ET LE
L'apologie catholique en face de la Réforme
Au début de ces nouveaux essais historiques, arrêtons- De nous un moment pour dire que notre intention n'est !lhérésie joint d’en faire un sujet ou une occasion de polémique; philosophie nous visons seulement à combattre une grande hérésie ruistoi-e. de rotre temps, en nous tenant fermes sur le terrain de histoire, et en montrant les faits sous leur vrai jour; quand nous disons hérésie, nous entendons ce mot non pas tant dans le sens religieux, que dans le sens qu'y attachaient les jurisconsultes des temps passés.
Déjà Spinoza avait posé cet ariome : « Ce que ma raison ne comprend pas ne peut étre arrivé. » Les philosophes de notre temps sont allés plus loin en disant : « Ce que ma raison comprend comme possible,
doit ètre. » Telle est la formule de l'homme qui prétend tout créer; voilà la conséquence de la critique de la raison pure, derrière laquelle s’abrile la métaphysique du panthéisme, basée sur cette théorie que tout existe dans l'homme et pour l'homme, dans la raison et pour la raison.
L'histoire ne sera donc plus le récit de ce qui fut, mais le récit de ce que la raison parvient à inventer; et nous en voyons sortir toutes ces énormités que l'orgueil des gens de lettres et la sottise des gouvernants multiplient de nos jours en Italie sous le titre de philosophie de l'histoire. La recherche consciencieuse des faits, leur vérilication et leur examen comparatif, sont à leurs yeux autant de vieilleries; tout se réduit à un pur empirisme, et l’empirisme est la dernière dégradation de l’intelligence. 7
L’histoire consiste done è aftirmer avec intrépidité, sanss’inquiéterni destraditions, ni deslivres, ni des autorités, ni des monuments, ni du sens commun. On énonce une idée, et l’on ne prend pas la peine de la prouver; il suflit de la développer, c’est-à-dire de l'offrir sous les aspects les plus variés, comme dans un caléidoscope, et elle fait d'autant mieux son chemin, qu'elle est plus étrange; un seul mot donne l'occasion de renverser toute une série d'événements; avec une épigramme on fait sauter en l'air tout un système. Subordonner l'histoire aux lois de l'automate humain, voilà cè qu'on appelle philosophie : de même que l'astrologie a précédé l'astronomie, ainsi les religions n'ont èté que les devaneières de la physique, dont l'idéologie est une continuation. -
Les études sérieuses sont aujourd’hui si négligées en Italie, que ces aberrations de Ja pensée n'ont trouvé qu'un
pauvre interprète et n’ont obtenu aucun résultat durable, même dans l'ouvrage de celui qui fut le plus applaudi parmi les grands dôcteurs de cette école. Mais cependant les esprits légers se laissent abuser par des phrases d'autant plus vagues au fond qu’elles sont plus absolues dans la forme, et par des livres où l’histoire allie au ton dogmatique les allures légères du roman, procédé qui peut bien servir à appuyer une théorie, mais jamais à atteindre le vrai.
Ils nous diront, par exemple : Il est indubitable que l’homme, par le seul développement naturel et spontané de ses facultés, un beau jour improvisa le langage. — L'opinion que la Genèse a eu pour auteur Moïse est audessous de toute critique, et nous ne devons pas la discuter. — Depuis trois siècles les penseurs soutiennent que le tout est Dieu, ou bien que le tout émane de Dieu pour retourner à lui. — Le monothéisme est une idée qui n’est propre qu’à la race sémitique. — Les nations latines manquent de sens moral et de toute initiative religieuse. — La persécution est la première des voluptés religieuses ; et la conscience chrétienne comprenait bien ceci quand elle a inventé ces admirables légendes, où tant de conversions s’opèrent par l'attrait du supplice. — Une pente insensible conduisit du paganisme au christianisme, et la foi populaire sauva du naufrage ceux de ses symboles qui lui étaient le plus familiers. — Tous les critiques de l'Allemagne admettent que les évangiles sont postérieurs d'au moins cent trente ans à Jésus-Christ, et on taxerait d’ignorant tout individu qui croirait qu’ils ont été connus au premier siècle. — Il n'est personne qui ne mette en doute que la doctrine du Christ n’ait été propagée sous le voile du secret...
CIA Autrefois on scrutait les attributs divins : les métaphy- Historique siciens s’appliquaient à l'ontologie, les théologiens à l'Écriture, les poëtes aux harmonies de la création. De nos jours l’histoire universelle, qui discute les origines et les progrès de la société, est devenue comme un cinquième Évangile, tandis que les rationalistes étendent outre mesure les droits et les limites de la raison. Aujourd’hui, la critique descend dans l'arène, en s'appuyant sur l'histoire des civilisations comparées et sur la supériorité de celles où existent des croyances ; elle en fait la base du droit qu'on subordonne ailleurs au succès, et dans les consciences, à l’utile. En conséquence on confond le surnaturel avec le supra-intelligible. Nous ne pouvons pas comprendre le surnaturel, mais ce n'est pas une raison pour qu’il soit au-dessus de notre intelligence. Dieu est souverainement intelligible parce qu'il est souverainement intelligent: il est la base de notreintelligence, et cependant il dépasse celle-ci dans son essence : mais ce que nous ne comprenons pas en lui ne peut être séparé de ce que nous comprenons. Le même phénomène se produit quand il s’agit de ses œuvres. Le supra-intelligible n’est pas nécessairement surnaturel, parce que notre intelligence n’embrasse pas toute la nature.
Aujourd’hui le côté historique de Dieu et de son Christ est devenu la principale étude de l'école théologique, et nous voyons de quel pas marchent les modernes philosophes de l’histoire : une assertion coûte si peu! Malheur aux représentants du bon sens s'ils arrêtent ces philosophes dans leurs affirmations tranchantes, et les rappellent des vagues généralités dogmatiques à la discussion! La qualification d'ignorant, de superstitieux ne se fait pas attendre : Eh quoi! disent-ils, ces gens ne savent point que
L'APOLOGIE CATHOLIQUE. 5 la véritable histoire existe depuis cinquante ans à peine, et que l'interprétation des documents originaux est réservée à un petit nombre de génies habitués à expliquer l'éternel contre-sens qui est le fonds de l’histoire! S'ils ne peuvent refuser à l’adversaire le mérite de l’érudition, ils lui objectent que l’excès de savoir est un obstacle à la faculté de créer. Suivant eux on ne s’assimile bien que que ce l’on sait à moitié, et les doctrines ne peuvent se concilier entre elles qu'à l’aide d’une sorte d’intuition divinatoire. Enfin ils lui diront que, plongé dans le passé, il ignore le dernier état de la science, la neue philosophie, qui a droit de se moquer de toutes celles qui l’ont précédée, jusqu’à ce que demain vienne une neueste philosophie* pour se moquer d'elle à son tour.
Le vulgaire, qui d'abord s’effrayait de ces assertions subversives, s'habitue à les accepter, et renie sa propre raison, pour la mettre aux pieds d'une autorité qui parle avec tant d’intrépidité. On arrive ainsi à rire du miracle; on ne cherche plus à savoir si ce que ces novateurs nous présentent est l’histoire des faits, ou s’il n’est autre chose que l’histoire de la pensée de l’auteur; si ce dernier, au lieu de l’humanité, n’a devant lui que Charles ou Joseph, et surtout lui-même. Il devient trop facile de donner cours aux plus absurdes témérités de l’orgueil humain, à une époque où l’on n’enseigne plus dans les écoles sur quoi se fonde la certitude, quelle autorité ont les témoignages, et comment il faut suivre un raisonnement ou déméler un sophisme et un paradoxe; comment il faut tenir compte du sens commun et apprécier la sincérité évangélique, qui impose d'affirmer
(1) Neue et neueste, en allemand : nouvelle et très-nouvelle.
ce qui est, de nier ce qui n’est pas. Cette méthode exige moins de scrupules et fait passer les absurdités les plus audacieuses.
Le procédé évangélique est tout opposé; aussi les apologistes durerit-ils toujours se servir de la même méthode, depuis Eusèbe jusqu'à Ghiringhello et Perrone; ils sont fidèles à la saine critique, ils cherchent les preuves historiques, éclaircissent les faits, acceptent les phénomènes du surnaturel qui surpassent l’intelligence humaine quoad modum, non quoad existentiam suam et per divinam virtutem, c'est-à-dire quant au mode de’leur manifestation, et non quant à leur existence en ellemême ; ils citent d’abord les témoins des faits, puis ceux qui les tiennent de la bouche des témoins, puis l’histoire; ils recourent à l’exégèse, pour démontrer rigoureusement par des rapprochements ingénieux la conformité absolue des Évangiles avec l’histoire, avec les arts, avecles monuments.
« Mais, disent ces modernes philosophes, à nos arguments vous faites toujours les mêmes réponses, » Qui assurément puisque vos objections sont toujours les mêmes; elles découlent toutes d’un orgueil qui ne consent pas à admettre ce qu'il n’entend pas. C'est ici le cas de remarquer que les premiers adversaires du christianisme ne niaient pas les actes, et encore bien moins l'existence du Christ; ils se contentaient d'attribuer ces actes à la magie, et à des illusions : les apologistes réfutent cette supposition paienne, jamais l'hypothèse mythique, qui n'avait été avancée par personne jusque-là, et que notre siècle devait recevoir en présent de quelque écrivain allemand ou français, dix-huit siècles après ces événements.
L'APOLOGIR CATHOLIQUE. 7
Mais l’apologie catholique au temps du luthéranisme n'avait pas cette allure majestueuse. Elle avait abandonné, ainsi que Dante s'en plaint, l'Évangile et les grands docteurs, pour s'attacher aut décrétales. Les prédicants, puisant leur orgueilleuse présomption dans les droits de la raison individuelle, disaient au peuple - « Dieu a parlé : qu'est-il bewin que d’autres viennent vous expliquer ce qu’iladit? N’est-il pasinfaillible? Ne vous a-t-il point donné son ivre ? et la lumière de l'intelligence pour le comprendre? Les catholiques ont fait pour la loi du Christ ce que les pharisiens avaient fait pour la lai jndaïque: ils y ont substitné leurs opinions; ils ont enlevé l’autorité à la parole divine pour l’attribuer à l’homme; le vase a conservé son nom, mais le parfum s’est évaporé ; le temple de Dieu a été converti en une boutique et en une caverne de voleurs. Feuilletez l'Évangile: où trouvez-vousun passage qui commande le célibat aux prêtres ? ou le jeùne, ou la confession auriculaire? Une foi inculquée sans l’assentiment de la raison dégénère bientôt en superstition : la faci:ité du pardon et de l’absolution donne au pécheur une trop grande sécurité. »
Par contre, les pieux catholiques se laissaient eftrayer méme par cet eramen, dont le besoin élève et agrandit l'âme, mais peut l’enivrer de l’orgueil du sens individuel : ils répétaient sans cesse qu'une religion, soumise à des investigations minutieuses et à l’analyse, perd son caractère essentiel qui est la foi, et ils se lamentaient de voir mettre aux voix des questions qu'il faut accepter avec une humble admiration et que Dieu a soustraites è l’empire de l’intelligence humaine, en se bornant è lui dire : « Crois et adore. »
Aussi-ils se rattachaient plus étroitement ati credo an-
Apologie par le sens commun.
tique : ils croyaient vaincre l'ennemi en niant son existence; ou bien, si le devoir les forçait à le combattre, comme cela arrivait aux ecclésiastiques, ils employaient les arguments du sens commun. Ils disaient à leurs adversaires : « O vous, qui prétendez que nous sommes dans l'erreur, n’êtes-vous pas hommes, vous aussi? n’ètes-vous pas aussi sujets à l'erreur? La négation est toujours postérieure à la vérité qu’elle attaque. Nous suivons la tradition des personnes pieuses, et qui ont vécu à une époque plus rapprochée de celle du Rédempteur : pour vous, vous êtes nés d'hier. Nous, nous nous en tenons à une autorité d'origine divine, au sentiment constant du genre humain; vous, vous la remplacez par la plus froide des facultés de l’homme, par la raison ; vous y substituez l'appui le plus variable, la conviction individuelle. Vous nous objectez que si nous avons des préceptes saints, nos ministres sont pervers; quant à nous, nous voudrions pouvoir supposer que vos prédicants sont meilleurs que les doctrines qu'ils enseignent. Ils ne cessent de vous précher l'amour de Dieu et du prochain; cependant c’est de vous que sont sortis le schisme et la désolation des familles etde la patrie. Eh quoi! l’auguste sacrement, dont le Christ a voulu faire un symbole de paix et de concorde, et qui, recu en souvenir de lui devait rappeler à ses enfants le sang versé pour le salut commun, devient un prétexte d’amères contestations ! Il semblerait que chaque parti se fût proposé de montrer par une conduite aussi peu évangélique que possible sa prétention de posséder le véritable Évangile. Si votre foi est la bonne, si elle vient de Dieu, prouvez-le en déposant cette fureur antichrétienne : la charité provient de Dieu, la discorde, de l'enfer; notre Dieu n’est point le Dieu des disputes, mais bien le Dieu de la paix et
L'APOLOGIE CATHOLIQUE. 9 de l'amour‘. Mélanchthon lui- même, à qui sa mère demandait ce qu’elle devait croire au milieu des disputes des théologiens, lui répondit : « Continuez de croire et « d’adorer comme vous avez fait jusqu’à présent ; la nou- « velle religion fùt- elle encore plus probable, il est plus « sùr de suivre l’ancienne. » Et vous, cher troupeau, n'abandonnez pas les autels, où vos pères se sont nourris du pain de vie : ne vous laissez pas ravir la consolation des sacrements, qui font intervenir la joie du ciel et les promesses des récompenses éternelles dans les plus solennelles circonstances de la vie, depuis le berceau jusqu'au lit de mort. Et par delà le trépas, dans le paradis, vos pères qui y sont arrivés en croyant à l'antique, lesvoyezvous qui vous attendent! Quelle ne serait pas leur douleur, s'ils vous voyaient vous précipiter à la perdition avec les novateurs ! »
Les controverses n'étaient pas traitées toujours aussi pacifiquement dans la chaire et dans les écoles. Les catholiques avaient tet avantage qu’une seule tête dirigeait tous les mouvements; c'était le souverain d'un État florissant dont le pouvoir s’appuyait sur la tradition et l’habitude de l’obéissance ; mais les protestants avaient pour eux la force de celui qui attaque, qui censure, qui favorise les instincts de l’homme, et vante comme un progrès la destruction du passé.
Nous avons vu ailleurs et nous allons voir encore Comment quelles luttes engagèrent les dissidents. Les catholi- catholiques ques, se considérant comme les seuls gardiens de l'apologie la vérité et les censeurs autorisés de la justice, plaçaient trop souvent le débat.non entre l’erreur et la
(1) Ep. ad Corinthins, xiv, 3°.
lita
vérité, mais entre la sainteté et l'enfer, et ils taxaient d’impiété toutes les objections, d’immoralité tous les raisonnements. La polémique et l'apologie auront toujours des caractères variables et des évolutions conformes aux aspirations de l’époque, autrément il manquerait à l’Église vivante:ce progrès de lumière et de certitude que demandèrent toujours d’elle les Pères et les fidèles! Toute erreur nouvelle est une réflexion nouvelle et exige une science nouvelle, en sorte que les vieilles méthodes sont insuflisantes; les idées ne varient que dans leur ensemble et par système, et on ne peut persuader quelqu'un qu’en tirant les conséquences d’un principe accepté par lui. Manquant d'initiative, de largeur, de synthèse, et surtout de vivacité, discutant chaque point en détail avec un vain appareil de syllogistique, ils envisageaient toutes les questions à ce seul point de vue, qui ne prouve rien à ceux qui le considèrent à un point de vue différent : ils construisaient des syllogismes dont la majeure était contestée ; ils présentaient comme accordées par leurs adver= saires des propositions qui ne pouvaient être admises que par ceux qui eussent partagé leurs croyances, et on éût dit qu'ils n’avaientd’autre but que de les endormir encore dans la tradition. On continuait à se servir du jargon technique, à opposer arguments à arguments selon la méthode géométrique, dont la rigueur apparente fatigue l'intelligence sans la fortifier ; les théologiens méprisaient les hommes de lettres comme des faiseurs de phrases, et ces derniers les méprisaient à leur tour comme des trainards de la
{1} Déjà saint Vincent de Lérins disait : « Nullus ne ergo in Ecclesia Christi profectus habebitur intelligentiæ? Habebitur plane et maximus, sed ita tamen ut vere profectus sit ille fidei, non permutatio. » (Commonitorium, c, xxIxX,)
L'APOLOGIE CATHOLIQUE. . ii scolastique. Le saint homme Grégoire Cortese de Modène, qui fut depuis cardinal, déplore la polémique ridicule alors en usage, tandis qu’il donnait un si bel exemple d'une polémique judicieuse et savante: ; et le dominicain espagnol Melchior Cano (1560), dont les Loci sont la plus belle introduction qui existe à la dogmatique, accusait les théologiens d’employer contre leurs ennemis non des armes de bonne trempe, mais arundines longas.
La véritable hérésie de Luther consistait à attaquer l'autorité, à rompre ce principe d'unité sur lequel se fonde l'indéfectibilité de l'Église; elle dispersait ces fidèles autrefois rassemblés au même banyuet, en donnant à l'homme l’orgueil de ne penser que par lui-même, et à la place de l'humble acquiescement aux définitions dogmatiques et disciplinaires de l’Église, elle voulait mettre en balance l’infaillibilité du vicaire du Christ et la corruption du pape, simple fils d'Adam. Les catholiques auraient dû insister sur la nécessité de consolider l'autorité de l'Eglise, qui conserve les commandements, les doctrines, les sacrements, c'est-à-dire les règles de la vérité et les moyens de pratiquer la vertu. Mais il ne suffit pas de recueillir quelques lueurs de la vérité, il faut la suivre avec persévérance dans tout le labyrinthe où elle se cache, en coordonner les parties, en montrer l’ensemble et la filiation, éviter toute solution de continuité, persuader aux adversaires que cette théorie est une démonstration, qu'avec elle on explique tout, et qu’il n'y a rien à lui opposer. Une religion inventée par des hommes est une absurdité : il ne peut y avoir de religion que celle qui est donnée par Dieu; et, comme telle,
(1) Voir le discours XI des Précurseurs.
De
l'autorité
de
on ne peut la mettre en discussion, car là où apparaît le doute, disparaît la foi.
En effet, les maîtres de la science nous enseignaient précisément que l’Église est une société d'âmes, réunies ‘ devant Dieu par des croyances identiques, et que cette
Église, représentant la nature humaine avant le péché, tranche les débats religieux, et n’admet pas qu’on puisse nier aucune de ses assertions, à la différence des hommes qui, incapables de distinguer nettement les erreurs, chancellent dans leur libre discussion. Qui donc dit Église, entend la permanence des vérités de la foi; qui ajoute catholique, entend une union de personnes interprétant ces vérités comme elles ont été interprétées toujours, et par tous, et partout. Les évêques catholiques descendent en droite ligne des apôtres; ils enseignent ce que ceux-ci ont enseigné, soit dans les livres, soit de vive voix, et cela selon que l'Église l'a interprété et de la manière qu'il a plu à l’Esprit-Saint. Une seule foi, un seul baptême, dit l'Évangile ; l’unité est done le caractère de la vraie Église, de même que l’immutabilité est seulement le propre de la vérité; et, ainsi que Bossuet l’a si bien défini, l'Église dit aux autres: « Tu changes, or ce qui change n’est pas la vérité. »
Quel sublime spectacle présente ce mouvement harmonieux d'innombrables intelligences, qui, dans tous les temps et dans tous les lieux, rapprochant ainsi les peuples que la politique, les jalousies, les intérêts et.les mœurs séparent les uns des autres ou même rendent ennemis, les réunit sous un mème toit pour exprimer dans le même langage les mêmes sentiments, et pour leur faire adresser au Seigneur, presque à la même heure, un même hymne de louanges et la même supplication aux saints,
afin d’obtenir cette paix que le monde ne peut ravir! Et cette Église est une, parce qu'elle est fille du même Rédempteur; comme lui elle est vraie, elle est visible ; et s'il a fallu un Dieu présent pour régénérer le monde, il est de toute nécessité qu'il continue à demeurer dans l'Église pour conserver et développer l’œuvre de la rédemption.
Or, cette unité serait-elle possible, si chacun était libre d’interpréter l’Écriture à sa fantaisie? Dieu a-t-il imposé une autorité que l’homme soit obligé de reconnaître pour parvenir à sa fin suprême? ou a-t-il permis que notre race oscille jusqu’à la fin entre l'abus de l'autorité et l'abus de la liberté individuelle ?
Les chrétiens croient la première proposition : les protestants veulent que cette autorité soit le code écrit. Ils disent que cet axiome : « Nous croyons à l’Église parce que nous croyons à l’Écriture, et à l'Écriture parce que nous croyons à l'Église,» est un cercle vicieux. C’est pourtant ainsi que l'autorité des lois dérive du parlement, et que le parlement existe en vertu de la loi. Mais en réalité nous croyons à l'Église par l'autorité du Christ; c'est un accident que cette foi ait été déposée dans l'Écriture; elle pourrait l’étre dans un autre livre ou dans la tradition. Au surplus il n’y a pas un mot dans le Nouveau Testament qui indique clairement que le Christ ait voulu répandre sa doctrine par l'intermédiaire dé la Bible; il est question d'écouter, de précher, d’un enseignement oral; jamais de lire ou de livre; il n'a pas dit : « Envoyez-un livre : » ce livre n’était pas même écrit quand il fit aux disciples le commandement : « Allez et enseignez. » Les trente-quatre mille versets de la Bible pourraient subir dcs altéra-
De l'autorité
de l'Ecriture.
Ia DISCOURS I.
tions; on n'y lit nulle part le Credo, qui cependant a été adopté par toute l'Église.
On confond à tort la lettre de la Bible, c’est-à-dire l'enveloppe, avec les vérités divines qui y sont contenues: ce sont ces dernières qu'il importe seules d'atteindre; ce sont sur elles seules que se basent les convictions religieuses, Mais si, pour arriver à ce but, nous nous servons du sens individuel, qui nous assure que notre interprétation soit conforme à la vérité? Nous introduisons dans ce livre une pensée concue sans l’appui d’une autorité supérieure, et ainsi nous ne sommes pas certains de nous appuyer sur les vérités divines. D'où il suit que ceux-là seuls qui ont entendu le Christ auraient pu asseoir leur foi sur un fondement divin; les autres ont poussé leur ésarement jusqu'à déduire du livre lui-même la négation de la’ divinité du Christ.
En réalité l’Écriture est infaillible, mais faillible est l’homme qui la lit, en sorte qu'il a besoin d'une autorité pour lui en dégager la vérité, et rien autre chose que la vérité. Or, l'Église se déclare gardienne du vase où fut déposée la doctrine du Christ, et caution contre l’introduction de toute erreur per le fait du malin esprit; elle place son autorité suprême dans le ministère d’enseignementinstitué par le Christ, dans la parole vivante de Dieu, dans Ja promesse qu'il a donnée à ses apôtres d'être avec eux jusqu'à la consommation des temps, et dans cette parole : « Qui vous écoute m'écoute, »
Aussi l'autorité enseignante de l'Église s'applique à conserver à perpétuité le sens et l'esprit de la parole vivante de Dieu, et à la maintenir dans sa pureté et dans son intégrité par le secours surnaturel qui lui est donné.
Sans ce secours, la croyance ne serait qu'humaine et subjective.
Or, l’homme n’ouvre son âme qu'à ce qui porte l'empreinte d’une puissance supérieure; il donne son assentiment à la pensée, et non à la forme, et cette pensée divine est la seule qui fasse autorité pour la pensée humaine : l'âme y trouve sa paix; ainsi sg réconeilient l’autorité et la liberté.
L'Église est une société gouvernée par des lois d’une prévoyance surnaturelle. Le simple croyant se soumet et adore, le penseur exerce sa raison individuelle sur les termes logiques produits par l'analyse. Mais si, dans cet exercice analytique, on dépasse les limites du surnaturel, on voit tout à coup se rompre l'harmonie qui conserve dans une inviolabilité réciproque la raison et la foi. Rejetons-nous l'autorité vivante pour nous en tenir uniquement à l'Écriture ? Une multitude infinie d’opinions humaines prétendent se grefler sur elle, comme pour prouver que l’Écriture admet toute espèce de sens, c’està-dire qu'elle n'en a aucun. Si chaque fidèle peut l’interpréter à sa manière, force sera de conclure qu'elle n’est pas une révélation divine, puisqu'elle nous laisse dans le doute sur ce qu’elle contient, et qu’elle ne fait pas prévaloir parmi ses disciples une interprétation commune à tous, durable, inébranlable : de là naissent le désordre dans l'intelligence, l'anarchie dans la doctrine, le doute et la négation dans la pensée. Le catholique évite cet éeueil, en croyant que l’Écriture contient un sens unique et précis, et le rôle de l'intelligence humaine dans l’Église eonsiste à s'approprier ce sens avec une précision et une clarté toujours plus grandes, en alliant l’argumentation humaine avec la foi divine. L'union est essentielle
à la force; l'unité de la doctrine est nécessaire à l'union ; cette doctrine ne se conserve qu'en soumettant le jugement individuel à l'autorité, et il n'est pas un vrai catholique, celui qui n’incline pas sa faible raison devant l’autorité infaillible.
Le protestant au contraire, ayant fait disparaître tout rapport entre la conscience du fidèle et la direction du prêtre, soutient l'interprétation privée, soit par la lumière de la raison, soit par une inspiration supérieure; d’où il suit que la religion, réduite à une pure opinion, n’a pas plus de valeur qu’une école philosophique, et est abandonnée à une aveugle sentimentalité ou à une imagination exaltée, ou bien aux subtilités de l'argumentation.
Mais, ou il n'existe pas d'autorité supérieure qui dirige la liberté des hommes, ou bien, si elle existe, elle se trouve dans l'Église catholique. Cette autorité ne s'étend qu'aux vérités annoncées par Jésus-Christ, et elle ne réside pas dans chaque évêque, mais bien dans le corps des évêques unis au pape.
EUR Rejetterons-nous la tradition ? Elle existait déjà dans la loi hébraïque; elle était d'autant plus nécessaire dans Ja nouvelle, que celle-ci dans son application était moins particulière. Dès les premières années du christianisme les apôtres s'assemblèrent pour décider les questions concernant l’observance des pratiques mosaïques, c'està-dire des points au sujet desquels le Rédempteur ne s'était pas exprimé. Saint Paul écrivait à Timothée : « Et gardant ce que vous avez appris de moi devant plusieurs témoins, donnez-le en dépôt à des hommes fidèles qui soient eux-mêmes capables d'en instruire d’autres. ! »
(1) Ep. Il ad Tim., cap. n, v. 2. « Et quae audisti a me per multos
Et saint Jean: « J'aurais beaucoup de choses à vous écrire, mais je n’ai pas voulu le faire avec le papier et l'encre, parce que j'espère venir près de vous, et vous parler face à face!. » On n'écrivait donc pas toutes choses. D'ailleurs, comment avoir confiance au texte sacré, si ce texte n'avait pas été transmis par une autorité conservatrice, dont l’infaillibilité nous est garantie par Dieu? Aujourd’hui cette infaillibilité du texte sacré et sa conservation à travers les âges sont admises aussi par les protestants, comme est admise par nous l’infaillibilité de l'Église. Nous attribuons aussi à cette Église le droit d’interpréter les livres saints; et déjà saint Pierre en avertissait dans ce passage : « Faites bien attention qu’aucune sentence de l'Écriture n’est susceptible d’une interprétation privée’; » et il disait, en parlant des épitres de saint Paul: « Il y a des passages difficiles à comprendre dont les ignorants renversent le sens, comme ils le font pour les autres Écritures, pour leur propre
ruine?. » Et saint Paul ajoutait: « Persévérez dans la .
foi, mes frères, et gardez fidèlement les traditions que vous avez apprises de nous, soit par nos discours, soit par nos épttres *. »
L'Eglise, en expliquant les paroles des apôtres, dut employer des mots différents. En oùtre, les évangélistes eux-mêmes n’ont pas reproduit identiquement les expressions dont s’est servi le Sauveur : c’est ainsi que l’un les rapporte d’une façon, l’autre d’une autre. Bien plus,
testes, hæc commenda fidelibus homimbus qui idonei erunt, et alias docere. » (Bible de Vence. Edit. Méquignon, 1830.)
(1) Ep. B. Joann., II, v. 12 et II, v. 13.
(2) Ep. B. Petri, II, cap. 1, v. 20.
(3) Ep. IT, cap. 111, v. 16, — (4) Ep. II ad Thess. v. 14.