‹ Les hérésies du moyen âgeChapitre 3 sur 20 · BÉRENGER DE TOURS · texte numérisé non relu

BÉRENGER DE TOURS

ET L’HÉRÉSIE EUCHARISTIQUE AU XIe SIÈCLE

La doctrine eucharistique de Bérenger réalise pour l’historien des erreurs religieuses le type même de ces hérésies d’essence strictement théologique qui n’impliquent pas plus la réforme de l’Église qu’elles ne comportent de conséquences sociales. Elle constitue l’hérésie à l’état pur, l’hérésie désintéressée, et nous permet de suivre avec clarté l’immixtion de la dialectique dans l’examen des choses de la foi. Le problème de savoir si les paroles de la consécration transforment substantiellement le pain et le vin au corps et au sang du Christ, si elles transforment le corps et le sang du Christ en pain et en vin sans que la substance des espèces soit changée, ou si elles ne font qu’élever les éléments sensibles à une dignité spirituelle en les haussant au rang de figuration, de symbole, de signe du corps et du sang divins se rattachait ainsi à un problème plus général : convenait-il de placer le dogme au-dessus de toutes les controverses philosophiques dans une région où règne la seule et toute puissante volonté de Dieu, fallait-il au contraire s’efforcer de le mettre en har-

E. AEGERTER

Cl LES HÉRÉSIES DU MOYEN AGË

monie avec les exigences de la raison devenue garante de la vérité, avec les lois naturelles que Dieu lui-même aurait faites intangibles ? La question ainsi posée se révélait fondamentale.

Bérenger, qui devait réveiller au xie siècle cet insidieux débat, naquit à Tours et très probablement en l’an 1000, à cette heure qui, pour bien des âmes troublées la veille encore de funèbres inquiétudes, se dorait de renouveau. Sa famille vivait dans l’ombre de la basilique Saint-Martin : un de ses oncles, Walter, était grand chantre ; un autre de ses parents appartenait au puissant et redoutable Chapitre. Sa première jeunesse, baignée ainsi d’une atmosphère cléricale, s’écoula dans sa cité natale, ce Tours du haut Moyen-Age, double et crénelé, jumelant ses deux grosses bourgades dont chacune était serve d’un clocher. Il commença ses études sous la direction de Maître Adam, modérateur en chef, auquel il devait plus tard succéder. A vingt ans, il se rendit à Chartres, dont l’école était alors l’une des plus prospères et des plus glorieuses du pays. Le choix était excellent pour un jeune homme de vive intelligence et de haute ambition. Fulbert, alors évêque du diocèse, avait continué la belle tradition de son maître Gerbert, et rapidement étendu à tout l’Occident sa renommée de science et d’orthodoxie. Reconstructeur de la cathédrale incendiée, conseiller du roi Robert, arbitre entre les princes et devenu l’un des prélats les plus éminents de ce début du xie siècle, il put bien se trouver accablé par les soucis d’une administration diocésaine tumultueuse et participer à la politique du royaume : jamais cet humaniste élégant, ce poète habile, ce dialecticien de premier ordre ne négligea

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l’École où il avait professé avec une lumineuse vertu. Aux immédiates approches de la soixantaine, saint érudit et gai, il enseignait encore en se jouant et les jeunes hommes groupés autour de lui, transposant à ces moments chrétiens la charmante familiarité des grandes heures antiques, l’appelaient leur vénérable Socrate.

Une atmosphère d’intense intellectualité baignait ces oasis théologiques. La vie s’y écoulait austère peut-être, mais dans un rayonnement doux. Sans se trouver astreints à une discipline de cloître les élèves menaient de leur propre gré une existence presque monacale et, tout à tour chantres, thuriféraires, assistants, se mêlaient assidûment aux offices de la cathédrale, alternant les exercices de piété et l’assistance aux cours, amollissant de mystique le programme un peu sec. L’éducation y était large, bienveillante, lucide. La bibliothèque de l’école de Chartres était fort richement pourvue. Elle contenait tout naturellement une admirable collection de l’Écriture sainte et des Pères, de nombreux volumes de théologie et de liturgie, mais ses rayons s’alourdissaient aussi d’ouvrages anciens mettant Horace et Virgile au Côté de Boëce. Les auteurs païens y étaient d’ailleurs lus avec cette vision de l’univers particulière aux religieux de ce temps : tous Jes volumes, orthodoxes ou suspects, s’y pénétraient également d’une odeur d’encens. Les jeunes gens vivaient dans ces petits paradis des idées comme si l’univers était un problème à résoudre dialectiquement et comme si l’homme était une pure intelligence.

Bérenger semblait né pour ce monde hors du

monde, pour cette existence qui n’était qu’une perpétuelle controverse. Il s’y imposa tout de suite par un certain tranchant de l’esprit. Forme et fond, il trouvait là son aliment naturel : il s’enthousiasma en effet pour l’étude des lettres classiques et, plus tard, devait assaisonner ses disputations théologiques de citations d’Horace qui lui furent d’ailleurs amèrement reprochées par ses contradicteurs ; surtout il se passionna pour la dialectique, et son indépendance d’esprit, sa volonté de s’en référer avant tout à l’exercice de sa propre raison découvrirent dans cette méthode l’arme par excellence. Déjà son refus de s’en référer à la tradition, de s’en remettre à l’expérience des autres, se dessinait en traits vigoureux. « A quoi bon, dira-t-il, se tromper avec tout le monde, si tout le monde se trompe ? » Il adhéra dès lors au nominalisme — dont l’origine chartraine paraît vraisemblable — et demeurera fidèle jusqu’à la fin à cette philosophie qui influera profondément sur ses conceptions théologiques. Et de ce moment, possesseur d’un système philosophique, enfermé dans une certitude, il affectera de se poser en maître au milieu de ses condisciples, commencera de discourir sur des problèmes difficiles avec cette froideur savante, un peu plaintive, qui sera toujours la sienne et nous révélera un des aspects de son caractère complexe.

Fulbert, connaisseur d’âmes, avait remarqué cet étudiant grave, un peu amer, d’une indiscutable personnalité, mais, effrayé en même temps par certaines de ses tendances, il se rendait compte à la fois de sa valeur et de l’autorité que pourrait conférer plus tard cette valeur à des errements possibles. Il le retenait avec sollicitude sur les chemins déli-

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cats. Parfois, le soir, il l’emmenait avec quelques-uns de ses camarades dans le jardin qui bordait de ses frondaisons la chapelle de l’Académie. Frôlé sous les arbres bleuissants par une déclinante lumière qui lui rappelait, profonde et mourante, l’approche de l’éternité, le doux et saint vieillard parlait suavement à ces jeunes gens des choses qui ne meurent pas. Songeant sans doute au mystère de l’Eucharistie, il rappelait avec force que nous ne devons pas nous arrêter à ce qui tombe sous nos sens, qu’un monde existe, supérieur, inconcevable, où nos raisonnements humains se trouvent en défaut. Les larmes aux yeux, il suppliait ses disciples de demeurer fidèles aux définitions de l’Église. « N’allez ni à droite ni à gauche, suivez la voie royale » leur disait-il. Et s’il se tournait vers Bérenger, ses accents devenaient plus tristes et plus pressants.

Ces objurgations auxquelles son âge ajoutait un sens pathétique, le vieil évêque les sentait vaines. Quand il mourut, en 1028, il n’avait pu se départir de sa méfiance première envers son élève. Une légende devait plus tard s’infiltrer dans les cloîtres, légende funèbre d’un riche symbole. Au moment d’entrer en agonie, laissant traîner sur les assistants un regard qui déjà s’habituait à l’au-delà, saisissait le mouvement des esprits, Fulbert aurait aperçu près de Bérenger un démon qui faisait signe aux assistants de se grouper autour du jeune homme. Usant ses dernières forces, il donna l’ordre à Bérenger de quitter la chambre. L’inévitable rupture entre le maître et l’élève ne se consommait ainsi que sur le seuil même de l’éternité.

Fulbert disparu, Bérenger regagna Tours et fut

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agrégé à l’église Saint-Martin puis devint écolâtre. De ce jour il se liait corps et âme à son labeur : sa vie n’est plus qu’une flamme dans une cellule. Encore sous l’émerveillement de la vie chartraine, il désira tout naturellement faire de l’école de Tours la rivale de celle qu’il venait de quitter. Non moins naturellement, il apporta dans la réalisation de ce programme ambitieux une sorte d’apparat qui rappelait dans le professeur les manières hautaines et tranchantes de l’étudiant. Rabattant le capuchon sur ses yeux, il semblait méditer longuement, suspendait ses sentences, puis argumentait soudain avec une logique de fer : le gerfaut d’abord immobile qui, décapuchonné, tombe brusquement sur la proie. Mais, sous ces attitudes un peu théâtrales, son enseignement se révélait admirable. La célébrité qu-’il acquit ainsi rapidement ne lui suffit cependant pas. Il était avide de savoir. Son inlassable curiosité d’esprit l’entraînait sans cesse vers d’autres sciences que celles qu’il professait, et, maître, il se retrouvait élève pour aborder des connaissances nouvelles. Il se consacra de la sorte à la médecine et nous savons, grâce à l’enthousiaste témoignage d’un archidiacre de Paris, qu’il se montra bon praticien. « Qui n’admirerait, lui écrivait avec onction ce client reconnaissant, qui n’admirerait votre talent qui surpasse celui des médecins de profession ? » Il était déjà marqué pour de hautes dignités. En 1039 l’évêque d’Angers, Hubert de Vendôme, l’appelait à l’archidiaconat de l’église Saint-Maurice. Mais sa préoccupation première et profonde demeurait l’extension de cette école de Tours devenue, grâce à lui, l’un des diamants du trésor intellectuel français.

l’hérésie EUCHARISTIQUE AU XIe SIÈCLE

A l’aube des honneurs, occupant sa chaire depuis près d’un quart de siècle, comment glissa-t-il vers l’hérésie ? Certains historiens ont vu dans son attitude un geste de dépit provoqué par la victoire qu’aurait remportée sur lui Lanfranc, abbé du Bec, au cours d’un tournoi de théologie ; d’autres estiment qu’il désira se singulariser pour donner à son enseignement l’éclat plus vif du scandale. Ils font remarquer, en outre, que ses manifestations d’indépendance dogmatique coïncidaient avec l’accession de son ami Eusèbe Brunon au trône épiscopal d’Angers en même temps qu’avec la protection que lui assurait Geoffroy Martel, comte d’Anjou. Bérenger aurait ainsi soutenu par vanité blessée une thèse erronée, et il ne l’aurait soutenue qu’après s’être assuré de l’impunité sur le double plan clérical et laïc.

Il est d’autant plus difficile d’accepter sans examen ces désobligeantes imputations que Bérenger semble avoir été singulièrement noirci par ses adversaires, anciens condisciples aux souvenirs vindicatifs, ou moines au calame trempé dans une encre amère. Certes, Bérenger ne manquait point de défauts et de ceux-là qui sont d’autant plus désagréables qu’ils heurtent directement le prochain. Son goût d’indépendance l’avait rendu agressif, le sentiment de sa valeur lui avait donné un dur orgueil qui s’envenimait âprement pour la moindre blessure et en même temps la faiblesse native de son caractère ne lui permettait ni de soutenir longtemps cette indépendance, ni de se maintenir à la hauteur de cet orgueil. Il n’en devenait que plus arrogant comme s’il eût voulu masquer par l’insolence ses échecs et ses reculades. Cet homme timide dans l’action

offrait une rare audace de parole, témoignant d’un extrême mépris intellectuel à la fois pour ses adversaires qui discutaient ses idées et pour la foule qui ne les comprenait pas. Qu’ayant blâmé son enseignement, un poète lui adresse amicalement des vers, il écrira en marge du manuscrit, avec mépris : nasciiur ridiculus mus ; que l’évêque de Padoue le critique, il traite le prélat de bouffon ; que le pape le censure, il désigne le Souverain Pontife comme l’Antéchrist. Et cependant avec ses ombres humaines, avec ses erreurs de discipline, cet homme mérita l’épithète de fidelis et vere catholicus. Lorsque des anachorètes, en 1040, lui demandèrent conseil, il leur envoya un éloge de l’humilité et de la chasteté digne de la plume d’un saint. Aussi bien nul d’entre ceux qui l’ont combattu avec une inlassable férocité n’incrimina un instant la dignité, la pureté de sa vie. Ascète ardent, ne souffrant même pas la présence d’une femme, cloîtré dans les purs débats de l’intelligence, il n’a pas admis un instant, même au milieu des pires difficultés, même sous le poids des anathèmes, la pensée de rompre avec l’Église. Par ailleurs et pour l’exposé public de sa thèse, l’ombre d’une crosse et >celle d’une épée se profilant derrière lui purent bien donner quelque assurance à un homme dont la volonté ne soutint pas l’ambition, mais s’il put compter pendant seize ans sur l’appui de ses protecteurs, Bérenger n’en lutta pas moins dixhuit ans dans une solitude persécutée. Au lieu de chercher pour raisons de son erreur un dépit assez médiocre ou le goût d’un scandale qui eût pu, contrairement au désir de son auteur, devenir mortel pour l’école de Tours, ne serait-il pas plus naturel

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et sans doute plus juste d’examiner si Bérenger, en se mettant en opposition avec l’Église, ne restait pas tout simplement logique avec lui-même et si, nominaliste, il pouvait apporter au problème discuté une solution différente ? Il faut aller d’abord, dans la reconstitution des caractères, aux possibilités de cohésion. Son aventure cahotée apparaîtrait alors ce qu’elle fut très probablement dans la réalité, celle d’un philosophe qui appliqua ses principes mais qui, orgueilleux et cassant, fut trahi en son temps et devant la postérité par un esprit fuyant, inquiet, sans cesse mobile dans l’équivoque.

Bérenger, depuis son passage à Chartres, ne se fiait qu’au témoignage des sens et ne s’en remettait qu’à la raison. « Nul ne contestera, disait-il, à moins d’être stupidement aveugle, que dans la recherche de la vérité, la raison est incomparablement le meilleur des guides. Le propre d’un grand cœur est de recevoir la dialectique : y recourir, c’est recourir à la raison, et qui ne le fait pas renonce à ce qui l’honore le plus, car ce qui est en lui l’image de Dieu, c’est sa raison. « C’était diviniser la raison humaine, mais c’était par là même déclarer que l’expérience sensible est tout. Appliquer à l’étude de l’Eucharistie une telle méthode de connaissance devenait plus qu’imprudent. Si nous ne pouvons, en effet, séparer l’accident que l’on perçoit de la substance qui est perçue par lui, comment accepterions-nous une transsubstantiation brusque et totale qui n’apporterait aucun changement aux apparences ? Le problème de la présence réelle dans les espèces consacrées se posait donc à nouveau, et dangereusement.

Ce même problème avait provoqué, près de deux

cents ans plus tôt, une discussion serrée et passionnée. Assemblant des textes pour l’instruction religieuse des Saxons, Paschase Radbert, moine de Corbie, avait rappelé la doctrine de la présence réelle du Christ historique dans le pain et le vin. D’après cette thèse, le pain et le vin sont mutés substantiellement dès le prononcé des paroles sacramentelles, et sous le voile des espèces ne se trouvent plus que le corps et le sang divins. Mais Radbert avait poussé plus loin ses déductions et déclaré que, malgré l’étonnement que susciterait sans doute une affirmation aussi précise, le Christ de l’hostie n’est autre que la chair née de Marie, qui fut clouée à la croix et ressuscita. Ainsi mangeons-nous le corps qui a été cloué au gibet et buvons-nous le sang qui a jailli du côté du Supplicié, sous le coup de lance. A toute objection prévue, Paschase Radbert rétorquait la toute puissance de Dieu qui agit en dehors des lois physiques et dont l’action échappe à notre ordre apparent : les lois par quoi opère la superessence divine ne sont pas soumises à la dialectique humaine. En conséquence d’une telle conception, notre corps lui-même participait à l’immutabilité du Christ et notre être tout entier rejoignait le principe éternel. La thèse de Radbert fut, comme il s’y attendait, âprement discutée. Appelés à la controverse par le grand amateur de conflits théologiques que fut Charles-le-Chauve, Ratramme, abbé de Corbie, Raban Maur, et d’autres spécialistes de ces questions subtiles essayèrent de distinguer entre le corps historique du Sauveur et la présence réelle dans l’Eucharistie, évoquant surtout une substance divine unie au pain et au vin par une opération

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mystique. Ratramme notamment écrivit sur ce sujet le De corpore et Sanguine Domini et le De eo quod Christus ex Virgine naius est , traités incertains, un peu flous, dont la tendance profonde était de ramener le mystère de l’Eucharistie à une commémoration de la Passion. Raban Maur, lui, envisageait une sorte de création sans cesse renouvelée du corps du Christ par les paroles de la Consécration. Radbert maintint avec beaucoup de vigueur son point de vue qui gardait le mérite de la précision, contre les thèses adverses qui offraient la faiblesse de l’indécision et de la multiplicité, et finalement imposa ses vues sur la présence réelle et substantielle du corps du Christ historique dans le sacrement de l’Eucharistie.

Ranimant en nominaliste, de longues années plus tard, cette discussion difficile, Bérenger ne pouvait évidemment que repousser les conclusions de Radbert qu’il traitait d’ailleurs, avec son ordinaire acidité, d’absurdités et de pures inepties. Il estimait que sur ce sujet délicat comme sur tout autre, nous ne pouvons arriver à la vérité que par la dialectique. Il voyait du pain, du vin, goûtait, buvait ces aliments, puis les revoyant, les goûtant, les buvant après la consécration, les retrouvait avec les mêmes propriétés. Pour lui rien donc n’était changé. Que pouvait-il conclure, sinon que les espèces eucharistiques demeuraient les mêmes après les paroles sacramentelles, possédant une substance identique aux accidents pareils. Comment comprendre, au surplus, qu’un accident persiste quand la substance a disparu ? Il ne s’agissait plus que d’harmoniser cette constatation avec le texte de l’Évangile.

Bérenger — qui estimait qu’il s’agissait, dans ce

texte, d’un de ces passages de l’Écriture où le sens propre et le sens figuré se répondent — croyait y parvenir en distinguant la présence réelle du Christ dans l’Eucharistie et la substitution matérielle de son corps et de son sang aux espèces sensibles. Le Verbe, selon lui, s’unissait au pain et au vin comme il s’était jadis uni à la nature humaine sans en transformer les éléments et par là même il unissait le corps et le sang divins aux espèces eucharistiques sans que celles-ci cessassent d’être substantiellement du pain et du vin. Les Écritures ne désignaient-elles pas ces espèces eucharistiques comme une figure, un signe, un sacrement ? Le mot lui-même de sacrement, si on l’examine de près, ne signifie-t-il pas simplement une chose consacrée ? Il y a relativité entre ces termes et le corps du Christ, il n’y a pas identité. Comment d’autre part, admettre que le corps du Christ, qui est unique et réside désormais au ciel, se trouve à la fois dans le ciel et dans toutes les hosties ? Un corps, soumis par sa substance même à la localisation, ne peut être dans le même moment qu’en un point de l’espace. Comment enfin, admettre que le corps du Christ ressuscité désormais incorruptible puisse à nouveau souffrir et mourir dans la Cène figurée sur l’autel ? Ce corps immortel ne peut périr perpétuellement. Le Christ est présent, certes, dans le pain et le vin, mais intelledualiier , non sënsualiter. Le fidèle qui communie éprouve le dynamisme divin, mais l’incroyant qui absorberait l’hostie ne recevrait que des aliments corporels. C’était, en dernière analyse, admettre que le corps du Christ devenait incorporel. La réplique s’imposait d’elle-même, et les adversaires de Bérenger s’em-

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pressèrent de dénoncer cette contradiction dans les termes, condamnation interne de la thèse soutenue.

Cette thèse était fort dangereuse, non seulement par elle-même mais encore par ses conséquences possibles. Il devenait trop facile et par là même bien tentant pour le théologien qui l’acceptait de glisser d’une présence réelle tout intellectuelle vers une définition purement symbolique du sacrement. Jusqu’où Bérenger, pressé par ses contradicteurs ou par ses juges de préciser sa doctrine s’arrêta-t-il sur cette voie ? La nuance est difficile à fixer. D’une part, il paraissait bien orienter sa démonstration vers une conception de plus en plus symbolique de l’Eucharistie, mais, d’autre part, il usait de biais désespérés pour échapper à une mise en demeure décisive de l’autorité ecclésiastique, ergotait, loin des Conciles exigeants et puissants, sur les claires formules signées en leur présence. Il donne ainsi à de certains moments, lorsqu’on le suit dans les méandres excessifs de son système et de sa vie, l’impression d’un homme qui pour ne pas marquer les limites de sa pensée s’est parfois égaré en elle.

Vers 104Gle bruit d’erreurs professées par Bérenger commença de se répandre. Il avait eu antérieurement de brefs démêlés avec ses supérieurs hiérarchiques pour une question de discipline, un sousdiacre ayant pris femme, puis s’était vu suspecter d’opposition au baptême des enfants et au mariage, grave accusation qui l’apparentait aux Manichéens. Ces affaires, un peu embrouillées, restent plongées dans une certaine pénombre. Mais son enseignement touchant l’Eucharistie prenait lentement l’allure d’un scandale théologique, de par l'importance du pro-

blême abordé et de par l’autorité du maître qui le traitait. Inquiet de ces reproches chuchotés, un des anciens condisciples de Bérenger à Chartres, Hugo, devenu évêque de Langres, vint lui rendre visite. L’écolâtre de Tours accueillit le prélat dans sa cellule, et tous deux conférèrent sur le dogme eucharistique. Hugo reçut de l’argumentation de son interlocuteur une impression fâcheuse, et, dès le début de 1049, crut devoir lui adresser sous forme de lettre une sorte de traité intitulé : Traclaiio de corpori et sanguine Chrisli contra Berengarium. « Si, lui objectait-il, après la consécration, la nature et l’essence du pain et du vin restent dans la réalité, on ne s’explique pas qu’il y ait eu translation de substance quelconque, si l’addition qui a eu lieu consiste en une simple opération de l’intelligence, quelle idée se faire d’un être qui n’a pas même l’existence ? En effet, l’intelligence peut constater les essences, elle ne les crée pas, elle en est le juge et non l’auteur. » Cependant les rumeurs défavorables à Bérenger s’amplifiaient, se glissaient jusqu’aux pays flamands et germaniques. Un échange de lettres entre Adelmann, écolâtre de Liège, Paul, Primacier de Metz, et Bérenger leur fournit un nouvel aliment. Bérenger se référait à Scot Érigène, déclarant que taxer d’hérésie ce dernier équivaudrait à ranger parmi les hérétiques saint Ambroise, saint Jérôme et saint Augustin, et devant cette attitude provocante, Adelmann le suppliait de ne pas troubler la paix religieuse. Les échos de ces disputations entre écolâtres provoquèrent une émotion assez vive pour que, dès 1051, le Concile de Paris évoquât la doctrine suspecte et la condamnât. Aussitôt le débat s’enve-

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nima : de nombreux étudiants crièrent tout naturellement haro contre leurs maîtres et s’insurgèrent en faveur de Bérenger, propageant de ville en ville sa doctrine et menant tumulte, tandis que les adversaires de l’hérésiarque les traitaient de pseudo-écoliers et de faméliques comparses payés par l’intéressé lui-même. Lanfranc, prenant la tête de l’attaque et s’emportant contre la thèse bérengarienne, expliquait que les attributs détachés de la substance pouvaient être rattachés à une substance différente de la première. Bérenger riposta par une lettre explicative fort vive. Contrairement à l’abbé du Bec, il estimait, lui, que Dieu qui avait uni la substance et les accidents ne pouvait plus les séparer ni modifier ceux-ci sans que celle-là même soit atteinte. « Tu portes, lui disait-il, un jugement précipité, tu as fait une chose indigne du talent que Dieu t’a donné. « Malheureusement cette missive rejoignit son destinataire à Rome au cours d’un Concile ; Lanfranc la lut triomphalement en pleine Assemblée. Les Pères en jugèrent le fond inacceptable, joignirent leur condamnation à celle qu’avait antérieurement prononcée le Concile de Paris et sommèrent Bérenger de comparaître au mois de septembre suivant devant le Concile qui précisément devait se tenir à Verceil pour examiner le dogme de l’Eucharistie.

Alors commença cette longue joute dogmatique qui devait durer trente années entre l’Église armée des foudres de ses Conciles, de l’autorité souveraine de ses Pontifes et ce simple théologien tour à tour implacable ou souple, qui s’efforçait de glisser entre ses juges puis, s’il comparaissait en personne, se rétractait, mais, une fois éloigné, reprenait sa rétrac-

tation, l’expliquait, l’annulait et qui n’aurait pu se rétracter définitivement qu’en reniant non seulement sa thèse eucharistique mais le principe même de sa philosophie. Étrange partie d’échecs que celle de ce prêtre s’acharnant à une conception hétérodoxe de l’Eucharistie mais variant à l’intérieur de cette conception même, la poussant, après sa théorie d’impanation, jusqu’aux limites du symbolisme, déplaçant adroitement ses syllogismes, jouant avec de rudes adversaires un extraordinaire chatranj de dialectique sans que l’on puisse saisir si les joueurs employaient les mêmes mots en leur donnant le même sens et si les perpétuels échappatoires de l’hérétique révélaient une habileté dans l’équivoque ou un effort de sincérité.

Bérenger accepta tout d’abord de se rendre en’ Italie pour la date fixée, puis à la réflexion, souleva des difficultés de procédure. Il estimait en premier lieu ne pas être justiciable d’une juridiction ecclésiastique siégeant hors de sa province. Il prétendait, de plus, ne pouvoir quitter Saint-Martin de Tours sans l’autorisation expresse du roi de France, qui en était abbé. Il agrémentait d’ailleurs cette argumentation chicanière de propos assez verts, parlant de Léon IX avec un irrespect extrême et traitant le Concile de Verceil de ramassis de niais. Tout de même il se mit en route, mais en louvoyant et par étapes savamment choisies. Il se rendit tout d’abord chez Amsfroid, abbé de Préaux, et s’efforça vainement de l’attirer à sa cause. De Préaux, il s’en fut rendre visite à Guillaume, comte de Normandie, dont il escomptait l’appui. Mais Guillaume réunit à Brionne une Assemblée de clercs, institua une joute

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théologique et finalement obligea son hôte à signer une profession de foi orthodoxe. Enfin Bérenger gagna Chartres, la ville de sa jeunesse studieuse. Il y éprouva une nouvelle et plus dure déconvenue. Il aurait préféré — déclarant par ailleurs que Chartres ne possédait pas un seul prêtre capable de discuter avec lui de questions aussi graves — se contenter de conversations personnelles au cours desquelles les hardiesses intellectuelles pouvaient être nuancées, de reprises de contact avec d’anciens condisciples qui eussent pu lui devenir utiles. Mais sa thèse avait suscité dans cette ville où nombre d’ecclésiastiques se souvenaient de lui une effervescence peut-être plus passionnée qu’ailleurs. Le chanoine Arnoul, ancien élève de Fulbert, provoqua une controverse publique au cours de laquelle Bérenger semble avoir faibli. La réunion fut orageuse, la foule menaçante. « Laisse-nous la foi que nos pères nous ont apprise ! » lui cria finalement Arnoul. Un autre membre du clergé, Guillaume, le harcela d’objections abstruses et déconcertantes. Bérenger laissa Chartres avec amertume. « Il est venu vers moi, écrivit-il de Guillaume, cet aveugle, chef d’aveugles. Où donc sont l’honneur de l’Église et le soleil de justice, si l’on admet comme guide dans les choses religieuses un personnage déclaré infâme par les évêques euxmêmes, un vil bouffon, un homme plein de vices, sans autorité, que n’accepteraient pas les tribunaux séculiers ? » Il avait repris son bâton de pèlerin maugréant lorsque Henri Ier interrompit son tumultueux voyage et le fit emprisonner juste à temps pour qu’il ne pût comparaître devant le Concile. Tablant sur une telle opportunité dan6 l’incarcéra-

E. AEGERTER

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tion, quelques historiens ont cru que Bérenger l’avait lui-même sollicitée : il aurait ainsi préféré les geôliers aux évêques. L’hypothèse est hasardeuse. Henri Ier ne manifesta jamais une particulière bienveillance à l’égard de l’écolâtre de Tours. Il est plus probable que par ce geste le roi, soucieux de défendre sa souveraineté, voulait surtout empêcher l’administration pontificale d’intervenir dans les affaires religieuses du royaume. Enrichissant son inaction, Bérenger relut à la faible lueur d’un cachot l’évangile de saint Jean et n’y puisa qu’un motif de plus de persévérer dans sa thèse eucharistique. Remis en liberté, et semblant bien par sa fuite démentir la collusion royale, il s’empressa d’aller demander à l’épée de Geoffroy Martel une ombre tutélaire.

Le Concile de Verceil, importante Assemblée qui groupait des évêques venus de tous les pays d’Europe, avait en effet tenu ses séances. Les Pères avaient examiné la doctrine de Scot Érigène touchant l’Eucharistie et ordonné que son livre fût jeté aux flammes. Puis ils avaient évoqué l’affaire de Bérenger. La discussion fut précise et violente. Le prisonnier du roi de France était représenté par deux dignitaires de l’Église tourangelle. Après un examen attentif la thèse bérengarienne fut solennellement condamnée. Les défenseurs du reclus s’indignèrent, se dressèrent avec fureur devant les juges. L’un d’eux, chanoine de Saint-Martin de Tours, cria au lecteur de la sentence : « Par Dieu tout puissant, tu mens ! » De telles dénégations pouvaient avoir des échos dans les esprits hésitants : le Pape chercha ie moyen rapide et décisif de les étouffer et, prétex-

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tant que la vie des protestataires pourrait être menacée par la foule orthodoxe, estima que le meilleur abri pour ces Bérengariens était encore la prison. Pour les sauver, il les enferma.

Ce troisième anathème ne parut guère émouvoir l’hérésiarque qui traita tout aussitôt Léon IX de fils du diable. Certes, il recevait des blâmes et des appels et son ami Ascelin s’exclamait dans une de ses lettres : « O Dieu, où sont donc cette vivacité, cette subtilité qui, jadis, brillaient en toi ! » Mais son évêque, Eusèbe Brunon, se solidarisait avec lui et lorsque les clercs de Chartres — qui se souvenaient du tumulte soulevé par son passage mais refusaient l’offre qu'il leur faisait de rouvrir le débat - — - réclamèrent la réunion d’un nouveau Concile pour juger à la fois le prélat et l’archidiacre, Henri Ier ne leur accorda que la tenue d’un Synode. Cités tous deux, Bérenger et Brunon firent défaut. Le Synode, ayant écouté la lecture d’une lettre de Bérenger à Paulin, subtilisée par l’évêque d’Orléans, se sentit pris alors d’une véhémence guerrière. Les prélats décidèrent en* effet dans une explosion d’enthousiasme excessif que, si Bérenger et ses disciples ne se rétractaient pas, ils se mettraient eux-mêmes à la tête de l’armée royale et assiégeraient les coupables pour leur arracher l’abjuration ou leur infliger la mort.

On n’assista pas à cette étrange chevauchée. Le cliquetis de crosses épiscopales et de glaives séculiers s’éteignit rapidement, mais laissait subsister contre Bérenger une silencieuse menace. En 1054, Hildebrand étant venu, comme légat du Pape, présider un Concile à Tours, Bérenger lui demanda donc audience et se plaignit de l’incompréhension de ses

adversaires. Il exposa au prélat que son enseignement ne niait nullement la présence réelle mais tendait seulement à la rendre plus spirituelle que ne l’avaient conçue Paschase Radbert et son école du ixe siècle. Hildebrand fut courtois et prudent. Sur sa demande Bérenger déclara publiquement qu’après la consécration le pain et le vin posés sur l’autel sont bien le corps et le sang du Christ et promit de se rendre à Rome pour préciser sa pensée. Sa déclaration ne sembla pas apaiser ses ennemis et sa promesse n’eut pas de suites : l’hostilité contre son enseignement continua et lui-même, estimant sans doute qu’il ne s’était engagé qu’envers la personne de Léon IX, se jugea libéré par la mort de ce pontife et demeura dans sa cellule.

Ces différents éclats, aux reflets équivoques, avaient mis la personne de l’hérésiarque en pleine lumière. Sa doctrine se répandait dans une large part de l’Europe. En 1059, Grégoire IX, préoccupé de cette diffusion d’idées dangereuses, convoqua Bérenger au Concile de Rome dans l’espoir de l’entendre reconnaître enfin qu’au cours du sacrifice de la messe le corps du Christ est matériellement touché par la main du prêtre, matériellement rompu par les dents des fidèles. Bérenger comparut. Dans ce forum de la spiritualité chrétienne, debout devant l’Assemblée inquiète, et tel que nous le trouvons dépeint dans les chroniques du temps avec son grand front chauve, ses yeux d’une brûlante clarté, sa bouche mince de disputeur sarcastique, son menton carré d’entêté, il commença d’argumenter, de pousser des bottes dialectiques. Les Pères s’agitèrent, grondèrent, un vent de colère passa, enflé-

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vrant les esprits. Alors il se jeta la face contre terre et garda le silence. Puis, se relevant, il prit la formule qu’un clerc lui tendait et, sans la lire, apposa sa signature au bas de la dernière ligne. Tout semblait fini. C’était donc, ce prêtre éperdu, l’hérésiarque redoutable et célèbre ? Les Pères satisfaits s’imaginaient avoir écrasé la tête du basilic. Le Concile se sépara. Quelques mois plus tard Bérenger publiait le De Sacra Cœna qui annulait son adhésion muette et, dès 1060, Gozachin pouvait écrire, dans une lettre désolée, que la faveur dont jouissait le Bérengarianisme était une des preuves tragiques de la décadence du monde.

La lutte fut donc reprise. En 1062 une Assemblée ecclésiastique réunie sous la présidence de Hugo, archevêque de Besançon, dans la chapelle de Hildegarde, mère du comte d’Anjou, profita de la publication du De Sacra Cœna pour évoquer une fois de plus l’affaire. Hugo parla crûment de peste renaissante. Une fois de plus condamné, Bérenger se cabra, dépassa dans ses explications ses affirmations précédentes. Mais, à ce moment, quelques défections se produisirent parmi ses protecteurs, soudain effrayés de ses audaces. Eusèbe Brunon, dont il avait désavoué l’attitude conciliante lors des pourparlers de la chapelle de Hildegarde, se sépara de lui avec quelque fracas. De son côté le nouveau comte d’Anjou, Geoffroy-le-Barbu, lui interdisit l’accès d’Angers et fit piller ses propriétés angevines par des soldats, le pillage étant probablement son mode militaire d’excommunication. Désorienté, mais obstiné, alors que tout croulait autour de lui, Bérenger en appela au Pape.

Le geste risquait de provoquer une foudre immédiate. En l’espèce, il se révéla tout d’abord utile. Alexandre II, peu enclin à composer avec la puissance civile, ne manquait pas de bienveillance envers ses clercs : il reconnut d’emblée la bonne foi de Bérenger et défendit qu’on l’accusât désormais d’hérésie. Mais l’intransigeance veillait. Bernold de Coutances s’empressa de circonvenir le Souverain Pontife, fit miroiter à ses yeux toutes les nuances sournoises < de la thèse bérengarienne, en souligna le péril insidieux. Alexandre II, qui répugnait à condamner formellement l’auteur du De Sacra Cœna , crut qu’il suffirait d’arrêter la controverse pour supprimer le problème. Il enjoignit donc à Bérenger de garder à l’avenir le silence.

Un tel homme ne se tait que si sa langue est tranchée par le bourreau. Lanfranç avait composé un traité : De corpore et sanguine Domini adversus Berengarium T uronensem. Délaissé de ses protecteurs, frappé par tant de Conciles, mais sûr de posséder la vérité, Bérenger répliqua directement à la consigne pontificale par la publication du De sacra Cœna adversus Lanfrancum liber poster ior. Dans son ouvrage, Lanfranç avait soutenu que l’apparence du pain et du vin ne changeait point sous les paroles de la consécration, afin que les croyants ne se trouvassent pas, au moment de la communion, en présence d’une chair brisée et sanglante qui les effrayerait. C’était reprendre la thèse de la toute puissance de Dieu qui s’exerce sur un plan où les lois de notre univers terrestre n’ont plus de valeur. Bérenger, lui, accentua sa théorie de la raison souveraine. Distinguant les espèces sacramentelles, visibles, et le corps et le

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sang du Christ, invisibles — sacramenla et res sacramenti — il estimait que le pain et le vin ne perdent pas leurs propriétés sous les paroles de la Consécration mais acquièrent seulement une plus haute dignité.

Il n’y a toujours pour les sens, il n’y a donc de véritablement réel que le pain et le vin et c’est intellectuellement que le corps, que le sang du Christ s’y mêlent. Nous reconnaissons ainsi dans l’Eucharistie deux éléments, dont l’un est purement matériel et dont l’autre est purement intellectuel. Peut-on * dès lors parler de présence réelle ? Et pouvons-nous voir dans l’Eucharistie ainsi comprise autre chose qu’un symbole, que la seule image du Christ destinée à revivifier les âmes en leur permettant de s’élever jusqu’à lui par une plus intense prière ?

Cette aggravation de l’erreur initiale ne pouvait qu’allumer de plus tragiques orages. Bérenger d’ailleurs, fidèle à sa violence native, avait traité le Pape de prophète de mensonge et particulièrement injurié le cardinal Humbert, auteur de la formule de 1059. L’agitation se poursuivait, de plus en plus âpre. Un disciple de Lanfranc, Guitmond, publia en 1075 un livre : De corporis et sanguinis Christi veritale in Eucharisiia , nouvelle réponse à Bérenger. La même année, le Concile de Poitiers voulut entendre la défense de l’hérésiarque. Bérenger répondit à son appel mais faillit être massacré par la foule pour avoir rejeté sur saint Irénée l’accusation d’hérésie dressée contre lui-même. Piciauis fuit conci lium, quod tenuil Giraudus legatus, de corpore et sanguine Domini, in quo Berengarius ferme inter remptus est .... rapporte la vieille chronique des églises d’Anjou, Il n’échappa aux coups matériels

que pour recevoir, l’année suivante, la bastonnade spirituelle du Concile de Saint-Maixent. Le moment semblait venu d’en terminer enfin avec cette longue rébellion qui n’avait d’abord intéressé que les milieux de haute intellectualité mais qui, maintenant, s’étendant au delà des sphères théologiques, devenait un danger croissant pour les simples fidèles troublés dans leur foi.

Désireux de prendre une mesure qui retentît dans toute la chrétienté et mît définitivement l’hérésiarque hors d’état de nuire, le légat Hugo de Die résolut de faire priver Bérenger de ses dignités ecclésiastiques. Le Pape n’admit pas cette procédure et Bérenger décida une fois de plus de porter à Rome ses explications. En mai 1078, Grégoire IX le convoqua au Concile de Latran, ce même Grégoire IX' qui présidait, au titre de légat, le Concile de Tours dont Bérenger avait reçu une sorte d’absolution. Bérenger lut la formule proposée : « Je confesse que le pain de l’autel, après la consécration, est le vrai corps du Christ, celui qui est né de la Vierge, a souffert sur la croix, est assis à la droite du Père, et que le vin, après la consécration, est le vrai sang qui a coulé du côté du Christ. » C’était reprendre dans ses propres termes la thèse de Paschase Radbert. Il acquiesça. L’acquiescement était si net, si spontané, que le Pape se méfia. Quelques cardinaux, casuistes subtils, protestèrent. Alors Bérenger offrit de subir l’épreuve du feu. Ce fut en ces heures critiques, alors qu’il attendait l’ordre de marcher sur des charbons ardents qu’il écrivit le seul de ses poèmes qui nous ait été conservé, sa touchante prière à Jésus. Enfin Grégoire IX, écartant la preuve

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par les braises, se contenta de l’appeler à préciser sa rétractation devant un nouveau Concile, dans cette même basilique de Latran. Le spectacle fut aussi théâtral que celui de 1059. Ayant cette fois lu le texte, dont chaque phrase avait été rédigée avec une attention minutieuse et dont l’ensemble ne laissait possible aucun échappatoire, Bérenger demanda un changement d’apparence anodine mais qui ouvrait des perspectives d’équivoque ( Salua sua subsianiia au lieu de Subslanlialiler). Grégoire IX bondit d’indignation. Bérenger eut le même geste que jadis, se jeta à terre. Puis, relevé et muet, il traça son nom au bas de la formule.

« Moi, Bérenger, disait le texte, je crois de cœur et je professe de bouche que le pain et le vin placés sur l’autel par le mystère de la prière sacrée et par les paroles du Sauveur, sont changés substantiellement en véritable, vivifiante et propre chair et au sang de Jésus-Christ Notre Seigneur et que, après la Consécration, c’est le vrai corps du Christ, lequel est né de la Vierge et s’offrit pour le salut du monde, a été suspendu sur la croix et siège à la droite du Père, et c’est le vrai sang du Christ, lequel a coulé de son côté et cela non pas seulement en signe et par la vertu du sacrement mais de propriété, de nature et en vérité de substance ainsi qu’il est contenu dans cet écrit que j’ai lu et que vous avez entendu. Ainsi je crois et désormais je n’enseignerai rien contre cette foi. »

Comment Bérenger ayant signé une profession de foi de cette précision put-il ergoter ensuite sur ses termes ? Il signa pourtant, puis il ergota. Craignait-il pour sa liberté ? Céda-t-il à la pression de hauts digni-

taires ? Donnait-il, par devers lui, aux mots qu’il lisait un sens légèrement différent de celui dont les avait remplis le rédacteur de la formule ? Présence substantielle, présence réelle, présence symbolique ? A quelle nuance s’arrêta-t-il ? En tout cas, après une année de séjour forcé à Rome qui semblait suffire à d’opportunes réflexions, il reprit la route de France muni d’un sauf-conduit du Pape, pardonné, blanchi, remis à neuf. Le repos dans la Ville éternelle, la paix mélancolique des paysages traversés ne lui furent d’aucun secours moral. Et dès que les sommets des Alpes eurent dressé leurs remparts contre de possibles courriers pontificaux, il s’empressa d’insulter les membres du Concile, de déclarer qu’il avait signé contre sa propre conviction la formule de saint Jean de Latran, et de remettre en question ce procès déjà trentenaire. L’affaire devenait décidément insoluble. Mais de ce côté des montagnes, l’Église de France s’indigna de telles palinodies. Bérenger dut comparaître devant un Synode provincial tenu à Bordeaux en 1080, signer une déclaration qui pouvait donner satisfaction à tous et promettre de se taire définitivement. Cette fois, l’âge et la lassitude aidant, il tint parole.

C’était un vieillard. Il se retira dans le Prieuré de l’île de Saint-Cosmes, près de Tours, symbole d’indépendance solitaire au milieu des flots mouvants. Vénéré pour ses vertus, il y mena une existence édifiante. Après tant de luttes, cette halte au milieu des arbres, de l’eau, des souvenirs, prenait avant le dernier départ la douceur d’une absolution. Le soir descendait sur lui, plein de la présence réelle de Dieu,

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Songeait-il, parfois, sous les frondaisons de son îlot, à ces lointaines et calmes fins de jour où, jeune étudiant, il marchait dans le jardin de la chapelle auprès du vieux Fulbert — du Socrate blanchi des controverses théologiques qui, des pleurs aux paupières, le suppliait de rester fidèle à la foi ? S’il évoquait ces soirs émouvants et nobles, ne pouvait-il pas s’affirmer, malgré les définitions des Conciles, qu’il n’avait pas erré sur la doctrine ? Que lui avaient reproché ses contradicteurs? D’avoir, assimilé les éléments eucharistiques aux éléments d’autres sacrements, seulement vivifiés par l’influx divin ? Mais Ghrysostôme, qui fut élevé sur les autels, avait-il prêché autre chose ? Que lui reprochait-on encore ? D’avoir dit, poussant plus loin le rationalisme, que la chair et le sang du Christ s’incarnaient dans le pain et le vin sans en transformer la substance ? Mais n’était-ce point la thèse de Gélase qui fut Pape ? D’avoir dit que le pain et le vin nourrissaient le corps alors que le Verbe vivifiait l’âme, et d’avoir ainsi divisé le sacrement ? Mais qu’avait affirmé d’autre Clément ? Exagérant l’intellectualisme du sacrement, d’avoir vu dans l’Eucharistie, seulement le signe, l’image, la figuration du corps du Christ ? Mais n’était-ce point la théorie même de saint Augustin déclarant que le Christ avait dit : « Ceci est mon corps » alors qu’il donnait le signe de son corps ? Et qu’avait écrit Ratramme sinon que la Consécration ne change pas la substance des espèces consacrées et que ce qui en tombe sous le sens nourrit le corps des fidèles alors que la force spirituelle transfigure leur âme?

Et cependant, en refusant de reconnaître le priu-

cipe de l’élimination de la substance du pain et du vin sous l’action des paroles consécratrices — principe qui trouvera bientôt sa formule dans le vocable de transsubstantiation et plus tard sa définition dogmatique — Bérenger ouvrait la porte aux théories extrêmes. Partant de sa thèse fondamentale, quelques-uns de ses disciples devaient aller jusqu’à professer que le pain et le vin n’étaient pas changés au corps et au sang du Christ, mais n’étaient considérés comme tels que métaphysiquement. C’était un pas de plus peut-être et qu’il n’avait pas accepté de faire, mais l’élan venait de lui. Ainsi nous apparaît-il aujourd’hui comme un ancêtre spirituel des sacramentaires, comme l’un de ces théologiens qui préparèrent, sans apercevoir nettement les conséquences de leurs affirmations, la doctrine eucharistique de la Réforme.

Il mourut le 6 janvier 1088 en communion avec l’Église. Au moment d’entrer en agonie, il murmura quelques paroles où se mêlaient l’espoir du salut et la crainte de mériter, pour avoir égaré des âmes, les châtiments d’outre-tombe. Il fut enseveli dans le Prieuré. Bauduin de Bourgueil et Hildebert de Laverdin — oubliant les erreurs et ne se souvenant que des vertus — le louangèrent en distiques délicats pour avoir excellé dans la philosophie et dans la poésie. Chaque année, au jour anniversaire de son trépas, les chanoines de la basilique de Saint-Martin venaient jeter de l’eau bénite sur sa tombe et psalmodier un De Profundis. L’adjuration de l’officiant s’élevait : « Priez Dieu pour le repos de l’âme de Bérenger. » Et tous répondaient : « Amen. »

Il s’en tirait à bon compte. A travers mille malen-

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tendus, bénéficiant de longues équivoques, habile à se mettre hors de portée des puissances hostiles, il avait évité la prison de Gottschalk et le bûcher d’Étienne d’Orléans. Et dans une vague auréole de sainteté il dormait en paix au cœur de son îlot symbolique, sous d’élégantes épitaphes latines.

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