se dessine. Les théologiens sauront utiliser Aristote ; les papes sauront canaliser des mouvements inquiétants comme celui des Franciscains. Mais certains esprits n’admettront pas de tels aménagements, combattront le dogme en usant de la dialectique ou réclameront l’abolition de l’Église au nom de l’Évangile Éternel. Par là, ces hérésies diffèrent de la grande floraison des doctrines hétérodoxes des premiers siècles. Les plus importantes d’entre celles qui apparurent dès le début du christianisme s’efforçaient d’organiser l’Église d’après leur propre conception. Les plus importantes de celles qui commencèrent à surgir vers le xie siècle s’efforceront de dépasser l’Église. Les premières étaient, en quelque sorte, des hérésies constructives ; les secondes tenteront de
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détruire l’ordre établi et la hiérarchie séculaire.
Ces dernières, qui pourraient nous sembler stériles et périmées, présentent au contraire une valeur extrême dans l’histoire de la philosophie. Elles ont, en effet, servi le plus souvent à transmettre jusqu’à l’époque moderne, au travers du triomphe de la théologie chrétienne, quelques-uns des courants les plus féconds de la pensée antique. Un Amaury de Bêne, par exemple, sans se rendre un compte exact du danger de son enseignement, recueille l’influence du panthéisme grec, un Siger de Brabant, tout en se réservant d’affirmer la primauté de la révélation dans ses conflits possibles avec la philosophie, n’en transmet pas moins à la pensée occidentale l’apport de l’école arabe. Ces dialecticiens, ces mystiques n’ont été ni de vains ratiocineurs, ni de simples illuminés.
Désertes aujourd’hui, ces hautes constructions du Moyen Age que furent les hérésies édifiées par de tels hommes demeurent encore à l’horizon de la pensée. Si certaines, abritant de petits cercles bizarres, ont caché de secrètes débauches, d’autres, les plus puissantes, furent des citadelles où certaines idées menacées se sont momentanément réfugiées. J’achève ce petit livre sur une terre pétrie du sang des martyrs — car tous les ciels ont leurs pures -et touchantes victimes — sur une terre où tremble encore l’ombre errante et passionnée d’Esclarmonde de Foix. Si je m’aventure jusqu’au tournant du chemin, tandis que le paysan qui guide ses grands bœufs blancs me salue dans la langue archaïque du Comté de Toulouse, je me trouve en face du fabuleux décor qui entoura le siège des barons manichéens par les soldats du roi. Dans une déchirure
des Pyrénées le vieux château de Montségur, cathare et wagnérien, dresse ses ruines mystérieuses. Les traditions locales assurent que le trésor des Albigeois demeure caché sous les roches qui surplombent la vallée. Et voici que l’énorme forteresse m’apparaît, elle qui vit le suprême assaut et les derniers supplices, comme le symbole même des hérésies médiévales : une grande force écroulée sur des trésors d’érudition et de songe, une grande force écroulée qui nous domine encore.