‹ Les hérétique d'Italie (volume 2)Chapitre 2 sur 22 · IL · texte numérisé non relu

IL

cette var ièlé dans la forme du langage devenait une nécessité, lorsque l’Église avait à combattre une erreur donnée qui avait une terminologie propre, des thèses à elle, qu'il fallait réluter par des contre- propositions libellées en conséquence. La doctrine est invariable: la forme seule diffère selou les circonstances passagères et inhérentes à l'humanité.

Donc l'accusation de précher la doctrine de l'Église.

plutôt que celle du Christ, comme si entre ces deux

Developpement u

dogme.

termes il pouvait exister une contradiction, est absurde : car, de même que le Verbe s’est fait homme, et que l'homme et Dieu dans le Christ sont le même Fils de Dieu, ainsi la parole divine s’est incorporée dans la parole: et dans la société visible de l'Église, tandis qu'elle était transmise et conservée par l’action de l'homme: ce ne sont donc plus deux paroles, mais la par ole divine promulguée par des moyens humains.

Dans le dépôt de la foi, il y a des vérités sur lesquelles l attention n'a pas été encore att:rée, ou qui n’ont pas été encore formulées, ou expressément enseignées. Dès l'origine, l’Église crut à la divinité du Christ, à la procession du Saint-Esprit et à la divine maternité de Marie, et pourtant elle ne formula ces dogmes que lorsqu'ils furent allaqués : c’est ainsi que toujours la réfutation des nouvelles erreurs produisit une lumière plus vive, et qu'une décision plus nell: fut rendue sur des questions suprémes. Avant que saint Paul eût réfuté les défenseurs du mosalsme, personne n'avait si bien exprimé l'excellence de la foi évangélique. En faisant passer au crible de la critique les dissentiments qui avaient surgi parmi les fidèles de Corinthe, il éclairait les oracles divins sur la constitution de l’Égiise. Les erreurs des gnostiques et celles de:

manichéens font établir d’une manière inébranlable la nature et l’origine du mal, l’opposition entre la nature et la liberté, et les rapports de la première création avec l'édifice chrétien. Arius force à expliquer Ja divinité du Christ et sa nature. Dans les disputes avec les pélagiens, on est amené à rapprocher la faiblesse et la misère humaine de l’assistance de la grâce.

L'Église veut imposer le moins d’entraves possible à l'intelligence humaine : tant que l'erreur n’est point professée et n’a point rallié un certain nombre d’adhérents, elle n'en vient pas à une décision, rendue après mùr examen pour éclairer et définir la vérité. On peut donc rencontrer des expressions peu exactes même dans les auteurs les plus sûrs; mais des opinions et des systèmes particuliers, mais des usages où les règles de discipline d’une époque ne sont point l’Église, et ne reçoivent point de droit sa consécration. Quelque profond qu'’ait été son respect pour saint Augustin, elle n’a pas adopté toutes les sentences du plus grand des docteurs sur le péché originel et sur la grâce. Aussi est-ce à tort que les adversaires attaquent, comme si elles étaient la doctrine de l'Église, certaines opinions particulières, qui ont été prises parfois dans des auteurs peu cunnus; ou bien des pratiques et des rites que l’Église n’a jamais sanctionnés : ils ne savent pas distinguer ce qui est accidentel de ce qui est de l’essence, les dogmes des opinions de quelques théologiens, c’est-à-dire qu'ils ne savent pas reconnaître ce qui seul est proposé par l'Église comme la parole de Dieu‘. C'est de cette parole qu'elle est gar-

(1) « Catholic teneut unum esse principium fidei : verbum Dei ab Kcelesia propositum. (Wallenburg.) Illud œuue et solum: est do fide ca-

Des rites et

du culte d

es saints.

dienne: elle n'est pas juge des opinions particulières, tant que celles-ci ne sont pas en contradiction avec la parole de Dieu !.

Il y a des prières et des rites qui, indépendants de la foi intime, n'étant pas de nature à provoquer une émotion sainte, doivent produire onction et recueillement, et sont cependant en harmonie avec les instincts indélébiles de l’homme. Ces prières et ces cérémonies expriment son amour pour Dieu en toutes choses, et pour toutes choses en Dieu; elles rappellent l’expiation d’une faute primitive, origine de tous les maux qui sont sur la terre, la résolution d’expier les coulpes personnelles au moyen de la foi et des bonnes œuvres, celles-ci étant mortes sans celle-là, et celle-là étant vaine sans celles-ci; enfin l’espérance en un Dieu vivant à posséder dans la bienheureuse éternité.

La poésie, l'enthousiasme ont un langage qui ne vise point à atteindre la précision dogmatique. Pourquoi chercher dans une hymne, dans quelque légende, dans l'improvisation de la chaire, dans l’idiome imagé du vulgaire, des expressions qui ne supporteraient point l'épreuve du creuset de la rigoureuse théologie? La loi de Moïse défendait d’avoir des images. Qu'est-ce que cela fait? Ne défendait-elle pas de travailler le samedi

tholica quod est revelatum in verbo Dei, et propositum omnibus ab Ecclesia catholica, fide divina credendum. (Veronius, Regula Fideï cath.)

(1) François Véron, de Paris, dans la Regula Fidei et dans la Méthode de traiter les controverses, expose avec clarté et précision les vérités de foi canoniquement étab'ics, en les distinguant des autres qui sont des opinions théologiques Tout le monde sait de quelle manière Bossuet a traité ce sujet, si bien que les protestants de bonne foi se demandèrent en quoi ils différaient essentiellement des catholiques. Un ouvrage capital en ce sens est l'Exposition des antithèses dogmatiques entre catholiques et protestants, de G. A. Moehler. 1840.

ou de manger du porc? ne commandait-elle pas la circoncision, ainsi qu'un grand nombre de prescriptions et de prohibitions accidentelles? Au contraire, l’Église a adopté un très-grand nombre de coutumes qui appartenaient déjà aux paiens, ou qui tiennent à la nature même de l’homme, si on les considère dans leur essence ou dans l'abus qu'on en a fait; ou bien elle changea le sens profane d'une cérémonie en un sens chrétien, en élevant avec les vases qu'elle avait pris à l'Égypte un tabernacle au Dieu vivant. Déjà on avait des lieux consacrés à un dieu spécial, des divinités invoquées pour certaines maladies, pour certains événements, ou choisies comme protectrices de quelques métiers ou professions ; on faisait des vœux et des pèlerinages; on employait l’eau lustrale, on chòmait certains jours de fête, absolument comme il se pratique chez les chrétiens. Qu'importe? le fidèle, lors même qu'il ne la professe pas comme un point de doctrine, fait une différence bien tranchée entre Dieu et ses saints; il ne reconnaît en ceux-ci que des intercesseurs spéciaux, comme si l'homme, se sentant indigne de s'approcher immédiatement du trône divin, même depuis que le Christ lui en a ouvert l'accès, interposait entre lui et Dieu d’autres êtres, qui aient été sujets à ses besoins, à ses faiblesses, et même à ses péchés; nous vénérons les ossements qui attendent la glorification ; nous baisons les reliques pour y puiser une vertu bienfaisante, et pour prendre à leur contact la résolution comme la force d'imiter les saints auxquels elles appartiennent. Et Marie? qu’il est pieux et consolant, ce culte qui nous représente le type des sentiments les plus doux qui existent dans la nature, la pudeur de la vierge et l'amour de la mère, la résignation de

Des miracles.

l'âme affligée et le triomphe du martyr! Immaculée dès sa conceptidn, elle est cependant l’avocate des pécheurs ; ell se conforme aux misères de la vie en se posant en médiatrice devant le souverain juge; elle intercède pour nous, en sa qualité de mère des hommes et de femme de douleurs, enfin elle réalise dans sa personne, après Dieu, toutes les' qualités affectueuses dont l'humanité ne peut se passer, soit dans le culte, soit au foyer domestique (A).

Quiconque croit en Dieu, croit que rien ne lui est impossible. En conséquence il ne répugne pas à admettre des faits que Dieu accomplit indépendamment des causes secondes, et qu’on nomme miracles. Il ne s’ensuit pas pour cela, que nous devions tout croire, sans tenir compte de la critique, qui serait alors déchue de sa légitime autoritè, ni accepter les délires de la superstition, les illusions de l’ignorance, les charmes de la fantaisie, qui constituent une mythologie chrétienne que touthomme croyant sait distinguer de la vérité (B). Au point de vue de la philosophie, tout miracle est un phénomène, et au point de vue de la théologie, tout phénomène est un miracle : quant au fini. tout est œuvre naturelle, tout au contraire est œuvre de Dieu quant à l'infini.

Le miracle, dans les temps de croyance, devenait une desconditions ordinaires de l’action de Dieu sur le monde, le résultat naturel de l'innocence rétablie au moyen du sacrifice ; et parfois, à force de fixer l’attention dans l'ordre de la grâce et du surnaturel, on perdait l'intelligence de la simple nature et de la justice humaine.

Les siècles d'examen une fois arrivés, on rejeta une quantité de ces légendes; cependant elles ont été enregistrées d’après les pieuses traditions d'époques habituées

à vivre de la foi; on les a enregistrées, sans mettre de bornes à la toute-puissance de Dieu, qui a des richesses infinies pour les cœurs simples et fidèles, et sans déterminer le degré de certitude qu'elles peuvent avoir (C). En-résumé tout s'accorde, pourvu qu’on ait la charité.

Survint-il des abus dans l’Église? Qui peut le nier? Met.

tons-les en lumière, corrigeons-les. Mais est-il juste de rejeter la vérité à cause de l’abus qu’on en a fait ?

Dans l'Église, à côté de la vérité et des préceptes révélés, il y a l'enseignement, la juridiction, le ministère. Le dogine élève l'intelligence jusqu’au surnaturel. La morale fait voir clairement la justice, et en inspire le sentiment aù moyen de la charité. Le ministère sacerdotal doit perpétuer dans l'Église, sous des signes visibles, la divine institution de la justification par les mérites du Christ, et celle de la sanctification par la communication du Saint- Esprit. |

Le dogme veut être annoncé et en partie expliqué; la morale doit être simplement portée à la connaissance . des fidèles; le ministère sacerdotal doit s’accomplir de manière à pourvoir à tout ce qui peut réaliser la com-

munion des fidèles; d'où il suit que le dogme, la loi, le sacerdoce sont des éléments essentiels de l’Église.

Aussi le clergé ne peut être séparé de l’Église catholique,

si on veut qu'elle soit organisée et vivante. S'il venait à être modifié dans la triple tâche qu’il a à remplir, les relations avec l’Église en seraient troublées. C’est à lui qu’a été confié le jugement des actions humaines par rapport à la vie éternelle. « Comme mon Père m’a envoyé, ainsi je vous envoie ; » ces paroles ont été dites aux apôtres et à leurs légitimes successeurs, et non point à d’autres; de même que c’est aux apôtres que le Sauveur a dit de con-

De la hiérarchie ecclesiastique.

sacrer, en souvenir de sa mort, la sainte Kucharistie, c’est-à-dire d’accomplir les fonctions les plus élevées.

Dans la constitution historique et juridique de l’Église, on voit donc coexister : 1° les baptisés, simples croyants; 2° les apôtres, jouissant des prérogatives communes à Pierre, telles que la vocation spéciale ‘, le pouvoir de lier et de délier*?, la charge d'enseigner ?, la. mission de régénérer et de sauver les croyants, la faculté d’ordonner leurs successeurs ®, l’indéfectibilité des dons et des promesses‘ ; 3° au-dessus de tous domine Pierre, unique fondement de l’Église *, à qui ont été confiées les clefs du royaume des cieux*, la charge de paître et de diriger les agneaux et les brebis, c’est-à-dire les fidèles et leurs chefs *; la stabilité de la foi, et le devoir d’y confirmer ses frères ‘*, Jésus-Christ ayant promis l’indéfectibilité, comme fondement de l'Église ‘1.

(1) « Vocavit discipulos et elegit duodecim ex ipsis, quos et apostolos nominavit. » S. Matth., X;S. Marc, III; S. Luc, VI.

(2) « Quacumque ligaveritis super terram, erunt ligata et in ccelo. » S. Matth., XVIII.

(3) « Qui vos audit, me audit : qui vosspernit, me spernit. » S. Matth., X; S. Luc, X; S. Jean, XIII.

(4) « Data est mihi omnis potestas in cœlo et in terra. Euntes ergo, docete omnes gentes, baptizantes eos, etc. » S. Matth., XXVIII. — « Euntes in mundum universum, prædicate evangelium omni creature. Qui crediderit et baptizatus fuerit, salvus erit, etc. » S. Marc, XVI.

(5) « Accipite Spiritum sanctum. Quorum remiseritis peccata, remittuntur eis, et quorum retinueritis, retenta sunt. » S. Jean, XX.

(6) « Ego vobiscum sum omnibus diebus, usque ad consummationem sæculi. » S. Matth., XXVIII.

(î) « Tu es Petrus, et super hanc petram ædificabo Ecclesiam meam. » S. Matth., XVI.

(8) « Tibi dabo claves regni cœlorum. » Ibid.

(4) « Pasce agnos meos.... pasce oves meas. » S. Jean, XXI.

(10) « Ego rogavi pro te, ne deficiat fides tua; et tu conversus confirma fratres tuos. » S. Luc, XXII.

(11) Portæ inferi non prævalebunt adversus Ecclesiam. » S.Matth., XVI.

Il se fait ainsi un établissement qui repose sur la conciliation des trois systèmes, monarchique, aristocratique et démocratique, qui sont ici trois éléments constitutifs et’ non pas trois pouvoirs. L’aristocratie des évêques participe à toutes les prérogatives du chef, à l'exception de la primauté ; à eux seuls Jésus-Christ a départi la hiérarchie de la juridiction : les prêtres sont leurs coopérateurs, avec une juridiction non ordinaire, mais déléguée et variée, qu'ils reçoivent d’une manière potentielle et non effective avec le sacrement de l'Ordre.

Au-dessous de la hiérarchie est la démocratie, l'universalité des fidèles, la plebs, c’est-à-dire tous les enfants de Dieu, frères en Jésus-Christ, sans acception de classes ou de nations, jouissant au même degré de la fraternité, de l'égalité et de la liberté.

Ont-ils un droit dans le gouvernement ecclésiastique?

L'Église étant d'origine surnaturelle, il suit que des opinions ou des volontés humaines n’ont aucune valeur relativement à son but, lequel consiste à célébrer le mystère de l’Eucharistie et à le répandre dans le monde par Jésus-Christ. Le Christ, dont le royaume ne ressemblait pas à ceux du monde, n’a pas confié la garde de son Église à des rois et à des peuples, à l’absolutisme ou au suffrage universel, mais bien à l'inspiration de l’Esprit-Saint. La consécration n’est pas donnée aux pasteurs par le peuple, et pas davantage la juridiction, dont la forme ne peut être sujette à des changements, comme dans les gouvernements humains. Cependant, nous qui composons le peuple des fidèles, nous avons Je droit d'être bien gouvernés, avec charité et égards, d'être dirigés dans la voie droite et d’avoir part aux sacrements; la science nous donne le droit deremontrance, droit que nous avons vu exercé par

26 . DISCOURS I° les plus grands saints; la justice doit avoir ses formes, ses degrés, ses appels: il faut savoir accepter les châtiments qu’elle inflige, et le pouvoir coercitif dont elle use à l'intérieur ou à l'extérieur selon les t-mps. Telle est la constitution ecclésiastique.

alia Tels auront été à peu près les arguments des catho- Contarini. ]iques italiens pour combattre les novateurs, et déjà nous avons indiqué ceux qui, les premiers, descendirent dans l’arène. Pour ne parler ici que des apologistes italiens, le cardinal Contarini*, que nous avons déjà loué, écrit avec grâce et clarté, mais se montre plutôt philo-sophe subtil que profond théologien. IT traduisit les Exercices de saint Ignace, dont il était l'ami; puis, après “qu'il eut échoué dans ses tentatives pour conclure l'union de Ratisbonne, il se borna à réformer au point de vue moral les évêques d’Allemagne. Envoyé comme légat à Bologne, il y déploya tout son zèle et toute sa charité, et l'on conserve dans cette ville la mémoire de ce fait qu'un gentilhomme ayant parlé avec trop de licence de Dieu et de la religion, il l’admit en sa compagnie, et le convertit'si bien par ses exemples et par ses doctes enseignements, que même après la mort de son bienfaiteur, le gentilhomme disait souvent : « Il nous faudrait avoir beaucoup de ces prélats qui sussent arracher les âmes des griffes du diable, même après leur mort. »

Alvise Lippomano, également de Venise, évêque de Modène, de Vérone et de Bergame, versé dans l’étude des Jangues, étant nonce en Allemagne, chercha à extirper la mauvaise herbe luthérienne. Il rédigea le catalogue des anciens interprètes grecs et latins de la Genèse, de

(1) Voir le discours XVI des Précurseurs.

L'APOLOGIR CATHOLIQUE. 97

l’Exode, des Psaumes, et composa un ouvrage intitulé : Confirmation et établissement de tous les dogmes catholiques, avec le renversement de tous les fondements des hérésies modernes. (Venise, 1553.) On a de lui les Vies des saints en six volumes, ouvrage où l’on trouve plus de critique qu’on n'en rencontre d'ordinaire, et où l’auteur a conservé une foule d’anecdotes précieuses tirées des grecs et des latins. Nous pouvons ajouter à la liste le cardinal Marino Grimani, évêque de Ceneda et patriarche d’Aquilée, qui commenta l’épitre aux Romains dans un sens opposé aux partisans de Ja réforme; Jérôme Amedei, servite de Sienne, qui fut envoyé en Allemagne; le dominicain Silvestri, qui fit une Apologie sur l’ascord des institutions catholiques avec la liberté évangélique ; Ambroise Fiandino de Naples, de l’ordre des augustins, qui avait déjà réfuté Pomponace en le qualifiant de senem delirum, maledicum, patriæ vituperium, et qui avait aussi composé contre Luther ” troisouvrages, lesquels ne furent jamais imprimés ; Christophe Marcello, vénitien, archevèque de Corfou, et fameux par sa doctrine non moins que par ses disgrâces. On conserve à la Magliabecchiana, en cinq gros volumes manuscrits, Disputationes varia r. fr. Nichola Stufe 0. Pr. habitæ în variis locis Gallie et Germania contra hæreticos calvinistas et lutheranos; mais cette polémique ne nous a pas paru d’une grande valeur (D).

Souvent le zèle portait ombrage; c’est ainsi qu’André

Bauria, moine augustin de Ferrare, qui dans ses sermons

tonnait avec une vigueur extraordinaire contre les vices, fut mis en suspicion près de Léon X; et ce pape fit suspendre l’impression de son Defensorium apostolice potestatis contra Martinum Lutherum. Frère Jérôme de Fossano, qui recueillait dans les vallées subalpines parmi les Vau-

André Bauria,

dois des fruits abondants de conversion, fut aussi soupçonné d'hérésie ; et on lui interdit la prédication, mais il prouva son innocence et écrivit une des meilleures défenses de la messe contre Luther. (Turin, 1554.)

ambroise Ambroise Caterino (1487-1553) fit plus de bruit. Avant d'entrer en religion, il s'appelait Lancelot Politi de Sienne ; il s'était adonné à l'étude des lois avec l’ardeur qu’y ap- portaient alors ses compatriotes, et s'était montré un des chauds défenseurs des libertés de son pays. Il avait encore étudié dix années à Paris, et, à l’âge de trente ans s'étant fait moine, il se fit remarquer par l'élégance de son style, par la clarté, par Ja méthode, par le loyal exposé des objections, par l'ampleur de son argumentation, enfin par sa science étendue mais querelleuse, qui lui faisait voir partout des hérésies, et qui l’entrafnait à des démélés sérieux même avec les théologiens catholiques : esprit indépendant, il ne s’inclinait pas devant l'autorité de saint Thomas, ou celle de saint Augustin, ou celles des autres docteurs. Quoique dominicain, il affirmait la conception immaculée de Marie; il soutenait, contre l’opinion de saint Thomas, que Jésus-Christ serait venu au monde lors même qu’Adam n'eût pas péché; dans ses Commentaires sur les premiers chapitres de la Genèse et sur les épîtres canoniques, il n'hésite pas à combattre souvent le cardinal Caïétan, en lui reprochant des interprétations humaines et des opinions singulières ; dans le Traité de la Gréce, il affirmait qu'on pouvait être assuré de la justification, doctrine semblable à celle des luthériens, qu’on réfuta contre lui; quant à la prédestination, il croyait que peu de personnes étaient élues d'une manière absolue, et que pour un grand nombre le décret était conditionnel; que les enfants morts sans le

baptême jouissent d’une félicité relative, et avant tout qu'il n’était pas nécessaire que le ministre des sacrements ait l'intention de faire une œuvre sainte, pourvu qu'il en remplisse les cérémonies. Sadolet lui écrivait des lettres où il le louait beaucoup, et trouvait parfait son livre sur le péché originel et sur la justification, matière si difficile, sur laquelle certains doutes lui étaient restés dans l'esprit, doutes qu'il se proposait de lui communiquer dans un temps plus calme; cependant il l’assurait qu'il n'avait pas lu d'ouvrage plus savant que le sien, et où se rencontrât une doctrine si vaste unie à tant de prudence et de sincère pitié’. Outre un Discours contre la doctrine et les prophéties de frère Jérôme Savonarole (Venise, 1548), où il attaque les partisans du dominicain, il composa les ouvrages suivants : De cœlibatu adversus impium Erasmum ; quæstiones due de verbis quibus Christus SS. Eucharistiz sacramentum instituit, livre qui fut défendu, et un traité De libris a christiano detestandis et a christianismo penitus eliminandis, dont un chapitre est intitulé : Quam execrandi sunt Machiavelli discursus, et institutio sui principis. Caterino combattit les divers hérétiques dans un livre intitulé Remède à la doctrine pestilentielle de frère B. Ochino (Venise, 1544), et dans son Abrégé des erreurs et des fraudes luthériennes (Florence, 1520), dédié à Charles- Quint. Dans ses Libri V adversus Lutherum, il disait à l'hérésiarque: « Si l'Église n'existe qu’en esprit, comment pourra-t-on la reconnaître sur la terre? »

Luther répondait que l’Église est uniquement intérieure, mais que les caractères auxquels on peut la reconnaître sont le baptème, la cêne, et par-dessus tout

(1) Sadoleti, ep. 11 et 12, lib. XIV.

l'Évangile. Mais n'est-ce pas précisément ces caractères qui font de l’Église une institution visible?

Caterino fut d’abord évêque de Minore, puis archevéque de Consa et un des membres les plus actifs du Concile de Trente, où l'on écoutait volontiers ses discours à cause d'une certaine hardiesse, qui lui donnait l'air de pencher du côté des hérétiques, tandis que c'était seulement chez lui le désir de se faire un nom à propos des novateurs. C'était un homme (dit le cardinal Pallavicini) d'une) haute réputation pour sa conduite, d’une réputation moindre pour ses œuvres, peut-être parce qu’en celles-ci l'opinion universelle ne lui était pas favorable ; mais en ce qui concerne les disputes qu’il eut avec les hérétiques et les fonctions qu’il remplit au concile, les applaudissements qu’il reçut ne le cédèrent en rien à ceux donnés à aucun de ses contemporains et de ses collègues. Il mourut septuagénaire en 1553.

| Apelogistes Nous pourrons chercher d’autres apologistes, et nous

aurons occasion d'en nommer; mais nous ne rencontrons chez aucun d’eux une réfutation rigoureuse et absolue de l’erreur, une sage et complète exposition des vérités; on ne vit pas davantage surgir en Italie de ces apologistes capables, comme l’allemand Érasme etl’espagnol Melchior Cano, de rétablir les vrais principes de la théologie et les preuves sur lesquelles elle s’appuie. Les réfutations consistaient plutôt dans un exercice de dialectique que dans l'exposé d’un système. On discutait sur des points particuliers et devant le tribunal inférieur de la raison individuelle, au lieu de renfermer les adversaires dans un cercle inflexible, en leur démontrant que l’interprétation individuelle détruit l'essence de la société spirituelle, par le fait même qu’elle détruit la foi. Enlevez à

la vérité le caractère obligatoire, rien ne la distingue plus d’une erreur quelconque, et le protestant ne peut condamner le juif, le déiste, l’athée, qu'en opposant à leur raison individuelle l’autorité.

Puis, dans toute question, on voit accourir pêle-mêle ces tirailleurs qui veulent engager la lutte, sans avoir pi compétence, ni goût, ni modestie, et qui, par cela même, sont téméraires et dépassent le but. Dans le cours de ce récit, nous rencontrerons des écrits pleins de ‘ Colère, d'exagération, et avec des titres burlesques. Les protestants nous appelaient papistes, et s'emportaient quand nous appelions luthériens ceux qui suivaient la confession d'Augsbourg; beaucoup trop d’entre eux étaient dépourvus de cette salutaire défiance qu’on ‘a sur son propre jugement, à laquelle on donne le nom d’humilité.

Leur type fut Jérôme Nuzio, qui changea son nom en Muzio (1496-1576), en ajoutant justinopolitano, parce que, quoique né à Padoue, il était originaire par sa famille et ciloyen de Capo d'Istria (anciennement Justinopolis) ; ce fut un des plus féconds écrivassiers de son temps. ll reroplit la charge de secrétaire près de divers personnages, entre autres du marquis del Vasto, de don Ferrante Gonzaga, gouverneur de Milan, du comte Claudio Rangone, avec lequel il passa en France; il engagea des disputes avec beaucoup d’hommes lettrés, et se distingua dans la scienza cavalleresca, comme on appelait alors la théorie des duels. Voyant qu’on ne pouvait pas les abolir, . il imagina d'en écrire le code, en établissant une infinité de règles minutieuses, comme il arrive chaque fois qu'on fit intervenir la casuistique dans une question.

Jeròme Muzio. -

Ses ouvrages sont innombrables, et lui-même donne titre de ceux qui sortirent « de la plume d'un homme, qui depuis l’âge de vingt-un ans jusqu'à soixantequatorze a continuellement servi, a été employé par toutes les Cours de la chrétienté, a vécu parmi les armées en campagne, a passé la plus grande partie de son temps à cheval, et à qui il a fallu gagner son pain à la sueur de son front. » Il a célébré en dix canzones séparément le visage, les cheveux, le front, les yeux, les joues, la bouche, le col, le sein, la mainet la personne de sa bien-aimée ; il traduisait en même temps les textes grecs pour servir à l’histoire ecclésiastique de Baronius. Atteint d’une maladie grave en 1552, il disait : « Je prends Dieu à témoin que je veux donner à son service le peu de temps qui me reste à vivre, en le consacrant désormais tout entier aux études sacrées ; » mais don Ferrante lui persuada de rester à sa disposition. Après la mort de ce dernier, arrivée en 1557, Muzio passa en qualité de gouverneur près du prince François d'Urbin, auquel il dédia un Traité du jeune prince. Dans ses voyages, ayant observé les mœurs des protestants, elles ne lui parurent pas mériter les éloges qu’on leur prodiguait, et leur doctrine n’était à ses yeux que confusion et abus. Il se mit à combattre la communion des laïques avec le calice, le mariage des prêtres et les autres nouveautés, et soutint qu’il n'était pas nécessaire d’assembler un concile; il dissuada Lucrèce Pia des Rangoni d’embrasser les erreurs qui s'étaient répandues parmi les Modénois; il fut chargé par l’Inquisition romaine de faire brûler toutes les copies du Talmud qui se trouvaient dans le duché d’Urbin, et de lui rendre compte de toutce qu'il découvrirait de contraire à la religion, spécialement à

Milan. En effet, ayant entendu Celso Martinengo précher dans cette ville, il le dénonça au Saint-Office, et comme celui-ci n’osait pas le faire arrêter, Muzio l’appela devant lui pour l’examiner, et l'aurait incarcéré s’il n’eût pris la fuite. Dès ce moment, les Milanais lui en voulurent à mort comme à un persécuteur : aussi, lorsque Martinengo eut été nommé pasteur de l’Église évangélique à Genève, Muzio fut brûlé en effigie au milieu des applaudissements du peuple. Il avait été l’ami d'enfance de Vergerio, évêque de Capo d’Istria, mais aussitôt que ce prélat se fut égaré, loin de céder à ses sollicitations, il eut recours à tous les ‘moyens pour le ramener à la vérité : les conseils de l’amizié ayant échoué, il é-rivit contre lui au peuple de Capo d’Istria (1550), et continua ses attaques avec plus de vivacité encore lorsque Vergerio eut apostasié.

Dans les Trois Témoins fidèles, rapprochant les doctrines des saints Basile, Cyprien et Irénée, il convainct de fausseté Érasme et d’autres. Pour soutenir le concile de Trente, il écrivit principalement le Buttinger réprouvé, l'Hérétique furieux contre Mathieu Giudice, professeur d’Iéna ; la Discipline catholique des princes contre Brenzio; l’Antidote chrétien, la Forêt odoriférante, la Réponse à Pro- | tée, le Chœur pontifical, les Mensonges Ochiniens, les Malices Bettines (1665), la Bienheureuse Vierge couronnée, étaient les titres bizarres de ses ouvrages, dans lesquels il prodigue les violentes apostrophes, les flèches d’une pauvre critique et de venimeuses personnalités : moyens de se faire lire du vulgaire, mais non de servir la cause de la vérité.

Il avait été en faveur près de Pie IV, il le fut davantage près de Pie V, qui l’employa à écrire contre les hérétiques, surtout contre l'Apologie en faveur de l'Église

anglicane de l'évêque Jewel; puis contre les Centuries Magdebourgeoises, qu’il prétendit réfuter en deux livres d’histoire sacrée (1571). La mort dece pape laissa Muzio dans le dénùment, et il écrivait au duc Emmanuel-Philibert de Savoie qu'il lui arrivait, après cinquante-quatre ans de services, de n’avoir pas pu s’assurer cinquante-quatre sous de rente. Fidèle aux pratiques religieuses, il assistait à la messe, fréquentait les sacrements et récitait chaque jour les psaumes de la pénitence : néanmoins quelques-unes de ses églogues sentent l’homme charnel; au surplus il avoue qu'en fait de continence il était «encore plus à même d’être repris que de reprendre les autres. » L’Aléandre, dans une lettre à Sanga datée de Ratisbonne, le 14 mars 1532, parle d’un médecin du nom de Paul Riccio, qu’il avait connu en Italie trente ans auparavant. Savant juif converti, passé ensuite au service de la maison d'Autriche, et entré même au conseil de l’empereur, il composa des ouvrages pour la défense de la foi, mais où l’on rencontrait des passages sentant le judaïsme. Comme on était encore à une époque où l’on cherchait l’interprétation favorable aux auteurs, on n’y fit pas attention. Le temps des discussions étant arrivé, Riccio cherchait à convertir les luthériens, mais toujours en avançant quelque doctrine plus compromettante. Plus tard il fit imprimer un livre où, considérant l’Église comme divisée en deux camps presque égaur, il voulait se poser en médiateur. Riccio tomba dans beaucoup d'erreurs qui furent combattues par Fabro, et, se déclarant convaincu par es arguments de ces derniers, il se rétracta!. Albert Albert Pio, seigneur de Carpi, joua un grand rôle

(1) Monumenta Vaticana, LXXXI, LXXXIL n

L'APOLOGIE CATHOLIQUE. 35 dans les événements de son époque comme prince et comme ambassadeur ; il avait autant d’amour pour l’étude que de dévotion ; au milieu de tant d'affaires, il cultivait l’amitié des savants: il écrivit lui-même divers ouvrages, notamment sur les controverses d’alors et contre Luther. Il s’impatientait d'entendre les traits décochés par Érasme contre les ecclésiastiques; il ne pouvait expliquer la courtoisie dont usaient envers lui et papes et prélats, et il s’en expliquait ouvertement: dans Rome. Érasme, sensible en fait d’éloge, s’en plaignit à Celio Cal- # ini : ce dernier en ayant demandé la raison à Albert CI reçut de lui une longue lettre dans laquelle,

ouant le génie d'Érasme, il lui reproche d’avoir fait naître ou fomenté les nouvelles hérésies, et analyse plusieurs de ses opinions qu'il trouve ou semblables ou identiques à celles de Luther.

Ge fut à cette époque qu’eut lieu le sac de Rome, dont tant d'hommes lettrés eurent à souffrir, et entre autres Pio. Il fit imprimer à Paris sa lettre à Érasme; ce dernier répliqua par une seconde lettre, à laquelle Pio fit des apostilles. En lui écrivant, Érasme garde des ménagements, mais en écrivant à d'autres, il le malmène et va jusqu'à supposer que son épître était l’œuvre de Jean Genesio Sepulveda de Cordoue. Pio composa plus tard un ouvrage où il censure les opinions d’Érasme, et le réfute lui et les novateurs de l'époque, surtout sur la question du libre arbitre : évitant l'argumentation scolastique, il a dans ses écrits plus d’érudition et d'élégance que de force. Cet ouvrage ne parut qu'après la mort de Pio‘,

{13 Alkerti Pii Carporuna, e comitis illustrissimi et viri longe doctissimi, præter præfationem et operis conclusionem tres et viginti libri in

en sorte qu'Erasme put l’attaquer en toute sécurité : et, dans un dialogue intitulé De funebri pompd Alberti Pis, il se moque de ce qu'il avait voulu mourir revètu du froc des franciscains !.

veli, Mais Érasme lui-même, en homme éminemment lettré qu’il était, laissait au principe intellectuel la prédominance sur le principe mystique, et’ ne pouvait accepter avec plaisir la réforme, qui reniait le beau?. Comme tant d’autres, il avait espéré que le progrès des lettres et des arts adoucirait les mœurs, et illuminerait les esprits de manière à dissiper les superstitions; que l’étude de lg Bible purifierait les croyances et redresserait les erreuñ#; À que les moines rentreraient dans leur propre sphère, en faisant des couvents autant d’asiles pour l’étude, la paix et la piété ; que Léon X, n'étant plus absorbé dans les intrigues politiques de sa famille, ni passionné pour la guerre comme Jules II, réaliserait la réforme religieuse et rétablirait en même temps le triomphe de la vérité et des bonnes mœurs ; quant à lui, il croyait avoir contribué à cette œuvre en lançant ses pointes satiriques sur les désordres, le délire et l’abaissement des âmes.

Les excès de la réforme arrachaient Érasme à ses illu-

locos lucubrationum variarum D. Erasmi Roterodami quos censet ab eo recognoscendos et retractandos. » Venise, 1531.

(1) Il reproduisit ensuite ce dialogue dans ses Colloques, sous le titre de Exequiæ seraphicæ, en changeant le nom d’Albert Pio en celui d’Eusèbe, mais en laissant les allusions à celui qui était « ex principe priva-

.tum, e privato exulem, ex exule tantum non mendicum, pene addideram sycophantem. »

(2) « Ubicumque regnat lutheranismus, ibi litterarum est interitus. (Ep. 1101 de l’an 1528.) Evangelicos istos, cum multis aliis tum hoc nomine precipue odi, quod per eos ubique languent bonæ litteræ, sine quibus quid est hominum vita? Amant viaticum et uxorem, cætera pili faciunt. Hos fucos longissime arcendos censeo à vestro contubernio. » (Ep. 946, de la même année.)

L’APOLOGIE CATHOLIQUE. 37 sions, car elle renversait violemment ce qu'il ne voulait que restaurer. Il avoua qu’au commencement il avait admiré ce Luther qui venait, la tête haute, flageller les vices de son siècle et les évêques revêtus de la pourpre, qui ne s’inclinait devant aucune majesté, pas même devant le prêtre suprême ; ce moine enfin qui d’une main saintement libertine dévoilait jusqu'aux nudités de son père ‘. Il écrit au cardinal Campeggio : « Je n’ai pas lu douze pages de Luther, et encore ce que j'ai lu je l’ai lu à la course; cependant j'y ai rencontré de belles qualités

€ et une aptitude extraordinaire à découvrir le

®: ‘sens caché des Écritures. J'ai entendu des personnes sages, d’une piété exemplaire, d’une parfaite orthodoxie , s’applaudir d’avoir lu ses livres, que dis-je? plus ses adversaires possédaient de vertus, plus ils se rapprochaient des vertus évangéliques, moinsils étaient hostiles à Luther; et, quoique ne partageant pas ses opinions, ils louaient grandement sa vie. » Bien plus, Érasme s’écriait : « PIùt à Dieu que l’on rencontrât moins de bons principes dans les livres de Luther ou que le bien ne fût pas gâté par une aussi grande malignité ! » Mais, avec son ironie habituelle, il répondit au prieur des augustins qui l’interrogeait : « En fin de compte, qu'a fait ce pauvre Luther? Il a commis deux grands péchés : il a attenté à la tiare des papes et à la panse des moines. »

Léon X avait écrit à Érasme pour le maintenir dans la foi et pour le prier d'employer son génie à la défense de la vérité (E). Mais pour défendre la vérité, il faut du courage, et rien ne le fait mieux disparaître que la manie de la popularité.

(1) Ep. 736.

Celio Calcagnini, illustre philologue, sans ètre pourtant un cicéronien, avait complimenté Érasme en un latin si pur et si éloquent qu'il l'avait rendu muet et incapable de lui répondre'; il lui envoya en manuscrit un traité De libero arbitrio qu’il avait composé pour réfuter. . Luther. Érasme l’admira, et répondit: « Je le ferais certes imprimer pour la gloire de votre nom, s’il n'y avait un malheureux passage où vous faites croire que je prends plaisir à ce spectacle des querelles religieuses, et que je suis là bouche béante et mains croisées comme un oisif en face du sanglier qui dévaste la maison du Sei & gneur. » |

De même qu’Érasme avait cherché à tempérer les em-

portements de Luther contre le pontife, de même il désapprouvait celui-ci d’avoir usé de rigueur envers le réformateur. A peine Adrien VI, qui avait été son condisciple dans la fameuse école de Deventer, fut-il monté sur le trône pontifical, qu'Érasme lui écrivit pour lui conseiller la douceur, mais il ne tarda pas à s'assurer qu’il n'y avait plus à espérer une réconciliation, et il disait : « Ce qui me frappe le plus dans Luther, c’est que, quelle que soit la thèse qu'il entreprenne de soutenir, il la pousse jusqu'aux extrêmes. Après un avertissement, loin de se modérer, il s'enfonce plus avant et semble ne vouloir autre chose que de se livrer à des excès plus grands. C'est un Achille dont la colère est indomptable. Ajoutez-y le grand succès, les faveurs non équivoques, les vifs applaudissements de toute la scène, et vous verrez qu'il y avait de quoi perdre même un esprit modeste. »

(1) Sur son épitaphe il fit écrire : « Ex diuturno studio hoc didicit, mortalia contemnere, et ignorantiam suam non ignorare. »

Vivement pressé de le réfuter, Érasme répondait : Nunc Lutherus scribit in se ipsum, videns rem alio verti quam putarat, et exoriri populum non evangelicum, sed diabolicum, cum interitu omnium bonorum studiorum.

Et dans ses lettres : « Quoi de plus détestable que d’exposer les populations ignorantes à entendre traiter publiquement le pape d’antechrist, les évêques et les prêtres d’hypocrites, la confession de pratique abominable : d'entendre dire quand on parle de mérites, de bonnes œuvres, de bonnes résolutions, que ce sont là de pures . hérésies, enfin d'enseigner que notre volonté n’est pas libre, que tout arrive par l’effet de la fatalité, et que peu importe la qualité qu'ont ou que peuvent avoir les actions des hommes! ? »

Après les honneurs de l'attaque, Erasme voulait donc encore les honneurs de la résistance. Mais un personnage aussi en vue qu'il l'était pouvait-il se maintenir neutre au milieu des partis ainsi déchaînés ? Objet de suspicion pour les uns et pour les autres, trop indépendant pour Rome, où Pasquin lui faisait l'application du vers de Virgile, Terras inter cœlumque volabat, Érasme était trop hésitant pour Luther : les protestants qui, vu la haine qu'il portait aux moines, s'étaient imaginés l'avoir pour coryphée, ayant une fois perdu cette espérance, se ruèrent sur lui, en le caractérisant ainsi : œil d’aigle et cœur de chevreau. C’est alors que le philosophe de Rotterdam descendit dans l’arène pour les combattre sur la question vitale par excellence, celle du libre arbitre. Il ne combattait pas cependant en adversaire ou en papiste; il s’indignait seulement de voir les citations

(1) Ep. 601.

fourmiller de tant d'erreurs sinon de fraudes; mais si la défense manquait de vigueur, elle puisait une autorité dans le nom de l’apologiste : aussi Luther, qui d’abord le plaisantait sur cette prétention qu’il avait de marcher sur les œufs sans les casser, et qui lui répétait que le Saint- Esprit n’est pas sceptique, se mit alors à lui décocher des injures, telles qu’avaient coutume de lui-en suggérer les fumées du vin. L'illustre Jérôme Accoiti, devenu plustard cardinal, et l’adversaire d’Érasme après avoir été son ami, nous dépeint son caractère sous des couleurs sinistres. Sadolet, qui fut surnommé le Fénelon de l'Italie, en fit autant. | :

Primo Conti de Milan, un des premiers disciples de saint Jérôme Miani, étant allé en Allemagne pour s'opposer à la propagation de l’hérésie, s’était flatté de convertir Érasme, à qui il écrivit, en signant Primus Comes Mediolanensis. Le docte philosophe crut que cette signature était celle de quelque grand seigneur, et alla au-devant de lui avec tout un cérémonial; puis l’ayant vu arriver sans même un seul estafier, il rit de sa méprise, avouant pourtant qu'il avait plus de plaisir à voir un si habile écrivain qu’un noble seigneur, quelque grand qu'il fût. Mais Conti ne retira aucun résultat de sa visite au tiède Érasme. |

L'Aléandre, dans une lettre de Bruxelles du 30 décembre 1531, écrit à Sanga, qu'OEcolampade lui assura à Bale qu'Érasme avait beaucoup de partisans en Flandre, en Angleterre, en France et en Italie; qu’en Espagne, au contraire, il en avait peu, grâce à la vigilance de l’Inqui- Sition; mais il ajoute que les Juifs s’ingéniaient à y faire pénétrer le luthéranisme, uniquement dars le but de faire du tort à la foi catholique. Et il poursuit en disant

qu’en Espagne, où l'on n’ose pas parler librement de Luther, parce qu'il a été déjà condamné, on élève jusqu’au ciel Érasme, et qu’on le fait < adorer dans ce pays, qui renferme une si grande quantité de ses ouvrages déjà traduits en castillan : j'entends parler de ceux de ses livres qui sont dangereux ; en sorte que, comme il s'agirait dans ce pays pour l’Inquisition de condamner ses ouvrages, grâce à diverses mesures de faveur, on a défendu aux inquisiteurs de les poursuivre. Et maintenant qu’Érasme a été condamné à Paris, ces mêmes amis en perdent la tête parce qu'ils voient bien que l’Église universelle se conformera pour ce pays à la sentence rendue à Paris. Il y a déjà onze ans j’avertissais Érasme dans ce même lieu où j'écris en ce moment, en le priant de faire certains changements et d’adoucir certains passages dans ses écrits, sans quoi il pouvait être assuré que, de son vivant ou après sa mort, lesdits passages seraient condamnés.... D'ailleurs on sait très-bien, que si ce n’était la crainte de lui voir faire pire, en l’irritant par des mesures rigoureuses, déjà le Saint-Siége aurait condamné plusieurs de ses ouvrages, nonobstant les faveurs dont usent envers lui-même nos sommités, et ceux qui en font un saint, pour être loués par lui dans une lettre : c’est ainsi que abnegat Christum minima gloriolæ causa.

Érasme voyait très-bien qu'il avait enseigné tout ce qu'avait enseigné Luther* : aussi disait-on en manière de proverbe, aut Erasmus lutherizat, aut Lutherus erasmisal.

(1) Monumenta vaticana, LXIX.

(2) « Videar mihi fere omnia docuisse quæ docet Lutherus, nisi quod non tam atrociter , quodque abstinui quibusdam ænigmatibus et paradoxis. » (Ep. à Zwingle.)

Ceci nous est un nouvel exemple de la latitude qui pouvait être laissée à la critique sur l’Église, sans pour cela rompre le lien de la charité; et nous explique la franchise de ceux qu'à tort les réformés ont voulu considérer comme leurs précurseurs, et l'espoir qu’on a longtemps nourri de réconcilier les dissidents avec l'Église universelle.

Dégoûté de ce grand mouvement, auquel il avait donmé de l’éperon et auquel il était impuissant à mettre un frein ; ayant en horreur la dépravation et les désordresauxquels les dissidents étaient enclins*, incapable d’être chef, et ne pouvant supporter l’idée de servir comme un vulgaire soldat; vilipendé, comme il arrive à tous les précurseurs, par la foule qui les dépasse; ayant en vain changé plusieurs fois d'opinions, s'étant même repenti de sa malice de lettré qu’on pouvait comparer à l'éclair qui précède le tonnerre de la calomnie et de la négation, Érasme mourait à Bâle, après avoir éprouvé avec quelle facilité un peuple fait passer ses idoles de l'autel à l’oubli. Un autre rhéteur bel esprit, qui avait, lui aussi, composé un éloge de la Folie, le fantasque Hortensius Landi de Milan, plaisanta sur la mort d’Érasme

(1) Plus tard le nom d’Érasme sonna comme celui d’un hérétique. Dans la bibliothèque de Saint-Sauveur, à Bologne, l’inquisition sous Paul IV en fit emporter les ouvrages; et les traductions d'Œcolampade qui étaient annotées par Érasme, furent lavées à l’eau de chaux pour en faire disparaitre les notes; on gàta aussi une édition de saint Jérôme également annotée par lui, et on confisqua un Suétone qui portait le nom d’Erasme.

(2) « Civitates aliquot Germania implentur erroribus, desertoribus monasteriorum, sacerdotibus conjugatis, plerisque famelicis ac nudis; nec aliud quam saltatur, editur, bibitur ac cubatur, nec docent, nec discunt; nulla vitae sobrietas, nulla sinceritas. Ubicumque sunt, ibi jacent omnes bone discipline cum pietate. » (Erasmi Ep. 902, de l’année 1527.)

dans son Dialogo lepidissimo'. Le railleur était raillé à son tour.

Érasme restera comme le type de ces hommes qui s'endorment sur l’oreiller de l’indifférence, et qui, après . s'être vantés de leurs propres doutes se font un mérite d’avoir épargné certaines traditions; qui posent des principes et n’osent pas en tirer les conséquences ; qui n’applaudissent pas à l'erreur mais la flattent à demi-voix ; qui voient la vérité mais craignent de l’embrasser, comme Pilate hésitant entre la justice et la popularité, entre le Christ et Barrabas.

Cependant Érasme touchait un point capital de la controverse, lorsqu'il faisait cette déclaration : « Vous vous référez tous à la parole de Dieu et vous vous en con- -sidérez comme les vrais interprètes ; eh bien, mettezvous d'accord entre vous avant de vouloir donner des lois au monde. »

Au lieu decet accord, ledésordre passait des intelligences aux volontés et de celles-ci à la vie privée et sociale : l'effet s’en fit sentir d’abord dans l’Allemagne toute bouleversée. Les questions religieuses, quelque abstraites qu’elles paraissent, pénètrent nécessairement dans les entrailles de la société, et dans un système théocratique tel que celui qu'avait introduit le moyen âge, on ne touche pas à la foi sans jeter le trouble dans l’État. Le christianisme avait donné des solutions non négatives comme les donne la science d'aujourd'hui, mais positives, aux questions capitales de l'homme et de la société, et il menait à des conséquences effectives en religion, en morale, en politique et dans l’art; partant il y avait des institutions

(1) In Erasmi funus dialogus lepidissimus. Basilea, 1540.

Premières uences

et des lois certaines ainsi qu'une marche historique dans la société. Maintenant le protestantisme avait renversé cette marche en remettant en doute les canons fondamentaux. Visant bien moins à engager l’homme dans une ligne de conduite plus vertueuse qu'à transformer les mobiles de son existence, il brisa dans l’économie religieuse et sociale de l'humanité les deux liens auxquels se rattache la suprême notion du droit : le lien intime qui rapproche l’homme de Dieu dans l'éternité, au moyen de la conscience, et le lien universel du droit positif qui le soumet à une loi objective, à une autorité extérieure dans le temps. Prétendant organiser la vie humaine sans avoir égard au dogme, le protestantisme mit un nouveau souverain régnant par la force du droit à la place de l’ancien, mais il abandonna la société aux puissances temporelles, souveraines de fait; à l’autorité de la persuasion il substitua la loi de la contrainte, il remplaca l’infaillibilité de l'intelligence et de la révélation par la force matérielle et les décrets du prince. L'interprétation individuelle enlevait aux principes leur caractère d’universalité et aux canons la faveur d’être acceptés comme l’expres- .sion du sentiment commun ; ce n’était plus l'Église qui jugeait les individus, c’étaient ceux-ci qui jugeaient l'Église, et l'individu n’avait plus que l'alternative ou de renoncer à croire ou de se fabriquer lui-même sa propre croyance. On vit donc les fils étre en désaccord avecleurs pères, les frères en contradiction avec leurs frères, les femmes avec leurs maris ; la secousse du foyer domestique s'étendit à la société civile, où chacun prétendait agir selon son caprice puisqu'il pouvait penser selon son caprice ; au droit, à la morale, jusque-là uniquement basés sur la religion, manquait tout appui, par cela seul

que cette religion venait elle-même à manquer, et la pensée une fois en révolte contre la foi, les hommes trouvèrent éteint le phare qui les guidait dans leur route, justement à l’heure où la tempéte sévissait dans toute sa force. Chacun fonde une Église nouvelle, qui meurt le lendemain faute d'accord et d'autorité; chaque prédicant du moindre village se croit autorisé à devenir le fondateur d’une religion, sans que personne puisse y mettre ordre. Les gens du commun se levaient de leur place pour demander aux nouveaux apôtres : « Que devons-nous faire? », Mais il arrive justement qu’à de telles époques ceux qui dirigent les peuples ne savent que faire, et qu'une main ébranle ce qui vient d’être fondé par l’autre.

Le fidèle, s'étant trouvé prêtre et pape, voulut encore être roi; ayant à sa disposition les doubles clefs, dans ses doutes il ne recourait plus à l’autorité, mais à son propre jugement; l'examen passa du système ecclésiastique au système laïque, qui était si perverti, et il sortit de cet état de choses des révolutions et la suprématie de la force. Le pouvoir spirituel en était venu à entraver le pouvoir temporel; maintenant on voulait rendre aux rois la dictature païenne : on va toujours à l'excès.

Mélanchthon,qui avait tant fait d'efforts pour prévenir ces révolutions, gémissait alors sur les discordes et en présageait de plus funestes comme conséquence de ce débordement, de cette disposition à méconnaïtre toute espèce d’autorité, et, disait-il : «Toutes les eaux de l'Elbe ne me suffiraient pas pour pleurer les malheurs de la religion et du pays‘. »

(1) Fckius proscidit Carlostadium, probum tbeologum : eidem cum

Luthero bellum est, Luthero cum multis. En viros theologos in pactis mutuo geminis se concerpentes. (Hutten, Xp. ad Pirk.)

Le cardinal Sadolet, dans son discours aux princes allemands, s’écriait : « Au coursde ces dernières années nous avons vu de vous des choses que nous n’aurions jamais crues. Auparavant vous viviez en paix, la concorde régnait entre vous : aujourd'hui vous êtes dans la discorde la plus atroce. Vous vénériez Dieu et tous les habitants du ciel avec une piété exemplaire : maintenant que la piété s'éteint et disparaît, vous avez abandonné les études de la vraie religion : jadis vous vous en teniez aux lois sur la sobriété et l’abstinence qui avaient été faites par vos aïeux, saints personnages, et par les antiques pères, puis acceptées et ratifiées par le respect de tous les siècles : maintenant vous renversez les lois, et, ne laissant plus subsister de distinction entre les choses, vous relàchez les freins de la continence et vous voulez que tout soit complétement libre et sans règle. »

Il continue à déplorer ce déchaînement de fureurs, cette absence de tout respect pour les lois divines et humaines, de toute distinction de supérieurs et d’inférieurs, et cet accord qui ne se fait que pour jeter le blame surle sacerdoce et déchirer l’Église romaine qui en est la tête. « Néanmoins, afin de réprimer et de modérer les vices propres aux habitants des cités, et principalement l’avarice, un des péchés les plus communs, et de faire revenir Rome aux mœurs antiques, pudiques et simples, le très-sage et excellent pontife y a appelé de toutes les parties du monde d’illustres personnages qu’il a élevés aux premières dignités, pour qu’ils puissent ainsi se consacrer à cette tâche avec plus d'autorité et de dévouement (F). » i

ones Bientôt toute l’Europe fut en feu, et un siècle et demi de guerres affreuses faillit plonger le monde dans une nou-

| L'APOLOGIE CATHOLIQUE. 47 velle barbarie. En effet, une autre barbarie se levait. Les papes avaient été les promoteurs et le centre de la résistance contre les Turcs. Aujourd'hui que nous voyons ce malade parvenu à ce dernier degré de décadence où il ne se soutient plus que par la volonté des forts, l’Europe vante son esprit de tolérance qui lui fait respecter même le Musulman, et son indifférence qu'elle pousse jusqu'à soutenir un gouvernement qui a pour règle politique le fratricide, pour règle domestique la polygamie, pour règle économique la piraterie. Mais au temps de Luther les Turcs menaçaiïent d’une conquête sans merci, d’une prépondérance sans frein : il s’agissait encore de décider si l’Europe appartiendrait au Christ ou à Mahomet, si le monde marcherait en avant avec l'Évangile jusqu’au triomphe complet de la démocratie, ou s’il reculerait en arrière jusqu'au sérail, aux eunuques, à la loi incarnée dans un homme. C'était à cette même époque que les Tarcs, commandés par des princes héroïques, après avoir conquis les côtes de l’Adriatique et quelques îles, menaçaient l'Italie, poussaient leurs courses audacieuses jusque dans nos ports et essayaient même de surprendre dans une excursion à la campagne Léon X et la fameuse Julie Gonzague. Pie II avait appelé toute la chrétienté à cette tardive croisade, et il allait se mettre lui-même à la tête de l’entreprise lorsqu'il mourut Ses successeurs proclamèrent toujours la guerre sainte, et Léon X montra luimême une grande ardeur. Mais à quoi bon? Ulrich de Hutten cria bien fort à l'Allemagne sa patrie de ne point répondre à cet appel; lui disant que sous prétexte de croisade le pape voulait vider la bourse du peuple ignorant, sucer le lait des nations et s’enivrer à la mamelle

des rois‘. Luther à son tour raisonnait ainsi : « Nous devons vouloir non-seulement ce que Dieu veut que nous voulions, mais absolument tout ce qu'il veut. Maintenant il veut nous visiter en envoyant les Turcs; les repousser, c'est résister à sa volonté. » Et il répétait : « Non, chrétiens, je vous en conjure, priez tous pour que nos pauvres princes allemands, non-seulement ne fournissent pas un soldat, mais encore ne donnent pas un sou au pape pour la guerre contre les Turcs; mieux vaut les Turcs et les Fartares que la messe. La guerre, je vous le dis clairement, me déplaft aussi bien contre le Turc que contre le chrétien (G). Les Turcs remplissent le ciel de bienheureux, le Pape remplit l’enfer de chrétiens. Si le Turc venait à Rome, ce ne serait pas moi qui en pleurerais (H).

Les catholiques, il est vrai, continuèrent à tenir tête aux Turcs; mais dès que la chrétienté fut divisée en deux camps, elle ne fut plus assez puissante pour les chasser (I); les forces devaient s’user dans les luttes intérieures, les esprits s'évertuaient à détruire la foi romaine. On était même à bout de ressources pour convertir les pays infidèles : on ne partait plus pour les missions que de Rome, et au milieu de l’Europe il arriva qu'on détruisit les moines qui en étaient les principaux instruments.

(1) « Verum sub hoc prætextu, per hanc fictam pietatem, sub hoc umbrato nomine expoliare imperitiorem populum, sugere lac gentium, inebriari mamilla regum vult. » (Oratio de non dandis decimis.)

fA) A tout ce que nous avons dit ailleurs de l'esprit éraf-

nemment catholique de Dante, nous ajouterons qu’il a fait de le.” Vierge Marie le centre de toute sa vision. Il y a retracé tout ce que l'Église croit, enseigne ou pratique en l’honneur de Celle qui a le plus de ressemblance avec le Christ, et « qui réunit en elle trutes les vertus dont une créature est capable : » symboles, images, chants, tout le culte de Marie y est exposé avec la science du théologien et les légendes du peuple; le poëte la montre « Lans le ciel comme un soleil de charité dans son midi, et làhas parmi les mortels comme une source vive d'espérance. » Saint Antonin a écrit : « Qui petit sine ipsa duce, sine pennis, sine shs tentat volare. » Et Dante avait chanté :

« Donna, se’ tanto grande e tanto vali,

Che, qual vuol grazia a te non ricorre,

Sua desianza vuol volar senz'ali.

(Par. c. XXXIII, v. 11 et suiv.)

‘B° Sur la mythologie catholique, Joseph de Maistre écrit à un ar: ce qui suit (Lettres, t. I, p. 235) :

« Sans doute toute religion pousse une mythologie. Mais n’ouex pas que celle’de la religion chrétienne est toujours chaste, --æours utile, et souvent sublime, sans que, par un privilége zarticulier, il soit jamais possible de la confondre avec la religion -Te-méme. Écoutez un exemple : « Un saint eut une vision penc dant laquelle il vit Satan devant le trône de Dieu, et ayant e prété l'oreille, il entendit l’esprit malin qui disait : « Pourquoi e x'as-tu damné, moi qui ne t'ai offensé qu’une fois, tandis que « tu sauves des milliers d'hommes qui t'ont offensé tant de fois? « Dieu lui répondit : « M'as-tu demandé pardon une fois? »

« Voilà la mythologie chrétienne. C’est la vérits dramatique, qui a sa valeur et son effet indépendamment même de la vérité

nu — 4

littérale, et qui n’y gagnerait même rien. Que le saintait ou n'ait

pas entendu le mot sublime que je viens de citer, qu'importe? Le

grand point est de savoir que le pardon n’est refusé qu’à celui qui ne l’a pas demandé. »

L'observation est très-ingénieuse, mais pour qu’elle fût vraie de tout point, il faudrait une circonstance absolument contraire au caractère de la mythologie, c'est-à-dire qu’il existât une autorité chargée de choisir entre les mille inventions de la fantaisie et de l'ignorance les fables qui sont pures, morales et sublimes. Il est vrai que la plupart de celles qui ont été composées par des chré-

font honneur au genre humain, profitent à la vertu et at- Pala une victoire de la faiblesse sur la violence, du bien sur le mal.

(C). — Bridgewater laissa une somme d'argent importante pôur les auteurs de huit traités, qui devaient, d’après les différentes sciences, démontrer la vérité de la révélation. Parmi ces sciences ne figuraient pas les mathématiques, et après que Chalmers eut traité de la morale naturelle de l’homme, Buckland de la géologie, Whewell de l’astronomie, etc., Babbage voulut faire un Neuvième traité, pour démontrer qu’avec les mathématiques et la mécanique on pouvait encore mieux prouver la vérité de la tradition. Il est aisé de comprendre comment un esprit qui se révolte contre tout ce qui n’est pas algèbre, et qui fait dépendre la révélation uniquement des témoignages humains, se heurte souvent contre l’orthodoxie, et se confond avec ceux qui, rapetissant le Créateur à leur propre taille, prétendent ranger dans le surpaturel ce qui appartient seulement à l’ordre naturel. Mais il est beau de voir ce même esprit rassembler les preuves qui devraient faire rougir ceux qui se moquent de toute espèce de miracles. Dans sa fameuse machine à calculer, Babbage démontrait qu’on pouvait introduire aussi une loi arbitraire pendant une période plus ou moins longue, au bout de laquelle la même machine en adopterait une autre, que son inventeur lui avait fixée dès le principe; qu'on pouvait également en disposer le mécanisme de façon à ce que, dans un temps donné, on vit reparaître la première loi ou même une autre, ou que pendant l'action de l’une, celle-ci pùt être suspendue pour faire place à une autre qui opérerait seulement pour cette occasion, ou reparaitrait à des intervalles déterminés.

De même, Dieu, dans la création, prévoyant les nécessités À veuir, a pu pourvoir à toutes les éventualités, imposer à la nature

des lois qui opéreraient pendant un temps, puis céderaient la place à d'autres, ou qui suffiraient pour des changements tem» poraires. Si le soleil s'arrêta à la voix de Josué, ce fait pouvait être entré dans les desseins primitifs du Créateur, et produit par l’action transitoire de certaine loi préparée exprès. Si des morts ressuscitàrent, ce fut l'effet d’une force qui devait opérer seulement à de rares intervalles, bien que faisant partie du plan primordial de la création. Ce raisonnement est plus facile à appliquer aux époques géologiques marquées par l’apparition de nouvelles espèces animales et végétales.

Selon notre mathématicien, on peut donc admettre que "eil

prévu toutes les circonstances accidentelles qui pourraient nf mer une modification éphémère ou durable dans l'économie création, et qu'il a pourvu aux moyens de les faire arriver. Ainsi l’horloger qui aurait fait une montre marchant toujours, suspendant son mouvement à un temps donné pendant une minute, et dont les aiguilles à un autre moment donné retourneraient en arrière, ferait preuve d’une habileté merveilleuse, mais les changements seraient dus à un plan primitif, à une loi importante et unique : de même l'intelligence, capable d’embrasser d’un seul coup toutes les combinaisons possibles, est supérieure à celle qui interviendrait périodiquement pour changer le mécanisme ou intervertir ses propres règles.

Tout cela peut inspirer à un esprit cultivé une sublime idée de la sagesse qui a présidé à la création et déjouer le sophisme de ceux qui trouvent indigne de l’Étre suprôme d'interrompre les lois qu’il a faites et de changer la marche de la nature pour obéir à un besoin particulier ou à une prière de l’homme : ou enfin, pour ceux qui prétendent que ce qui vient d’un autre âge atteste l'imperfection de l'âge précédent, et que le monde a été fait au hasard. Cependant il faut avouer qu’il y a quelque chose d’aride dans ce monde qui va par pur mécanisme ; l'esprit peut s'en contenter, mais non pas le cœur. On dirait qu’il en coûte au Tout- Puissant de maintenir le monde en de bonnes conditions, d’y présider en personne, plutôt que par des agents secondaires, de le gouverner par l'intervention directe de sa volonté, plutôt que de s’en tenir à des lois inviolables. Le Tout-Puissant peut tout aussi bien faire un miracle à une époque donnée et l’avoir préparé cent taille ans à l'avance ; pourquoi donc envierions-nous la consolation de voir son action s'exercer directement dans tout événement, plutôt que par un mécanisme préétabli ?

Le cardinal De la Luzerne, dans sa dissertation sur les miracles, établit leur existence précisément sur l’autorité des témoignages humains et sur les fondements de la certitude; ce n’est qu'après avoir fixé les règles de la critique historique qu'il en fait l'application aux récits évangéliques. Frayssinous aussi, vou- ‘ lant défendre la vérité des miracles évangéliques, consacre une conférence tout entière à l’autorité des témoignages humains; il pose en principe qu’un miracle avant tout est un fait, et qu’il faut le prouver ou le renverser, au lieu d'établir dessystèmes à priori.

(D) — Dans les manuscrits de la bibliothèque Magliabecchiana, D, 743, est un recueil de sonnets contre les différentes hérésies. Par-exemple celui adressé à la ville de Wittemberg et à la secte Mhérienne qui l’habite.

« Nouvelle Pentapole au milieu des flammes et des brandons, je vois surgir tes hautes tours et tes vastes tentes. Puissent les pieds ne point laisser de traces dans tes voies pleines de ténèbres, puisse au contraire le Styx y pousser mille et mille flots, 6 toi source des antiques et nouvelles erreurs, que Luther a semées contre la foi, contre les œuvres et le chef suprême! »

Et s'adressant à Genève:

« Cruelle harpie, pourquoi t’a-t-il choisie comme l'asile où il devait révéler ainsi son impiété et répandre la peste sur les âmes? Puisse le Ciel faire refluer les ondes de ton lac infernal sur toi qui as été le foyer de mort pour tous... O Genève, capitale choisie par l’hérésie, résidence impie de Farel et de Calvin, d’où l’Antechrist fait partir ses larges voies, tu es bien la pire des Sodomes qui soient sur la terre. »

Et apostrophant mieux encore dans un autre passage l’hérésie elle-même :

« Au nom de qui viens-tu ? Au nom de qui? Coupable, quelle est ta bannière ? N’es-tu pas sans brevet et sans mission? Si tu n'as pour toi que le caprice de ta pensée, ce n’est donc pas Dieu qui t'envoie ? Plus déhontée que la Flore des fêtes lascives, plus coupable qu’elle, si tu ne fais pas de miracles : celui-là seul a des titres et des droits au pouvoir qui s’appuie sur la tradition :' quant à toi, c'est le diable qui t’a déchainé. »

(E) Rome, 15 janvier 1521.

« Cher fils, votre lettre nous a été singulièrement agréable, parce qu'elle a dissipé les doutes que nous avaient fait concevoir non-seulement l’assertion de personnes pieuses et prudentes,

mais encore quelques-uns de vos ouvrages, sur les bonnes dispositions que vous conservez pour Nous et pour le Saint-Siége, et pour la paix et la concorde du monde chrétien ; ce qui est parfaitemeni en rapport avec le noble talent que Dieu vous a départi, et avec la piété que vous avez toujours professée. Et nous qui, bien qu’éloigné, avions toujours conservé le souvenir de votre personne, et pensions à accorder quelque récompense à vos rares qualités, si nous avons 6té un moment détourné de cette pensée, nous nous félicitons que votre lettre nous ait ramené à notre première intention. Eh! plût au Ciel que nous fussions aussi sûr des dispositions des autres, que nous le sommes maintenant de votre : dévouement à ce siége apostolique et à la foi commune à tous les enfants de Dieu ! Non, il n’y eut jamais de temps plus opportun que le nôtre, de cause plus juste que celle que nous défendons, pour opposer le talent et la science aux impies, et pourrait-on trouver un esprit plus apte que le vôtre pour une tâche è laquelle travaillent aussi nombre de personnes renommées par leur piété et leur science supérieure ? Mais Dieu veuille diriger leurs cœurs; nous nous en rapportons à votre prudence. Pour nous, en face des affronts dont se rendent coupables les hommes séditieux, armé de patience et du secours d’en haut, nous n’en sommes que plus contristé en voyant se perdre beaucoup de bon grain avec l’ivraie ; et nous nous affligeons de chaque danger couru par le troupeau qui nous a été confié; nous ne pouvons pas non plus ne pas nous lamenter en voyant que de bons esprits sont entraînés dans l’erreur, alors que nous voudrions sauver même les auteurs de l’impiété. Mais si Dieu ne nous fait pas défaut, nous ne ferons pas non plus défaut à notre devoir. Quant à votre lettre, elle nous assure de vos excellentes intentions, et votre arrivée ici, quelle que soit l'époque à laquelle elle ait lieu, sera pour nous l’occasion de vous faire le plus bienveillant accueil.» (Dans la bibliothèque vaticane, Nonciature d'Allemagne, vol. I, pag. 40.)

(F) — Le cardinal Commendon de Venise insistait, lui aussi, à la diète germanique de 1561 sur les désordres intellectuels et moraux qu'avait amenés avec elle la Réforme. « In quos, Deus bone, et quam devios anfractus deflexistis! quibus vos erroribus implicuistis! quibus mentes vestras tenebris mersistis! at etiam iniquo animo ferri a principibus vestris nuper dicebatis quod nos varia ac multiplici religione agitari impellique Germanos vobis adjecimus, idque inficias ire verecundia non fuit. An potest clarius, an evidentius esse quidquam, vestris esse inter vos de tota ceelestium

rerum ac divinarum cæremoniarum rations dissidiis et concertationibus? Una est vestrum omnium consensio et conspiratio adver sus nos, Ecclesiamque a qua defecistis; cætera nihil dissimilius, nihil disjunctius, nihil dissrepantius. An vero id non testatum omnibus? an non omnis referta libris Germania est, contraria «t propugnantia docentibus? an adeo hebetes nos ac rudes germanicarum rerum esse putatis, ista ut ignoremus? At Latherus quidem ipse, Paulus alter ut vos valtis, qui præceps se ex Fèclesia naviin mare dejecit, a quo jactata a vobis Augustana formula conflata est, quando sibi, aut in quo satis constitit? an istam ipsam formulam non quotannis quamdiu vixit commutatam, diversasque în sententias contortam edidit? An qui postea ipsum secuti sunt, non #que licenter trahendo eam, quo cujusque libido rapuit tetam aliam fecerunt ? Sed quod jam rixæ inter vos de dictis sententiisque Lutheri ? Et quotus quisque est, qui que placita illi sunt probet ? quot Melanehthon ? quot OEcolampadius ? quot Zuinglius? quot denique Calvinus trahit? quot alii sexcenti, qui omnes de summis rebus a Luthero, atque inter se dissentiunt? Non modo civitas, aut municipium, sed ne domus quidem în Gertnania et ulla horum certaminum expers. Cum viro uxor, cum parentibus liberi, de fide sacrorum, de divinarum litterarum intelligentia altercantur. Foemine, pueri in circulis, în cauponis, inter pocula ludosque, quod miserandum est, de religione constituunt. A vobis denique ipsis, hoc ipso in conventu, quanto laboratum est opere ut aliquam uniusmodi mentis spetiem præferre possetis? Quod assequi tamen nequivistis; scilicet ut discrepare inter se vera, ita conjungi et convenire falsa non possunt, etc. (Gratiani, Be vita Johannis Fr. Commendoni card.)

(G). — Ut libere anîmum meum aperiam, hoc aperte de me pradico, quod tam invitus Turcam gladio impeterem quam christianum fratrem. Confut. determinat. doctorum Paris.

Ich Martinus bitte alle Christen wollten helfen Gott bitten, für solche elende, verblendte deutsche Fürsten, dass wir ja nicht folgen wider den Tiircken zu ziehen, oder zu geben. |

fa viel heber den Türchen und Tattern leyden, denn dass die Mess solt bleiden. Tisch. Reden.

(H). — Die Türck macht den Himmel voll heyligen. Der Papst aber füllet die Holl mit eitet Christen.... Wiird der Türck auf Fom zichen, so sche îch nicht lugern. Tisch Reden.

Récemment Michelet, dans son livre sur la réforme, mélange de sérieux et de bouffon, avec son style toujours è surprises, et

avec son doute systématique, trouve qu’on avait tort de secourir le pape contre l’hérésie et contre le Turc. Y aurait-il eu un grand mal que le Turc eût occupé Naples ? Tout au contraire, répond l'historien français. Comme en Chine les Tartares ont été civilisés par les conquérants, ainsi le Turc se serait fait européen.

Vraiment, en occupant la Grèce, les Turcs se sont civilisés| Voilà bien comme on se Jaisse aveugler par la haine contre le catholicisme.

(I). — Le cardinal Hippolyte de Médicis, fils naturel de Julien, et l'un des meilleurs capitaines de son siècle, pendant qu'il remplissait les fonctions de légat a latere de Charles-Quint en Allemagne, équipa à lui seul et à ses frais huit mille Hongrois et sept compagnies de chevau-légers, et ne contribua pas peu à repousser les Turcs de l'Autriche. Adrien VI, ayant trouvé le trésor pontifical épuisé, ne put qu’envoyer quarante mille ducats aux Hongrois pour se défendre contre les Musulmans ; mais le cardinal Palmieri de Naples offrit de l'argent et des troupes, qu’il propo- . sait même de conduire en personne à Rhodes, lorsqu'il apprit qu'elle venait d'être prise. Clément VII, en 1526, créa des billets sur les monts de piété pour fournir des armes et des troupes à Charles-Quint contre les Turcs. Les Vénitiens se proposaient de lever à titre d'impôt le décime des revenus sur les biens de leur clergé pendant cinq ans ; mais Paul III n’y consentit pas, et préféra en place de cet impôt donner un million de ducats sur son propre patrimoine. Ce qui revient à dire que le décime à prélever devait être pour le moins égal è cette somme, c’est-à-dire à raison de deux cent mille ducats par an; et cela porterait à deux millions de ducats la rente annuelle des biens du clergé vénitien. Pie IV accorda au roi d'Espagne sept cent mille ducats sur les bénéfices du clergé espagnol, et leva sur ses propres sujets un tribut de quatre cent mille écus d'or pour la guerre contre les Turcs. Douze galères pontificales assistèrent à la bataille de Lépante, outre une quantité d’autres vaisseaux inférieurs, avec quinze cents hommes.

De 1520 à 1620 Rome donna aux empereurs d'Allemagne seize millions d’écus, et six millions à la République vénitienne pour combattre les Turcs.

Adrien VI, pape réformateur. Clément VII. Sac de Rome. Préludes d’un conoile.

Le fils d’un pauvre ouvrier d’Utrecht nommé Florent, Florent se fit remarquer de ses maîtres par les heureuses dis- (Adrien VI) positions qu'il montrait pour l'étude ; ayant obtenu une Louvain. bourse dans un collége de Louvain, il y apprit la philosophie, les mathématiques, le droit canon, le latin et le grec, sans compter l’allemand. A cet amour de l’étude il jignait une si grande piété, qu'il ne revenait jamais de l'icole sans entrer dans une église, et, s’il lui arrivait de fencontrer un pauvre, il partageait avec lui sa maigre pitance. Confiné dans une petite mansarde, froide, malsine, il s’en allait la nuit lire à la lumière de quelque lanterne publique, jusqu’à l’époque où Marguerite d’Autriche, veuve de Charles le Téméraire, alors gouvernante des Pays-Bas, informée de sa situation, lui envoya du bois et trois cents florins pour acheter des livres, et lui donna plus tard une cure, puis un canonicat à Saint- Pierre de Louvain. Ainsi pourvu, il vivait fort retiré au Milieu des auteurs classiques et ecclésiastiques et avec quelques compagnons d’étude : on ne le vantait point et même on ne faisait pas grand cas de sa personne à cause de ses manières qui sentaient la rusticité brabangonne ; mais pour lui il s’estimait heureux quand il pouvait

Il devient précepteur

de Charles Quint.

prélever sur son nécessaire de quoi soulager un pauvre. Nommé doyen du chapitre, il s’appliqua à le réformer ; il était d’une scrupuleuse vigilance dans la collation des bénéfices, et durant son frugal repas, il se faisait lire la sainte Ecriture.

Il publia à cette époque Commentarium de rebus theologicis in quatuor sententiarum questiones*, et son nom parvint jusqu'à l’empereur Maximilien, qui le choisit pour enseigner le français, l'espagnol et le latin à son petit-fils. Celui-ci devint, sous le nom de Charles-Quint, empereur d'Allemagne et roi d'Espagne, et il a joué un si grand rôle dans les affaires de l'Italie et de la religion qu'il mérite que nous nous arrétions sur lui quelques instants. Héritier des possessions autrichiennes par son père, des Pays-Bas et de l'Espagne par sa mère, et en conséquence des domaines d'Italie et des pays récemment découverts en Amérique et dans les Indes, la fortune des armes lui sourit tellement qu’il fit prisonnier à la bataille de Pavie son rival François I* de France. Cette capture lui assura la prépondérance sur le pays situé au sud des Alpes, en méme temps que, chaque jour, du Nouveau Monde on lui annongait la découverte de nouveaux empires, conquêtes qu'il ne devait jamais voir, de nouvelles mines d’or et d'argent ouvertes et de précieuses épices qu'on envoyait de l’extrême Orient et des pays de l’Equateur dans ses ports d’Espagne. En contact avec tous les pays d'Europe par ses possessions qui s’étendaient de Cadix à Bruxelles, de Messine à la Baltique, Charles-

(1) E. H. J. Reuseps a publié en 1862, à Bonn, la Théologie d'4drien VI, accompagnée d’une notice sur sa vie et sur ses écrits, et des anecdotes empruntées en partie au manuscrit autographe d’Adrien, en partie à des apograpbes.

Quint put rêver la monarchie universelle, non point à titre de domination immédiate, mais à titre de suprématie; aussi a-t-on pu dire, sans’ exagération de courtisan, que le soleil ne' se couchait famais sur ses Etats.

Il est vraiment à la téte des souverains modernes. Sortant des siècles de la chevalerie pour entrer dans ceux du machiavélisme, il fut mobile comme son temps, tour à tour impénétrable et plein d’'élan, tolérant et fanatique, opiniâtre dans sa propre manière de voir et déférant pour celle des autres; intrépide et circonspect, ambitieux au point de rêver pour lui-même la haute main sur les royaumes et sur l'Église, et jusqu’à renverser la constitution germanique en y substituant la monarchie héréditaire, puis poussant l’humilité jusqu'à terminer sa vie dans un couvent; n’aimant ni le faste, ni les usages de la chevalerie, politique assurément et affectant des habitudes casanières ; affectant la loyauté, tandis qu’il n'avait pas de rival pour ourdir et organiser une intrigue, pour promettre, corrompre, éluder, concilier, et par-dessus tout pour temporiser, se conformant à la devise qu'il avait prise, Nonpum*. Il ne se laissait jamais entraîner à la colère : offensé, il se renfermait dans la dignité du silence : ilne connut pas la gratitude, peu la confiance ; il supportait mal la contradiction et croyait que les longues réflexions étaient une garantie du succès. Il n’eut pas son pareil pour l'activité, non-seulement dans ladministration de ses États si divers, où il devait étouffer dans l’absolutisme des gouvernements modernes les libertés . et les formes tutélaires du moyen âge, mais encore dans

(1) IT échanges plus tard cette devise contre le PLUS ULTRA, qui lui avait été suggéré par le médecin milanais L. Marliano.

Br 60 DISCOURS II. Li ses guerres opiniàtres contre la France, dans les guerres civiles en Espagne et en Belgique, et dans ces luttes généreuses contre les grands capitaines de l'empire turc. Ses ressources furent toujours hors de proportion avec la grandeur du but à atteindre, ce qui le contraignit à recourir à de désastreux expédients financiers, puis il lui arriva d'être arrèté dans l'exécution de ses desseins par un moine, dont la parole suspendait ou détournait la marche de son immense pouvoir en l’empéchant de résoudre aucune des grandes questions qu’on agitait à cette époque dans la sphère de la politique comme dans celle de la pensée et du sentiment.

Au milieu de ses grandeurs, il se souvint de son maître Adrien, le nomma évêque de Tolède et obtint pour lui de Léon X la pourpre. Erasme, grand ennemi des moines, n’a pour celui-ci que des flatteries : il admire ses vertus, non moins que ses leçons de théologie. Luther lui-même proclame bien haut que c'était un homme d’une vie admirable et digne de tout éloge. Quel homme mieux que lui pouvait être opposé à la nouvelle invasion du paganisme dans Rome ? |

Ce fut donc sur lui que se réunirent les votes du conclave (A). Se trouvant alors en Espagne, Charles-Quint lui fit dire de l’attendre, désirant l’accompagner à Rome ; mais le nouvel élu lui répondit : « Il me serait bien doux « de voir Votre Majesté, mais la saison est tellement « chaude, que si elle se hâtait de venir, sa santé pourrait « en soufirir, et si, d’autre part, je devais différer de « beaucoup mon voyage, ce ne serait pas sans un grand « préjudice pour nos affaires communes et celles de la « chrétienté. Les dépéches que je regois de Rome, de « Génes et de toutesles autres parties d’Italie, constatent

« que nos affaires vont on ne peut plus mal et qu'on ne « peut y remédier sans ma présence; c’est pourquoi je » n'ai pas le cœur de retarder davantage mon dé- « part *. »

Par suite des ordres donnés par son royal élève et pour fire honneur à l’Espagne, Adrien fit voile avec une flotte nombreuse ; sa suite se composait de deux mille personnes tant prélats que courtisans, et de quatre mille soldats. Débarqué à Gênes, « il y célébra la messe et consola quelqué peu par sa présence cette malheureuse ville du sic et des dommages éprouvés ?. » Ayant abordé ensuite à Ostie, il interdit les dépenses et les préparatifs de fêtes qu’on avait coutume de faire à l’entrée du cortége dans Rome ; il fit suspendre la construction d’un arc detriomphe, disant « que ces coutumes étaient bonnes pour des païens, mais ne convenaient point à un chrétien età un religieux. »

[conserva son ancienne manière de vivre aussi bien Habltudes que son nom ; la domestique qu'il avait amenée avec lui du devait continuer à le servir absolument comme avantson Pare. élection; il ne voulait pas dépenser à son dîner plus d’un ducat, que chaque soir il remettait de sa propre main à son maître d'hôtel, en lui disant: « Voici pour la dépense de demain, » et celle de la cour ne devait pas s'élever à Plus de dix ducats. Léon X avait récompensé les invenleurs de mets délicats ; Adrien mangeait de la morue au lieu des poissons fins célébrés par Jove, et se dressa tout debout en entendant dire le prix de certains mets com-

(1) Lanz, Correspondens des Kaisers Karl V. T. I, p. 60. — Gachard. Corremondance de Charles-Quint et d'Adrien VI, p. 105. Du 27 juillet ét du 5 août 1522.

(2) Jérôme Negro, chanoine de Padoue , à Micheli, lettre datée de Rome, 15 août 1522.

posés avec des filets de paons. Comme on l’engageait à prendre des valets à son service, il répondit qu'il voulait d’abord acquitter les dettes de l’Église; et, apprenant que Léon X entretenait cent palefreniers, il fit le signe de la croix et pensa que pour lui il lui suffisait amplement d’en avoir quatre‘. Ayant conféré un bénéfice de soixante écus de revenu à un de ses neveux, comme cer lui-ci vint lui en demander un autre devenu vacant qui en valait cent, Adrien lui fit une forte remontrance et lui répondit que le premier bénéfice suffisait à ses besoins ; puis, cédant à de nombreuses instances, il le lui accorda, mais il voulut qu’il résignât l’autre.

Lorsqu'il fit son entrée, Bernardin Carvajal, cardinal d’Ostie, prononca devant lui un discours, dans lequel il lui exposa les sept vœux que voici : 1° faire disparaître les maux invétérés, qui sont la simonie, l’ignorance, la tyrannie et les autres scandales; suivre les bons conseils réprimer la licence des gouvernants; 2° réformer l’Église d’après les lois canoniques de manière à ce qu'elle, né ressemble plus à une réunion de pécheurs; 3° aimer le: cardinaux et les autres prélats d’une amitié véritable, er élevant les bons et en venant en aide à ceux qui étaieni peu fortunés, afin que dans leur élévation ils ne compromissent pas leur prestige; 4° administrer la justice san: acception de personnes ; 5° soutenir dans leurs nécessité: les fidèles, surtout les nobles, et les monastères, comme li faisaient les papes vertueux ; 6° faire la guerre aux Turcs

(1) Sanuto; son journal à l’année 1523 contient une lettre où on li ce qui suit : « Vir est sui tenax, in concedendo parcissimus, in recipiend nullus aut rarissimus ; in sacrificio quotidianus et matutinus est; quen amet aut si quem amet, nulli exploratum. Ira non agitur, jocis non duci tur. Neque ob pontificatum visus est exultasse; quin imo constat gravite illum, ad ejus famam nuntii, ingemuisse.

aBren VI, PAPE RÉFORMATEUR. 63 et, pour cela, se procurer de l'argent et ménager des trèves entre les princes chrétiens; 7° achever la basilique de Saint-Pierre, partie à ses frais, partie aux frais des princes et des peuples *.

Nous avons déjà mentionné comme le plus fameux prédicateur de son temps le moine Égidius Canisius de Viterbe; en effet Sadolet le vante pour la facilité de son par-

ler toscan, pour ses profondes études de théologie et de °

philosophie. Il savait dans ses sermons, dit-il, faire plier les esprits, calmer les âmes troublées, allumer dans les âmes tièdes l'amour de la vertu, de la justice, de la tempérance, et leur inspirer, avec le culte d’adoration pour Dieu, le désir d’observer les préceptes de la religion; il savait remuer tout son auditoire, sans distinction de jeunes gens ou de vieillards, d'hommes ou de femmes, de grands personnages ou de plébéiens; il les frappait par la force de son raisonnement, en même temps qu'il les charmait par un fleuve d'expressions choisies, et de sentences excellentes ?. Il n’était pas de solennité à laquelle il ne fût invité à précher, en sorte que Jules II se réserva le droit de disposer de lui : et, bien que le peu que nous ayons de ce prédicateur ne justifie pas tant d’éloges, tous s'accordent à exalter sa vertu et son intégrité, mérites pour lesquels Léon X, qui lui écrivait avec la familiarité d’un ami, lui décerna les honneurs de la pourpre. Égidius Canisius adressa à Adrien VI un mémoire sur la corruption de l’Église et sur les moyens d’y porter reméède. Selon lui, « la dépravation s'était glissée dans l'É- « glise à dater du jour où le pouvoir de lier et de délier « fut employé plutôt à l’avantage des hommes qu’à la

(1) Manuscrit faisant partie de la bibliothèque Vallicelli. (2) Lettres familitres (Epistole familiari), t. 1, p. 18.

64 DISCOURS II. è

gloire de Dieu. Il faut donc le limiter, et le considérer comme une des principales attributions du pontife, et ainsi s'appuyer en cette matière sur des conseils d'hommes intègres et expérimentés; supprimer les expectatives de bénéfices, qui font désirer la mort des titulaires, si parfois même elles ne la causent point ; éviter que l’avarice et l'ambition n’amènent le cumul des bénéfices; réprimer les visées ambitieuses des moines, qui tiennent sous la juridiction de leurs couvents une multitude de paroisses, pour les confier à quelque prêtre amovible et mal pourvu. Le honteux trafic des choses sacrées, déguisé sous le titre de componendes, est en contradiction manifeste avec les canons, suscite l’envie des princes, et encourage les hérétiques; en sorte qu'on devrait restreindre l'office du dataire, qui suce le sang des pauvres comme celui des riches. Les réserves de bénéfices lui paraissent aussi des profits malhonnétes. Avant d'accorder les grâces, il faut faire examiner les demandes d’après la justice et l'équité par des personnes sages; et prendre la même précaution avant de pourvoir aux bénéfices vacants. Il faut choisir pour occuper tous les emplois les sujets les plus vertueux, les plus capables et les plus fidèles; il faut que les hommes soient faits pour les dignités et les administrations, et non point celles-ci pour les hommes: il faut revoir avec une scrupuleuse attention les concessions, les indults, les concordats conclus avec des princes, afin qu’ils n’en usent et n’en abusent pas envers les séculiers et envers les ecclésiastiques. Le mode de procéder dans l'administration des indulgences a été inconvenant et imprudent; aussi faut-il révoquer les commissions données aux mineurs observantins,

« lesquelles ont eu pour résultat d’avilir l’autorité épis- « copale. Nul soin ne paraît superflu dans l’administra- « tion de la justice; un cardinal ferme et prudent devra « revoir les suppliques présentées au pape; les auditeurs « de rote, qui sont la main droite du pontife, devront « être choisis avec le plus grand soin, ils recevront un « traitement fixe, au lieu de s’enrichir sur le produit des « épices, lesquelles se sontaccrues au point que les charges « vendues autrefois sur le pied de cinq cents ducats de « revenu annuel, s’achètent maintenant à raison d'un « produit qui dépasse deux mille; il en est de même des « charges d’auditeurs de chambre, qui ont valu aupara- « vant quatre mille ducats, et qui se payent aujourd'hui « trente mille. Mais passons: il faut déterminer les attri- « butions de la justice, et revoir les juridictions; il faut « modifier les statuts, qui, bons dans l’origine, sont de- « venus insuffisants ; le gouvernement des légations doi

« subir des réformes ; les légats ne devraient pas rester « en fonctions plus de deux ans, ainsi que les gouver- * neurs (maires), les préfets et les autres fonctionnaires; « il conviendrait que chacun fournit une caution pour « sa gestion, jusqu'à ce qu'il en eût obtenu le quitus « officiel; celui qui en sortirait avec éloge devrait être « récompensé par des avantages pécuniaires et honori- « fiques. Quant aux dettes dont Léon X avait grevé le tré- « sor pontifical par la création de tant de nouveaux « offices qui absorbent chaque année cent trente mille « ducats des revenus de l'Église, on devait chercher à les « racheter, et, pour cela, en examiner attentivement les « titres; on ne devait pas pourvoir aux bénéfices vacants, « et on devait même en supprimer d’autres moyennant « compensation de même nature aux titulaires. On pour-

DISCOURS II. Ps

« rait aussi alléger la dette en réservant une partie des « rentes appartenant à toutes les églises, et en prélevant « spécialement à la charge des monastères un subside à « titre d'aumône, »

Réformes Adrien ne demandait pas mieux que de faire des réformes. Ayant déjà écrit sur les indulgences avant les attaques de Luther, convaineu par des arguments scolastiques des vérités révélées, il donnait aux doctrines nouvelles les qualifications d’insipides, d’insensées, d’inconséquentes’; il ne pouvait pas supposer que les protestan fussent de bonne foi, quoiqu'il déplorât qu'ils eussent été entraînés au désespoir parce qu’on leur avait fermé les portes au nez ; aussi avait-il engagé Charles-Quint à envoyer Luther près du pape, son juge naturel, qui le punirait conformément à la justice’. D'autre part, venu d’une contrée étrangère, il fut frappé des abus de la cour romaine. ll envoya en qualité de nonce près la diète de Nuremberg, François Chérégat, évêque de Teramo, et dans les instructions qu'il lui remit, il convenait des désordres existant : « Vousdirez que nous avouons en toute sincérité que Dieu permet cette persécution des luthériens contre l'Église pour punir les péchés des hommes et surtout ceux des prêtres et des prélats. Les Écritures nous répètent sans cesse que les péchés du peuple proviennent de ceux

par Adrien VI,

(1) Ce mémoire existe dans la bibliothèque de Munich, et nous l'avons inséré dans les éclaircissements au livre XV de notre Histoire universelle.

(2) Adrien, étant encore cardinal, avait écrit ce qui suit sur Luther : « Qui sane tam rudes et palpabiles hæreses mihi præ se ferre videtur, ut ne discipulus quidem theologiæ, ac prima ejus limina ingressus, ita labi merito potuisset... Miror valde quod homo tam manifeste tamque pertinaciter in fide errans, et alios in perniciosissimos errores trahere impune sinitur. » (Burmann, Analecta hist. de Hadriano VI.)

(3) Gachard, ubi supra, p. 61.

APRIEN VI, PAPE RÉFORMATEUK. 67 - des prêtres, et c’est pourquoi, comme l’a écrit saint Jean Chrysostome, notre Sauveur voulant guérir les infirmités de Jérusalem, entra d’abord dans le temple pour châtier avant tout les fautes des prêtres, imitant en cela le médecin, qui guérit le mal en s’attaquant à la racine. Nous savons que dans ce Saint-Siége, déjà depuis bien des années, il s'est passé des faits abominables, qu’on a abusé des choses spirituelles, qu’on a dépassé les limites des mandats, que tout a été de mal en pis; et il ne faut pas s'étonner si la maladie descend de la tête dans les membres, des souverains pontifes à leurs inférieurs. Nous tous prélats et ecclésiastiques, nous nous sommes fourvoyés, et aucun d’entre nous, je dis pas un, n’a fait son devoir. » (B)

Il fit promettre aux cardinaux de laisser de côté les armes, de ne plus donner asile dans leurs palais à des bandits et à des coquins, et de laisser l'officier de police pénétrer chez eux pour exécuter les sentences de la justice. « Si les ecclésiastiques (écrit Jean Combi) portaient une barbe longue comme celle des soldats, ou un habit qui n’était pas permis aux prêtres, le pape leur faisait une réprimande ; les règlements étaient tellement peu observés, queles prélats portaient l’épée à cheval avec cape courte et la barbe. Et moi qui écris, j'ai vu un de nos florentins qui, à l’âge d'environ vingt-quatre ans, était archevêque de Pise, et avait obtenu ce poste du pape Léon X, du vivant même du titulaire, auquel on avait donné, en compensation, des charges à la cour de Rome et d’autres bénéfices ; il avait donc, pour le dire en peu de mots, acheté son siége: je l’ai vu, dis-je, en plein jour, se promener à cheval, à Florence, l’épée au côté, vêtu d’une cape noire à l’espagnole, qui lui descendait aux

genoux; son cheval ou sa mule avait un caparacon de velours pour l'honneur de Dieu et de la sainte Église. Nonseulement le cardinal Jules de Médicis supportait un pareil abus, mais lui-même se rendait toujours à l’église avec le rochet sans manches, sans manteau ou sans chapeau, avec une barbe qui lui descendait à moitié de ja poitrine, ayant pour cortége un bon nombre d’estafiers portant l'épée à la ceinture, et sans se faire accompagner de prêtres ni de clercs : et l’on voyait de telles énormités dans l’Église, que des cardinaux et des prélats sortaient avec le masque pour se rendre à des festins, à des noces et à des bals. »

Difficultés Adrien voulant corriger tout, et tout de suite, consultait

réformes. tantôt les Allemands, tantôt les Italiens, et les réformes lui paraissaient faciles dès qu’on les mettait en discussion ; mais quand on voulait les mettre en pratique, elles lui semblaient devenir impossibles. C’est qu’en effet il est des abus invétérés, qui en résistant à l'épreuve du temps, démontrent qu'ils sont compatibles avec le bien, tandis qu'il y a des vérités nouvelles qui, en lançant la société sur unevoie différente, deviennent pour elle une cause de mort : donc toute révolution, tant par ce qu'elle fonde que par ce qu'elle renverse, engendre des perturbationsetdes conflits. Il y a des abus si profondément enracinés, qu'on peut craindre d’arracheravecl’ivraie le bon grain, sans compter que les intérêts personnels empêchent les salutaires et prompts effets. Aussi Adrien se plaignait-il de la malheureuse condition des papes, qui, même en voulant faire le bien, n'étaient pas toujours maîtres de le réaliser. Il appela pour l'aider dans cette tâche Jean-Pierre Caraffa et Marcel Gaëtan, ecclésiastiques aux mœurs austères. Il jeta l’alarme en annonçant qu’il voulait trancher au vif dans les

ADRIEN VI, PAPE RÉFORMATEUR. 69 désordres de la daterie et de la pénitencerie; en supprimant les ventes simoniaques, il portait préjudice à ceux qui de bonne foi les avaient prises à ferme. Il jeta la confusion dans le système des expectatives, en abolissant la survivance des dignités ecclésiastiques : cinq mille bénéfices restaient ainsi vacants, et excitaient des espérances désordonnées qui toutes se trouvèrent décues. Se défiant de la plupart de ceux qui l’entouraient et les considérant comme gens corrompus, il était forcé de s'en reposer sur le petit nombre de ceux en qui il avait confiance, et qui le trahissaient; pour faire disparaître les indulgences, il voulait remettre en vigueur les anciennes pénitences, mais on lui fitentendre que, pour conserver l’Allemagne, il courait risque de perdre l'Italie. Inconnu à la cour, n'ayant point d'appui de famille parce qu'il était étranger, et ne s’en étant pas créé d’autres, parce qu’il hésitait longtemps avant de conférer les bénéfices et les laissait sans titulaires de peur de les donner à des prêtres indignes, Adrien se débattait en vain au milieu de cet inextricable labyrinthe. Tandis que ses propositions étaient trouvées tantôt injustes, tantôt impossibles par ceux-là mêmes qui les avaient le plus réclamées, les protestants interprétaient en mauvaise part sa pureté d'intentions, et chantaient victoire à propos des aveux qu'il faisait sur les désordres de la curie. On lui envoya aussi cent griefs de la nation ailemande, dans lesquels on accusait Rome d’avarice sordide, et d’indécence les offices de la basilique vaticane; on lui reprochait de négliger les hôpitaux et les autres ceuvres pies, de laisser les courtisanes se prélasser sur des mules avec une pompe digne d’une matrone, et de souffrir qu'elles fussent courtisées par des familles de prélats; enfin de tolérer des

inimitiés patentes et fécondes en sanglants conflit parmi les grands".

On vit alors se développer cet oïdium, qui a dévasté et qui dévaste encore la vigne aux plus belles promesses, le mécontentement. La simplicité d’Adrien, son habitude de célébrer la messe et de réciter l'office tous les jours, excitèrent le rire des gens du palais qui s'étaient faits aux habitudes de Jules II et de Léon X. Depuis un certain temps, il n’y avait pas eu de papes étrangers; aussi les hommes de lettres italiens plaisantaient, ou feignaient l'étonnement à propos d’un pape qui ne parlait pas même un mot de leur langue. Les gens, accoutumés à vivre à la suite des prélats, ne tarissaient pas sur la misère des temps. « C’est un Allemand : pauvre Italie! disaient-ils; il sent le luthérien : pauvre religion! Bien sûr qu'il est aux prises avec les cardinaux, et que de tout ceci il sortira un nouvel exil d'Avignon. »

Jules II avait fait son apparition sur la scène du monde en grand prince; se dépouillant des petitesses de ses prédécesseurs, il voulait, avec la conscience qu'il avait de sa propre force, dominer les événements, faire marcher les princes et les républiques suivant ses vues, réprimer les tyrans, non pour son avantage personnel, mais pour l'avantage du Saint-Siége, et il proclama les droits qu'ont les peuples sur leur propre territoire. Après lui, la papauté se vit sacrifiée aux princes, l'Italie aux étrangers; les pontifes cessèrent de protéger les faibles, et se jetèrent dans les bras des forts, sentant la nécessité d'avoir un appui pour tenir les voisins en respect, et garantir

(1) On a dit que ces griefs avaient été expédiés en 1522, après la dissolution de la diète de Nuremberg, mais on ne les croit pas authentiques.

J'indépendance spirituelle menacée par la réforme. De là la politique insaisissable de Léon X. Adrien VI brûlait du désir de remédier aux fautes de ses prédécesseurs, mais trop d'intérêts à la fois vinrent contrecarrer ses projets; l’austérité du pape compromettait l’œuvre du souverain; sa condescendance inopportune envers les rebelles dégoûtait les dépositaires de la tradition papale, et l’on regardait comme un barbare celui qui ne comprenait pas les besoins intellectuels et artistiques de la ville éternelle *.

Adrien ne put jamais bien comprendre le travail de fusion qui s'opérait dans les intelligences italiennes entre Félément païen et l'esprit indigène : il ne pouvait non plus saisir la raison pour laquelle les arts, devenus le langage de la religion, aidaient les papes à montrer tout ce que le christianisme renferme d'inspirations, à se mettre à la tête des hommes de génie, en leur donnant les ressources pour produire, même l'inspiration, et en soumettant à leur influence ce monde qui redevenait grec, et qui de la barbarie germanique retournait à l’obscénité paienne. Dépourvu du sentiment artistique, et fidèle à ses habitudes austères, Adrien suspecia habebat poetarum ingenia, utpote qui minus sincero animo de christiana religione et damnata falsissimorum deorum numina ad veterum imitationem celebrare studiose dicerentur *; lors-

(1) On sait très-bien quels soins les anciens prenaient pour faire arriver de bonnes eaux sur les collines de Rome. Les aqueducs ont été ou détruits ou négligés par les barbares, et ce fut une des principales causes de la dépopulation de la ville. On a fait cette remarque, que c’est Adrien VI qui, le premier, a songé à les réparer, en faisant revenir Peau Marcia, dont l’aqueduc retombe plus tard en ruines. Les eaux et les fontaines sont un des plus grands bienfaits dont la Ville éternelle soit redevable aux papes.

(2) Paul Jove, in ejus Vitd.

qu'on lui montra le Laocoon, ils’écria : «Idoles païennes ; » et il détourna les yeux de ces nudités classiques.

Par suite, celui qui au delà des Alpes était réputé le

protecteur des hommes de talent, et qui avait facilité la

fondation du collége des trois langues à Louvain‘, fut considéré comme un barbare par ces humanistes qu'il ne rétribuait plus, et qui, après avoir en vain espéré que son rigorisme cesserait avec les premiers moments?, se

‘mirent à fuir en le chargeant de moqueries et d’ana-

thèmes. Alors éclata la détestable manie des satyreset des jeux de mots : tutti î Sesti, disait un épigramme, han rovinato Roma’; Negri se plaignait que tous les gens comme i) faut fussent partis de cette ville; Berni lancait dans le public un pamphlet violent contre le pape et les quarante poltrons de cardinaux qui l’avaient élu; enfin Pasquin le représenta sous la figure d'un pédagogue, qui appliquait la discipline aux cardinaux comme à des écoliers. Aussi entendit-on le pape pousser cette exclamation : « Quel malheur qu’il y ait des temps où l’homme le meilleur doive succomber! » En effet, ce pape pieux et rigide fut regardé comme un fléau non moins funeste que la peste qui sévissait alors; la nouvelle de sa mort fut saluée

(1) Érasme, dans son Epftre 1176, dit : « Vix nostra phalanx sustinuisset hostium conjurationem, ni Adrianus, tum cardinalis, postea romanus pontifex, hoc edidisset oraculum : Bonas literas non damno, hereses et schismats damno. » Negri lui aussi, dans les lettres où il dé» peint si bien ce pontificat, constate en parlant d’Adrien « qu’il trouve son plaisir favori dans les lettres, surtout dans la littérature ecclésiastique, et qu’il ne peut souffrir un prêtre ignorant. »

(2) «Je crains bien que, aussitôt qu’Adrien aura bu un peu de ce fleuve du Léthé, il ne vienne à oublier toutes ces saintes pensées , et cela d'autant mieux que la nature ne comporte pas repentinas mulationes ; la cour étant plus corrompue que jamais, je n’y vois aucune disposition favorable à recevoir si vite ces bonnes intentions. » (Negri, 14 avril 1522.)

(3) Sextus Tarquinius, Sextus Nero, Sextus et iste : Semper et a Sextis diruta Roma fuit.

par l’allégresse publique, et on suspendit à la porte de son médecin des couronnes civiques ob urbem servatam. Les deux épitaphes qu’on a consacrées à sa mémoire sont saisissantes de vérité :

Hadrianus VI hic situs est, qui nihil sibi infelicius in vita quam quod imperaret duxit.

Proh dolor ! quantum refert in quæ tempora vel optimi cujusque vita incidat. :

Charles-Quint avait cru qu’Adrien lui serait entière © ment dévoué; mais ce pontife, étranger aux manœuvres de la politique, résista avec fermeté aux prétentions de l'empereur comme aux intrigues de ses ministres et de ses créatures; il ne voulut pas s’allier avec lui au détriment des autres princes : et, entre autres déboires qu'il dut subir, il eut celui d'apprendre que Rhodes avait été prise par les Turcs, et que leurs armées menaçaient le royaume de Naples et la Sicile : il fit tous ses efforts pour que les princes chrétiens s'alliassent entre eux pour leur résister, mais François Ie" demandait avant tout la restitution du Milanais qu’on lui avait enlevé (C). À peine Adrien était-il mort, que Charles-Quint écri- fiection vait à son ambassadeur de travailler à faire réussir l’élec- clément vu. ion du cardinal de Médicis, d'employer même au besoin la force dans le cas où les Français s’y opposeraient ; et, en effet, par suite de ce mouvement de bascule qui faisait succéder à un homme ferme un homme débon- (1) Dépêche en espagnol : « Vous veillerez toujours à ce que Pélection . se fasse en toute liberté, et à ce que le parti français ne tente pas d'opérer quelque pression; auquel cas vous devriez faire une démonstra- | tion vigoureuse au nom de notre parti, vous aidant pour atteindre ce résultat des vice-rois de Naples et de Sicile, de notre armée, et de tous les subsides et autres moyens que vous pourrez. » Voilà ce qu’écrivait

Charles-Quint de Valladolid , le 13 juin 1523, au duc de Sessa. (Ap. Gacbard.)

naire, un ascétique à un politique, et vice versd , au nouveau conclave les partisans des Médicis l’emportèrent encore, et par des manœuvres qui furent qualifiées à cette époque de honteuses, on en vint à donner la tiare à Jules, fils naturel de Julien de Médicis. Chevalier de l’ordre de Jérusalem, habile dans les armes comme dans les négociations scabreuses et dans le manége des courtisans et des diplomates, devenu archevêque de Florence et “cardinal, il avait été la main droite de Léon X son cousin. À son avénement, il prit le nom de Clément VII. (18 novembre 1533.) | Ses contemporains sont d'accord pour le louer de n’avoir point toléré la simonie, de n’avoir point distribué les bénéfices par caprices et d’avoir maintenu la régularité en toutes choses. Au lieu de vivre avec les musiciens, les bouffons, ce pape se plaisait au milieu des lettrés, des philosophes, des théologiens et des ingénieurs ; généreux comme l'était toute sa famille, il ne donnait ni ne promettait ce qui ne lui appartenait pas ; et, comme ses aumônes n’allaient point enrichir les courtisans, ces dispensateurs de la renommée, il passait pour avare et mesquin!. ° Ajoutez à cela que, ayant trouvé le trésor public vide par suite des prodigalités de Léon X et des scrupules financiers d’Adrien VI, il dut lever des impôts et établir des Monts, et principalement le Mont de la foi pour secourir CharleæQuint contre les Turcs.

Mais ce pontife prétendait à l’infaillibilité, non moins en politique qu’en matière de foi, si bien que, s’il écou- (1) J’explique en ce sens le passage de Guichardin, où il dit qu'il

(le pape) « était réputé avare, de peu de parole, et d'un naturel auquel répugnait la bienfaisance. »

tait les avis de tout le monde, il n’en faisait ensuite qu'à sa tête ; somme toute, sa politique consistait dans l’irrésolution, son habileté dans les variations. Aussitôt son avénement, il envoya des lettres apostoliques où il déplorait, dans le style ordinaire des lamentations, les malheurs de la chrétienté; il les attribuait avec raison aux discordes des princes et à l’altération de la discipline ecclésiastique. La réforme, disait-il, devait commencer par lé. maison de Dieu; il promettait de se corriger lui-même ff: les cardinaux en feraient autant, puis il visiterait en personne tous les princes pour s'entendre avec eux sur le rétablissement de la paix, laquelle une fois conclue, il convoquerait solennellement un concile pour la rendre également à l’Église. Cependant persuadé qu'avant tout il fallait résister aux Turcs et étouffer l'incendie germanique, il se résignait à transiger avec les novateurs.

On dira peut-être que tel est le langage des pouvoirs menacés, qui se réservent ensuite le moyen d’éluder leurs promesses quand ils ont repris haleine. Il est certain que, effrayée par l’attaque dirigée contre l'autorité spirituelle, la papauté vacilla toujours même dans l’exercice du pouvoir temporel ; et au lieu de reconnaître que ce pouvoir n'avait jamais été autrement étendu et fort, elle n’eut que le sentiment de sa propre impuissance ; elle se flatta d'épuiser la France au moyen de l’Empire et l’Empire au moyen de la France; aussi se jetant tantôt dans les bras de l’une, tantôt dans les braÿ de l’autre, n'ayant su ni se faire aimer ni se faire craindre de personne, elle attira d'immenses malheurs sur l'Italie et sur elle-même.

Ce n’est pas ici le lieu de raconter comment s’aigrirent sac les inimitiés entre Charles-Quint et François Ie", qui à la Rome.

bataille de Pavie fut fait prisonnier (1525, 24 février). Après avoir acheté sa liberté, le roi de France viola ses engagements et fit une nouvelle guerre pendant laquelle la Lombardie et le royaume de Naples furent mis à feu et à sang. Le pape, effrayé de l'agrandissement des impériaux, et aussi mécontent de Charles-Quint parce qu’il avait exigé par une ordonnance l’exequatur royal pour

«introduction en Espagne des bulles pontificales, s'unit Mans une ligue, par lui appelée sainte, avec les Français et d’autres peuples, qui mirent en avant le prétexte ordinaire de l’indépendance italienne. Cette ligue lui fut trèsfuneste, car aussitôt ses vassaux les plus puissants, et principalement les Colonna , se révoltèrent contre Rome (1526), sous les murs de laquelle on vit bientôt défiler l'armée impériale, conduite par le connétable de Bourbon qui avait trahi la France pour se mettre au service de l’empereur.

Ce n'était point une armée régulière, mais bien un ramassis de quarante mille aventuriers, tels que nous aussi nous en avons vu en Italie, qui obéissaient personnellement à un chef, pourvu que celui-ci fit ce qu’ils voulaient. Ils n’avaient qu’un désir, celui de mettre Rome à sac, avides qu'ils étaient tous de piller ses trésors ; beaucoup étaient luthériens, la plus grande partie Allemands, et par suite habitués à considérer les papes et les Italiens comme les sangsues de leur nation; ils n'avaient qu’un cri: Nicht Rapa (point de Pape). Un d'eux, nommé Verdesilva, disait : « Avec la peau du pape Clément je veux faire une étrivière, et je la porterai à Luther, pour qu'il voie comment est puni celui qui résiste à la parole de Dieu. » Freundsberg, leur capitaine, tenait suspendu à l’arcon de sa selle un lacet d’or etun autre d'argent : avec

le premier il se proposait d’étrangler le dernier des papes, et avec l’autre les cardinaux. Derrière lui venait Jacques Ziegler qui, dans une Vie de Clément VII, déclama en frénétique sur les fautes de ce pontife et celles de la cour romaine.

Tels furent les hommes qui assaillirent Rome (1527) : Freundsberg étant tombé malade et le connétable de Bourbon ayant été tué à l'assaut, la soldatesque furieuse et sans frein pénétra dans ses murs, chacun ne pensal qu’à assouvir les instincts brutaux de l'avarice, de fa” luxure et de la rage. La capitale du monde chrétien, le siége des beaux-arts, l’asile et l’école de tous les lettrés et de tous les artistes, la seconde patrie de tout chrétien, devint la proie des voleurs et des mécréants. La vie de tout homme illustre de ce temps a une page où l’on peut lire le récit des horreurs inouies commises lors de ce sac, un de ces méfaits d’empereur qui laissent une em preinte indélébile dans l’histoire. L'Allemagne se vengeait ainsi de la supériorité intellectuelle et morale de l'Italie : c’était la barbarie, dans son orgueil aveugle, foulant aux pieds une civilisation qui la mortifiait.

De ce désastre, dans lequel on a calculé que Rome perdit une valeur de cent millions, nous ne devons mentionner ici que les actes de violence furieuse contre les choses sacrées. Les soldats profanèrent les tombeaux et surtout celui de Jules II, coupable d’avoir voulu délivrer l'Italie des étrangers. Les églises, les religieuses, les moines furent les premiers exposés à la brutalité de ceux qui avaient converti la basilique de Saint-Pierre en une écurie pour leurs chevaux, qui leur faisaient une litière avec les bulles papales, qui leur donnaient à manger l’avoine dans les baptistères, qui graissaient leurs bottes

78 DISCOURS IL avec le saint Chréme, qui s’enivraient en faisant des libations dans les calices, qui poursuivaient les pieuses vierges dans les chapelles et jusque sur les marches de l'autel, et qui, revêtus des ornements sacrés, se livraient à des orgies abominables. Les cardinaux de la Minerve et de Sienne, Ponceta, Jean-Mar : del Monte, qui fut plus tard pape, Bartolini, archevêque « Pise, Pucci, évêque de Pistoie, Ghibertti, évêque de Vérone, et saint Gaëtan eurent “subir toute espèce d'insultes, d’outrages et d’infamics comme tous ceux qui, surpris par cette subite invasion, ne purent s'échapper. On met un cardinal revêtu de la pourpre sur un âne, la tête tournée vers la queue de l’animal, et on le traîne de porte en porte pour mendier sa rançon. On appelle un prêtre qui accourt avec le viatique, on le mène dans une écurie, et là on veut le forcer à faire communier une jument; et comme il s'y refuse, on le massacre. On fit par dérision de fausses funérailles au cardinal d’Ara Celi: dans un conclave grotesque on déposa Clément VII et on lui substitua Martin Luther, en l'honneur duquel on fit une cavalcade bouffonne. Les archives palatines furent br@lées; dans la chapelle Sixtine on alluma des feux de bivouac dont la fumée la noircit de tous còtés; une femme fut pendue pour avoir donné des laitues à Clément VII. Tout ce qu'on vénérait par dévotion, par amour de l'art ou de l’antiquitè, ou par respect pour la tradition, ft livré à la brutalité de ces ribauds et de ces sauvages compatriotes de Luther, que celui-ci avait poussés à détester et à mépriser les Italiens. Frans On aurait vraiment pu dire alors le catholicisme perdu Fe avec sa métropole, et, « déjà jusque parmi les hommes Fete qu peuple on disait que, la crosse et l'épée n'étant pas

bien ensemble, le pape devait retourner à Saint-Jean de Latran pour y chanter la messe‘. Tottes les villes du Patrimoine s’insurgeaient; tous les vassaux accouraient pour dépouiller leur antique suzerain. Les Piagnoni en attribuaient la cause à la corruption des chrétiens, et à la persécution contre ceux qui la leur avaient reprochée, et ils rappelaient que, quarante années auparavant, Savonarole s'était écrié : « O Rome, je te le répète, fais pénitence. Le Seigneur dit : quand je viendrai sur l'Italte;:, avec mon épée, pour visiter ses péchés, je visiterai Rome”: on fera asseoir dans Saint-Pierre les courtisanes jusque sur les autels; on y fera des écuries pour les chevaux et pour les porcs ; on y mangera et on y boira, et on y commettra toutes les abominations. J'abattrai, ditle Seigneur, les cornes de l'autel, c'est-à-dire les mitres et les chapeaux; j'abattrai la puissance des prélats; je ruinerai toutes ces belles maisons, tous ces beaux palais ; tant de délices, tant de trésors seront foulés aux pieds, les hommes seront massacrés ; tout sera renversé. » D’autres ermites étaient venus préchant non-seulement la ruine de l'Italie, mais la fin du monde, disant que l'Antechrist était ou le Bourbon ou Clément VII. Brandano de Sienne, dès avant le sac, courait dans Rome criant : Malheur, malheur! Il engageait les habitants à faire pénitence, et à fléchir la colère de Dieu. Pendant le pillage, les lansquenets ayant frappé une Sainte-Vierge, il en dégoutta du sang, de même qu’à Treviglio une autre madone versa des larmes à l’entrée des Français, qui en furent si impressionnés, qu’ils épargnèrent à cette bourgade . l’incendie et le pillage. Dans une semblable occa-

(1) Varchi, Histoire de Florence, t. Il, p. 43.

sion on vit suer la Vierge de la Ceinture à Prato, qui tourna son visage vers l’Enfant-Jésus et lui mit la main sur la tête. Partout, en même temps que les miracles, les jeûnes et les rogations se multiplièrent; à Milan il y eut une longue procession, où des milliers de dévots chantaient sans cesse en chœurs alternatifs Misericordia, Misericordia, si bien que le clergé ne put au milieu de ces cris entonner d'autres prières, et qu’il n'y eut pas un assistant, homme ou femme, qui pùt retenir ses larmes. Un prédicateur, représentant sous les couleurs les plus sombres les calamités de ce temps, assurait que de Milan viendrait la rénovation de l’Église, qui devait tout d'abord être affligée et réduite à la dernière extrémité.

Voilà pour les catholiques : en sens contraire Egidius della Porta, moine de Côme, écrivant à Zwingle, s’écriait : « Dieu veut nous sauver : écrivez au Bourbon, pour qu’il délivre ces peuples, qu’il enlève l'argent aux têtes rasées, et le fasse distribuer au peuple affamé ; puis, que chacun prêche sans crainte la parole de Dieu : la force de l’Antechrist tire à sa fin‘. »

C'est ainsi que les partis se soucient peu des moyens, pourvu qu’ils conduisent à leur but. Les protestants furent transportés de joie en apprenant le saccagement de

(1) Hottinger, Ecclesia sæculi XVI, t.II, p. 61. De leur côté, les Italiens ont fait la remarque que le connétable de Bourbon mourut à l'assaut ; que le prince d'Orange, qui lui succéda, périt peu après au siége de Florence ; que Lannoy mourut de la peste, et que Moncada lui survécut très-peu : il y a plus, deux ans après le siége de Rome , aucun de ceux qui avaient pris part au pillage n’était plus en vie, et les richesses qu'ils avaient accaparées étaient passées en des mains étrangères. Ils ont remarqué également que, pour soustraire le cadavre du connétable aux insultes, on l'emporta dans cette forteresse de Gaëte, où, en 1849, allait se réfugier un autre pape, qui y recevait des mains d'un général français les clefs de Rome recouvrées par la victoire.

Rome; d’autres, jugeant que ces tribulations étaient un châtiment que Dieu avait réservé aux iniquités des prêtres, se séparèrent de l’Église, et « dans les maisons particulières de diverses villes, surtout à Faenza, qui appartenait au pape, on préchait contre l’Église romaine, et chaque jour croissait le nombre de ceux que les autres appelaient luthériens, et qui s'appelaient eux-mêmes les évangéliques. »

Cependant. tous les hommes sérieux frémirent d’indi» gnation : la France et l'Angleterre déclarèrent la guerre à Charles-Quint, donnant pour raison ou pour prétexte la conduite qu'il avait tenue vis-à-vis de Rome; tel est le caractère de cette ville et de cette souveraineté, qu'une attaque quelconque dirigée contre elle a son contrecoup dans toute la chrétienté. Vraiment ces années du siècle d'or firent plus de mal à l'Italie qu'aucune autre du siècle de fer. « Mantoue est toute déserte par suite de la peste (écrivait de Plaisance un contemporain) : il en est de même de Ferrare, de Padoue, de Crémone, de tout le Brescian : ce pays va de mai en pis; quant à Gênes, il n’en faut plus parler; on n'y voit plus que les torches et les moines des cortéges funèbres, d’où je conclus que jamais plus d’épouvante n’a frappé le voyageur traversant ce pays‘. » Dans les State papers qui se publient maintenant en Angleterre, au tome VII, page 226, est une lettre datée de Bologne 12 septembre 1529, écrite.par les ambassadeurs de Henri VIII, dans laquelle on lit ce qui suit : < Jamais on n’a vu dans la chrétienté de désolation pareille à celle de ces contrées. Les bonnes villes sont

(1) Galeazzo Visconti, le 21 juin 1528, ap. Molini. (Docum. di Storia italiana.)

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