‹ Les hérétique d'ItalieChapitre 1 sur 26 · RUE DE L'ABRBAYE-SAINT-GERMAIN · texte numérisé non relu

RUE DE L'ABRBAYE-SAINT-GERMAIN

Le Saint-Office. — La Tolérance religieuse.

En dépit des premières hérésies, l’Église avait sauvé la civilisation, en établissant une doctrine morale et sociale, dont on ne devait plus s’écarter. Ainsi se forma cet ensemble de principes qui constitue la civilisation moderne, dont tout homme est obligé en conscience de sc . déclarer redevable à l’Église.

La division apportée dans son sein par le protestantisme n’abolissait pas ces maximes et ces pratiques qui s'étaient pour ainsi dire naturalistes chez les divers peuples : c’est ainsi que le catholicisme agissait encore puissamment sur ceux-là même qui le repoussaient, et qui, si même ils avaient le pressentiment de la distinction des deux pouvoirs, étaient bien loin d'en apprécier l'importance et d'atteindre à la vraie indépendance des consciences.

L'histoire tout entière nous atteste que les gouvernements anciens s’arrogeaient un droit d’ingérence sur la foi et sur le culte des gouvernés : à peine Diagoras tourne-t-il en dérision quelque cérémonie d’Éphèse, ou Prodicus de Céos soutient-il que les éléments ont été divinisés à cause de leur utilité, ou Socrate affirme-t-il l'existence et l’inspiration des génies, qu’ils sont condamnés à mort; le sa-

crifice du Calvaire et des milliers de nos martyrs en sont M1 — 1

une preuve solennelle. Le christianisme posant en principe l'incompétence des puissances temporelles sur les consciences soustrayait la foi à l'empire de la force. A l'exemple des opprimés, les premiers chrétiens désapprouvaicnt toujours toute mesure de contrainte en matière de conscience; ilscondamnaient l’intolèrance politique, ayant pour toute arme l’intolérance religieuse, c’est-à-dire Ie droit de n’obéir qu’à la vérité, acceptée par une société d’esprits libres, défendue dans cette société par un pouvoir qui n’a d’autres armes que la parole et la persuasion, et qui la maintient exempte de toute erreur. Mais pour bannir l’erreur qui servait de base à l’antique édifice social, pour corriger l’égoisme païen et pour dompter la fierté barbare, le christianisme chercha à s'emparer du pouvoir. Après même que la religion nouvelle eut été reconnue, personne n'ignore les textes qui condamnent la rigueur dont on usa envers les hérétiques. Le compelle intrare dont il est parlé dans la parabole évangélique en saint Luc, Chap. XIV, v. 23, n'implique point de coercition physique, mais bien des instances, et le compelle des Latins aussi bien que l'évéyxasov des Grecs sont employés ailleurs en ce sens. C’est ainsi qu’au bourg d'Emmaüs les deux disciples font violence à Jésus pour qu'il reste avec eux’. Ailleurs Jésus contraignit, coegit, àvayxacev, les disciples à monter dans la barque*. Et saint Paul dit à saint Pierre : « Si vous, qui êtes juif, vivez néanmoins comme les gentils, mangeant indifféremment de tout selon la liberté de l'Évangile, pourquoi, par votre dissimulation et par votre exemple, contraignez-vous (cogis, &vayiter) les Gentils à vivrecomme

(1) S. Luc, XXIV, 29.

(2) S. Mathieu, XIV, 22.

les Juifs? » Dans aucun de ces passages il n’est question de violence matérielle. Et saint Paul recommande à Timothée : « Prædica verbum, insta opportune, importune; arque, obsecra, increpa in omni patientia et dootrina?. » L'Église a toujours admis l’existence possible de la bonne foi chez les hérétiques. Saint Augustin préserve de toute persécution les Manichéens. Salvien de Marseille disait, au V* siècle : « Les Ariens sont hérétiques, mais ils ne le savent pas, et se croient si bien catholiques, qu'ils nous traitent d’hérétiques. Pour nous, nous sommes persuadés qu'ils ** émettent une pene injurieuse à la génération divine, en disant que le Fils est inférieur au Père : pour eux, ilscroient .que nous faisons une injure au Père, en le déclarant égal au Fils. La vérité est avec nous, mais eux, ils croient l’avoir pour eux. Ce sont des impies, mais en ce point ils croient précisément suivre la vraie piété. Ils se trompent, mais c’est par un principe d'amour envers Dieu. Seul le suprême juge de l’univers peut savoir commet ils seront punis au jour du jugement : en attendant il les supporte, parce qu'il vot que s'ils errent, c'est par un mouvement de piété ?. » | Quiconque examinera ces textes avec attention y reconnaîtra plutôt les aspirations de la bonté, les remèdes de la charité chrétienne; cependant au point de vue de la doc- trine on interprétait dans le sens rigoureux le compelle intrare; et les Pères eyg-mémes, qui avaient cu en horreur toute persécution contre les hétérodoxes, finirent par la trouver nécessaire pour réprimer les révolutions sauvages ou l’insurrection armée de ceux-ci (A); ils employèrent les

(1) S.- Paul, Ép. aux Galathes, Il, 14.

(2) 11 Ép. à Timothée, 4,2.

(3) De Gubern. Dei, lib. V.

4 DISCOURS 1. — armes et autres engins terrestres et coercitifs pour sauver Je droit et la liberté spirituelle : tandis-que jadis on avait mis le dogme au service de la force publique, ils demandèrent qu'on mit la force publique au service du dogme.

Quel tort avait-on en cela?

+ Le théorème alors universellement admis était la légitimité de Dieu et de son culte, etle droit légitime de l'Église à propager ce culte.

| Silasociété religieuse est fondée sur l'unité des doctrines, elle doit se la procurer dans l'ordresextérieur par des moyens extérieurs, et en conséquence ir et punir les délits, eten particulier le délit qui sape ses fondements, c'est-à-dire l'hérésie. L

Dans cette vie d'épreuve, laliberté consiste dans la faculté radicale de choisir entre l'erreur et la vérité, entre le bien etle mal, ‘avec tous les risques d’un pareil choix. C'est la faculté de se déterminer à croire et à agir selon la lumière de la conscience, sans subir de violence extérieure, sous la seule responsabilité de son choix devant la justice de Dieu. Cela implique l'obligation morale de choisir la vérité et de pratiquer le bien. Or, la vérité est une : le bien n'est pas le mal : le oui ne peut être le non, et toutes les religions ne peuvent ètre bonnes, c'est-à-dire que toutes ne sont pas également propres à faire connaître la vérité, à la posséder, à la conserver, à la propager. S'il n’en était pas ainsi, à quoi servirait la conscienge humaine ! pourquoi nous aurait-elle été donnée? Appellegions-nous liberté la triste faculté de passer d’une fantaisie à l'autre, etde faire l'expérience de toutes les erreurs? Cette indifférence en morale eten religion n'est-elle pas plutôt la négation la plus injurieuse de la liberté de conscience?

La liberté morale n'est pas le droit de faire le mal : c'est

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l’acte intérieur par lequel nous nous déterminons librement pour ce qui est bien; il renferme la liberté du choix et la possibilité du mal, à l’exclusion de toute violence physique. Choisir le bien est le premier devoir de l’homme : choisir le mal, c’est faire un abus de la liberté. Il ne peut donc pas exister un droit de choisir une religion fausse et dela propager : d’où il suit que l'Église catholique considère toutes les fausses religions comme un abus de la liberté.

Pourrait-elle, en conséquence, en abandonner le choix à la libre déterinination des individus? Et n’ayant point à sa disposition def#moyens extérieurs de coercition, doitelle invoquer la puissance séculière ?

Saint Thomas, se demandant si l'on peut contraindre les infidèles à embrasser la foi, répond que nullo modo sunt ad fidem compellendi ut ipsi credant, quia credere voluntatisest, c'est-à-dire que la foi dépend de la volonté *, et il soutient qu’on doit tolérer même les cérémonies des infidèles, comme Dieu tolère certains maux, pour ne pas ravir à l'homme sa liberté. En fait, il n'est point vrai que celui qui a Fautorité soit obligé d'empècher tout mal : en face de la conscience et du libre arbitre, on ne peut se servir pour cette mission que de moyens irréprochables. Le célèbre Suarez présentait comme l'opinion commune des théologiens qu’on « ne peut contraindre les infidèles non apostats à embrasser la foi, alors même qu'ils en auraient acquis une Re connaissance ? ». En thèse générale, les princes fie doivent pas tolérer chez leurs sujets les pratiques contraires à la raison et à Dieu (dit-il); mais cela leur est permis si, en tenant une conduite différente,

(1) Summa Theolog. secund., Quæst. X, art. VII. (2) Tract. de fide, Disp. V Il, sect. INI, n° 4.

6 cn DISCOURS I.

il en résultait un dommage notable ; quant aux pratiques religieuses qui en elles-mêmes ne sont pas contraires à la religion naturelle , il les faut tolérer, et cela, Jors même qu’elles sont contraires à la religion chrétienne, autrement ce serait imposer la foi par force, ce qui n’est jamais permis. |

L'Église n’a pas autorité légitime sur les infidèles, en sorte qu'elle ne peut les contraindre : pas mème dans le cas où ils seraient ses sujets dans l'ordre temporel, car FÉglise n’a pas reçu du Christ une telle autorité sur ses sujets temporels. Le Concile de Trente"a statué que Ecclesia in neminem judicium exercet, qui prius per baplismum non fuerit ingressus'.

Qu'on ne nous objecte pas des faits isolés, tel homme, ou telle époque; qu'on s’en tienne aux doctrines. Or celles-ci, éclairées par la science des maîtres, enseignent qu'à la tête de tous les droits est inscrit le droit qui appartient à Dieu d’être adoré dans la forme qu’il a prescrite : après vient la mission de l’Église de convertir les peuples à cette forme de culte par la persuasion et avec la coopération de l'autorité séculière ; l'exercice de la mission de l'Église

(1) Sess. IV, cap. 2.

On considérait comme une obligation tellement générale de poursuivre les hérétiques, que des sociétés purement laïques se regardaient comme tenues de s’en occuper. En voici un exemple : l’art de Calimala, c’est-à-dire la corporation des menyjsiers de Florence, dans ses antiques statutsa un article 1°", intitfiè : De la foi catholique, ainsi CONÇU :

« Nous nous engageons à observer, à respecter et à maintenir la foi catholique et apostolique, et nous promettons d'aider de nos conseils et de prêter main forte au gouvernement de Florence pour détruire la perverse hérésie, toutes les fois que ce gouvernement nous en aura requis, et nous le ferons de bonne foi d’après les règles posées dans le statut communal de Florence. »

LE SAINT-OFPICE. da

restant bien entendu toujours subordonné aux exceptions commandées par l’opportunité et se réglant sagement dans l'agplicatign, d’après le caractère des infidèles, à l’exclusion de la violence et des perturbations dans l'ordre civil.

Pour que l'hérésie fût punissable comme attentat à la foi, il était nécessaire que le chrétien persévéràt dans l’erreur, quoique suffisamment instruit, et qu’il manifestàt par des actes son opposition à l’autorité de l'Église. La simple erreur involontaire n'est pas même une faute aux yeux de la morale.

Mais si l’Église est la base de tout l'enseignement, en sa qualité de juge légitime des controverses, il s’en suit que lui résister est une faute : ainsi parlent les défenseurs de la coercition. Mais où commence la faute? Dieu seul est juge en celte matière.

Ils ajoutent : « L'Église a besoin d’être forte autant qu'il est nécessaire pour se défendre par elle-même et pour triompher. Or, il n'est pas vrai qu’elle soit assez forte; car contre une religion qui combat les instincts pervertis, qui impose des devoirs difficiles, toutes les passions naturelles viennent se liguer, et trouvent dans le cœur de chaque homme un puissant auxiliaire. D'autre part, il lui est bien difficile de se défendre contre des attaques imprévues et quotidiennes, dirigées sur un point isolé, formée qu’elle est d’un tout compacte et parfaitement harmonieux de doctrines, de conseils, de prescriptions, de faits historiques, si bien enchafnés les uns avec les autres, qu'il n'y a qu'un petit nombre de personnes qui*puissent en em- . brasser l’ensemble et l'avoir constamment présent à l’esprit. La religion est de plus le fondement de la morale : done, il est du devoir des gouvernements de la protéger; ne pas la protéger serait laisser détruire les racines de

l'arbre, tarir la source qui fournit l'eau au pays. De même quela liberté morale a ses limites et qu'elle s'arrête quand elle devient nuisible à la société, ainsi la liberté religièuse Re MES SET “AIOER le bien moral. »

Et de fait, le pouvoir civil, cesena Vhérésiec comme un crime social, la réprimait : c'est qu’alors l'unité de la foi étant une réalité, on ne voyait pas pulluler une infinité de sectes, et l'Église étant considérée comme la propriété de tous, comme un don du ciel, l'État ne pouvait rester indifférent aux attaques dont elle était l'objet, Si falsifier la monnaie était un crime, n’en était-ce pas un de falsifier la foi? Les chrétiens n’étaient-ils pas obligés de la conserver en vertu du serment prèté au baptème ? N'avaient-ils pas toute raison de ne pas être troublés dans la possession de leur foi par des individualités isolées ? Toutes les sociétés mème païennes out toujours reconnu que les doctrines religieuses d'un corps social devaient être protégées contre les insultes des individus.

Tel étaitie sentientuniversel : l'Église n'était pas seuleà penser ainsi: Du moment où l'unité de la foi était rompue; l'hérésie cessait d’être un crime civil; mais l'Église, se considérantcommeladépositairede la paroleinfaillible, ne pouvait dogmatiquement reconnaître à l'erreur religieuse un droit moral à la liberté, autant eût valu dans le système juridique mettre l'erreur,sur le mème rang que la vérité.

En conclurons-nous que l'Église ne puisse faire autre-

ment que d'être persécutrice?

L'Église veut la justice, pourtant elle tolère le péché, sachant que « nécessairement il arrive des scandales »; elle conseille la perfection, et pourtant elle tolère de graves imperfections, puisqu'elle ne peut à des forces iné-

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