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LE SAINT-OFFICE. ” da
gales demander des efforts égaux..Ce qu’elle nie et refuse d'admettre, c’est qu’on qualifie de progrès la liberté ahplue du mal comme celle du bien, la libre propagation de l'erreur comme celle de la vérité. Elle tient, du reste , que pour se conformer à l’état des sociétés, il convient de supporter le mal, en le reconnaissant toujours comme mal, et sans le mettre sous l'égide des principes vrais et universels. Parfois la vérité est obligée de céder sa place au mensonge, mais jamais son droit.
L'Église, tout en laissant passer la liberté de conscience, parce que de infernis non judicat, ne reconnaît pas pour cela la liberté des cultes illimitée et poussée jusqu’au mé-
pris des vérités naturelles et des. notions de la morale. Le ‘
mal, qui est despotisme, a la prétention de détruire la liberté du bien. Mais le bien, qui est amour, peut parfois supporter la présence du mal; il n’admet pourtant pas qu’il domine ou même qu'il réclame le pied d'égalité. Quel est le gouvernement qui pourrait approuver l'indifférence entre la vérité et l'erreur ? Un pareil gouvernement se cendamnerait à une mort certaine.
+ Une des faiblesseshumaines est de supposer que les choses ont toujours marché de la même manière : avec de telles visées ceux qui sont à ce point fiers de leur siècle, parce qu'ils n'ont pas compris la pensée des siècles précédents, sont arrivés à dénaturer les principes les plus clairs, les plus évidents. La liberté des cultes est un de cesrefrainsde notre époque, que nous sommes si bien habitués à entendre répéter, qu'une seulechose nous étonne®c'est qu’autrefois cette maxime politique ait pu rencontrer de l'opposition. Et pourtant dans un siècle où la tolérance dérivait nécessairement de l’incrédulité, le législateur des libertés révolutionnaires, Rousseau, écrivait: « ll ÿ a donc une pro-
Liberté des cultes.
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gio ” DISCOURS 1.
« fession de foi purement | civile dont il appartient au sou- « verain de fixer.les articles, non pas précisément comme + « dogmes de religion, mais comme sentiments de socia « bilité, sans lesquels il est impossible d'être bon citoyen « ni sujet fidèle. Sans pouvoir obliger personne à lescroire, « ilpeut bannir de l'État quiconque ne les croit pas; il peut « le bannir, non comme impie, mais comme insociable, «comme incapablé d'aimer sincèrement les lois, la jus- « tice, et d'immoler au besoin sa vie à son devoir. Que si « quelqu'un, après avoirreconnu publiquement ces mêmes « dogmes, se conduit comme ne les croyant pas, qu'il soit < puni de mort; il a commis le plus grand des crimes, il a
© « menti devantles lois tw.
Et Voltaire : « Quiconque s'élève contre la religion de sa patrie mérite la mort Il'est vrai qu'il faisait allusion au Christ:
Ce principe est si bien un principe moderne, que la fameuse Déclaration des droits de 1789 affirme seulement la liberté: de penser, quand elle dit que « personne ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble en rien l'ordre établi par la loi ». Conséquemment, là où la oi a établi le culte catholique, tout autre est exclus.
La liberté des cultes peut êtré considérée comme une institution de droit positif humain, limitée aux besoins de la société politique dans une situation donnée ou pour des droits acquis én vertu d'une paisible possession. Jusquelà, l'Église peut très-bien en venir à destransactions; aux quelles doit savoir se plier une société civile destinée à vivre dans des temps et dans des situations les plus diverses.
(1) Contrat social (liv. IV, e. 8).
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im. te + "è it + h = dy + > % LE SAINT-OFFICE. IL
A l'appui de cette assertiog, il suffirait de rappeler qu'à
- l'office du vendredi saint l'Église prie pour les Cathécumènes, pour les Hérétiques, les Schismatiques , les Juifs et les Paiens, parce que le Sauveur du genre humain est % mort pour tous les hommes ; mais nous avons encore les décisions des pontifes modernes et surtout celles de Pie IX, qui montreft jusqu'où elle pousse cette tolérance. (B)
+ Hoïs de l'Église il n’ya pas dg ut. — Cette maxime
+ provoque lescandale chez les uns, la colère chez les autres, engendre des préoccupations chez tous. Mais autant elle est.cerlaine dans son principe, autant elle est mystérieuse dans son application. En effet, celui qui est hors de l'Église est-il par une conséquence forcée exclu du salut? Quel est l'homme qu pourrait se vanter de sonder ce mystère, le plu® grand de ceux qui appartiennent à l’ordre , surnaturel ? Nous savons que Judas est damné : mais Luther ? mais Voltaire ? (C)Suivant l'opinion des saints Pères, Dieu ne jugera pas d’après les règles de l'Évangile ceux qui n’ont pas connu l'Évangile. Tel peut appartenir à l'âme de l'Église sans être partie de son corps, et vice versa, sans que nul homme puisse faire la distinction : ici, @a effet, trois mystères se dressent devant nous : la Grâce de Dieu, la conscience de l'homme, les ténèbres de la mort; c’est ce qué’le ciel a de plus fécond, la terre d® pluslibre et de plus impénétrable, c’est la séparation qui existe entre le temps et l'éternité.
… Tout cela rend inaccessible à l'œil humain et impossible ici-bas l’application de cette maxime : Adorons la justice, mais ne jugeons pas les mystères ; craignons tout pour nous selon la foi, espérons tout pour les autres selon la charité.
Ces théories sont aussi anciennes que l’Église, mais elles intolérance
n'ont pastoujours été mises en pratique; et latolérance, cette Protestantes
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nm, DISCODAS 1.
© vertu éminemment civile, gui ne nous fait voi dille l'homme d’une croyance différente dela nôtre qu'un frère, =" un concitoyen, et réserve à Dieu le jugement des consciences, qui done la pratiquail, cette vertu, au moyen âge ? “A la renaissance, Savonarolelui-même, dansses disputes contre les astrologues, s'écriait: « O astro! stupides, insensésiét impies pour vous combattre on ne peut em ployer que le feu ». , non content de recourir aux invectives, faisait appel contre les dissidents à l'épée des | rois; et l'on voit encore à Dresde la hache dontles luthériens se servaient contre les dissidents, et sur laquelle sont gravés ces mots : Hut dich; Calvinist, Les princes protestants repoussaient absolument la tolérance, parce que du moment où ils avaient mis la main suniles choses religieuses
= ilsdevaient vouloir une seule religion, pour nè pas affaiblir leurpouvoir-Aussi Calvin, qui ne veut pas admettre la sépa- — ration de l'Église de l'État, requérait contre les dissidents la-peine de mort, attendu, dit-il, que'nul ne peut refuser de reconnaître l'autorité des princes sur l'Église sans;par là
commettre un atténtat contrela monarchie, qui a été ie parMieu?. Il faisait brûler Servet, fouetter et ban-
nir bon nombre de récalcitrants.et proposait de tuer tous lés Jésuites. 11 n'est pas jusqu’au doux Mélancthon, qui ne souhaite que quélque homme fortne se prenne du désir de se couvrir de gloire en assassinant Henri VIII *, etil approuvait sans restriclionles supplices ordonnés par Cal-
(1) Traité contre tés astrologues, chap. TIT.
(2) Epistola a Genevra, 1579, pag. 40.
(3) Jesuitæ.., aut necandi..., aut certe mendaciis et calomniis opprimendi sunt. Calvin, ap. Bxcan., t I, Op. 17, Apb. 13.
(4) Quam vero dicrit ille in tragedia, non gratiorem victimam Deo mactari posseguam tyranmm. Utinam Deus'alicui forti viro hanc menterm inserat !
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a ce Si ° P LE SAINT-OFFICE. 43
vin : Vuli Deus blasphemias a perjuria severissime puniri, et
+ : punit ipse alastoras, illos impiorum dogmatum auctores,
cum magisiratus officium suum negliguni; ac tune quidem simul et magistralus el imperia delet.... Dedit vero et Genevensisrei publica magistratus insanabilis blasphemiz adversus filium Dei, sublalo Serveto, pium et memorabileadomnem posteritatem ebemplum *. Et il poursuivait en ceg&termes :
. « Griîbes soient rendues au Fils depiet, qui a été spectateur
et juge de notre combat, et qui en sera la récompense. L'Église aussi devra vous être reconnaissante. Je suis enüèrement' de votre avis, et je tiens pour certain que, les choses ayant été faites régulièrement, vos magistrats ont agi suivant Je droit et la justice en faisant mourir le blasphémateur. » Théogpre de Bèze écrivait un livre pour défendre cette proposition libertas conscientiarum diabolicum | dogma, et l’article trente-six de la Confession Helvétique porte : Stringat magistratus gladium in omnes blasphemos , coerceat et hæreticos. (D) Henri VIII et Élisabeth traçaient de tyranniques ordonnances avec le sang des catholiques, de la même manière que Marie et Philippe II écrivaient les leurs avec le sang des hérétiques. Après la décapitatidW de Marie Stuart, le comte de Kent s'écriait : « Puissent périr ainsi tous les ennemis de l'Évangile. » Ferdinand d'Autriche, lorsqu'il massacrait les dissidenWde la Hongrie et de la Bohème, vengeait les actes sanguinaires dont ils s’étaient rendus jadis coupables. En résumé c'était une lutte acharnée dans laquelle celui qui n’assassinait pas eùt été infailliblement assassiné.
(1) De Serveio, 1555. Corpus Reform., VIII, 523; IX, 133. BARNI (Les mortyrs de la libre pensée) veut prouver que, même à cette époque, la loi qui livrait les hérètiques au bourreau comptait plus d'un adversaire. °
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db, — DISCOURS Th :
© Un des plus tristes effets UE » ment d'effrayer les gard a vérité ; au point deleur ©
faire croire nécessaire l'emploi des rigueurs pour la dé- ©. fendre, cequi amena une recrudescence dans les mesures de sévérité. La seule différence-qu'il y eut entre cette époque et les temps anciens consistait en ce que; do de la confusîbn des deux pouvoirs, (c'était la qui reconnaissaît e Ml, de lèse-religion et qui ai le châtiment au coupable, tandis que dans les temps modernes on avait établi un tribunal ecclésiastique, composé de personnes compétentes em matière de Le o religieuses, qui pronongait simplement sur le: fait, et s'adressait ensuite au bras séculier pour le punir, (1 ;* L'Inquisition (nous en avons déjà parlé audise. VyT.1, Les Précurseurs de la Réforme) fat introduite dans le Lan" guedocà titre d'expédient politique pour étouffer d’animosité implacabledes populationsséparées par la Loire, et pour asseoir en France celte unité nationale, après laquelle les autres peuples aspirent de tous leurs efforts. L'explication de ses actes se trouve dans les circonstances des temps, et l'état des opinions d'alors. Une fois qu'un étatde choses est solidement constitué, quoi d'étonnant quela manière d'entendre et d'appliquer de système existant varie ayec + chaque époque ? t quand il s'agit de ce moyen âge qui procédait d'après les faits et non par théories. Si personne ne nie que cette institution ait pu s'exercèr d'une manière convenable, personne non plus ne niera que dans, l'application on n'ait dépassé la mesure. La domination spirituelle n’est bien fondée que sur le consentement volontaire des intelligences; aussi, lorsqu'elle recourtsciemment à la force matérielle, elle accentue le symptôme évident de sofì affaiblissement. Toute autorité menacée daffis.son
existence redouble erdinairement de rigueur, et justifie la persécution par la nécessité où elle est de se défendre : c’est ainsi que le tribunal de l’Inquisition développa son action comme une loi martiale pour arrêter l'hérésie qui menaçait de bouleverser l'ordre social. Là où il n’y avait pas d'hérétiques elle veillait sur les mœurs et sur la discipline , punissait le blasplt&me, labigamie, les supgrstitions, les propos méchants dirfgés contrele clergé, et surtout les faits de sorcellerie, lorsque la croyance à son pouvoir commenca à se répandre dans les masses. Un nouveau champ de bataille fut ouvert à l’Inguisition lorsque éclata la réforme religieuse, à une époque où généralementl'on croyait légitime d'établir ou de conserver l’unité de la religion par ja force matérielle, et où l'on regardait comme impossible la coexistence dans le même pays de deux cultes s’anathématisant l'un l’autre.
‘ La discorde une fois entrée dans la société, en tout temps et partout il s'est commis des excès : toute réva lution qui n’aboutit pas à détruire le pouvoir le rend et plus dur et plus rigoureux : les partis n’ont point d’entrailles ; ils se créent une fausse justice, et de la même manière qu'au nom de cette prétendue justice la Convention envoya au supplice des milliers de Français pour le salut de l’État, de même alors on faisait mourir les hérétiques pour sauver l’Église; ceux-là expiraient en criant : « Vive la liberté » ; et ceux-ci en criant : « Vive la Bible »; ainsi se renouvelèrent au nom de la religion et de la miséricorde les abominations de l'empire romain, ainsi on préluda à ceiles de la révolution française. Mais recourir . à ces supplices barbares, dont le récit nous fait frissonner d'horreur, était alors dans les mœurs comme l'est aujourd’hui dgns les nôtres la calomnie. Il est même juste de
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‘noter que l’Inquisition adoucissait les peines autant que
possible par un dernier pour le supplicié qui avait été créé à l'image de Dieu; et le spectateur qui voyait appliquer la peine pouvait bien s'apitoyer sur le sort d'une victime, mais il n'était pas offensé par l’étrangeté du sup-
* plice. Philippe II et François I° y assistaient avec toute
la Courÿket pourtant ces moi n'étaient pas pour cela considérés commie des monstres. (E) .
Lorsqu'au concile de Trente le cardinal de Lorraine peignaît avec tant d’éloquence la désolation de la France, les violences et les batailles partout; les églises démoliesyles religieux massacrés, les sacrements profanés, les images, les reliques des saints et les bibliothèques réduites en cendres, les sépultures des roïshet des évèques indignement violées, les pasteurs chassés, l'autorité royale et les lois foulées aux pieds, les revenus publics dilapidés, tout le peuplé en état de révolte, seize armées aux prises l'une contre l'autre, ‘età Toulouse dix mille hommes tués en une seule rencontre, le père mourant dans un camp, le fils frappé dans l'autre; lorsqu'il menacait les autres États de calamités semblables, attendu que si la France remue toute l'Europe s'agite ; lorsque ce grand seigneur, qui étaît aussi un grand prélat, faisait une peînture si sombre, la plupart de ses auditeurs durent se féliciter que, grâce à des mesures de rigueur, on eût épargné un si grand malheur à l'Italie, et que par le châtiment d'un petit nombre on eût évité l'extermination de beaucoup d’innocents; qu'enfin, comme le disait encore le même cardinal, l'Ialié eût conservé la paix grâce au gouvernement ferme de l'Espagne.
C'est en ce sens qu'un vaillant penseur de la catholique Savoie, Joseph De Maistre, a fait l'apologie de l’Inquisition
. LE SAIND-OFFICE. 17 ha d'Espagne, qui avait épargné à la péninsule ibérique les < torrents de sang versés par la Réforme etles guerres civiles À qui en résultèrent dans le reste de l’Bbrope. En disant apologie, je me sess-d’un lieu commun de rhétorique, puis- 4 que De Maistre lui-même, quelque hardi qu’il fàt, n’osant pas prendre la responsabilité de ce langage, fait dire par + un des interlocuteuft n dialogue que « le Saint-Office « avec une soixantame de procès intentés dans le cours « d’un siècle nous aurait épargné le spectacle d’une mon- « tagne de cadavres, qui surpasserait en hauteur les Alpes « et arrêterait le Rhin et le PÒ ».
Ceux que de telles paroles feraient frémir devront s@rappeler que déjà, avant De Maistre, Victor Alfieri avait dit : 4 «L'Espagre, grâce au petit nombre de victimes immolées par l’Inquisition, empècha des torrents de sang de couler. » | « C'est là une proposition digne d’un utilitaire et que nous ne pouvons accepter, nous qui demandons avant tout la justice. Cependant, quel homme loyal ne voudra comparer ces procès et ces exécutions avec d’autres attentats, déshonneur de notre âge, parvenu à l’apogée de la civilisation et tout fier de ses sentiments humanitaires ‘?
Qui ne sentira en même temps que certaine exaltation de
sensiblerie au siècle de la guillotine et de l'état de siége
(1) « Par comparaison, j'eusse mille fois préféré, eu égard aux procédés dont j'ai été l’objet, le Saint-Office et ses tortures barbares. ° Mais, dira-t-on : le Saint-Office condamnait au bûcher, et vous avez été simplement destitué de votre emploi. Eh quoi! ne comprend-on pas que la raison pour laquelle on m'a destitué était plus dure par ses conséquences qu'une condamnation a mort? Celle-ci vous torture le corps et vous enléve la vie, qui est un fardeau très-pesant ; celle-là vous déchire, vous étire et vous ravit l’existence morale, qui l'emporte cent fois sur l'existence physique.» G. Torano, à ses électeurs, Naples , 1861.
exhale une puanteur d'hypocrisie? quel catholique n'éprouvera une vive douleur à la pensée qu'on puisse reprocher à l'Église desqprocédés qui justifient les atrocités dont les pouvoirs séculiers nous rendent aujourd'hui témoins.
Mais lorsqu'un auteur moderne ! affirme sérieusement que « l’Inquisition punissait + x externe, non « pas la manifestation:publique des opinions, mais la pen- « sée de l'âme, et qu'en cela elle dépassait réellement les « limites de toute jurisprudence », nous le prions de nous indiquer de quelle manière l'Inquisition pouvait connaître la pensée de l'âme, et-si la manifestation publique de la pensée n'est pas une action externe,
Il est vrai aussi qu’une école s'est formée , dans ces dernières années, qui s’est jetée dans l’excès contraire et a entrepris non-seulement de défendre, mais d'approuver les procédés de l'Inquisition. Nous l’ayons combattue alors qu'elle avait acquis une certaine puissance, et nous avons affronté ses invectives : cela nous donne bien quelque droit de dire des vérités, que l'école adverse trouvera le moyen de désapprouver, de la mème manière que les ultras ont désapprouvé les vérités contraires, attendu que l'on confondra toujours l'explication d'un fait avec son apologie. En effet, dès l'instant où a prévalu l’usage de la tolérance dans les pays où elle ne constitue pas encore un droit, la plèbe des écrivassiers s'est empressée de couvrir de boue ceux qui proposent non pas une justification mais une simple explication des cruautés de nos aïeux : au contraire, on donne un brevet d’héroisme à ceux qui déclament sans loyauté contre des institutions dont ils n'ont plus rien à craindre,
(1) Fonti, Istituz, civili, lib. II, cap. 2.
ou bien l’on se fait à tort et à travers l'écho de ceux qui ont mis ces rigueurs sur le compte de la religion.
Nous n'avons l'intention dans ces études ni d’accuser les Protestants ni de disculper les Catholiques; en historien, nous recherchons et nous exposons la vérité. En méditant sur ce sujet, nous avons reconnu que la persécution était un trait caractéristique de l’époque, comme le
trait caractéristique de la nôtre est, dit-on, la tolérance,
et que l’animosité des persécuteurs est une preuve de la sincérité de leurs opinions. Tout en déplorant les faits, nous recourons au principe, qui est infaillible; et nous aimons à rappeler qu’au Concile de Trente on n’a prononcé ni le mot Inquisition ni le mot bûchers; on a lancé seulement l'anaihema sit contre le mécréant, c’est-à-dire prononcé la séparation spirituelle d’une société toute spirituelle ; mais toutes les fois qu’elle poursuit un grand dessein l'humanité devient prodigue de sang. -
Il faut, avant tout, distinguer l'Inquisition romaine’ de l’Imquisition d'Espagne. Et puisque à cette époque les destinées de l’Italie furent en grande partie liées à celles de l'Espagne, et que celle-ci est considérée comme le bourreau de la libre pensée , il n’est pas superflu de consacrer quelques lignes à ce pays. Ce royaume avait acquis son unité et sa force en sauvant le catholicisme des attaques des Maures, en sorte que la cause de la religion s'était identifiée à la cause nationale : les rois revêtaient un caractère religieux, et la reine Isabelle avait entouré le trône de formes catholiques; en Amérique, les monarques espagnols étaient vénérés comme les propagateurs du christianisme ; la prérogative royale était toujours fortifiée par l'autorité religieuse. Vaincus après sept siècles de luttes, les Maures avaient laissé des monuments, des fau-
Inquisition espagnole.
teurs et de faux convertis qui conspiraient avec les ennemis du pays et de la religion, Aussi pour les écraser on recourutà des rigueurs exceptionnelles de la nature de celles que l'on pratique encore de nos jours dans les pays conquis ou récemment soumis. On institua donc des tribunaux chargés de poursuivre les Maures comme ennemis de la nation, de veiller tout à la fois sur l’orthodoxie des croyances, et de punir les égarés non-seulement comme hétérodoxes, mais encore comme coupables du crime de lèse-nation.
Ce « Saint Office de l’Inquisition, » ce tribunal de guerre établi contre les restes de la domination étrangère, se laissa aller à des excès, comme il arrive toujours lorsqu'il s'agit de vengeances nationales, Des milliers de familles mauresques, expulsées par ordre de ce “tribunal, abordèrent à Gênes et à d'autres ports d'Italie dans un tel état de dénûment, que beaucoup d'individus succombèrent aux étreintes de la faim et du froid, après avoir été contraints de vendre leurs enfants pour payer le prix du passage; et elles importèrent en Italie la maladie dite marano. Beaucoup d'hébraïsants d'Espagne et de Portugal étaient venus aussi se réfugier en Savoie, à Gènes, en Toscane, à Venise, à Ferrare, à Mantoue et à Urbin : Grégoire XIII invitait les gouvernements de ces pays à pourvoir à leur entretien et à les surveiller *.
Lorsque le roi Ferdinand le Catholique eut introduit le Saint Office dans ses États, Sixte IV en manifesta tant de
ci déplaisir, que loin de recevoir l'ambassadeur espagnol, il contre elle. le fit arrèter : par représailles, le roi Catholique fit arrèter l'envoyé du Saint-Siége, et rappela ses sujets des États
(1) Ap: Tuemen, ad. ann. 1581.
LE SAINT-OFFICE. a!
pontificaux. Sixte IV finit par céder, comme y sont souvent obligés les papes, et confirma le Saint Office en 1478; mais, ému des plaintes qui lui arrivaient sur la dureté des premiers inquisiteurs, il déclara que la bulle de confirmation lui avait été arrachée subrepticement, donna un avertissement aux inquisiteurs, et décida qu’à l'avenir ils ne pourraient procéder sans l'assentiment des évêques, et que la juridiction du Saint Office ne devrait pas être étendue aux autres provinces du royaume ; enfin il établit un tribunal d'appel papal, auquel pourraient recourir ceux quiauraient eu à souffrir de l’Inquisition, et cassa ou adoucit plusieurs de ses sentences. Malgré les efforts faits par Ferdinand et sa femme ainsi que par leur successeur Charles-Quint pour éluder cette intervention du Saint-Siége, l’histoire a conservé le souvenir de condamnés à qui ce tribunal a fait restituer leurs biens ouleurs droits civils; elle nous apprend de plus qu’il a cherché à sauver les fils de ces victimes de l'infamie et de la confiscation, et que souvent mème il a imposé aux inquisiteurs le devoir d’absoudre en secret certains accusés pour les soustraire aux peines légales et à lignominie publique. Jules II et Léon X ont dispensé plusieurs condamnés de porterle san-bénito, c’est-à-dire le sac de pénitent; ils ont fait effacer sur la tombe de quelques autres les signesde réprobation qu’on y avaitgravés : Léon X excommunia l’inquisiteur de Tolède en 4591, malgré les protestations de Charles-Quint; il voulait même apporter à l'Inquisition espagnole des réformes radicales en la soumettant aux évêques, mais Charles-Quint l’en détourna, en lui faisant apparaître, comme d’habitude, l’épouvantail de Luther : le pape, réellement effrayé, n'insista point pour faire exécuter les mesures qu’il avait prises contre l’Inquisition. Plus tard, l’éminent érudit Vivès, ayant été condamné
comme suspect de luthéranisme, Paul IN le déclara innocent, et le fil évèque des Canaries. Le célèbre latiniste Mare Antoine Muret, condamné dans sa patrie au bûcher comme hérétique, fut accueilli à Rome, où il enseigna la jeunesse sous la protection du pape.
Nous empruntons ces faits à une histoire écrite dans un esprit de violente hostilité, et partant très-répandue, à celle de Llorente. De mème que dans les révolutions actuelles d'Italie on a confié à des hommes le soin spécial de fouiller non-seulement dans les archives des gouvernements déchus, mais jusque dans le sanctuaire des correspondances privées appartenant aux princes expulsés, et de publier tous les documents qui pourraient contribuer à les déshonorer, de mème Joseph Bonaparte, intronisé roi d'Espagne, chargea Llorente de faire un dépouillement de tous les papiers provenant du Conseil Suprême et de l'Inquisition, Cet historien, d'une basse condescendance pour ses maftres étrangers, remplit avec zèle la tâche qui lui était confiée, et envoya au pilon tous les procès, à l'exception de ceux-là seuls qui, au premier coup d'œil, se rattachaient à l'histoire par le nom des accusés ou par le retentissement des faits; il conserva également les registres des décisions du Conseil Suprême, les ordonnances royales, les bulles et les brefs émanés de la Cour de Rome. Il confesse lui-même dans son Histoire de l’Inquisition; qu'il l'a en partie échaffaudée sur de semblables matériaux, avec une mauvaise foi et une haine, je dirais mieux, avec la soumission couarde que montrent à l'opinion dominante les écrivains à gages. Son œuvre fut d'autant plus louée et répandue dans le public, qu'il importait au gouvernement impérial de faire abhorrer et vilipender l'autorité de la Cour de Rome, le patriotisme espagnol, le clergé, ettous ceux qui
défendaient l'indépendance de la patrie. Par cet acte de vandalisme, l’auteur a fait disparaître le moyen de vérifier la sincérité d’autres faits historiques, à l’exception de ceux qu’il lui était utile de conserver : aussi désormais n'y a-t-il pas un lettré ou un érudit espagnol un peu consciencieux qui ne désavoue cette œuvre antinationale. Ailleurs, au contraire, nous voyons le grand cas que font de ce livre ces gens qui, incapables de penser et de juger par euxmêmes, acceptent des jugements tout faits de la part des prétendus représentants de l’opinion publique.
Pour ne parler que de ce qui concerne l'Italie, Llorente ne pouvait dissimuler l'opposition que Rome fit auxrigueurs de l’Inquisition, les appels qu’elle avait admis à son propre tribunal, et les sentences d’absolution qu’elle avait prononcées : il ne le pouvait pas, vu les pièces encore existantes contenant les plaintes officielles que Ferdinand et Isabelle dirigeaient contre elle. Que fait alors notre sincère historien? Il s’en prend obstinément aux intentions, et soutient que Rome agissait ainsi pour faire de l'argent. C'est là une manière d'écrire les gazettes, et non pas l’hisloire (F).
De son temps déjà, l'historien florentin Segni s’apercevait .que l’Inquisition espagnole « avait été instituée pour enle- « ver aux riches leurs biens et aux puissants toute con- « sidération. Établie dès lors sur l’omnipotence du roi, « elle agit entièrement dans l'intérêt de l'autorité royale « et au détriment de la puissance spirituelle. Dans son idée « première et dans son but, c’est une institution politique; « il importe donc au pape de lui susciter des obstacles « comme il le fait toutes les fois qu’il le peut; mais l’in- « térêt du roi est de la maintenir et de la perfectionner « continuellement. » Cela est si vrai, que le roi d'Es-
pagne nommait le grand inquisiteur, approuvait le choix des assesseurs, dont deux devaient être pris dans le Conseil : Suprême de Castille. Le tribunal dépendait du roi, qui restait maître ainsi de la vie et des biens de ses sujets, et qui faisait de la caisse de l’Inquisition un fonds de réserve propre, à ce point que plus d'une fois il n'eut pas de quoi avancer aux inquisiteurs les sommes nécessaires pour couvrir les dépenses du Saint Office. L'impôt destiné à entrer
dans les coffres de l’Inquisition frappait également sur les
grands et sur le clergé, sans privilége ni exception; aussi cette institution, alors même qu’elle personnifiait la réaction nationale contre les Mahométans et les Juifs, était en même temps un instrument politique entre les mains du roi pour assujettir l'Église et la noblesse (G ).
Charles-Quint avait rendu contre les protestants des décrets d’une telle sévérité, que Philippe II; son successeur au trône d'Espagne et dans les possessions espagnoles de l'Asie, de l'Amérique et de l'Italie, dut en adoucir les dispositions. Le nom de Philippe IL est devenu proverbial pour signifier l'opposition contre l'hérésie, c'est-à-dire qu'il est pour les uns le modèle d’une persévérance généreuse autant qu'inexorable, et pour les autres le type achevé de la tyrannie jointe à l'hypocrisie. Il eut en effet de réelles et grandes qualités : doué d'une vaste capacité, d’un caractère ferme, d’un grand amour pour le travail, il s'occupait sans trêve des affaires de l'État et savait descendre aux moindres détails de l'administration : il protégeait les lettres, qui sous son règne eurent leur siècle d'or; bien qu'il ne fût pas guerrier, ce fut aussi de son temps que se livrèrent quelques-unes des plus grandes batailles mentionnées dans l'histoire : il étendit sa sollicitude à toutes les parties de son immense empire, mais il eut une prédi-
lection particulière pour les destinées de l'Espagne, pour sa force et pour ses gloires; pour l'agrandir, il commit la faute de lui adjoindre des pays d’un tout autre caractère, sans penser aux incompatibilités qui pouvaient en résulter. Il ne se laissait ni abattre par l’adversité, ni enivrer par la prospérité : aussi lorsque l’amiral auquel il avait confié le commandement de cette flotte que l'admiration des contemporains avait surnommée l’invincible armada vint lui annoncer qu'elle avait été dispersée par la tempête, il ne proféra pour toute réponse que ces paroles : « Duc, je vous avais envoyé combattre les ennemis, et non les éléments; » et, ayant repris la plume, il continua d'écrire. Il lisait la vie de son père lorsqu'on vint lui annoncer la victoire de Lépante, qui devait décider si l'Europe allait être chrétienne ou musulmanne. Philippe, aulieu delaisser éclater lestransports de sa joie, fit cette seule réflexion : « Don Juan a beaucoup risqué : comme il a vaincu, de même il pouvait perdre. » Il sut encore rendre hommage au mérite : aussi lorsque le duc de Savoie, après avoir défait avec les armées de l'Espagne l’armée française à Saint-Quentin, se présenta pour lui baiser la main, il le serra dans ses bras en lui disant : « C’est à moi de baiser la vôtre, qui a accompli de si beaux exploits. »
Philippe II n'avait pas, comme son frère don Juan, ceint la couronne de laurier, et manquait de cette générosité de caractère dont était doué son père : aussi sa mémoire a-t-elle conservé dans l’histoire une physionomie froidement sévère ; sa défiance peut être attribuée à sa connaissance trop approfondie des hommes; de là son naturel concentré; il voulait voir tout par lui-même, et par suite il hésitait à prendre une résolution, mais une fois prise, il ne s’en écartait plus, confondant l'obstination avec la
constance, l’inflexibilité avec la justice. Dépité des entraves que les libertés locales mettaient à son pouvoir, il s'appliqua à les faire disparaître. Persuadé que l'unité religieuse était le fondement nécessaire de l'unité politique, et que lui-même avait recu de Dieu la mission de restaurer la religion catholique, il considérait toute divergence d'opinion religieuse non-seulement comme une hérésie, mais encore comme un crime de lèse-majesté divine et humaine, et il se croyait obligé de la combattre, comme il le fit partout, sans jamais en venir à composition. A l'inlériéur, il ne respecta pas même l'asile de la conscience; au dehors, il chercha à s'emparer mèmé de la France et de l’Angletérre pour leur conserver le bienfait de l’unité catholique pendant qu'on lui enlevait, à lui, les Pays-Bas’; il épuisa les finances, mécontenta les populations et détruisit le prestige de sa propre puissance. Les rois de France et d'Angleterre, qu'il avait cherché à dépouiller, devinrent ses ennemis et s'allièrent avec la Réforme et avec les gens de lettres, d'abord pour le dénigrer auprès des contemporains, et ensuite pour livrer sa mémoire à l’exécration de la postérité. Certes, Philippe Il est la personnification de l'Espagne catholique, monarchique et patriote; ce fut un des princes qui eurent le plus d'influence sur la future civilisation, parce que sans lui la religion eatholique en Italie et dans toute l'Europe eût
(1) Lorsque Philippe Il envoya le duc d'Albe contre les Flamands, en 1567, la flotte d'André Doria, composée de 37 galères, le transporta d'Espagne à Gênes, d'où il se mit en marche à la tête d'une armée qui comptait dans ses rangs 1,200 cavaliers italiens sous le commandement de don Fernand de Tolède, fils naturel du duc. Cette armée avait pour maréchal de camp Ciapino Vitello, qui avait été cédé par le duc de Toscane, au même titre que le duc de Savoie avait cédé l'ingénieur Pacheco, qui plus tard construisit la citadelle d'Anvers.
été simplement tolérée, c’est-à-dire dans les conditions où elle était encore il y a peu d'années en Angleterre, ou en Prusse , ou en Russie.
Ce n'est pas lui qui inventa l’Inquisition; son père en mourant lui avait recommandé de la conserver, en sorte qu'il n'eut qu'à s’en servir comme d’un instrument pour empêcher l'invasion de l’hérésie qui remplissait l'Europe entière de larmes, de persécutions et de sang‘. Réprimer les dissidents par des supplices était, nous le répétons, un usage sanctionné par le droit public d'alors; la solennité qu'on donnait à ces spectacles, encore plus déplorables qu'exécrables, prouve qu'ils étaient conformes au caractère de l’époque et aux idées des multitudes considérables qui y assistaient : on rendait ces exécutions publiques, parce qu'on les croyait justes et nécessaires. Pour ne faire qu'effleurer en passant ce qui a rapport à l’histoire d'Italie, peu de jours avant cette bataille de’ Pavie où François I°" perdit tout fors l'honneur, le 17 février 1525, on envoyait au supplice à Paris maître Guillaume Joubert, licencié ès lois, convaincu d'avoir adopté les doctrines de Luther. Il avait vingt-huit ans; on le conduisit sur un char, à travers des flots de peuple, devant l'église de Notre- Dame, et de là à Sainte-Geneviève, où il fit amende hono-
(1) Nous nous sommes toujours montré très-sévère vis-à-vis de ce monarque ; aussi, après tant d’autres jugements prononcés sur son compte, nous citerons, enl'adoptant, celui de M. de Gerlache, qui a si bien étudié l’histoire.
« Quant à Philippe II, que je suis loin de comparer à Charles V, je pense qu'il a été mal jugé, par ce qu'on ne l’envisage d'ordinaire qu'au point de vue exclusivement belge, ou protestant, ou rationaliste, au lieu de ne voir en lui que l’athlète intrépide du catholicisme dans une lutte supréme et dé espérée contre toutes les forces de la Réforme et de l'Europe coalisée: » (Discours à l'Académie de Bruxelles, 6 mars 1859.)
rable ; puis, ayant été ramené sur la place Maubert, on le livra aux flammes, après lui avoir transpercé la langue avec un fer rouge.
Lorsque de France arrivent des accusations à l’adresse de notre pays d'Inquisition, nous autres Italiens, nous n'avons qu’à citer, non pas par représailles, mais simplement pour nous montrer fidèles aux souvenirs historiques, cette nuit de la Saint-Barthélemy et l'arrêt du parlement de Paris qui condamne à être brûlé vif pour crime de magie l'illustre chancelier de l'Hôpital; et cet autre arrêt de 4561 émané du même parlement qu'on devait lire chaque dimanche dans toutes les paroisses, et qui déclarait licite le fait de tuer des Huguenots*.
L'Espagne ne fut donc pas la première à donner le spectacle de ces solennels Auto-da-f6, ou Actes de foi. On appelait ainsi les exécutions contre les ingividus condamnés par le Saint-Office, parce qu'on y récitait du haut de la chaire la profession de foi en une simple formule, que les accusés devaient ensuite répéter. Le plus grand nombre faisaient cette récitation, en sorte que tout l'Acte se résolvait en une absolution des coupables repentants; aussi la plupart du temps on ne brùlait que le cierge qu'ils tenaient à la main; quant à ceux qui persistaient dans leur impénitence, on les abandonnait au bras séculier.
Llorente cite un auto-da-fé de 1486, à Tolède , où figurèrent sept cent cinquante condamnés, mais aucun à mort, et un autre de neuf cents, qui ne fut suivi d'aucune effusion de sang. Dans un autre, il y eut trois mille trois cents condamnés, dont vingt-sept à mort; mais il faut observer
(1) De Tuov, liv, XXX, n° 7.
que, outre l’hérésie, le Saint-Office connaissait des péchés contre nature, de la séduction en confession, des blasphèmes, des vols d’église, de la contrebande de chevaux et de munitions pour l’ennemi en temps de guerre, et par-dessus tout des pratiques de la religion mahométane. François de San-Romano, négociant de Burgos, entendit à Brême les prédicants, et chercha à propager leurs doctrines. Arrêté à Anvers par ordre de l’Inquisition, il fut relâché au hout de six mois; ses livres seuls furent condamnés et brûlés. L'auteur, loin de se repentir, fut exaspéré de cette mesure, etessaya de persuader à Cherles- Quint de reconnaître la religion réformée; aussi capturé derechef, après l'expédition d’Alger, il fut condamné à être brûlé vif par l’Inquisition de Valladolid. En marchant au supplice, il refusa de se prosterner devant une grande croix de bois : la foule aussitòt la mit en mor- .ceaux, et se les partagea comme des reliques, parce que cette croix avait (disait-on) repoussé les adorations d’un hérétique. San-Romano fut brûlé vif : les archers impériaux recueillirent ses cendres, et l’ambassadeur d’Angleterre mit beaucoup d’empressement à se procurer quelques-uns de ses ossements. On le cite comme le premier Espagnol qui ait été brûlé pour des opinions luthériennes. Le 8 octobre 1559, Philippe II, à peine de retour des Pays-Bas, assistait à un solennel auto-da-fé à Valladolid ,le second qui se célébrât en Espagne. Le grand inquisiteur y lut une formule, aux termes de laquelle le roi jurait de fournir toute l'assistance qu’il pourrait au Saint- Office et à ses ministres contre les hérétiques et les apostats, et contre ceux qui directement ou indirectement mettraient obstacle à l'exécution de ses décrets. Au nombre des condamnés était don Carlos de Sessa, noble italien,
Carranza, arche dé Tolède.
Son procès,
les uns disent de Vérone, les autres de Florence, que Charles-Quint avait honoré de son amitié à cause de son esprit, et qui était allié par sa femme aux premières fa-
milles d'Espagne. insensible à la persuasion aussi bien
qu'auxmenaces, il avait rédigé la veille une profession de foi dans le sens hérétique, profession que Llorente dit avoir lue et admirée comme un morceau de style empreint d'une indomptable énergie. Condamné au bûcher, il passa devant le roi, et, s'étant retourné, il lui dit : « Comment osez-vous me faire brûler? » Et le roi de lui répondre : « Si mon fils était un misérable comme vous, je porterais moi-même le bois à son bûcher. » On lui mit un bäillon à la bouche, et arrivé au lieu du supplice, lorsqu'on le lui eut ôté, pour qu'il pùt faire son abjuration, il s'éeria : « Mettez vite le feu au bûcher ; car si vous m'en laissez le « temps, je vous prouverai que vous courez tous à la © perdition, quand vous n’agissez pas comme moi. » Après cette année 1359, qui fut l’année des grandsprocès contre les hérétiques en Espagne, il ne s’y rencontra plus de protestants dans le vrai sens du mot, et l'Inquisition procéda contre des Juifs, des Maures, des relaps et des sorciers. Cependant sa puissance crut à ce point qu'elle mit en échec l'autorité de Rome : cet antagonisme se manifesta surtout dans le procès intenté à Barthélemy Carranza. Ce dominicain, archevêque de Tolède, auquel Charles-Quint avait confié d'importantes missions, surtout en Angleterre, avait fait preuve d’un grand zèle pour la poursuite des hérétiques; il brilla comme l’un des premiers théologiens au concile de Trente, où il avait été chargé par les Pères de rédiger le catalogue des livres prohibés. Son mérite et les hautes dignités auxquelles il était parvenu lui ‘attirèrent l'envie et l'accusation si
commune alors de professer des opinions non orthodoxes: ce simple soupçon suflit à Charles-Quint pour l’accueillir avec froideur, quand le moine vint le trouver dans son refuge de Saint-Just pour lui donner les derniers secours de la religion. On raconte en effet que l’évêque exhorta l’exmonarque à se confier uniquement dans les mérites du Christ. Lorsque Charles-Quint eut rendu le dernier soupir, il récita le De Profundis, accompagnant chaque verset d'un commentaire; prenant ensuite le crucifix, il s’écria : « Voilà celui qui nous a tous sauvés : toute faute est par- « donnée par ses mérites, et il n’y a plus de péché. » Ces expressions, qui semblaient exclure la coopération de l’homme et l’intercession des saints, furent dénoncées, et le22 août 1559 Carranza, accusé d’hérésie, fut enfermé à Valladolid dans les cachots du Saint-Office, que présidait alors le grand inquisiteur Valdès. Déjà le Saint- Office avait mis à l’index le Commentaire sur le catéchisme chrétien dont il était l’auteur, bien qu'il l’eût dédié à Philippe II, et qu’il eût été approuvé par une commission du concile de Trente; les membres n’osant pas résister à ce tribunal, retirèrent leur approbation. Pie IV, tout rigoureux qu'il était, fut d'avis qu’en ce cas on avait procédé trop sévèrement, et évoqua le procès à Rome. Philipp ell, jaloux des prérogatives ‘de l’Inquisition, protesta qu'il ne le laisserait jamais juger hors de l'Espagne. Le pape envoya un légat a latere avec deux autres juges chargés de l’examiner : mais.les inquisiteurs surent traîner l’affaire en longueur, jusqu’à ce que le pape Pie V, ayant écrit lettres sur lettres pour se plaindre de n'être pas tenu au courant du procès d’un personnage de cette importance, et menaçant d'excommunier Philippe II, què persistait dans son refus, réussit à transférer la cause à Rome
au mois de mai 4567. Carranza fut logé au château Saint- Ange : Pie V délégua quatre cardinaux, quatre évêques, douze théologiens et docteurs pour examiner de près la cause, et il ne dissimulait ni sa colère contre les inquisiteurs, ni sa reconnaissance pour les services rendus à l'Église par Carranza; bien loin de défendre l’usage du catéchisme composé par cet évèque, il disait que pour pet qu’on le poussât, il l’approuverait de molu proprio.
La frivolité de nos modernes controversistes a beau jeu pour se livrer aux invectives contre les tribunaux ecclésiastiques. L’historien impartial se dit que dans une procédure si longue, si étendue et si compliquée, il n’est pas possible de voir une pure intrigue, et l'absence totale de chefs d'accusation. En 1539, Carranza, comme qualificateur de l’Inquisition, avait assisté au chapitre général des Dominicains à Rome, où il fut l'ami de Flaminio, de Carnesecchi et autres suspects. On trouva dans ses papiers une lettre de Valdès, où, parlant des interprètes de l'Écriture sainte, il enseignait qu’on n’a pas besoin de s'appuyer sur l'autorité des Saints Pères pour en avoir le sens; que nous pouvons acquérir la certitude de notre justification, et que la justification s'obtient par la foi vive en la passion et en la mort de Notre-Seigneur.
Carranza dans ses écrits signale avec une parfaite franchise les vices dominants de l’époque sans avoir égard aux personnes; peut-être était-il plus libre, plus explicite encore dans ses paroles ; Philippe II, naguère plein de bienveillance pour lui, ne lui montra plus que de l’aversion : on pouvait donc craindre que si le procès eut été jugé en Espagne, l'issue en eùtété fixée àl’avance, mais on venait de le transférer à Rome.
Pour traduire en latin toute l'enquête et pour recueillir
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des informations, il ne fallut pas moins de trois années: on en employa encore plusieurs autres à l'interrogatoire, et ce fut Grégoire XIII seulement qui, en 1576, prononça la sentence définitive. Carranza, à gendilix devant le pape et
les prélats, fit une abjuration générale des doctrines «
hérétiques, et rétracta quatorze propositions mal sonnantes contenues dans ses ouvrages; l'interdiction de son caté-
chisme fut confirmée; quant à lui, suspendu des fonctions:
épiscopales, il fut condamné à rester cinq ans à Orviéto dans un couvent de son ordre, et à faire la visite des sept basiliques de Rome. Mais, peu de jours après, le 2 mai 1576, il mourait à l’âge de 73 ans, déclarant que sa conscience ne lui reprochait rien au sujet de la foi; cependant il ne taxa jamais d’injustice la sentence du pape, qui lui fit faire de splendides obsèques, et ériger un somptueux monument avec des inscridtions les plus élogieuses (H). Après cela, il ne reste qu'à déplorer la condition triste, mais inévitable, de toutes les époques de révolution et de terreur. Dureste les rois d'Espagne faisaient alors aussi peu de cas des avertissements du pape que nos modernes souverains en font du Syllabus; il serait donc aussi étrange de leur faire un crime de cette procédure que d'attribuer au pape actuel nos erreurs sur l'usure, sur le mariage et sur la servitude de l'Église.
L'Espagne possédait alors quelques-unes des plus belles parties de l'Italie. Dans le royaume de Naples, l'Inquisilion avait déjà été établie par les édits très-rigonreux de Frédéric II, qui avait confié les jugements des procès aux magistrats séculiers. Pour adoucir la sévérité dont ces magistrats se montraient animés et pour redresser les procès mal jugés, Rome chercha à y envoyer ses inquisiteurs :
les Angevins, fidèles vassaux des papes, ordonnèrent IM — 3
cp
plusieurs fois de favoriser et même de payer ces magistrats venus de Rome. En 1305 ‘, Charles IL ordonna à tous les barons et agents de la force publique de donner appui et protection® l’inquisiteur frère Ange de Trani, «en arrétant et faisant incarcérer les personnes suspectes; il leur recommandait en outre de ne pas inquiéter ses familiers, à cause des armes qu'ils portaient et d’exécuter les sentences que lui-même rendraif contre les héré- ‘ tiques et leurs biens, et enfin de soumettre les accusés à la question pour leur arracher la vérité. En 4307, il chargeait frère Robert de Saint-Valentin, inquisiteur du royaume, de procéder avec toute la sévérité possible contre l’archiprétre de Buclanico, qui, après s'être amendé, était retombé dans l'erreur sur certains articles de foi 2.
Les Aragonais, qui avaient succédé à la maison d’Anjou dans la domination du royaum®, restreignirent de nouveau les pouvoirs de l’Inquisition, et la soumirent à la surveillance de la magistrature séculière. Les Napolitains, dans les premières années de Ferdinand le Catholique, craignant que ce prince ne voulùt implanter dans leur pays le Saint-Office tel qu'il existaiten Espagne, firent tant ?, que, par l'intermédiaire du grand capitaine de Cordoue, ils obtinrent la promesse qu'il ne l'y établirait jamais.
En 1505, Gonzalve de Cordoue, à qui l’évêque de Ber-
(1) Dans les archives de Naples, registro Angioini, nous trouvons une sentence de 1270, aux termes de laquelle Charles I°" enjoint à maître Portulano de la Terre de Labour de confisquer les biens de trois hérétiques, brûlés en vertu d'une sentence rendue par l'inquisiteur frère Mathieu de Castromari, et dont voici les noms : André de Vimercato, lombard, Jean de Cuano, juge, et Thomas Russo du Maglasaracena.
(2) Chioccarelli, ap. GiAaNNONE, lib. XIX, 1, 5.
(3) C'est è cette époque que fut imprimée l'épitre De Inquisitione du Napolitain Tristan Caracciolo.
tinoro, inquisiteur apostolique, demandait de faire incarcérer quelques femmes soupçonnées d'hérésie' et qui de Bénévent s'étaient réfugiées à Manfredonia pour de là passer en Turquie, écrivait au gouverneur Foces d’avoir à les faire arréter, mais de lui en donner avis è lui. Le comte de Ripacorsa reprochait en 1507 à frère Vincent de Ferrandino d'avoir mis en mouvement l’Inquisition contre certaines personnes sans qu'il l'en cût au préalable informé, en lui cxhibant sa commission *. Il résulte de cefait que l'Inquisition n'avait pas de tribunal fixe, et devait dépendre du bon plaisir de l’autorité séculière. Mais lorsque l'Inquisition espagnole redoubla de rigueurs Les contreles Maures et les Maranos, les Napolitains craignirent Fepoussent . l'inquisition.
de nouveau que Ferdinand ne voulùt l’introduire parmi eux, comme cela semblaig,transpirer de quelques-unes de ses lettres, où il supposait que beaucoup de Musulmans chassés d’Espagne s'étaient réfugiés dans cette partie de la monarchie. Dans une protestation aussi convenable que ferme, ils lui rappelèrent lesantiques capitulations signées de sa main, et ils lui démontrèrent qu’il n'était pas besoin de procédures extraordinaires contre les Maures et les Juifs, alors peunombreux dansleroyaume. Ferdinand leur avait néanmoins envoyé quelques inquisiteurs, mais ils furent si mal reçus qu'ils durent s’en retourner couverts de confusion. Aussi le roi catholique, tant qu'il vécut, se garda bien d'en renvoyer d’autres; de son côté le vice-roi Cordova veilla à ce que Rome ne commit pas d’empiétements de juridiction. Plus tard, lorsque l’hérésie de Luther eut gérmé dans cette contrée, Charles-Quint, se trouvant à Naples en 1536, promulgua un édit extrème-
(1) GiannorE, Stor. civile, liv.XXXIT, c. 5.
ment sévère, par lequel il interdisait tout commerce et
toute espèce de correspondance avec des personnes infectées ou suspectes d’hérésic, sous peine de mort ou de con-
fiscation des biens. On sait que par Valdès, et plus tard
par Galéas Caracciolo , les opinions luthériennes s’étaient glissées dans la ville de Naples. Don Pietro Toledo, le vice-roi à qui Charles-Quint avait recommandé d'arrêter à tout prix la contagion de l’hérésie, non-seulement la fit combattre par des prédicateurs et théologiens célèbres, tels que le franciscain frère Ange de Naples, le moine Augustin Jérôme Seriprando, le dominicain frère Ambroise de Bagnoli, frère Théophile de Naples ct frère Augustin de Trévise; mais il fit brûler une grande quantité de livres qui la propageaient. De plus, il défendit en 1544 l'introduction de tout traité ge théologie publié dans les vingt-cinq dernières années, non approuvé par le saintsiége ou anonyme, ct il ferma les académies de Pontanus, des Sirènes, celles des Ardents et des /nconnus, qui, sous le couvert de la littérature ou de la philosophie, se laissaient aller facilement aux disputes théologiques. D'une part, poussé à ces excès par l'empereur, de l’autre affligé des bouleversements causés en Allemagne par la Réforme, ct des concessions auxquelles il avait dà descendre, mù cn outre par le désir d’abaisser la noblesse, don Pietro de Toledo fit tout au monde pour implanter dans le royaume de Naples l’Inquisition espagnole (1546). Pour ce faire, il commença par obtenir du pape PaulII, grâce à l’intervention du cardinal Borgia, son parent, qu'ildéfendit aux laiques de traiter des sujets religieux, et qu'il envoyât des commissaires chargés d’établir une institution à peu près semblable au Saint-Office. Le vice-roi donna l’exequatur, mais ne fit pas publier la bulle à son de trompe ct du haut
de la chaire, comme c'était la coutume: il se contenta de la faire afficher à l'archevéché, pendant que ses émissaires donnaient à entendre partout à travers les rues et les places publiques qu'il n'y avait pas là de quoi s’effrayer, que la mesure ne provenait pas du gouvernement, mais du pape, et qu'elle n'avait pas d'autre portée que de débarrasser la ville des quelques hérétiques qui pouvaient s'y trouver. |
Soupçonnant Toledo de mauvaise foi, le peuple murmura; et voyant que les remontrances qui avaient été envoyées à Pouzzoles par l'intermédiaire d'Antoine Grisone n'avaient eu aucun effet, il se révolta en criant aux armes, arracha les affiches, et remplaça les Élus du peuple par d'autres personnages qui lui inspiraient plus de confiance. Les nobles se joignirent à lui, l’excitèrent en appelant, ainsi qu'il est de mode dansles insurrections, les plébéiens leurs frères, et tous ensemble rejetèrent l'Inquisition aux cris de « Vive la sainte foi », comme les Aragonais l'avaient rejeté au cri de « Vive la liberté». Le vice-roi, résolu d’avoir raison de la sédition par la terreur, s'écriait : « Par Dieu, je jure qu’en dépit de leurs protestations, j'établirai le tribunal de l’Inquisition au beau milieu du marché» ; el il cita devant le régent de la vice-royauté les chefs du peuple, qui étaient Thomas Anello de Sorrente, plébéien, de la place du Marché, et César Mormile, noble du quartier de Porta-Nuova; mais une foule si considérable les accompagna, qu'il dut dissimuler son courroux et les laisser porter triomphalement sur les diverses places de la cité, montés en croupe sur les haquenées de Ferrante Caraffa et d'autres seigneurs. Enfin, pour rassurer et calmer la plèbe, il envoya le mar quis Caracciolo lui parler du visage et des yeux le langage de la pacificalion; quant à
lui, tout en donnant de bonnes paroles, et en promettant que de son vivant on n’établirait pas une pareille tyrannie, il faisait venir des troupes.
Sur ces entrefaites, un accident insignifiant amena une effusion de sang : les soldats espagnols attaquent les séditieux; ceux-ci répondent par des barricades et en faisant sonner le tocsin de la tour de Saint-Laurent; les forts font feu : la rue de Tolède et celle dite Catalana sont souillées per le carnage; on procède ‘à l'exécution sommaire de quelques nobles , qui n'étaient pas plus coupables que d’autres, mais pour donner un exemple; et le vice-roi Toledo, croyant avoir jeté la terreur chez les Napolitains, se promène fièrement à travers la ville. Il n’y eut sur son passage ni cris ni coups de sifflet; mais personne, grand ou petit, ne lui témoigna de respect, soit en lui Ôtant son chapeau, soit en pliant le genou, comme on le faisait auparavant : cependant, lorsque les chefs du peuple répandirent des bruits sinistres , peu s’en fallut que la plèbe ne le mit en pièces; elle lui refusa obéissance, et constitua d’une manière régulière une #nion de nobles et de gens du peuple pour le service de sa majesié et pour la défense commune, et ceux qui refusaient d'y entrer étaient considérés comme traîtres à la patrie. Cette association prit les armes et eut pour chefs Mormile et Nicolas Antoine Caracciolo, qui fut accusé de trahison aux premières paroles de conciliation qu'il eut l’air de faire entendre.
On se tint longtemps dans une attitude de guerre , et il ne manquait pas de gens qui conseillaient de se donner au pape, en faveur de qui, à l'antique raison de la suzeraineté, venait alors se joindre l’aversion toute particulière qu'on avait pour les Espagnols; d'autres voulaient appeler Pierre Strozzi, exilé de Florence, et les Français campés
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alors devant Sienne. Mais la plupart des Napolitains, restant fidèles en° apparence à leurs devoirs de sujets, criaient vive l'Empire, et vive l'Espagne. On députa à l’empereur Ferrante Sanseverino, prince de Salerne, et Placide di Sangro, pour lui représenter que parmi les articles de la capitulation du royaume, était celui de ne pas introduire l’Inquisition à la mode d'Espagne, et qu’ainsi il vou- Nt bien ne pas considérer comme une rébellion contre loi ce qui n'était qu’une protestation contre une rigueur illégale.
Sur les conseils du pape et de saint Charles, on y envoya encore le jurisconsulte Paul d'Arezzo, alors prévôt des Théatins, qui fut plus tard archevêque de Naples et béatifié. Il est à remarquer que dans les suppliques qui furent adressées à l’empereur pour l’abolitiondu Saint-Office on invoquait ce motif étrange, à savoir que les faux serments étant trop communs dans ce pays, personne ne serait en sûreté pour sa vie et pour sa fortune si l’Inquisition espagnole y dominait.
En raison de l’obéissance féodale, le vice-roi obligeait les barons de venir loger dans les casernes des Espagnols : aussi vit-on des familles considérables émigrer du royaume, en sorte que, la lie du peuple et les exilés ayant la prépondérance dans la ville, le pays fut livré au désordre. Quiconque voulait échapper aux sévices de la canaille devait la flatter par l’exagération des paroles, la vulgarité dans le vêtement et les manières de vivre; pendant ce temps, les soldats espagnols saisissaient la moindre occasion, le moindre prétexte de pillage, et d’un côté comme de l’autre on cherchait à se procurer des subsides et à armer des forteresses.
Ce ne fut pas sans peine qu'on détermina l’empereur à
accorder une audience aux députés : ilexigea que les armes fussent déposées entre les mains du vice-roi. La ville, dé- -couragée, obéit et implora miséricorde; cependant elle obtint que les cas d’hérésie seraient jugés par les tribunaux ecclésiastiques ordinaires. Trente-six des meneurs, -exceptés de l’amnistie, étaient déjà en fuite : Mormile et d’autres se réfugièrent -en France, où ils furent bien accueillis et obtinrent des secours. Jean Vincent Brancaccio, qui se laissa prendre, fut décapité : l'empereur déclara de nouveau Naples, la ville aux éternelles révoltes , ville trésfidèle, et lui imposa une amende de cent mille écus.
Les procès d’hérésie étaient intentés au nom du vicaire de Naples par la voie ordinaire : une bulle du nouveau pape Jules IH défendit qu’ils entraînassent comme conséquence la confiscation ; elle cassait même les sentences prononcées jusqu'alors, et ordonnait qu'on rendit les biens aux plus proches parents des condamnés * : les coupables étaient dirigés sur Rome; là ils faisaient leur abjuration, accomplissaient les pénitences imposées, et étaient ensuite renvoyés chez eux.
A Naples, parmi les personnes qui avaient fréquenté les réunions de Vittoria Colonna et de Julie Gonzague ?
(1) GIANNONE, Stor. civile, lib. XXXIII, cap. 5.
(2) Sur le compte de Julie Gonzague, on peut consulter IRENEO Arro, Memorie di tre celebri principesse della famiglia Gonzaga, Parma 1787, et Pompeo LITTA, Famiglie celebri italiane, fascicule XXXIII. Quant à l’accusation d'hérésie dont l'avait texée certain auteur français, Affò s'écrie : « Un historien ne peut pas mentir plus impudemment qu'on ne l'a fait en cette occasion ». De son côté, Litta dit qu’une semblable accusation « fut commune à tous les personnages distingués par leur science, qui tous applaudissaient à la réforme de la discipline ecclésiastique ».
Cette princesse, citée par Pie V à raison de son intimité avec Carnesecchi, ne comparut point, mais elle mourut de chagrin. Dans son
plusieurs furent citées devant le vicaire de l'archevéque; c'est ainsi qu'en 1564 Jean François d'Aloisio de Caserte et Jean Bernardin de Gargane d'Aversa furent décapités et brûlés, et leurs biens confisqués, le tout nonobstant le privilége accordé par Jules III. Ces exécutions remplirent la ville de terreur; beaucoup de citoyens émigrèrent : les corporations de marchands envoyèrent au vice-roi, duc d’Alcala, des délégués pour s'assurer s'il n'avait point renoncé au projet d'établir l'Inquisition espagnole. Il leur répondit qu’il n'en était pas question, si bien que, dit toujours le servile Giannone, on finit par n'avoir plus de crainte au sujet de l'Inquisition, et les Napolitains furent très-satisfaits de la bienveillance et de la douceur du roi ‘.
Il est à remarquer que les Napolitains ne repoussaient pas l’inquisition ordinaire exercée par les évèques : tout au contraire, on lit dans un manuscrit de l'an 1571 faisant partie des archives diocésaines de Capoue (4) : « qu'on choisisse des dépulés avec mission spéciale de « remercier monseigneur notre illustrissime archevèque
testament elle pardonne à tous, et recommande à son neveu Vespasiano « de ne pas garder de rancune envers ceux qui l'avaient outragée ».
(1) Giannone, qui regarde l'Inquisition « comme une des mesures providentielles les plus importantes qu'ait prises le gouverneur Toledo, et comme une preuve de la sagesse avec laquelle il gouverna le royaume à la satisfaction des populations (Stor. civ., lib. XXXII, c. 4), dit au chapitre V que « c'est arec raison que quelques personnes s'étonnent de ce que les Napolitains, gens réputés si pieux et si religieux, au point de tomber quelquefois dans la superstition, aient pris ensuite en si grand honneur le tribunal de l'Inquisition ». On envoya aussi pour réclamer contre l'établissement de l’Inquisition Annibal Bozzuto, babile jurisconsulte, qui obtint de Charles Quint que le nombre considérable des bannis fût réduit à vingt, et il fut de ce nombre. Dans son exil, il fat fêté à Rome, nommé à une haute fonction, devint ensuite cardinal (1565) et gouverneur de cette ville.
« de tout ce qu'il a fait contre les hérétiques et les Juifs ; « et de le supplier d’exprimer à sa Béatitude l'unanime « satisfaction de la cité en voyant cette sorte de gens
“« châtiés et chassés par notre ordinaire, comme il con- « vient; et cela, ainsi que nous l’avons toujours demandé, « en vertu des canons, sans interposition de la cour sé- « culière, suivant la procédure sacrée exclusivement « usitée ({antum) dans les causes de religion. »
- L'Inquisition continua dans ce royaume à être exercée par voic ordinaire, c'est-à-dire par le vicaire de l’évêque, assisté du bras séculier : mais, chaque fois que l’Inquisition de Rome avait ohtenu le placet royal, elle instruisait des procès même contre les régnicoles. Tel fut celui intenté contre Caracciolo, marquis de Vico, que nous retrouverons plus tard; tel un autre, intenté contre deux vieilles Catalanes, qui, n’ayant pas voulu faire abjuration du judaisme, furent consignées au tribunal de Rome, par lequel elles furent condamnées à mort. En 1583, le cardinal Savelli demandait au nom du pape, pour des chefs d'accusation ressortissant du, Saint-Office, qu’on envoyât à Rome Jean-Baptiste Spinelli, prince de la Scalea, et le vice-roi ordonnait qu'il fût arrêté et amené, à moins qu'il ne donnat une caution de vingt-cinq mille écus pour garantir sa comparution devant le tribunal du Saint-Office. Il en arriva autant en 1385 à François Conte, commandant de l'ile de Capri, et l’année suivante à François Amoroso, commandant de Pietra Molara.
Le Saint-Office prit peu à peu dans le royaume une audace plus grande, et il finit par intenter des procès sans le placet royal. Philippe III lui interdit d'agir ainsi; il ne put cependant empécher que, par l’intermédiaire des évéques, on procédât parfois directement, comme il ar-
riva en 1644 dans un célèbre procès intenté à la sœur Julie di Marco da Sepino du tiers ordre de Saint-François, qui, sous des apparences de mysticisme, cachait des habitudes étrangement obscènes : cette religieuse était pourtant en faveur près des grands seigneurs et des Jésuites.
Sous le règne de Charles II, on avait institué à Naples une académie des Investigateurs : elle était présidée par le marquis d’Arena, et avait pour objet de faire revivre les principes de la saine philosophie. Cependant elle devint suspecte, et servit de prétexte pour ressusciter le Saint- Office : aussi, sous l’épiscopat de monseigneur Gilbert, évêque de la Cava, on établit un tribunal à Saint-Dominique, et on commença une nouvelle série de procès dans lesquels un certain nombre de personnes furent forcées d'abjurer plusieurs propositions.
Pour empêcher que jamais l’Inquisition opéràt comme en Espagne, la ville de Naples avait institué au mois de septembre 1694 une députation de chevaliers choisis par tous les magistrats de la ville, et leur avait confié la mission de réprimer avec vigilance toute espèce d’usurpation dela part du Saint-Office. Ces députés présentèrent leurs réclamations au vice-roi, mais à cette époque'éclata la guerre de succession. Lorsqu’elle fut terminée, Charles de Bourbon étant monté sur le trône, l’archevèque Spinelli, à l'instigation de Benoît XIV, ce pape tant vanté, essaya encore en 1746 d'introduire le Saint-Office, nomma des magistrats, et fit poursuivre trois personnes. Celles-ci en appelèrent à la susdite commission, qui demanda à l'archevêque communication des pièces de la procédure concernant les détenus : l’archevèque les ayant refusées, l'affaire fut portée au roi. En même temps on excita le peuple en lui montrant comme d'ordinaire l’épouvantail
du Saint-Office espagnol; une révolte éclata, et on vomit des injures contre l'archevêque; la populace attendit méme le roi sur la route qui longe la marine, lorsqu'il revenait de Portici. Ayantappris ce dont il était question, Charles descendit de sa voiture, entra à l’Église del Carmine, et là, agenouillé, en touchant l'autel de son épée nue, il jura, non comme roi, mais comme chevalier, qu'il n'y aurait jamais plus à Naples d’Inquisition. Il publia à cet effet un rigoureux édit le 29 décembre 1746, et notifia à son peuple le bannissement des deux chanoines de la curie qui avaient dirigé ce procès ; il réprimanda le vicaire, destilua le notaire et les greffiers, et fit enlever l'inscription Sanctum Officium. Le peuple manifesta sa reconnaissance au roi en lui faisant un présent de trois cent mille ducats. |
Alors seulement cessèrent les opérations du Saint-Office, qui de temps.en temps avait fait le procès à quelque hérétique et à quelque sorcier, et qui chaque année le jour de la fête de Saint-Pierre envoyait des paniers remplis d'objets de sorcellerie, de sortiléges et de superstitions pour être brûlés publiquement sur la petite place voisine de la cathédrale :.
(1) Le cétébre Barthélemy Chieccarelli recueillit, par l’ordre du viceroi duc d'Albe, en dix-huit volumes composés des manuscrits juridictionnels toutes les pièces de procédure concernant la juridiction royale, manuscrits qui n'ont jamais été imprimés. Chaque volume se rapporte à une branche particulière, et le huitième, qui a précisément pour titre Du saint office de l’Inquisition, contient le récit per ordre chropologique des vicissitudes de ce tribunal dans le pays de Naples, de l'an 1269 à l'an 1628 Aux grandes archives de Naples, on trouve aussi en manuscrit un Recuell abrégé des divers avis pour s'opposer aux empiélements du Saini-Office, lesquels peurent servir de règles aux députés élus à cette fin: ce recueil fut rédigé en 1747, à propos de l'édit de Charles III. C'est plutôt une déclamation, où l'auteur a voulu ramener les procédures aux formes usitées dans les huit premicrs
Pour qui connaît l’histoire, ne serait-ce même que l'histoire contemporaine, il n’y aura pas lieu de s'étonner que dans l'île de Sicile l’Inquisition ait procédé tout autrement qu'à Naples. Laissons de côté les origines apostoliques des Églises de cette île, sur lesquelles on est si peu d'accord , mais dès les premiers siècles nous y trouvons l'Église romaine jouissant de très-vastes possessions. Le pape y était même métropolitain, et ce fut seulement Léon l'Isaurien qui obligea les Siciliens à relever du patrjarche d'Orient; il institaa deux métropoles, Syracuse et Catanc *, auxquelles s'ajoutèrent plus tard Taormine, Messine ct Palerme. La Sicile demeura à l'abri des erreurs : des Ariens, des Pélagiens, des Nestoriens, si bien que saint Léon, en envoyantauconcilede Chalcédoine Pascasio, évêque de Lilybée, l'appelle fratrem et episcopum meum , de ea provincia quæ videtur esse securiorem; et virum de securiore provincia fecimus navigare?. Les ordres religicux, établis dans ce pays dès la plus haute antiquité, s’y étaient maintenus pour la plupart sans interruption jusqu'à nos jours.
Plus lard, la Sicile fut conquise par les Sarrasins, que certains auteurs modernes voudraient nous représenter comme des hommes tolérants et comme les fondateurs d'une grande civilisation; ces auteurs vont jusqu'à reprocher aux Siciliens d'avoir secoué le joug des envahisseurs et repoussé leur foi religieuse. De nos jours, on décore du. nom de libéralisme de semblables opinions; mais l'histoire tout entière ct les légendes sont là pour attester
siècles de l'Église; c'est assurément l’œuvre d'un homme de loi, oùl'on trouve une certaine vigueur de style et une grande liberté de pensée. (1) Di Giovanni, Cod. Dipl., tom. I, diss. 2. (2) Epp. 69 et 70.
combien de persécutions eurent à supporter les indigènes en matière de religion. Le comte normand Roger, qui vint ensuite affranchirl'île, la nomme habitaculum nequitiz et infidelitatis*; et Urbain Il en 1093 écrivait aux évêques de la province de Syracuse : « La race sarrasine, une fois « entrée en Sicile, mit à mort, ou condamna à l'exil, ou « réduisit à l'état de misérables captifs tous les habitants « qu'elle y rencontra professant la religion chrétienne; « en sorte que, pendant près de trois cents ans, cette po- « pulation cessa d’adorer son Dicu?. » ;
Voilà pourquoi Gaufrido Malaterra raconte* que le comte Roger en s’approchant de Traina vit accourir tout joyeux à sa rencontre les Chrélicns qui y restaient encore. A Palerme le mème comte trouva l'archevêque chassé de sa cathédrale et réduit à se réfugier dans la pauvre église de saint Cyriaque®. C'est une preuve qu'il y avait encore des Chrétiens, bien qu’opprimés : ils avaient encore la jouissance de quelques églises, et on leur avait même permis de porter le viatique aux malades : leur nombre devait aussi être assez considérable, puisque ce fut à leur instigation et sur leur promesse de venir à son secours, que Roger débarqua à Messine, et remporta un de ces triomphes faciles dont l’histoire de la Sicile regorge ‘.
Lorsque les Normands, qui par politique vénéraient les
(1) Voir GAETANI, Santi Siciliani, mais il exagere.
(2) Dans Vacte de dotation de l'Église de Messine : Pinni, Not. Ecclesiæ Messan., à l'année 1090.
‘ (3) Pinai, Not. Eccl. Sirac., ad ann.
(4) Lib. II, c. 18.
(5) Lib. II, c. 45.
(6) MunatoRI, Rer. Italicarum Script., tom. VI, col. 616. Voir le Discours historique sur la religion catholique dans le royaume de Si-
cile au temps de la domination des Sarrasins, par ANTONINO Moxci- TORE, 1762.
papes, eurent pris possession de la Sicile , cette ile rentra sous l’obéissance directe de Rome; les églises et les institutions religieuses s’y multiplièrent; cependant on y toléra les Juifs et les Sarrasins.
Aux temps de Guillaume II, on découvrit une secte dite dei Vendicosi, qui avait pour chef un nommé Adinolfo de Pontecorvo : parmi ses nombreux adeptes, on cite le prètre Sinnorito. Guillaume prit des mesures rigoureuses contre ces sectaires; Adinolfo fut pendu, ses disciples marqués d'un fer rouge, ct le prêtre interdit par l’évêque d’Aquin, malgré les prières et les larmes de l'évêque et des habitants de San-Germano. Jcan Ceccano, qui nousraconte ces faits *, ne spécific pas le genre d'erreurs de ces individus, qui commettaient, dit-il, toute espèce de mal, mais de nuit et non de jour; nous nesommes même pas sûrs qu'ils formassent une secte religieuse.
Aux Normands succédèrent les princes de la maison de Souabe, et nous avons déjà indiqué les procédés cxtrémement rigoureux dont Frédéric I usa envers les Patarins, lui qui pourtant fut condamné comme hérélique et suspect d’islamisme. Ce prince chassa les Musulmans de la Sicile; mais il les rassembla ensuite à Nocera de Pagani, près Naples, comme pouvant lui servir d’utiles auxiliaires, parce qu'ils n'avaient pas peur des excommunications papales. Ce fut lui qui établit en Sicile l'Inquisition entre les années 1216 ct 1224; les archives en Ctaient conservées à Castellamare de Palerme, mais elles furent détruites en 1590, dans un incendie qui causa la mort de cinq cents personnes. Puis, au siècle dernier, le vice-roi Caracciolo, en abolissant le Saint-Office, fit jeter au feu tous les pa-
(1) In Chron. Fossa nore, pag. 876. La chronique de l'anonyme du’ *
Mont Cassin, à l'année 1185, en fait également mention. . | 2
piers qui en pouvaïeñt rester encore : d'autres disparurent dans les incendies que la guerre causa à Messine en 1848, et à Palerme en 1860.
Beaucoup de renseignements ont ainsi êté perdus pour nous, mais nous savons que, lors de l'annexion de l'île à la couronne d’Espagne, en 1479, l'inquisiteur François Philippe de Barberis alla demander à Ferdinand et à Isabelle la confirmation du droit accordé par l'empereur Frédéric II aux inquisiteurs de s'approprier un tiers des biens confisqués sur les hérétiques.
Antonin de Rega, religieux dominicain, vint en qualité d’inquisileur à Palerme en 4487, et le vice-roi, le municipe et les officiers royaux durent lui jurer obéissance en face des autels. En 1513, le Saint-Office obtint plusieurs des attributions conférées à celui d'Espagne; du reste en Sicile les rois s'arrogèrent l'autorité papale en vertu de la prétendue Légation sicilienne (I); de sorte que Rome ne pouvait faire d'opposition à ce tribunal.
De nombreux Juifs demeuraient en Sicile, et y furent tolérés jusqu'au 21 janvier 1492, époque à laquelle Ferdinand le Catholique fit publicr aussi dans ce pays le décret de bannissement contre eux. On prétend qu'alors un dixième des habitants de l'ile émigra ‘ ; mais ceux qui restèrent durent payer en capital une somme susceptible de produire le mème revenu que les émigrés versaient au trésor public à titre de tribut annuel.
Dans le. Codex juris pontificalis auctore Francisco Candini (Palerme 1807)? sont exposées les règles de compétence ct de la procédure à l’usage des Inquisiteurs.
Ceux-ci étaient nommés par le vice-roi; on pouvait ap-
(1) Di Grovanni, Ebraismo di Sicilia, cap. XXVI. (2) Tome IV, p. 397.
LE SAINT-OFFICÉ. ‘49°
peler de l'un à l’autre :. Hs promettaient sous la foi du serment de garder le secret. Pea
Dans les premiers temps, les Siiliens ne montrèrent pas de répugnance pour l'inquisition espagnole, tant ils craignaient l'introduction des opinions nouvelles, et tant le Saint-Uffice y fonctionna avec modération. Un trèsgrand norhbre de personnes recouraientà ce tribuna], elles s'en servaient comme d'une barrière pour restreindre les empiétements des magistrats, on fut obligé de définir quels étaient les délits qu’on ne pouvait lui déférer. Plusieurs, même des barons, voulaient faire partie des officiers de l’Inquisition, parce que ceux-ci jouissaient du privilége du for ecclésiastique. Les Inquisiteurs n'avaient pas de résidence fixe dans l’île ; on les y voyait venir seulement à certaines époques; cependant ils enrôlaient des, familiers et des foristi, qui étaient exempis de la juridiction ordinaire: ils accueillaient les dénonciations secrètes; ils refusaient aux accusés le défenseur et la confrontation des témoins; quant aux supplices, ils étaient rares et on évitait l’appareil. Le parlement néanmoins éleva la voix contre cesexécutions, prétendant que quelquesunes des victimes avaient ‘été condamnées quoique innocentes, qu'on avait extorqué des aveux, confisqué des biens. |
Le roi écoutait les réclamations, mais passait outre : quant aux vice-rois, ils étaient partisans d'une institution espagnole, monarchique et ennemie de Rome, Lorsqu'on eut découvert en Sicile des Luthériens, le Saint-Office les poursuivit à outrance , et dans cette tâche s’enhardit au point non-seulement de se rendre indépendant, mais encore supérieur au gouvernement’.
(1) Frédéric Badoero, résident vénitien, dans son rapport au sénat HI — 4
Bien plus, avec le temps, le Saint-Office en arriva à excommunier la haute çour et l’archevêque :' le gouverneur
‘ dut envoyer mille hoïhmes armés pour forcer le palais où
les pères inquisiteurs s'étaient forlifiés (1602).
Dans l’épouvantable peste qui ravagea Palerme en 1624, la dévotion se ranima dans cette ville à l’occasion du vœu qu'on y fit de célébrer la fête de l’immaculée conception de Marie : cette fète y fut toujours entourée de pompes solennelles, grâce au concours que lui prêtèrent quelques chevaliers qui prononçaient le voto sanguinario, par lequel ils s'engageaient à défendre même avec leur épée le privilége de la conception immaculée de la Vierge mère contre ses détracteurs.
La Sicile eut aussi à son tour le spectacle des auto-da-
fé; le premier eut lieu seulement le 9 septembre 1641,
sous le vice-roi Corsetto; on y brùla tout vifs Jean-
| Baptiste Verron, calviniste français, Gabriel Tedesco, mu-
sulman baptisé et relaps, et Charles Tavalara. de Calabre, frère lai de l’ordre des augustins, qui se faisait passer pour le Messie, et qui avait fondé la secte des Messians. En 1658, on brùla publiquement frà Diego La Matina, moine augustin, qui, condamné aux galères par le Saint- Office, travaillait dans sa prison à pervertir sescompagnons de chaîne. Doné d'une force extraordinaire, il s’en était servi pour briser ses menotles et assassiner l’inquisiteur qui était venu le visiter. Les écrivains mème les plus hostiles
de Venise en 1557, dit : « Dans les choses de religion, ces populations « montrent une grande dévotion, mais depuis peu d'années on a décou- « vert permi elles des Luthériens; aussi les commissaires du Saint-Of- « fice sont-ils très-occupés à veiller sur eux, eton peut, sans préx judice des bons, affirmer, que ce mot de saint Paul est d’une grande « vérité, à savoir, que tous les insulaires sont dépravés, mais que les « Siciliens sont les pires de tous. »
à l'Inquisition ne citent que ces deux auto-da-fé ; plus tard, en 1724, ent lieu le supplice de Gertrude Marie Cordovano, une béguine de l’ordre des bénédictines, et le frère lai Romuald, moine augustin de Caltanisetta, qui, condamnés pour hérésie quiétiste, furent brûlés en présence du viceroi, des grands et des magistrats. Jusqu’en 1781 ,'on continuaencore enSicile à brûler quelques sorcières. Maisbientôt après Ferdinand IV, par une dépêche en date du 27 mars 1782, attendu que ce tribunal ne voulait pas se départir de ses formes habituelles de procédure, lesquelles ne laissaient pas à l'innocence la possibilité de se faire reconnaître, en ordonna l'abolition, et laissa aux évèques l’exercice de la juridiction dans les affaires de foi. Ceux-ci ne devaient cependant agir qu'avec l'agrément du vice-roi; il leur était prescrit de ne plus charger l’accusé de chaînes, de lui signifier l'acte d'accusation et de lui donner un défenseur.
Les domaines appartenant au pape ne furent pas exempts d'hérésic. Dès l’année 1824, nous trouvons imprimé un livre, sans indication de lieu, ayant pour titre Dipymi FAENTINI adversus Thomam Placentinum pro Martino Luthero theologo oratio, Ph. Melanctone auctore, in-4°.
A Rome, lorsque les affaires de la compagnie de Jésus paraissaient être dans l’état le plus prospère, « un certain frère augustin, Piémontais de nation, appartenant à l’ordre des ermites de Saint-Augustin, en apparence catholique, mais secrètement madré luthérien" » songea à profiter de l’absence du pape qui se trouvait alors à Marseille (1540), pour propager l’hérésie par ses prédications auxquelles assistaient quantité de personnes, qu’attiraient ses dons naturels pour l’éloquence de la chaire. Il mêlait des erreurs
(1) BartoLI, Vita di Sant” Ignazio, lib. IT, cap 42.
Hérétiques en Romagne.
à beaucoup de vérités : son auditoire ne s’en apercut pas d’abord, mais quelques jésuites l'ayant entendu, « ne tardèrent pas à reconnaîlre que Luther parlait par sa bouche, bien que son langage fût voilé, comme il arrive à celui qui veut se faire entendre et n’ose pas s'expliquer ». Il se pouvait que le prédicateur péchât sans le savoir : ils allèrent le trouver pour s'assurer de ses intentions. Celui-ci se mit à les accuser d’ignorance, de méchanceté ou de jalousie, et continua à prècher des doctrines encore plus erronées : alors les Jésuites commencèrent à traiter du haut de la chaire des indulgences, de l'autorité du pape, du mérite de la continence, de la nécessité des bonnes œuvres. Augustin, de son côté, recourut à un artifice fort ordinaire : il se hâta de rejeter sur ses adversaires le soupçon d’hérésie, en dénonçant Ignace comme étant un loup travesti en pasteur, qui avait semé l’hérésie dans les premières académies d'Europe, et qui, maintenant dans Rome, faisait avec quelques-uns de ses disciples ses derniers exploits. Il supplia les Romains de ne pas se laisser entraîner à l'erreur et d'y résister comme l'avaient fait les universités d’Alcala, de Salamanque, de Paris et de Venise, où le fondateur des Jésuites, convaincu d’hérésies malsaines, avait dû se soustraire au bûcher par la fuite. La calomnie produit toujours son effet : la foule, bien qu'elle n’eùt point déserté les sermons des jésuites, s'attendait d’un jour à l’autre à les voir conduits au bûcher, et personne n'osait prendre leur défense. Saint Ignace se résigna d'abord à la tempête qui venait de fondre sur lui; mais peu à peu, avec la réflexion, il cita son accusateur à comparaître devant le gouverneur de Rome, où, s'appuyant sur de solides et nombreuses preuves, il convainquit contradictoirement ses adversaires d’imposture : le
gouverneur rendit une sentence d’absolution complète. Ceux qui s'étaient portés ses accusateurs ne tardèrent pas à être convaincus d'hérésie : quant au méchant moine piémontais , il s'enfuit à Genève, où, après avoir jeté le froc aux orties, il se fit prédicant. On croit qu'il est l’auteur du Summarium scripturæ.
Thomas Lubero, qui, ayant grécisé son nom, se faisait appeler Éraste, dans une lettre écrite de Bologne en 1544 à un ami, rapporte ceci. Un frère de l'Observance prèchait à Imola, que nous pouvons acquérir le royaume du Christ par nos propres mérites; un enfant lui reprocha tout haut de blasphèmer Dieu et le Christ. Le moine lui répliqua, qu'il ne savait pas ce qu'il disait, qu’il ne devait pas même savoir le Pater noster; mais l’autre lui répondit par cette parole : Ex ore infantium et lactentium perfecisti laudem ; enfin, on finit par mettre l'enfant en prison.
Polydore Virgilio, d'Urbin (1853), auteur d'ouvrages riches d’une certaine érudition, mais fort pauvres de critique, accompagna en Angleterre le cardinal Adrien de Corneto, et fut chargé par Henri VII d'écrire une histoire d'Angleterre, d'abord imprimée à Bâle en 1534, puis en 1535 dédiée à ce monarque. On prétend que Virgilio, bien qu’ecclésiastiqne, adopta les erreurs de ce prince, et qu'il y resta secrètement attaché?.
Frère Luc Baglione de Pérouse, dans l’Art de précher (1562), raconte de nombreux épisodes qui lui sont personnels : un jour qu'il langait des invectives contre les hérétiques dans une ville, dont il ne donne point le nom, l’un d'eux lui tira un coup d’arquebuse, mais Dieu le pré-
(1) HortiNGER, Hist. eccles., tom.IX, pag. 200. (2) Tréoraie BETTI, dans le Giornale Arcadico.
serva. Une autre fois, ayant été assailli en pleine rue par plus de quinze de ces sectaires, il put se défendre de leurs attaques rien qu’en invoquant le nom de Dieu.
L'Inquisition romaine allait moins loin; mais à cette époque on cruttrop facilement qu'il fallait remédier au paganisme desmeeurs voluptueuseset au paganisme de l’esprit par la sévérité des édits et des supplices; on s’engagea ainsi dans cette voie jusqu’à diminuer les garanties de la sûreté personnelle et la libertéde penser. Déjà du temps de Léon X, et cela ne fit que continuer sans interruption sous ses successeurs, on insinuait aux papes qu’il fallait réprimer l’hérésie par la force, que « le foyer de la rébellion ne s'éteint « que dans les glaces de la terreur et dans une pluie de sang » : que ce n'était point par les moyens de persuasion, mais bien par les croisades et par les bûchers, qu’on avait enrayé l’hérésie des Patarins au douzième siècle.
En 1533, on fit à Rome un procès fameux, dans lequel beaucoup d’accusés se retractèrent. Jean Mollio de Montalcino, de l’ordre des Minimes, ne suivit pas cet exemple?. Il répandit avec tant de succès les doctrines de Zwingle parmi les jeunes étudiants de l’Université de Bologne, qu’un gentilhomme de ce temps se disait prêt à lever six mille soldats, si l’on faisait la guerre au pape. Mollio, poursuivi par l’Inquisition, ne voulut point revenir à sespremières croyances; il se mit àsoutenir de plus belle ses doctrines nouvelles et à vomir l’injure contre la tyrannie ecclésiastique, en appelant au grand juge de l'éternité de la sentence qui le
(1) MAZZUCCHELLI, Scritori d’Italia, ad vocem.
(2) Sur Mollio de Montalcino, consultez Zeitschrift fur das Gesammte lutherische Theologie und Kirche von BUDELBACH und GUERICHE, année
(3) SECKENDORF, Hist. luther., tom. III, pag. 168 et suiv.
condamnait comme hérétique. Par suite, il fut supplicié à Rome, avec un habitant de Pérouse : tous deux furent étranglés, puis brûlés sur la place Campo di Fiori.
Sous Paul III, alors qu’on discutait sur les moyens de rémédier aux maux causés par l’hérésie , Caraffa, cardinal de l’ordre des Théatins, fut le promoteur de la première des célèbres congrégations romaines, de celle du Saint-Office. Avant son établissement, les poursuites étaient molles : on confiait le jugement des causes tantôt au maître du Sacré-Palais, tantôt au vicaire de Rome, tantôt au collége des cardinaux, ou àquelque commission spéciale.La congrégation du Saint-Officefut créée par la bulle Licet ab initio, du 21 juillet1842 : on mit à sa tête le même cardinal Caraffa, Cervini et Ghislieri, qui plus tard devinrent papes sous les noms de Paul IV, Marcel II et Pie V : tant on attachait d’importance à leurs fonctions. Cette mission dite le Saint-Office était confiée à des dominicains, et dans certains pays à des franciscains, jamais à des jésuites : ces derniers, au contraire, obtinrent les pouvoirsles plus figndus pour absoudre les hérétiques:.
Caraffa, devenu Paul IV, donna à l’inquisition une vigueur extraordinaire ; il voulut qu’ellene dépendit plus des évêques, mais des seuls représentants de la congrégation,
(1) Donc pas d'ouvrage plus inepte que le livre récemment publié sous ce titre : Storia dell’ Inquisizione, ossia le crudeltà gesuitiche svelate al popolo italiano. »
Dans la bulle du 8 Juillet 1660, Alexandre VII se plaint de ce que les moines des différents ordres, et même des jésuites, lorsqu'ils viennent à connaître quelque hérétique, au lieu de le dénoncer, se contentent de lui administrer une correction fraternelle, et de lui imposer une pénitence privée, après quoi ils lui donnent l'absolution. Ils se fondent, ajoute-t-il, pour justifier leur conduite, sur l'opinion de quelque docteur, ou sur Ja coutume : bien plus, il conseillent aux autres de les imiter.
cenone
du Saint- Office.
Ses proccdures.
ctil l’autorisa à juger sans appel les procès d'hérésie, qu'ils fussent intentés en deçà ou au-delà des Alpes. Aussi établit-il dans chaque ville « de puissants et zélés inquisi- « leurs, assistés de laïques zélés et savants, pour venir « en aide à la défense de la foi, comme par exemple Odescalco à Côme, le comte Albano à Bergame, et Muzio à Milan. On prit le parti de se servir de laïques, parce que « non-seulement beaucoup d’évèques, de vicaires, de reli- « gieux et de prêtres, mais encore beaucoup de membres « de l’inquisition elle-mème étaient hérétiques'. » Singulier aveu! | Ce pape, à l’article de la mort, ayant appelé près de lui les cardinaux, leur recommanda tout particulièrement ce frès-saint tribunal. Sixte Quint l’agrandit en portant à douze le nombre des cardinaux qui le composaient, et en éten-
dant ses pouvoirs à tout l’univers catholique. Le souverain
pontife en est le préfet; sa juridiction s'applique à toutes personnes, de quelque rang, condition et dignité qu’elles soient, sans réserve de priviléges locaux ou personnels ; les magistratPhoivent exécuter ses décrets, sous peine d’excommunication.
Ses attributions consistaient à poursuivre les hérétiques ou les suspects d’hérésic et leurs fauteurs ; les magiciens, les devins, les enchanteurs, les astrologues, qui font pacte avec le démon; ceux qui profèrent des blasphèmes qualifiés d'hérésies, lors même que leurs auteurs les auraient proférés dans un accès de colère ou par ignorance; enfin,
(1) Voir Compendio della Santa Inquisitione par Caracciolo, que nous citons ci-dessous. Busini écrivait de Rome, le 31 janvier 1549, à Varchi : « Ici on est tout occupé à emprisonner des Luthériens; cette tàche « est échue à un frére mineur de Saint-François, dit le Padouan, en « sorte que, d'après tout ce qu'on voit, il faut dans co monde n'avoir « pas plus de cervelle qu'un bœuf. »
quiconque fait résistance au Saint-Office ou à ses ministres. Est déclaré suspect d’hérésie quiconque laisse échapper des propositions qui blessent ceux qui les entendent; ou bien celui qui commet des actes qui sentent l’hérésie, par exemple celui qui abuse des sacrements, qui baptise des choses inanimées, tels que des aimants, du papier vélin, des fèves, des chandelles; celui qui déchire des images sacrées; qui détient, écrit ou lit des livres défendus ; ou encore celui qui s'éloigne de la pratique du catholicisme, en ne se confessant plus, ou en mangeant des aliments non permis ou en violant d'autres règles. Citons la polygamie, le vol des saintes parcelles, l'excitation au péché donnée en confession, la sainteté feinte, la lecture de livres entachés d’hérésie, outre une infinité de cas moins graves tels que l'allégation que la sainte Vierge n’a pas été conçue sans la tache originelle, ou l'usage de litanies non approuvées, ou encore le fait de célèbrer la messe et d'entendre des confessions sans être prêtre. |
Les procédures de l’Inquisition, quelle se l'horreur qu'elles nous inspirent, ne différaient poifff de celles qui étaient en usage alors : il est facile de s’en convaincre. Ses codes ont toujours été imprimés au grand jour (K.) : nous y voyons en effet qu’à chaque accust on doit donner un défenseur, personne intelligente et animée d’un zèle pur, qui puisse communiquer avec lui et produire ses moyens de défense ; on doittenir un procès-verbal de tous les actes de la procédure et des dépositions des témoins; on y « aver- « tit les vicaires de ne pas permettre aux notaires de déli- « vrer copie des actes du Saint-Office sous quelque pré- « texte que ce soit, excepté à l'accusé, et seulement quand « le procès est en instance, et encore sans indiquer le nom « des témoins et sans les particularités qui pourraient
« mettre l’accusé sur les traces de la personne qui a dé- « posé (L.). »
Alors on vit croître les soupçons. En vérité, si la Réforme, considérée au point de vue philosophique, était un élan de l'esprit humain vers la liberté, ou la prétention de penser et de juger d’après les facultés de son propre enten-
dement sur des faits et desidées qui jusqu’alors avaient été acceptés par l'autorité, il s’en suivait que tous les penseurs, quelle que fùtl’opinion vers laquelle ils inclinassent, devenaient suspects. Les princes, s'étant aperçus que la question religieuse avait pour corollaire les révoltes politiques, firent cause commune avec cette Cour de Rome qu'ils avaient regardée d’un œil jaloux, et partout ainsi l’Inquisition fut renforcée. On eut recours aux priviléges et aux indults pour engager des confréries d'hommes et de femmes à lui servir d’acolytes. Quiconque dénonce un abus, quiconque implore une réforme, est surveillé de près, et déjà on le taxe de perturbateur : on prend ombrage de tout ce qui auparavant passait inaperçu ; une dévotion très-ardente, une rigueur aordinaire dans les pratiques religieuses apparaissent comme des reproches au relâchement général; la prudence dans les manières et dansle langage passe pour de l’hypocrisie, la franchise pour de l’insolence; il n’est pas jusqu'au silence qu'on interprète comme une dissimulation dangereuse. Ce sont desgenres de martyre que n'ignore à notre époque aucun de ceux qui ont senti ou pensé.
L’Inquisition s'étendait même aux Juifs, non pour les punir, mais pour empêcher de propager leurs erreurs, et de commettre ces énormes délits dont la crédulité frémissait alors, comme la crédulité frémit encore aujourd'hui
+ des massacres du Saint-Office. Le vertueux Sadolet, sur-
nommé le Fénélon de l’Italie, se plaint dans une lettre au cardinal Farnèse de ce qu’à Rome les Juifs sont traités avec trop de douceur, et de ce qu’ils sont protégés par Paul III. Mais PaulIV les traita rigoureusement, et voulut qu'on les confinât dans le Ghetto. Les Juifs s’en irritèrent, et peutêtre prirent une grande part contre ce pape au soulèvement de la populace romaine qui abattit sa statue et mit le feu au palais de l’Inquisition.
A Pie 1V succéda sous le nom de Pie V frère Michel Ghislieri, alexandrin de Bosco, d'une piété sévère, d'une vie intègre. Il n'allait pas autrement qu'à pied : comme général des Dominicains, il libéra beaucoup de couvents de leurs dettes : il se fit remarquer dans la haute Italie par son zèle comme inquisiteur ; aussi l'opposition qu'il rencontra partout révèle non pas tant le déchaînement des opinions hostiles, que la résistance opiniàtre aux mesures violentes. Ayant eu vent qu’à Poschiavo, pays italien et appartenant au diocèse de Côme, mais qui pour le civil dépendait des Grisons, on imprimait des livres entachés d’hérésie pour les envoyer en Italie, etque quelques ballots avaient été expédiés à un négociant de Côme, frère Michel les séquestra. Côme avait alors pour évêque Bernardin Della Croce, mais Charles-Quint ne voulait pas lui donner le placet, parce qu'il était l'ami de Paul III et des Farnèses : aussi le chapitre comasque qui administrait le diocèseà cette époque, et qui était protégé par le gouverneur Gonzague, voulait que les ballots fussent restitués;’ les chanoines n’ayant pu arriver à leurs fins, le peuple s'ameuta; lès enfants lancèrent des pierres à frère Michel lorsqu'il rentrait au couvent, situé dans les faubourgs, et ce fut à grand’peine qu’il put se réfugier dans la maison d'Odescalchi, qui appartenait à la confrérie de
Michel Ghislieri.
Jérôme Albani.
la Croix de Côme : de plus, dans l'intérêt de la paix, le gouverneur ordonna à frère Michel de se retirer à Milan. Il obéit, mais lorsque les chanoines allèrent à Rome, il y alla aussi, et alors pour la première fois il visita la ville qui devait plus tard lui appartenir. Ghislieri commenca aussi à Morbegno en Valteline un procès d’hérésie contre Thomas Planta, évêque de Coire, sans le citer, ni appeler les témoins; si bien que les Seigneurs Grisons lui interdirent à l'avenir de procéder contre qui que ce soit, sans leur permission : l’inquisiteur se soumit d’abord à cette injonction, mais ayant ensuite entamé de nouvelles procédures, peu s’en fallut que le peuple ne cherchàt à porter sur lui une main criminelle.
Ghislieri eut ensuite l’ordre de procéder contre Victor Soranzo, évêque de Bergame, qui par suite fut suspendu, mais qui au bout de deux ans fut rétabli dans ses pouvoirs. De plus graves indices transpiraient sur la personne du comte Georges de Medolago; mais son influence eût empéché toute tentative de poursuite de la part de l’inquisiteur, si Jean-Jéròme Albani ne fût venu en aide à celui-ci. Par l'entremise d’Albani, Medolago fut arrêté ; mais le Sénat de Venise le fit enlever de vive force des prisons du Saint-Office et transférer dans les siennes, où il mourut. L'opposition contre Ghishieri alla jusqu’à le forcer à quitter Bergame ; cette mesure fut attribuée à Nicolas da Ponte , noble vénitien, alorsprovéditeur de cette province et plus tard doge, et qui pour ce motif vint en odeur de luthéranisme. Albani, jurisconsulte d’un mérite incontesté, était en grande faveur près du Sénat; mais quand ses deux fils eurent assassiné le comte Brembati dans l’église de Sainte-Marie-Majeure, leur père, considéré comme leur complice, fut pendant dix ans exilé en Dalmatie. Aussi
Ghislieri, devenu plus tard le pape Pie V, ne voulut pas recevoir Da Ponte, qui lui avait été envoyé en qualité d'ambassadeur de la sérénissime république; il conféra aux enfants d’A}bani le titre de gentilshommes romains, et au père legouvernement de la Marche d'Ancône, puis le chapeau de cardinal, qu'il porta dignement jusqu'à l’âge de quatre-vingt-dix-sept ans, non sans avoir eu des chances pour devenir pape.
Partout alors on vit se réchauffer le zèle pour les procès de l’Inquisition. Il y a dans tout parti de tristes avocats, qui croient le servir en montrant qu'il a beaucoup d’ennemis, enveloppant ainsi, sous une dénomination élastique qui exclut toute critique et toute justification, les personnes qui le méritent le moins. C'est ce qui advint alors. Nous avons vu PaulIV, dans l’inflexibilité de son zèle, faire jeter en prison le cardinal Morone, les évêques Egidius Foscarari de Modène, Thomas Sanfelice de la Cava, Louis Priuli de Brescia, tous accusés d’avoir fomenté des opinions hérétiques, ou d’avoir mal défendu les orthodoxes, tandis qu'ils ne demandaient qu’une simple réforme, c’està-dire la restitution à l’Écriture sainte de l'autorité usurpée par la tradition, et l'amendement des mœurs. Aussi durent-ils se disculper.
Le vénitien don Gabriel Fiamma, chanoine de Latran et évèquede Chioggia, auteur de poésies spirituelles, préchant à Naples en 1562, fut aussi accusé d’hérésies. Il écrivait à Gonzague, seigneur de Guastalla : « Hier soir, par ordre « du cardinal Alexandrin, on m’a enlevé tous mes livres,
« et ona pris note du moindre billet. Ce procédé, ve- « nant de ce respectable et religieux seigneur et du très- « saint tribunal de l'Inquisition, n’a pour moi rien de « pénible; mais je regrette fort qu’il ait pour cause la mé-
Zanetti.
« chanceté et l’envie de quelques-uns de mes émules :. » Ce fut alors que l’académie de Modène fut dispersée comme nous l’avons dit ailleurs, ‘et que plusieurs de ses membres émigrèrent. Le déeret de 1558, aux termes duquel on obligeait tous les moines qui étaient sortis de leur couvent à yrentrer et à se soumettre au châtiment mérité, fut cause que beaucoup d’entre eux s’enfuirent en Hollande et à Genève : aussi, si nous en croyons Gregorio Leti, il y en eut plus de deux cents qui se jetèrent dans l’hérésie?. Tiepolo, ambassadeur de Venise à Rome, décrit un auto-da-fé exécuté dans cette ville contre quinze personnes : sept furent condamnées aux galères comme faux témoins : sept hérétiques abjurèrent ; un relaps fut remis aux tribunaux séculiers; ce relaps était don Pompée de Monti, d’une famille très-noble, frère du marquis de Cortigliano, et proche parent du cardinal Colonna ?. A la date du 27 septembre 1567, il décrit l’auto-da-fé dans lequel furent brûlés Carnesecchi, dont nous parlerons plus tard longuement, et un frère de Cividale de Bellune, sans compter dix-sept autres qui, après avoir abjuré, furent condamnés les uns à la prison perpétuelle, les autres aux galères, d’autres furent frappés ‘d'une amende ‘au profit d’un hôpital qu'on devait construire pour les hérétiques. Parmi ces derniers figuraientsix gentilshommes bolonais. :
Le 28 mai 1569 eut lieu en présence de vingt-deux cardinaux un autre auto-da-fé, où quatre impénitents furent condamnés au bûcher, et dix abjurèrent, parmi lesquels Guido Zanetti de Fano. Celui-ci étant à Londres en 1537
(1) TinaBoscui, Stor. letter., vol. XII, pag. 1712.
(2) Vie de Sixte Quint, partie I, liv. III
(3) Dépêches des 2 et 9 mars, 27 avril et 29 juin 1566, ap. Muri- NELLI Sior. rcana.
y avait acheté beaucoup delivres hérétiques, ets'était imbu des fausses maximes qu’ils contenaient : l’année d'après, de retour en Italie, il se lia avec divers hérétiques de ce pays et du dehors, et se vanta de posséder la bibliothèque la plus considérable de livres hétérodoxes qu’il y eût dans Rome. Apprenant que divers hérétiques avaient été pris à Curia Sabella , il s'enfuit à Naples en 1545, et de là à Venise, où il fut favorablement accueilli et secouru par Donato Rullo, et où il fréquenta Lactance Ragnone et autres apostats. 11 passa ensuite en Saxe, fit la connaissance de l’électeur duc Jean-Frédéric, et celle du landgrave de Hesse, se fit passer près d’eux pour un capitaine attaché au service d'Henri VIII roi d'Angleterre, et servit dans leur armée , qui était en guerre contre l'empereur. Dans son voyage en Allemagne, il connut les principaux hérésiarques, visita plusieurs fois le tombeau de Luther, retourna à Venise, puis en Angleterre, où il assista au rétablissement de la religion catholique, qui eut lieu par l’avénement dela 1eine Marie et par l’influence du cardinal Pole. De retour en Italie, il ne cessa pas d’entretenir des relations intimes avec Carnesecchi, Endimio Calandra, Pierre Martyr, Ochin et autres. Le Saint-Office en ayant été informé, Guido Zanetti fut arrêté à Venise le 23 février 4561, sous Pie V, mais sur les instances faites par la reine Élisabeth auprès de la République il fut relâché. De nouveaux et plus graves soupçons d’hérésie étant parvenus sur son compte à l’Inquisition romaine, il fut arrêté au mois de juillet 1366 à Padoue, et conduit à Rome, où il confessa trente-huit chefs d’hérésie qu'il avait enseignés dès l’année 1537, ce qui entraîna sa condamnation : néanmoins il n'est pas vrai, comme le dit de Thou, qu'il ait été envoyé au bûcher, puisqu'il avait ait une abjuration publique le 20 mai 1559 dans l’église
Sainte-Marie de la Minerve. On lui imposades pénitences : et le méme jour que Cellario fut mis à mort, Zanetti fut seulement condamné à la prison (dit le résident vénitien) « en partie, prétend-on, parce qu'il a révélé beaucoup de < choses importantes, en partie parce qu’il n’a jamais fait « d’abjuration et qu'on ne peut considérer comme relaps « celui qui n’a pas cessé de professer l'erreur pendant tant « d’années; enfin, parce que les canons ne punissent pas « de la peine de mort celui qui est tombé dans l’erreur « pour la première fois » .
On trouve dans la correspondance de Bullinger vers l'an 1568 plusieurs lettres, où l'on raconte sur l’Inquisition des atrocités, empreintes des exagérations qui naissent d'ordinaire des bruits de la foule. A Mantoue, on aurait arrêté un parent du duc : celui-ci ayant sellicité son élargissement; l’inquisiteur lui aurait répond®& qu'il ne recon» naissait pas de duc dans l’exercice de ses fonctions . Il aurait même été jusqu'à lui montrer les clefs du cachot, ajoutant qu’il pouvait, s’ille voulait, enlever le prisonnier de vive force; maisque, pour lui inquisiteur, jamais il ne le relàcherait. A Rome (dit-on), il ne se passe pas de jours qu'on n’envoie les patients au bûcher, à la potence et au gibet; toutes les prisons sont pleines, etil en faut toujours construire de nouvelles. Après avoir brûlé Carnesecchi, on a arrêté le baron Bernard d’Angola et le comte de Pitigliano, qui, soumis à la question pendant de longues séances, finirent par abjurer: le premier fut condamné à la prison perpétuelle et à une amende de huit mille coronats; l’autreà millecoronalset àla retraite pour la vie dans une maison de Jésuites. A Valence, un noble aurait été dénoncé pour ses opinionsreligieuses, et après une longue détention mis à la torture, puis aurait expiré au milieu des
tourments; l’indignation causée par ce traitement aurait fait révolter les citoyens de cette ville, qui attaquèrent les prêtres, massacrant celui-ci, chassant celui-là. A Milan, un jeune noble, accusé de luthéranisme et condamné à la potence, aurait dù, aux termes de l'arrêt, y être tratné attaché à la queue d’un cheval; à moitié étranglé , comme il persistait à ne pas vouloir abjurer il aurait été brûlé à petit feu, et ses restes exposés auraient été la proie des chiens ‘.
A la date du 24 février 1385, le résidentde Venise à Rome informe son gouvernement d'une sentence rendue publiquement contre dix-sept individus poursuivis par le Saint-Office, en présence de plusieurs cardinaux et d’untrès-grand nombre de personnes. Parmi les coupables, trois furent envoyés au bùcher eomme relaps en matière d’hérésie manifeste : d'autrilttzualite de sorciers et de magiciens, qui abusaient des sacrements par leur scélératesse, furent condamnés au carcan, d’autres au cachot et à différentes peines. On comptait parmi les condamnés « au supplice du feu vif » Jacob Paleologo de Chio, jadis dominicain, qui erra longtemps à travers l'Allemagne. Cet hérétique devint recteur du gymnase de Clausenbourg en Transylvanie, et adopta les erreurs de Buduy, unitaire tellement exagéré que Fauste Socin lui-même le condamna. Paleologo, arrêté sur la requête de Grégoire XIII, fut amené à Rome; là, en approchant de la potence, il demanda un délai pour se réconcilier avec Dieu, et fut re-
(1) L'illustre historien De Thou rapporte que, durant le pontificat de Sixte Quint, Muret lui dit : Je suis ébahi que je me lève qu'on ne me vient dire. Un tel ne se trouve plus : et si l'on n’en oserait parler. L'assertion, quoique présentée d'une façon si précise, est fausse, parce que Muret mourut peu après l'élection de Sixte Quint, en 1585, et cette même année De Thou était certainement en France.
Fannio.
conduit en prison, où, paraît-il, on le laissa mourir sans l'envoyer au bûcher. Des deux autres, l'un fut étranglé, comme un relaps, mais qui s'était repenti; l’autre « en sa qualité d’hérétique obstiné mourut brûlé à petit feu, et fit preuve d’une fermeté inébranlable en présence d’une grande partie dela ville ».
Nous savons qu'Olympe Morata déplora la mort de Fannio. Né à Faenza, de parents obscurs, il commença à étudier l’Écriture séricusement sur une traduction; puis, prònant avec affectation les bienfaits de la parole de Dieu, il se livra sur ce sujet à tant de controverses, qu'il fut arrété par ordre du Saint-Office et mis en prison. Là, touché par les entretiens qu'il eut avec sa femme et ses parents, il se rétracta et fut mis en liberté. Mais il re tarda pas à sentir un tel remords de sa conduite, gl résolut d’en faire amende honorable en professa ga tement les nouvelles doctrines; c'est ainsi qu'il partit pour la Ro-: magne afin d’y prècherl’hérésie sans aucun voile; lorsqu'on l'empèchait d'annoncer en public l'Évangile, il le faisait dans des entretiens secrets avec tous ceux qui voulaient l'écouter, heureux quand il pouvait convertir quelqu'un. Arrêté à Bagnacavallo, il fut condamné au bûcher. Toutefois, ayantété envoyé àFerrare, ileut l’occasion de faire d’autres conversions ; poursuivi avec moins de rigueur qu'il ne l'avait été sous les Dominicains, il subit, tantôt seul, tantôt avec d’autres, des traitements plus ou moins durs, toujours avec fermeté, croyant, ainsi qu’il le disait, souffrir pour le Christ. Beaucoup de personnes allaient pour l’entendre, et il les exhortait à la liberté des enfants de Dieu. Sa femme, ses sœurs essayèrent de nouveau de le détourner de ses convictions, mais il répondait : « Le Seigneur ne veut pas queje le renie pour le bien de ma famille. »
Lorsque Jules Il[*succéda à Paul HI, l’ordre vint de mettre à mort Fannio. Il embrassa celui qui lui en porta la nouvelle, et en le remerciant, il ajouta : « J’accepte avec joie la mort, cher frère, pour la cause de Christ»; puis il continua à édifier ses compagnons de captivité en leur exposant les joies d’une telle mort. Quelqu’un lui demandant à qui il voulait confier ses enfants; après avoir recommandé qu'on eût compassion d’eux et de sa femme, il répondit : « Je les laisse au meilleur des gardiens, à Notre- Seigneur Jésus-Christ. »
On lui offrit alors la vie sauve s’il se rétractait, mais il déclara qu'il n'avait aucun désir de fuir la mort. Il continua à expliquer divers passages de l’Écriture, et se mit à réciter ses sonnets sur la justification; quelqu'un lui ayant
alors de i ent il pouvait, lui, avoir le visage rein fondi Chris avait montré ses angoisses dans Pagonie : « Christ (répliqua-t-il) endura au jardin et sur la « croix les tortures de l'enfer auquel nous étions con- « damnés. Mais depuis qu’il s'est chargé de nos péchés, il « ne me reste plus qu'à me réjouir, car je sais que la « mort de mon corps sera pour moi le passage à une vie « éternelle. »
Ainsi parlait Fannio peu avant d'être conduit sur la place publique de Ferrare. Quand on lui eut présenté un crucifix, il dit : « Ne me troublez pas, je vous prie, en me présentant un Christ fait de bois, alors que je le pos sède vivant dans mon cœur. » Il pria Dieu à genoux avec uneardente dévotion d'illuminer les intelligencesobscurcies de l’ignorante multitude. Il arrangea lui-mème la corde qui devait servir à l’étrangler, et mourut avec le nom de Jésus sur les lèvres au mois de septembre 1550. Son cadavre fut brûlé sur le lieu même du supplice.
“de VI i ’Inquisi- Aiond È
Piai-
Les écrits qu'il a laissés sont un témoignage de ses opinions; ils renferment les objections de ses adversaires et ses réfutations. Il a composé deux traités sur les attributs de Dieu, deux sur la confession, et deux autres sur la manière de connaître Jésuset de discerner le fidèle de l’impie; en outre, cent sermons sur les articles de foi, des commentaires sur les psaumes, une explication des œuvres de saint Paul, des polémiques contre l’Inquisition, des épîtres consolatoires à ses parents sur les vicissitudes et des remarques sur les événements de sa vie *.
Les Réformés, qui nous ont conservé le nom de leurs martyrs, décrivent les cruels supplices qu’on fit subir à Dominique Cabianca de Bassano, à frère Jean Mollio, un professeur de Bologne dont nous venons de parler. Pomponio Algeri de Nole, arrêté è gie fit ung brillante défense, en invoquant l’Écriture es Décrétales contre les erreurs de l'Église romaine ; mais, quel que fût le désir des Vénitiens de le sauver à cause de son mérite, il fut condamné à être brûlé vif. De sa prison de Venise, il décrivit dans une magnifique lettre les consolations spirituelles qui lui avaient été accordées ?. François Gamba de Côme, convaincu d'être allé à Genève et d’avoir participé à la sainte cène avec les Réformés, fut condamné à la
(1) On trouve le récit de la vie et de la mort de Fannio dans un livre de la bibliothèque de Zurich, lequel a pour auteur Jules de Milan, qu'il ne faut pas confondre avec Jules Terenziano, ami de Vergerio.
On a aussi De Fannii Farentini et Dominici bassanensis morte, qui nuper ob Christum in Italia rom. pontificis jussu impie occisi sunt, brevis historia Francisco Nigro, bassanensi authore, 1550. « Vous pouvez par là, pieux lecteur, juger de ce qu'on pouvait attendre du concile composé d'évêques romains réunis sous la direction du pape ».
(2) Cette lettre se trouve dans les Acts and monuments, publiés par Fox,en 1338.
LE SAINT-OFFICK. 69
potence, et à avoir au préalable la langue percée de part en part, afin qu'il ne pùt parler.
Godefroy Varaglia, capucin piémontais, parti pour convertir les Vaudois, se laissa au contraire convertir par eux; attaché au légat du pape à Lyon, il l’abandonna pour passer à Genève, d’où il alla précher l'Évangile dans le val d’Angrogna. Arrêté, il fut transféré à Turin, et mis à mort le 29 mars 1588; on lit dans son procès, que le nombre des adhérents à ses doctrines était si grand, que l'Inquisition n'aurait jamaisassez de fagots pour les brûler.
Barthélemy Bartoccio s'était retiré à Genève, où il professait en paix la Réforme. Étant venu un jour à Gènes en sa qualité de marchand, il y fut reconnu, arrêté et envoyé à Rome, où il fut brûlé : il mourut en s’écriant : Victoire, Vicloire. | ,
A Plaisance, e#1553, le chantre Paul Palazzo, qui penchait vers le luthéranisme, fut mis en prison à Saint-Dominique, et délivré au bout de quelques jours, gràce aux nombreuses démarches faites en sa faveur. En 1557, l’inquisiteur fit jeter en prison les notaires Mathieu Dordono et Innocent Nibbio, qui, après s'être repentis, firent amende honorable et une pénitence publique; ils s’en retournèrent ensuite chez eux couverts de confusion. Taddée Cavalzago, poursuivi comme luthérien, s'enfuit à Genève, et par suite, resta en exil. Le prètre Simon qui avait vécu longtemps avec lui fut arrêté, et se cassa la cuisse en cherchant à s'évader de son cachot; il dut ensuite faire pénitence de ses erreurs. Alexandre Cavalgio fut arrêté pour avoir tiré du couvent une sœur et l'avoir mariée. On découvrit aussi parmi la haute noblesse des fauteurs de l’hérésie, qui eurent à expier leur crime; beaucoup furent exilés, et leurs biens dévolus au prince. En 1558, le prètre
Riccio, qui avait conversé, bu et mangé avec des luthériens et qui les avait aidés. à fuir, fut fouetté sur un échafaud par l’inquisiteur frère Valère Malvicino, et dut révéler publiquement toutes les menées qu'il avait faites contre les décrets du souverain pontife; le même supplice fut infligé en même temps à deux autres citoyens : Joseph de Medici, fouetté lui aussi, confessa ce qu'il avait cru ou fait de contraire à la foi catholique, et un notaire nommé Joseph avoua qu'il avait souillé de son urine le bénitier, et frappé à-coups d’épée certaines images pieuses, ainsi que les bras et les cuisses de la statue de saint Roch (L.L). Nous pourrions retrouver les traces de procédures semblables dans toutes les villes d’Italie, et nous n’aurons malheureusement que trop souvent l'occasion de les signaler. En Lombardie, le frère Pierre Ange, de Crémone, se rendit redoutable; au nombre des victimès de ses crufutés on cite Francois Cellario de Mantoue, fils de Galéas, religieux mineur de l’Observance, qui avait déjà été poursuivi à Pavie. Milan était alors au pouvoir de l’Espagne, qui chercha à y introduire son inquisition; maisla ville envoya de hauts personnages en députation au roi, au concile de Trente, au pape, et obtint qu’on n’ajoutât pas ce fléau à tous ceux dont elle était déjà accablée. Mais on y implanta l’Inquisition à la mode romaine : on y institua une compagnie composée de quarante cavaliers, portant une croix sur la poitrine; elle avait à sa tête Je père inquisiteur : le jour de saint Pierre martyr, ses membres se rassemblaient dans leur oratoire, et à l'Évangile ils tiraient tous leur épée, en signe du zèle et de la constance dont ils devaient faire preuve pour la mission qui leur était confiée de maintenir la foi dans son intégrité, de la propager et d'obéir aveuglément au Saint-Office : cetté institution se maintint
jusqu'en 1770. Des compagnies semblables se formèrent
partout, et se livraient avec un zèle inconsidéré à des investigalions minutieuses sur le compte non-seulement des hérétiques pervers, mais encore de ceux qui négligeaient
les pratiquesreligieuses. Leurs membres allaient flairer l’o-
deur des cuisines le vendredi; ils incriminaient la moindre
parole équivoque échappée aux professeurs ; en un mot
leurs procédés se rapprochaient beaucoup de ceux em- |
ployés par la police de nos jours; mais disons qu'ils étaient
moins odieux, en ce sens qu'on ne pouvait leur sup- « . poser pour mobile l'intérêt momentané d'un prince ou « d’une faction, mais le salut des âmes.
Saint Charles écrit de Rome, le 10 décembre 1563, au doge de Gênes pour lui demander de faire arrêter frère Antoine e de Cortemiglia des Mineursconventuels , sur qui planaient de graves soupçons d’hérésie, L’Inquisition avait déjà été établie dans cette ville en 1253, lorsque maître Luca; fut envoyé’au supplice. Trois ans après, frère Anselme, inquisiteur en chef, publia contre les hérétiques certains règlements qu’il voulait faire insérer dans les statuts de la république; et comme les consuls s’y refusaicnt, il les y contraignit, en menaçant même d’excommunication la cité tout entière. Plus tard, Lucilius Vanini fit école à Gênes, eteut, paraît-il, pour disciple le peintre César Conte, qui, ayant été emprisonné par ordre du Saint-Office en 1632, mourut dans les cachots du palais ducal.
En 1462, les prudhommes de la vallée de Chamonix au pied du mont Blanc, condamnèrent au bûcher diverses ge personnes accusées d’hérésie, d’apostasie et de magie : ils firent asseoir pendant trois minutes sur une plaque rougie au feu une femme dui avait eu un commerce charnel avec le démon, puis ifs l’envoyèrent au bûcher. A Cham-
béry, les frères mendiants ne pouvaient sortir de leur couvent sans s’exposer à être sifflés et même à recevoir des coups.
Une autre lettre de saint Charles, du 15 avril 1575, nous apprend que l’évêque de Verceil fut accusé d’hérésie à propos d’une circulaire pastorale, daus laquelle il exhortait les fidèles de son diocèse à la prière du soir; mais le saint y atteste les bons sentiments de cet évêque, et il ajoute que fort heureusement l'accusation a été intentée à propos d'un écrit, les pensées exprimées de vive voix étant plus facilement travesties ; enfin il croit que le saint- père non-seulement ne maintiendra pas l'accusation, mais en recherchera au contraire les auteurs pour les punir.
L’Inquisition, dans les pays dépendant du Piémont, fut modérée par Emmanuel Philibert : il décréta qu'on ne pourrait exécuter les sentences que du consentement du sénat, et après avoir pris l’avis du ministère public; mais cette prescription tomba en désuétude. Le même Emmanuel Philibert fit de minutieuses et rigoureuses prescriptions pour l’observance des préceptes de l'Église : il ordonna la translation en ville des monastères de femmes disséminés dans la campagne; il fit défendre les chansons lascives ou composées contre l'honneur et la dignité ecclésiastique ; il établit un économat pour les bénéfices vacants, et assujettit les membres du clergé à concourir aux charges publiques.
En Sardaigne, Valente , archevèque de Cagliari, entreprit vers l’an 687, dans un ouvrage intitulé De erroribus hodierna tempestate grassantibus, de prouver que cette île s'é- n . tait toujours conservée exempte d’hérésie *. Elle parattavoir
‘a (1) Voir MARTINI, Slor. eccles. di Sardegna.
eu ce bonheur : mais vers l’an 1560 on trouve les traces d'un procès intenté par ordre de l'archevêque Parraques contre Sigismond Arquer de Cagliari, avocat du fisc, à raison de ses opinions religieuses ; l'accusé fut trouvé innocent, ce qui n’empècha pas l'inquisiteur de continuer ses poursuites; aussi Arquer crut-il devoir chercher un refuge en
Espagne. Arrivé dans ce pays, il y fut arrété par l’In-,
quisition de Tolède comme un luthérien dogmatisant, et ensuite mis à mort avec d’autres dans l’auto-da-fé de l’an 1574. Nous avons de lui Sardinix brevis historia et descriptio', à la fin de laquelle onlit que dans cette fle sacerdotes indoctissimi sunt, ita ul rarò inter eos, sicutetapud monachos, inveniatur qui latinam intelligat linguam. Habent suas concubinas, majoremque dant operam procreandis filiis quam legendis libris.
Ces paroles auraient-elles amené ou provoqué son procès?
Tandis que nous allons glaner au prix d’un ingrat labeur les faits que nous venons de citer, celui qui pourrait compulser les archives du Saint-Office à Rome recueillerait une abondante moisson. De nos jours, les portes en furent enfoncées de vive force à deux reprises différentes; la première, pendant la domination française après 1810, la seconde pendant la révolution de 1848, et pourtant personne n'a su en tirer profit dans l'intérêt de l’histoire et de la vérité. Jusqu'à ce que d’autres puissent le faire, nous nous sommes appuyé et nous nous appuierons encore sur le moine Caracciolo, qui en écrivant une vie de Dse IV, restée manuscrite, a pu avoir sous les yeux les procès de ce tribunal. Il fut l’infatigable panégyriste du tribunal de
(1) On la trouve dans Cosmographie de Sébastien Munster (Bâle, 1558). Le susdit Martini et Llorente parlent de cet auteur.
de
fans.)
l’Inquisition, et le juge inexorable des hérétiques ; nous lui cédons ici la parole, pour lui laisser reproduire beaucoup de faits, que nous avons enregistrés déjà, mais à un point de vue différent. Après avoir parlé de tout ce qui advint en
Vénétie et à Milan, il poursuit en ces termes : | Rapporis € Côme, par la proximité où elle se trouvait des pays du ciolo. « nord, était une sorte d’entrepôt pour les hérétiques; a c'est là qu'ils envoyaient d'Allemagne les ballots « de leur livres, ainsi qu'on le découvrit plus tard en « 1549 par l'intermédiaire du Saint-Office de Rome et de « frère Michel Ghislieri. Il y eut alors beaucoup de « ballots de livres envoyés d’Allemagne pour être « distribués à Come, à Crémone, à Vicence, à Faenza, à « San-Ginesio et en Calabre. Le Saint-Office de Rome prit « des mesures opportunes pour obvier à cesinconvénients, « en préposant à chaque ville des inquisiteurs capables et « diligents; il employa même parfois des séculiers zélés « et savants pour.venir au secours de la foi, citons par « exemple Odescalchi à Côme, le comte Albano à Ber- « game, Muzio à Milan, à Pesaro, Venise et Capo d'Istria, « etc. Il y avait un motif pour lequel on en vint à se servir « desséculiers; en effetnon-seulementbeaucoup d'évêques, « de vicaires, de moines et de prêtres, mais même un « grand nombre d’inquisiteurs étaient hérétiques, ainsi « que l’avoua Vergerio , lorsqu'il eut été à tort absous par
« eux à son premier interrogatoire.
« Il y eut pendant plusieurs années à Bergame quelques « hérétiques notables, ou vrais, ou présumés, et à qui « on intenta des procès d’hérésie : in primis, Victor So- #4 ranzo, évèque de Bergame, son vicaire, le prévôt nommé don Nicolas Assonica et d’autré&gnoins connus : l'évèque en particulier passait pour un hérétique fieffé ; ce
« fut lui qui eut l'audace d'envoyer des gens armés pour « incarcérer frère Michel Ghislieri, alors inquisiteur dans « ces contrées, et qui avait publiquement intenté un procès contre lui, qu’on soupçonnait bien auparavant d’hérésie. Cet évêque, depuis un certain temps déjà, avait commencé à infecter sa ville épiscopale et son diocèse, etsi le Saint-Office de Rome ne l’eût pas poursuivi, aucune force n'eùt été capable de l’arrèter, car il jouissait d'une « grandeautorité à Veniseetà Bergame; mais le Saint-Of- « fice, par l'intermédiaire de frère Michel, lui fit son pro- « cès, età peinel’eut-ilen son pouvoir qu'il le fit incarcérer « dans le château Saint-Ange. A la fin, convaincu d’hé- « résie, Soranzo fut privé de son évéché, et mourut mi- « sérablement à Venise. Le cardinal théatin (Caraffa ) « éprouva (ant de satisfaction de voir cet hérétique pour- « suivi, qu’à dater de cette époque il commença à prendre « en affection frère Michel Ghislieri, et à lui donner tant
« d’éloges, que plus tard il devint pape.
« A Modène, les hérétiques firent parler d’eux plus qu'en « aucune autre partie d'Italie. C’est là en effet qu'on trouve « levicaire du cardinalMorone, nommé Bianco de Bonghis, « fortement suspect d’hérésie; là encore, Antoine Gadal- « dino, libraire modénais, une peste d’hérétique lui et « toute sa famille. Cet homme vendit de nombreux exem- « plaires Del beneficio di Cristo, livre pernicieux, qui en- « seignait la justification ex sola fide el ex merilo Christi € impulativo, conformément à la doctrine de Luther. Tel lesi ce livre si cher aux hérétiques, qu’il a été plusieurs * fois imprimé par eux, et Gadaldino ne se contente | « pas seulement de le vendre, mais il l’a aussi réimprimé. « On compte encore parmi les hérétiques modénais Boni- « face Valentino, à qui le secrétaire du cardinal de Fano,
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Adrien, écrivit une lettre de condoléance pour la mort de Luther, ainsi que pour celle de deux moines à Modène, nommés l’un frère Réginald, l’autre frère Alasio, tous deux hérétiques. Cette lettre tomba entre les mains du Saint-Office, qui intenta un procès audit secrétaire Adrien. Ce Boniface dont nous venons de parler était en rapport avee les hérétiques allemands, qui lui avaient enseigné les lettres; ce fut lui qui infecta d'hérésie le pays de Nonantola. Il y avait aussi parmi les Luthériens Alexandre Milano de Modène, et un moine nommé Bernard Bertoli, prédicateur dangereux, qui avait été envoyé pour prècher à Modène par les soinsde Louis Priuli, du cardinal Pole et de la marquise de Pescara. On a dit que ce moine était un disciple du cardinal Pole, motif pour lequel tous trois furent poursuivis : quant au susdit frère Bernard, il fut emprisonné à Rome, et abjura ses erreurs. Ilest vrai que Morone fut poursuivi, lui aussi, en sa qualité d'évêque de Modène, pour avoir envoyé ce moine prêcher dans son église; mais il échappa à ces poursuites, en alléguant pour excuse que ce prédicateur avait reçu l'approbation du cardinal Pole et celle de Priuli. A Modène, le cardinal Morone avait aussi envoyé précher un frère nommé Barthélemy Pergola. Celui-ci, par l'entremise de Soranzo, évèque de Bergame, fut invité à se transporter à Rome pour parler à Morone. Le cardinal l’invita à diner, s’entretint avec lui et le reconnut pour un luthérien : Pergola eut à Rome, d’un certain
Guido de Fano, le livre Del beneficio di Cristo; il prècha »
beaucoup d'hérésies à Modène, mais plus tard Morone ,
l'amena à faire une rétractation. Muzio fait mention de Pergola dansune lettre qu’il écrivit au cardinal de Carpi et au cardinal de Naples, c’est-à-ttire à notre Caraffa le
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« suprême inquisiteur, et à Lactance Fosco, son auditeur, « et il les informe que cet individu appartenait à l’ordre « des conventuelsdeSaint-François, et de plus qu'il était un « célèbre prédicateur, arrivé cette année même à Pesaro; « que neuf ans auparavant, c'est-à-dire en l'année 1342, « année même de la fondation du Saint-Office à Rome, il a avait préché des doctrines scandaleuses à Modène, mais « qu'il s'était justifié, en alléguant que ses prédications « avaient élé approuvées par Miranda, professeur de théo- « logie, et par l'inquisiteur Beccadello. Néanmoins on lui « fit rétracter ses erreurs en chaire, et, gràce aux bonnes « dispositions de Muzio envers lui, on ne lui infligea « pas d’autre peine que l'interdiction de la prédication « pendant neuf ans. Le cardinal Cortese de Modènc, bien
€ que religieux bénédictin en grande réputation pour ses
« vertus et pour ses connaissances littéraires, fut cepen- « dant sans aucun égard poursuivi par le Saint-Office e pour avoir lu et approuvé lelivre Del beneficio di Cristo. « Il yeut aussi à Modène un prètre du nom de Dominique « Morando, majordome du cardinal Morone, hérétique ct « fauteur d’hérétiques; un certain Francois Camerone et « un nommé Farzirolo, de Modène, furent poursuivis pour « hérésie : citons encore leprêtre Gabriel Faloppia, héréti- « que luthérien de la pire espèce, ct un autre connu sous « le nom de Gozapino le cordonnier, puis D. Jérôme Re- « gio, prètre modénais, tous hérétiques, ainsi que Louis « Castelvetro, hérétique modénais, qui s'enfuit en Allema- « gne. Il y avait à Modène une académie toute infectée « d'hérésie, dont le chef était un chapelain de Morone, « hérétique lui aussi, nommé D. Jérôme de Modène : « ajoutons Jean Borgamazza ct Jean Bertano hérétiques « modénais; enfin Jean Marie Manelli ainsi que beaucoup
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d’autres suspects d’hérésie. Ils étaient si nombreux et si puissants, qu’ils envoyaient des secours à leurs frères d'Allemagne. Je termine ici ce que j'avais à dire de la ville de Modène, qui eut pour évêque le cardinal Morone, soupçonné lui aussi d’hérésie, à qui on fit le procès, et qui fut incarcéré pendant tant d'années pour de nombreux et graves chefs d'hérésie, bien que plus tard il ait été absous au temps de Pie IV. Quant au livre Del beneficio di Cristo, j'ajoute à ce que j'en ai dit plus haut, qu'il eutpourauteur un moinesicilien deSan-Severino près Naples, et disciple de V. Valdès, et pour réviseur Flaminio, lui aussi fortement infecté d’hérésie. Ce livre, plusieurs fois imprimé, mais particulièrement à Modène De mandato Moroni, a trompé beaucoup d'àmes, parce qu'il traitait de la justification avec une méthode pleine de douceur, mais foncièrement hérétique, puisqu’en attribuant toute chose à la foi seule, et en commentant d’une manière fausse les paroles de saint Paul dans l'épitre aux Romains, il avilissait les œuvres ct les mérites : cet article de la justification ex sola fide, étant la pierre de scandale sur laquelle vinrent tomber une grande partie des prélats et des religieux de cette époque, le livre Del beneficio di Cristo eut pour ce motif un grand débit, et reçut l’approbation presque générale. A Vérone seulement on le connut pour ce qu'il était, et il encourut les censures : enfin, après bien des années, il fut mis dans l'index des livres prohibés par Paul IV, puis par Pie IV et par Clément VII. | « Lucques fut fortement infectée de ce fléau : dans cette
ville tinrent école Pierre’ Martyr, après sa fuite de Naples, et ses compagnons, le ferrarais Tremellio, professeur de langue hébraïque, Celso Martinengo, pro-
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« fesseur de langue que, ainsi que Paul Lazizio « de Vérone, professeur de langue latine, et ceux-ci y trou- « vèrent Jérôme Zanco. C'étaient tous des hérétiques de la « pire espèce : ils festèrent à Lucques jusqu’en 1342, épo- « que à laquelle, ayant peur du pape, qui revenait de Bus- « seto ils, s'enfuirent tous en Allemagne avec Ochin.
« Sienne et Florence regorgèrent d’hérétiques. La pre- « mière donna le jour à Ochin et à Lactance Morone « (Ragnone ?), héréliques consommés; la seconde vit « naître le moine Pierre Maxtyr Vermigli, qui infecta du « poison de l’hérésie Naples, Florence et toute l’Angle- « terre; cette ville fut aussi la patrie du protonotaire « Carnesecchi, secrétaire du pape Clément VII. Le car- « dinal Théatin fut le premier qui le poursuivit, peu après « l'époque de la fondation du Saint-Office à Rome. Plus « tard, en 1546, Carnessechi ayant donné quelque espoir « de conversion, fut relâché non point par le cardinal « Théatin, mais par d’autres qu’il n’est pas besoin de « nommer ici; aussi le cardinal Théatin se plaignait-il de « la lenteur excessive et de la bienveillance pernicieuse « dont on usait à l’égard des hérétiques. De là Car- « nesecchi passa à Florence, sa patrie, et retourna à « son vomissement avec tant de véhémence, qu’il se ser- « vait des revenus de beaucoup d'abbayes dont il était « titulaire pour entretenir un grand nombre d’agents « de l’hérésie dans diverses villes d'Italie. De concert avec « Pierre Martyr, il empesta tellement la ville de Flo- « rence de ses doctrines, que j'entendis plusieurs fois « répéter au seigneur Pierre Antoine Bandini, père du « cardinal Bandini, ces paroles : Avant le Saint-Office, il «n'y avait eu à Florence aucun déchirement dans la foi.
« Bologne courut un grand danger, car elle avait dans
80 Pisoni gi son sein quelques hérésiarque$, parini lesquels on cite
un certain Jean-Baptiste Scot, qui était lié d'amitié avec des personnages considérables et avait leur appui, tels que Morone, Pole, la marquise de Pefcara, etc. Cet hérésiarque recueillait de l'argent autant qu'il pouvait, et le répartissait entre les hérétiques cachés et pauvres qui résidaient à Bologne. Il abjura ensuite entre les mains du père Salmeron par ordre du légat de Bologne et du Saint-Office.
« Fiesole, outre sa proximité de Florence, était encore suspecte à cause de son évèque hérétique.
« San Geminiano eut Michelange Tramontano, luthérien, et un médecin nommé Travano, son maître. Le susdit médecin Travano enseigna l'hérésie à Pérouse : il eut pour disciples un prêtre nommé Crescio et Tramontano dont nous venons de parler.
« Viterbe fut la demeure du cardinal Pole, légat des Romagnes, lui aussi fort suspecté et poursuivi, et à la cour duquel étaient beaucoup d’hérétiques. L’hérésie répandit encore son infection chez un grand nombre de religieuses du monastère de Sainte-Catherine de cette ville : Florence eut aussi des monastères tout entiers infectés d’hérésie.
« A Volterre, il y eut un frère André fort suspect, ct ami de personnes suspectes.
« C'est ainsi que la pauvre Italie était maltraitée; ainsi furent découvertes et guéries par l’action du Saint- Office de Rome ses plaies occultes et pestilentielles. Les personnes vertueuses et pleines de foi éprouvèrent un sentiment de grande horreur pour un si grand mal, et un sentiment de grande joie pour un remède aussi efficace; le cardinal Théatin, surtout, l'inventeur ct
{gi INT-OFFICE. 81 « l’auteur de tant de bien, voyaitchaque jour augmenter sa « satisfaction, et en remerciait le bon Dieu : son cœur in- « trépide l'entraiga même plus loin, car il se mit à pour- « suivre les prinéés- d'Italie, qui étaient souillés de cette « poix, par exemple Ascagne Colonna duc de Palliano, Vittoria Colonna marquise de Pescara, Renée, princesse du « sang royal de France en qualité de sœur d'Henri III, « duchesse de Ferrare, Catherine Cibo duchesse de Came- « rino, Julie Gonzague comtesse de Fondi et autres per- « sonnages. On vit ainsi se manifester dans le tribunal « du Saint-Office la puissance qui lui avait été donnée « par Dieu, la puissance evellendi, disperdendi, dis- « sipandi et destruendi, c'est ce qui faisait dire souvent « au cardinal Caraffa sous une forme familière, que le but * « principal auquel doivent tendre le Saint-Office et les papes, a c'est de perséculer les grands lorsqu'ils sont héretiques,
« parce que de leur châtiment dépend le salut des peuples. « Naples et beaucoup d’autres villes et villages du « royaume ont été fort empestés par les hérésics de « V. Valdès, et par ses trois principaux disciples, c'est-à- « dire par Pierre Martyr, Ochin et Flaminio, qui plus « tard devinrent chefs d'école pour beaucoup d’autres. 11 « y eut encore un certain Sicilien, moine apostat de « l'ordre de Saint-Augustin, qui, ayant pris l’habit de « prêtre, porta le nom de don Lorenzo Romano. Il ne se « contenta pas de faire école à Caserte et dans bien d’au- « tres pays de la Terre de Labour, mais il lui fallut encore, « pour devenir un hérétique plus célèbre, aller tout exprès « enAllemagne pour conférer avec les ministres de l'erreur, « et il revint de ce voyage non-seulement luthérien, mais ‘ encore l’adepte le plus avancé desdoctrines sacramentai-
«res. Maintenant que le Saint-Office est établi à Rome, de HI — 6
82 | piscoms È
jour en jour on découvre un plus grand nombre de localités infectées d’hérésie, et vraiment si on eùt tardé davantage à établir à Rome le tribunal du Saint-Office, qui donna une force etunesanction aux sntences des autres inquisiteurs d’Italie, il eût été extrêmement difficile de porter un remède "efficace au grand incendie allumé dans tout ce royaume. A Naples, les prédications de V. Valdès, d’Ochin, de Pierre Martyr, de Flaminio et de leurs compagnons ont fait uñe telle quantité de prosélytes, surtout parmi les maîtres d'école, que le nombre des gens empestés d’hérésie est arrivé à trois mille, ainsi qu’on l’a su, lorsque plus tard ils se sont rétractés. En Calabre, il y eut un nommé Apollonius Merenda qui, après avoir infecté beaucoup de localités, et particulièrement la Guardia, San-Sisto et la baronie de Castelluccio, s'étant rapproché de Rome, devint chapelain du cardinal Pole. La Pouille eut beaucoup de coyphées de mauvaise doctrine, et specialement Odon de Monopoli, don Jean Paul Castroffiano, maître d’école ct compagnon de Louis Manna, tous hérétiques de la pire espèce. Dans la terre d'Otrante, il y eut Ladislas, auditeur de l’archevêque d’Otrante et compagnon de l’hérétique Louis Manna; l'archevèque luimême eut à subir un sérieux procès ; il avait, dit-on, envoyé Louis Manna prècher publiquement à son église d’Otrante, et il entretenait des relations épistolaires avec Martin Bucer : enfin il fut l’ami de V. Valdès, dont il lisait les ouvrages; il eut longtemps chez lui Giannetto, hérétique fieffé qui s'enfuit ensuite à Genève. Grâce à notre cardinal Caraffa, cet archevèque n'eut pas le chapeau de cardinal. En l’état actuel des choses, comme d’une part on avait découvert à Naples et dans tout le royaume
LE BAINT-OFFICE. 83
« l'existence d'un grand principe de décadence pour la « foi, et comme d'autre part on voyait, par l'exemple de « Rome, de quelle efficacité était le Saint-Office pour « guérir le mal, on en vint à songer à établir aussi à Na- « ples le tribunal de l’Inquisition.
« Nos pères découvrirent les hérésies à Naples, car « notre Ordre est, pour nous servir des expressions d’A- « driani, le plus zélé persécuteur des hérésies, celui qui « fait profession plus spéciale de défendre la foi catho- « lique. Voici le moyen dont les nôtres se servirent pour « découvrir les hérétiques. Il faut savoir, que Régnier Gua- « lante et Antoine Cappone, par suite des rapports in- « times qu'ils eurent avec V. Valdès et Ochin, furent, « eux aussi, entachés un peu de cette poix; mais, comme « ils allaient à confesse près de nos pères de Saint-Paul, «et que par cela même ils se trouvaient à l'abri de tout « soupçon, ceux-ci se firent rapporter par eux tout ce « qu'ils avaient appris de ces hérétiques cachés. « Tel fut le mode par lequel nos pères vinrent à con- « naître la mauvaise semence que ces gens répandaient et « les conventicules secrets d'hommes et de femmes qu’ils « provoquaient. Après la découverte qui en fut faite par «eux, et le rapport qu’envoya le cardinal Théatin à « Rome, ces hérésiarques s’enfuirent tous de Naples. A « l'occasion de la fuite du père Bernardin Ochin, le car- € dinal Théatin écrivit une belle et longue lettre en latin, € toute remplie de citations de la sainte Écriture, dans la- « quelle il essaya de le ramener à la pénitence, ayant re- € cours tantôt aux carcsses (car il avait ehcore conservé ‘ quelqu’esp@ir à son sujet}, tantôt aux reproches que mé- ‘ ritaient sorf apostasie et le danger qu'il avait fait courir «à son Ame et à celles de tant d’autres par lui trompées.
« Mais cefut cn vain : car, bien qu'Ochia ne se fût pas enfui « tout aussitôt de l'Italie, néanmoins il ne se contenta pas « de désobéir au cardinal Contarini, qui, l’ayant accueilli avec bienveillance, l’exhorta à se présenter spontané- « ment à Rome : mais ce qui est pire, il s'enfuit à Ge- « nève, et fit courir le bruit que Contarini en personne « avait approuvé sa résolution. A dater de ce moment, il « se mit à dire du mal de la cour de Rome et de l'Église « catholique, comme savent faire les hérétiques. Ce dé- « sordre dut être imputé à la trop grande condescendance « du cardinal Contarini, qui aurait dû l'emprisonner, « quand il alla chez lui, et ne pas attendre qu’il en partit.
« Maintenant Ochin, avant de prendre la fuite, se rendit « chez la duchesse de Camerino, nommée Catherine Cibo, et là jeta le froc aux orties, se sécularisa, et s'enfuit « ensuite à Genève. Il vivait, on le sait, dans une grande « intimité’avec cette dame, ainsi qu'avec la marquise de « Pescara; ce qui par la suite valut à cette dernière « d’être inquiétée et poursuivie. »
Les attentats contre les inquisiteurs devaient être assez fréquents, puisque Pie V, en 1569, publia une bulle terrible (Si de protegendis) contre tous ceux, simples particuliers ou fonctionnaires publics, de quelque grade qu'ils fussent, qui assassineraient, battraient, chasseraient ou maltraiteraient des inquisiteurs ou des témoins, ou qui s'opposeraicnt à la publication de protocoles, à des actes de procédure, à des incarcérations.
Avec le temps, ainsi qu'il arrive toujours, les rigucurs s'adoucirent, l’Inquisition cut bien autre chose à rechercher que les délits d’hérésie, ct à l'époque gg dominait le point d'honneur, elle eut fort à faire pouf punir et absoudre les ducllistes et leurs témoins ; mais le nom du tri-
bunal et ses règles de procédure subsistèrent jusqu’au siècle de nos pères (N). En 1789, le père Pani, commissaire du Saint-Office, fit imprimer à Faenza (aucun imprimeur de Rome n'ayant voulu s’en charger) un livre intitulé : De la punition des heréliques et du tribunal de la sainte Inquisition, dans lequel il défend cette institution comme personne n'eût pu s’y attendre, l’année même de la convocation de l’Assemblée constituante en France. Par suite de l'habitude qu'a la cour de Rome de conserver les formulaires anciens, mème quand les temps y répugnent, à l’imitation de l'Angleterre, qui conserve la vente des femmeset certainsautres droits, lesquels sontabolis en fait, le 45 septembre 4841, frère Philippe Bertolotti, inquisiteur général à Pesaro, publiait un édit en vertu duquel on imposait l'obligation très-stricte de dénoncer au Saint-Office les délits ressortissant de sa juridiction, et ce sous peine d’excommunication, savoir : les individus suspects ou publiquement accusés d’hérésié, ou d'adhésion aux rites des juifs, des mahométans et des païens; ceux qui accomplissent des pratiques qui les font supposer avoir fait un pacte avec le démon, ceux quise livrent à des expériences de nécromancie ou à d'autres arts magiques avec abus des sacrements ; ceux qui administrent la confession et la communion sans être prêtres; ceux qui abusent du sacrement de pénitence; qui tiennent des conventicules au préjudice de la religion; qui profèrent des blasphèmes hérétiques; qui contractent mariage ayant une aulre femme ou étant engagés dans les ordres sacrés; ceux qui entravent en quelque manière que ce soit la libre action du Sajnt-Office; ceux qui composent ou publient des satires pines d'attaques contre le pape ou le clergé, ou de blasphèmes contre des textes sacrés, ceux qui
‘ détiennent ou répandent des écrits ou des imprimés en-
tachés d’hérésie sans la licence exigée; ceux qui mangent ou donnent à manger des aliments défendus sans nécessité, ou sans en avoir obtenu la permission; ceux qui engagent un chrétien à embrasser une autre foi, ou qui empêchent les Turcs ou les Juifs de recevoir le baptéme. Tout individu qui ne dénonce pas ces sortes de personnes ne pourra être absous, s’il n’a fait préalablement sa dénonciation : enfin, ledit inquisiteur ordonne que cet édit soit affiché dans les boutiques, hôtelleries et librairies *. |
L'année où Garibaldi et Cialdini, suivis de leurs chemises rouges, hurlaient jusqu'aux portes de Rome, parmi les thesès qui furent proposées aux élèves du séminaire romain (VI kal. sept 1860), nous remarquerons celles-ci :
CCVI. Institulum sanclæ Inquisitionis, prout a Romanis pontificibus profectum est, nulla ex parte reprehendi potest.
CCVII. Perperam Protestantes Ecclesiam calumniantur, quasi a primeva sua mansueludine defecerit.
CCVIII. Non minus enim veleri ætale, quamvis temporibus quae Protestantium originem subsecuta sunt, romani ponti- Sices solliciti admodum fuerint ne its in locis, que immunia ab hæresi exstiterant, haretici libere cultum profiterentur,
(1) Une orpheline de Bâle s’étant faite protestante, se ravisa , et n’assista plus aux assemblées des dissidents. La cummunauté de Bâle commenga par lui adresser par écrit des admonitions et des exhortations ; puis, en juin 1866, elle prit cette décision : « Dès l’instant que vous ne vous êtes pas rendue aux invitations fraternelles qui vous ont © été faites de comparaître devant la communauté, ce qui est un acte de désobéissance et de révolte, un mépris du Seigneur et de son corps, vous êtes exclue de la communion de Dieu : à dater de ce moment cesse toute relation civile avec vous dans touts + communauté.
Après une pareille conduite, on ne peut s'asseoir avec vous à la même table. »
LE SAINT-OFFICE. 87 aut civilia jura, quibus solummodo catholicæ religionis cultores frui poterani, obtinerent.
CCXI. Romani pontifices perpetue inficiati sunt aut ullum jus ab hæreticis afferri posse pro libertate (in religionis cultu profitendo) oblinenda, aut ipsam societatis conditionem posse eamdem libertatem a catholico principe postulare.
CCXII. Zidem romani pontifices sua agendi ratione in gravissimis adjunctis ostenderunt, meram solummodo tolerantiam ad graviora mala vitanda inductam , reprehendi non
posse.
Lors même qu'on n'aurait pas été témoin de pareils faits,
on pourra se représenter le facile et bruyant triomphe. de nos révolutionnaires, alors qu’ils reprochèrent au gouvernement papal d’avoir conservé le Saint-Office, et se glorifièrent de l'avoir eux-mêmes aboli dans les pays enlevés à son gouvernement. En s'affranchissant de cette institution, les peuples s'apercurent qu'il n’y a pas une grande différence entre un prétre exercant des fonctions de police et un séculier. Lorsque plus tard on frémira en pensant aux lois Pica ét Crispi, aux fusillades multipliées et à la potence qui subsiste encore, il sera bon de répéter qu'il ne faut pas condamner les institutions pour l'abus qu'on en fait, et qu'on doit les juger par rapport aux temps qui les ont vues naître. Aujourd'hui, en effet, la justice est le droit armé; alors l’Inquisition était le bicn armé; de nos jours, l'État protège la justice, jadis l’Inquisition voulait protéger la moralité : c’est ainsi fque les! opinions varient selon les temps ; pour nous, nous ne demandons qu’une choseà tous, séculiers et ecclésiastiques, c'est de faire consacrer l’incompétence absolue de la force en matière de foi. Quant aux formes, on ne peut pas plus en faire un sujet de reproches au temps passé exclu-
sivement qu'un titre de gloire pour le nôtre. C'est pourquoi, en passant sous silence les actes moins cruels, et moins nombreux en vérité, dont nous avons été nousmême témoin, il faut lire dans Louis Blanc l’histoire ou plutôt la justification de la Terreur en France. Après avoir fait dresser les cheveux à ses lecteurs non moins par le récit de ces massacres que par les efforts qu’il fait pour les justifier, l’auteur conclut : « Tous les « fanatismes se ressemblent. 1/ n’est donc pas surprenant que « le fanatisme politique soit venu fournir son contingent « de victimes à l’œuvre de destruction, poussée si avant « sur toute la surface du globe, du fanatisme religieux. « Mais une chose, du moins, est certaine : c’est que la plupart(!) des malheureux qui furent frappés ne le « furent que parce qu'on les crut réellement coupables. €. è 0 + + + + + De même qu'à d'autres époques et en « d’autres pays, on avait cru digne d'être brûlé vif qui- « conque n'admettait pas le dogine de la présence réelle, « de même on crut alors digne de mort, et ce genre
« d’intolérance était certes moins inconcevable, qui- « conque se révoltait contre le principe de l'égalité et de
« la fraternité humaines :. »
Le plus fanatique apologiste du Saint-Office pourrait-il écrire une phrase plus absolue ? Puis l’auteur se demande : « Dans quel temps, dans quel pays , le déchatnement des « passions politiques et le choc des intérêts en lutte n’ont- « ils pas conduit lescombattants à fouleraux piedsles droits « de l'humanité et agrandi outre mesure le domaine de « Ja mort? Les exemples, hélas! se présentent en foule ; « et, pour en trouver d’effroyables, il n'est nullement « besoin de consulter la biographie de Catherine de Mé-
(1) Histoire de la Révolution francaise, tome XI, page 144.
LE SAINT-OFFICE. 89 « dicis, ou d’ouvrir les registres de l’Inquisition, ou de « fouiller les annales des nations réputées barbares, on « en trouve même dans l’histoire d'Angleterre. » Ici l’auteur raconte l’horrible persécution soulevée en Irlande en 1689 ‘.
(1) Ibid., tome XI, page 147.
(A.) Voir notre Disc. V. T.I. Les Précurseurs. — Saint Augustin, qui désapprouva complétement les persécutions contre les dissidents, a écrit dans les Réfractations, liv. II, ch. 5, ce qui suit : « Jai composé deux livres contre les Donatistes, où j'ai dit que je n’aimais pas qu'on eût recours au bras séculier pour faire rentrer de vive force les hérétiques dans la communion de l'Église. Certes, ce procédé me déplaisait alors, parce que je n’avais point encore fait l'expérience des excès auxquels l'impunité peut oser se porter, et des avantages .que procure la promptitude du chàtiment pour améliorer l’état des choses. » Et dans le traité II în Johann., n° 14 : « Voyez ce qu'ils font et ce qu'ils souffrent : ils tuent les âmes, et ils sont tourmentés dans les corps; ils engendrent des morts éternelles, et ils se plaignent d’en souffrir de temporelles. »
(B.) Les rois de France, en recevant la couronne, juraient de détruire l'hérésie. Mais les jurisconsultes observent, d’abord, que cette expression n'est pas définie, et qu'il faut en restreindre le sens le plus possible. Ensuite, comme nul serment ne peut être en contradiction avec les commandements de Dieu, et que ces rois jurent de conserver la paix dans leur royaume, il en résulte qu'ils ne doivent pas employer la violence, ce qui détruirait l'amour, la sûreté, la protection due à leurs sujets. Le premier roi qui, lors de son couronnement, omit de prêter ce serment, fut Louis XVI en 1787 : il rendit aux Protestants leur état civil, et pourtant les Français le décapitèrent.
(C.) Bien des hommes semblent être en dehors de l’Église, qui réellement sont dans son scin; beaucoup d’autres semblent ètre dans son sein, qui en réalité sont en dehors d'elle. Ainsi parle saint Augustin. Dans l’allocution prononcée en 1854, lors de Ia proclamation du dogme de l'Immaculée Conception, Pie IX condamna ceux qui croient qu'on peut faire son salut dans toute
espèce de religion, et il ajoute : « Cependant on doit tenir également pour certain que ceux qui vivent dans une ignorance invincible de la vraie religion, ne se rendent pas coupables aux yeux du Seigneur. Or, qui prétendrait déterminer les limites de cette ignorance, selon le caractère et la variété des peuples, des religions, des intelligences et de tant d’autres circonstances ? Lorsque, affranchis des liens du corps, nous verrons Dieu tel qu'il est, nous comprendrons dans quelle étroite et sublime harmonie marchent ensemble la miséricorde et la justice divine; mais, tant que nous resterons dans la prison de cette chair mortelle qui affaiblit l’esprit, tenons-nous-en strictement à cette croyance qu'il n’y a qu'un seul Dieu, une seule foi, un seul baptème, et qu’il ne nous est pas permis de nous livrer à d'autres investigations. »
Dans l’encyclique du 10 août 1863, Pie IX disait encore aux cardinaux, aux archevèques et évèques d'Italie : « Notum nobis vobisque est, eos quiinvincibilicirca ss. nostram religionemignorantia laborant, quisque naturalem legem ejusque præcepta in omnium cordibus a Deo insculpta sedulo servantes, ac Deo obedire parati honestam rectamque vitam agunt, posse, divinæ lucis et gratiæ operante virtute, æternam consequi vitam, cum Deus, qui omnium mentes, animos, cogitationes, habitusque intuetur, scrutatur, et noscit, pro summa sua bonitate et clementia minime patiatur quempiam æternis puniri suppliciis, qui voluntariæ culpæ reatum non habeat. Sed notissimum quoque est catholicum dogma, neminem scilicet extra catholicam ecclesiam posse salvari, et contumaces adversus ejusdem Ecclesiæ auctoritatem, definitiones et ab ipsius Ecclesiæ unitate... pertinaciter divisos, æternam non posse obtinere salutem. »
(D.) L'intolérance des réformateurs fut singulièrement flagellée par Simon Lemnio de Margudant dans les Grisons. S’étant lié à Wittemberg avec Mélanchton, il se fit beaucoup d’ennémis par son génie caustique et surtout par ses Epigrammatum libri duo, où il faisait l'éloge d’Albert, archevéque de Mayence, comme protecteur des lettres. Luther, qui était ennemi juré de ce dernier, ‘ fit poursuivre Lemnio à raison des allusions blessantes qu'il avait trouvées dans cet ouvrage contre l’Électeur de Saxe et d’autres personnages princiers : l’auteur n'évita la prison qu’en fuyant à Worms, et fut condamné au banissement perpétuel. Cette mesure mit le comble à son irritation, et il se déchaîna contre ses persécuteurs, décochant contre eux de fines plaisanteries et des bons mots qui eurent cours dans le public; il ajouta à ses épigrammes
un troisième livre, dans lequel il stigmatise l'intolérance de Luther, de Jonas et autres; dans sa Monochopornomachia, comédie dédiée à Luther, il fait figurer ce chef de la Réforme lui-même, Jonas, Spalatin, leurs femmes et leurs amants, ainsi que d'autres personnages dans la bouche de qui il met des dialogues obscènes.
Lemnio composa beaucoup, traduisit en vers l'Odyssée, fut correcteur à l'imprimerie d’Oporino, enfin professeur à Coire, où il mourut, de la peste, en 1550, à la fleur de l'âge.
Innocent XI, au milie u de ses luttes avec Louis XIV, voulut agir près de lui pour empècher qu'on usàt envers les Protestants d’autant de rigueur : il chargea à cet effet son nonce en Angleterre de prier Jacques II d'intervenir en ce sens : mais Jacques refusa. Voir Mazure, Hist. de la Révolution de 1688, Paris, 1825, tom. II, p. 120.
(E.) Clément VII, pendant le séjour qu'il fit à Bologne à l’occasion du couronnement de Charles Quint, le 15 janvier 1530, publia une bulle adressée à frà Paolo Botticelli, inquisiteur pour les diocèses de Ferrare et de Modène. Le pape lui enjoignait de procéder contre les hérétiques, spécialement contre les luthériens, lui accordant en même temps de pleins pouvoirs pour recevoir au sein de l’Église quiconque abjurerait ses erreurs; et cela pour arrèter l'irruption impétueuse du torrent de l'hérésic, et guérir l'Italie éprouvée par tant de disgràces. Cette bulle fut adressée à tous les inquisiteurs avec des indulgences au profit des confrères de la société de la Croix.
Elle est insérée au volume intitulé Bullarum et privilegiorum, etc. On publia aussi à Bologne divers livres contre les hérétiques, et nommément Opera contro le perniciosissime heresie luterane, dont l'auteur était frère Jean de Fano, 1532.
(F.) V. A. Huber prononca cn 1847 à l'Union Évangélique de Berlin un discours où il soutient que l'Inquisition en Espagne était une institution tndispensable, dérivée du caractère national espagnol, et que la position de l'Espagne à la tète du monde catüvlique au XVIe siècle était la seule qui lui convint. « Ce qu'il y a de certain (dit-il), c'est que l’Inquisition était, dans le vrai sens di ce mot, un moyen préservatif très-populaire pour conserver la nationalité castillane. » Voir Ueber spanische Nationalitàt, u. s. w. Berlin. Héfélé de Tubingen, dans sa belle monographie du cardinal Ximenès, développe amplement les raisons que nous avons ci-dessus énoncées, et il conclut que dans l'histoire de l'Inquisition
d'Espagne, le saint siège joue ‘un rôle tout à fait honorable, en sa qualité de protecteur des persécutés, comme il l’a été de tout temps. Le protestant Schrockh, dans son Histoire ecclésiastique, s'étonne que le pape ait consenti à cette transformation d’un tribunal ecclésiastique en un tribunal séculier, indépendant de son autorité. Ranke, protestant lui aussi, blàme l'histoire écrite par Liorente pour favoriser le roi Joseph Bonaparte au détriment des libertés basques et des immunités ecclésiastiques; il dit que, d'après cet ouvrage, on doit reconnaitre que le Saint-Office était une justice royale sous des apparences ecclésiastiques; cela est si vrai que le cardinal Ximenès, montrant quelque répugnance à recevoir dans le conseil un laïc nommé par Ferdinand, celui-ci lui répondit : « Ignorez-vous donc que le Saint-Office ne tient sa juridietion que du roi? »
(G.) Il est notoire qu'Antoine Perez, condamné à mort par Philippe II, parvint à sortir d'Espagne, et fut un de ceux qui propagèrent le plus efficacement les sentiments de haine dont ce monarque fut l’objet. Dans ses Relations, publiées à Paris en 1624, il raconte que les propositions en vertu desquelles on attribuait au prince plein pouvoir sur la vie de ses sujets avaient été condamnées par de hauts personnages et par le nonce du pape, et il ajoute : « Un jour à Madrid, un prédicateur qu'il importe peu de nommer, dans un sermon prononcé en présence du roi catholique à Saint-Jérôme, déclara que « les rois ont un pouvoir absolu sur la personne et sur les biens de leurs vassaux ». Cette proposition fut condamnée par l'Inquisition, et le prédicateur obligé à faire sur place une rétractation publique avec toutes les formes juridiques, sans parler des peines particulières qu’il dut subir. 11 fit sa rétractation du haut de la mème chaire, lut une formule écrite, à laquelle il ajouta : « Les rois n'ont sur leurs sujets de pouvoir que celui qu'ils tiennent du droit divin et humain, ct non de leur bon plaisir. » Le coupable dut répéter ces paroles par ordre de maitre frère Fernand de Castille, consulteur du Saint-Office, prédicateur du roi, homme d'une grande cloquence et d'une science remarquable, fort estimé dans son pays, et bien plus encore en Italie. »
(H.) D. O. M. Barth. Carranzæ navarro dominicano archiepiscopo toletano Hispaniarum primati, viro genere vita doctrina concione atque eleemosynis claro, magnis muneribus a Carolo V et Philippo rege catholico sibi commissis egregie functo, animo tin prosperis modesto et adversis equo. Obiit unno Domini, etc.
Babbi, résident de Toscane à Rome, à la date du 14 avril 1571, informe le grand duc de Toscane que le cardinal Morone, suspect d’hérésie, a été « recu en consistoire public avec beaucoup de solennité, et tendrementembrassé par le pape»; il aj sute que le soir on a lu la sentence contre l’archevèque de Tolède en présence du pape, des cardinaux, de l’Inquisition et de beaucoup de seigneurs et prélats de la Cour, et que devant eux il protesta contre tout soupcon d'hérésie. » (Correspondance de Côme I, liasse XII.)
Laderchi rapporte des témoignages excellents en faveur de Carranza. Outre Llorente, qui en parle avec son exagération habituelle, De Castro (Hist. de los Protestantes Españoles y de suya persecution por Felipe II, Cadix 1851) consacre un livre tout entier à ce procès, dont l'importance est capitale , parce qu'on y voyait l'autorité des évèques lutter contre celle de la sainte Inquisition, qui déploya toutes les ressources de sa puissance contre le primat d'Espagne, et sut entrainer l'opinion publique de son côté. Le célèbre théologien Melchior Cano, qui avait soutenu Philippe HI contre Paul IV, se tourna contre Carranza. D. Diego Hurtado de Mendoza, fameux diplomate et guerrier, se fit son dénonciateur. Jacques Balmès, dans son livre Le protestantisme et le catholicismecomparés, par rapport à la civilisation européenne, chap. 37, a écrit sur ce procès des considérations dignes d’être lues.
(1.) Extrait d'un manuscrit de l'année 1571 :
Une discussion s'étant élevée entre le Saint-Office et le vice-roi de Sicile, Philippe IT envoya pour l’apaiser et donner gain de cause au premier le père Parama. Celui-ci, à la demande des grands inquisiteurs Quiroga et Manrique (lib. I, tom. I, ch. XI, n° 3), avait écrit un traité qu'il avait dédié au grand inquisiteur Portocarrero sous ce titre : De origine et progressu officit sancte Inquisitionis, ejusque utilitate et dignitate. De romani pontificis auctoritate et delegata Inquisitorum. Edicta fidei et de origine sancti Officii quæstiones decem, libri III, auctore Ludovico a Parama bororensi archidiacono et canonico legionensi, regnique Sicilia inquisitore. Matriti, ex tipographia regia. C'est l'apologie la plus ample et la plus sincère qu'on ait jamais faite de ce funeste tribunal. On y fait remonter son origine jusqu'à Adam, au moment où le Créateur l’appelle après la désobéissance; on considère comme juste son établissement et comme régulière sa procédure, qui était en effet conforme aux usages reçus alors. Du reste il est certain que, au moins dans les traités, on recommandait la modération dans l'emploi des supplices, et que l’emprisonnement était appliqué
de façon non-seulement à châtier, mais à amender l’accusé dont on poursuivait la conversion, quels que fussent d’ailleurs les moyens et le but.
Summonte, qui est cependant si minutieux, ne fait pas le relevé des hérésies. Dans ses œuvres, on trouve à chaque instant des personnes d'ailleurs qualifices, arrètées, égorgées, et pendues sans aucune procédure préalable, et cela en vertu d'ordres précis donnés par le vice-roì, ou aussi par sa volonté, surtout par la volonté du vice-roi Pierre de Tolède.
(J.) Voltaire écrit que l’Inquisition fut en Sicile, plus encore qu’en Castille, un privilège de la couronne, et non un tribunal romain, car en Sicile, c'est le roi qui est pape. (Essai sur les Mœurs, chap. CXL.). Mac Crie, parmi les nombreuses erreurs sur lesquelles il a échaffaude son Histoire de l’origine et de l'extinction de la Réforme en Italie, raconte qu'un certain Benedetti, surnommé Locarno, prècha en 1546 tout à son aise la Réforme à Palerme, grâce à la protection du vice-roi don Pedro de Cordoue et marquis de Terranova. Pedro de Cordoue ne fut jamais vice-roi de Sicile, où était lieutenant de 1535 à 1546 don Fernand Gonzague, qui fonda la célèbre Confrérie des Blancs : un moment seulement, en 1536, il y avait laissé comme président le marquis de Terranova. Que Locarno ait eu à Palerme un térés-nombreux auditoire, aucun écrivain ne l’a dit excepté Mac Crie. Camille Siculo, qu'il cite comme ayant été le maitre de Lélius Socin, avait sa résidence en Valteline où nous le retrouverons. Voyez GALEOTTI, Dispute con un ministro valdese per certi appunti fatti alla storia del Mac Crie. Palerme 1863.
Dans les Instructions du Saint-Office du Royaume de Sicile rédigées pour l’usage et la commodité des 1212 commissaires du royaume, sc trouve cette prière : Domine Deus omnipotens, pater Domini nostri Jesu Christi qui dignatus es hunc famulum tuum ab errore hœæreticæ pravitatis (Luterane, sive Calvinista, sive Protestantium, sive Indipendentium, sive Multiplicantium, sive Anabaptistarum, sive Libertinorum, sive Quakerorum, sive alterius) clementer eruere, et ad Ecclesiam tuam sanctam catholicam revocare, etc.
(K.) — J'en citerai quelques-uns :
EyMERICK, Directorium inquisitorium, Roma 1587, et un autre plus incorrect, édité à Venise en 1607.
Carena CESARE, De officio sancte Inquisitionis et modo procedendi
în causis fidei. Cremona, 1641.
Mexcivs, Flagellum dæmonum, Fustis demonum. Compendio dell'arte
de
exorcistica (Abrégé de Y'art de l’exorciste), ouvrages qui sont tous à l'index, ainsi que l’Inquisizione processata (1682. )
REGINALDUS GONZALVIUS MoxTANUs, Sancia inquisitionis hispanicæ artes detectæ, ac palam traductæ : Historia completa das Inquisicion de Italia, Hespanha e Portugal, 1825.
DanpINI ANSELMO. De suspectis et de haresi, Roma, 1703.
A l’histoire de la Sainte Inquisition de Sarpi, le cardinal Francois Albizzi répondit par un ouvrage anonyme ayant pour titre : Risposta all’ istoria della sancta Inquisizione, Typ. de propag. fide, 1678.
PasovaLone Giacomo, Sacro arsenale, ovvero pratica dell’ officio della sacra Inquisizione. Gènes, 1683.
PAxE, Della punizione degli eretici e del tribunale dellu santa Inquisizione. Lettres apologétiques, 1789.
Le dominicain Hubert Locato de Castel San Giovanni près Plaisance, qui fut plus tard évèque de Bagnarea (-1587) est l’auteur de divers livres d'histoire ; on a de lui : Opus judiciale inquisitorum ex diversis theologis et j. u. doctoribus extractum..... Roma, 1570, ouvrage riche de questions et de formules concernant les différents cas ressortissant du Saint-Office.
ManrREDI FRANCESCO, Ristretto de processi dell’Inquisizione di Sicilia pendant l’année 1640.
Lorsque Morelleten 1762 eut traduit le Directorium Inquisitorium, dans le but de faire tort à l'Église, le fameux jurisconsulte Malesherbes lui dit : — « Vous croyez avoir rassemblé des faits extraordinaires, des procédures. inouïes. Eh bien, sachez que cette jurisprudence d'Eymerick et de la sainte Inquisition est à bien peu de chose près semblable à la nôtre. Je restai confus en présence d’une pareille assertion, ajouta Morellet, Mémoires, t. 1, p. 59; depuis j'ai reconnu qu'il avait raison. »
(L.) — Voir Breve informazione del modo di trattar le cause del Sant'Uffizio per li molto reverendi vicarj della santa Inquisizione di Modena. Je choisis au hasard ce document, qui est semblable aux autres, et qui, bien qu'appartenant à une époque beaucoup plus éloignée, n'offre pas de différence avec les plus anciens. Voici la manière dont les attributions du Saint-Office sont expliquées dans un édit de 1776 émané de la curie de Modène.
« Nous, en vertu de l'autorité apostolique qui nous a été cone cédée, enjoignons, et ce sous peine d’'excommunication, à toute personne résidant dans cette juridiction, quels que soient son rang ou sa condition, qu'elle suit ceclésiastique ou séculière, de révéler
au Saint-Office de cette ville ou à l'ordinaire, et de notifier légalement dans l’espace de trente jours tous et chacun des faits ciaprès dont ils ont actuellement connaissance, ou dont ils auraient eu ou auront à l'avenir également connaigsance, à savoir :
« Ceux qui, ayant professé la sainte foi catholique, sont devenus hérétiques; ou ceux qui sont devenus suspects d’hérésie en matière de foi, ainsi qu'il appert des saints canons et des constitutions pontificales ;
« Ceux qui se rendent coupables de blasphèmes, de moqueries sacriléges, de profanation des saintes images ou de sortiléges hérétiques.
« Ceux qui ont, sans l'autorisation du Saint-Siége apostolique, gardé, lu, imprimé, ou qui gardent, lisent, impriment ou font imprimer des livres hérétiques, traitant de religion ou de sortiléges.
« Ceux qui, malgré le voeu solennel de leur profession religieuse, ont, après avoir pris les ordres sacrés, contracté ou qui contractent mariage ;
« Ceux qui, en violation des décrets et des constitutions apostoliques, ont abusé ou abusent de la confession sacramentelle ou du confessionnal pour solliciter leurs pénitents ad turpia;
« Ceux qui ont empêché ou empèchent l’action de l'Inquisition, ou qui insultent un dénonciateur, un témoin, ou un ministre, dans l'exercice de ses fonctions;
«Ceux qui, sans permission légitime, et pouvant être soupçonnés d'imerédulité, font usage d’aliments défendus par l'Église dans des temps déterminés ;
« Ceux qui ont tenu ou tiennent des assemblées occultes, au préjudice et au mépris de la religion.
« Ceux qui, n'étant pas prètres, ont usurpé ou en usurpent les fonctions en célébrant la sainte messe, et ont prétendu ladministrer le sacrement de la pénitence, bien qu'ils n'aient pas proféré les paroles de la consécration, et qu'ils n’en soient pas venus à prononcer l’absolution.
« Nous avertissons que ceux qui auraient la prétention de révéler les délinquants par des bulletins ou des lettres, alors surtout qu’ils ne sont pas signés, ne satisferaient point à nos prescriptions et ne peuvent vouloir y satisfaire ainsi, l’Inquisition ne tenant aucun compte de ce mode de dénonciation;
« Et que ladite excommunication qu'encourront les contrevenants à notre édit ne pourra ètre levée que par le Saint-Office;
qu'en outre le coupable ne pourra être absous qu'après avoir légalement révélé lesdits hérétiques ou suspects d’hérésie.
« Nous rappelons à tous les révérends confesseurs qu'ils doivent faire connaitre aux pénitents l’obligation légale qui leur incombe de dénoncer les contrevenants au Saint-Office dans les formes ci-dessus prescrites, et que, faute par eux d'obéir à cette injonction, ils seront incapables de recevoir l’absolution.
« Enfin nous enjoignons, en vertu de la sainte obéissance, à tous les supérieurs ecclésiastiques, tant séculiers que réguliers, et aux confesseurs de religieuses, de veiller à ce que le présent édit soit publié et affiché dans leurs églises, sacristies et monastères en un lieu public. Nous ordonnons pareillement à tous ceux
"qui ont charge d’âmes de le publier chaque année en avent et en carème, un jour de fête et de grande assistance des fidèles ; nous avons envoyé la copie authentique aux vicaires respectifs du Saint- Office.
« Quant aux Juifs, on déclare qu'ils encourront les peines édictées par l’Inquisition du Saint-Office dans les cas prévus par la bulle de Grégoire XIII, Antiqua Judæorum, etc., et cela chaque fois qu'ils diront ou feront des choses qui portent directement atteinte à la religion catholique. »
(LL.) Pocciati, Memorie di Piacenza, vol. Il p.277 et 344, rapporte ces faits d'après une vieille chronique, mais en désignant seulement les personnes en question par des initiales, de peur de faire tort à leurs descendants; pour nous, nous avons mis les noms entiers. Corvi parle d’autres habitants de Plaisance, qui, ayant été poursuivis comme luthériens, abjurèrent ou furent punis.
A propos de Bologne, nous avons indiqué quelles semences d'erreurs y sema Jean Mollio, et quel terrible châtiment il subit. En dépouillant les listes des hérétiques exécutés par sentence de l'Inquisition, on trouve à la date de 1648 frère Jean Favelli, servite de Vérone, magicien et hérétique, qui avait composé un livre intitulé Fiore Novello, rempli d’énormités; en 1481, Georges de Monferrat, étudiant de l’Université, brülé vif comme hérétique obstiné ; en 1567 Bernardin Brescaglia de Modène, le peintre vénitien Baldiserra et Martin Feni, savetier français , tous brùlés comme hérétiques obstinés; en mars, maitre Bernardin delle Agucchie, milanais, et en septembre, Pellegrino Righetti et Pierre Antoine de Cervia; en 1568, le mantouan Silvio Lanzoni, cousin du duc de Mantoue et du seigneur de la Mirandole; en 1572, Jacques Salicati dit Cattaneo. En 1587 Hercule del Trolle fut pendu
pour avoir donné asile à un hérétique : nous savons en outre qu’en 1579 un certain Ascagne Lojani de Bologne avait été brùlé à Rome pour hérésie.
IN yavaità l’Université de Bologne en: 1615 un certain Assuérus âgé de 27 ans, fils de Jean Bispiach du diocèse de Munster. Étant tombé malade, à l'examen qu'on lui fit subir sur les fondements de la foi, on découvrit en lui un disciple del’erreur, et il fut envoyé au Saint-Office. A toutes les instances qui lui furent faites pour qu'il se rétractàt, il répondit par un refus, et il fut condamné à être brûlé vif en 1618. Cependant, après avoir persisté dans son entêtement jusqu'au dernier moment, il se laissa fléchir par les exhortations des confrères de la bonne mort, et signa une abjuration, ce qui lui valut de n’être que pendu. « Plaise au Saint-Esprit, au Dieu béni et à sa très-sainte mère, que les dispositions intérieures soient conformes aux dispositions extérieures, car, au jugement de tous, il est mort après ètre rentré en grâce auprès de Dieu, à qui seul appartient de connaître les secrets du cœur humain. Reguiscat in pace! Amen. »
Ainsi se termine la relation qui existe sur le livre des exécutions (Aute-da-fe in Bologna, publié par M G. Bologne, 1860).
(M.) — Dans l'ouvrage intitulé Breve informatione del modo di trattare le cause del sant’OffRizioa Modena (Modène, 1619), je trouve en dehors des catalogues généraux des livres prohibés, celui-ci, spécial au pays :
Défense de laisser vendre aucune des histoires suivantes, à raison des choses fausses, supertitieuses, apocryphes et lascives qu'elles contiennent respectivement; à savoir : Priére de saint Daniel — Priére de sainte Hélene, en octaves. — La Vierge Marie avec les saints Anges. Oraison et supplications de sainte Marie; « Avec sa prière, qui la dira, etc.; O somma sacra, etc. » — Le démélé de Cicarello. — Eglogue pastorale de Grotolo et de Lilia. — Oraison de saint Brendan. — Vie de saint Jean-Baptiste, en vers. — Oraison de sainte Marguerite, en stances de huit vers pour les femmes en couches : « O douce mère, vie de Jésus n. — Bénédiction de la Madone, en stances de huit vers : « C'est à toi, les mains jointes, etc. » — Histoire, ou martyre des saints Pierre et Paul,en vers «Au nom de Dieu qu'ilsoitglorifié, ete.» — Confession de la Madeleine: « O puissante, bénigne et bénie, etc.» — Gémismissements de la Mudone , en octaves : « Celui qui veut pleurer avec la Vierge, etc.» — Combat entre l'évangile et le démon : « Mère du Christ, Vierge Marie ,etc.» — Histoire de sainte Catherine, vierge et
martyre. — Pieuse légende de l'Erinite des Pulcini. Confitemini de la bienheureuse Vierge. — Priére contre la peste. — Epitre du Dimanche, en octaves : « Vive la divinité partout où elle s’avance, etc. » Œuvre nouvelle des douze vendredis : « A la gloire de l'éternel Rédempteur. »
Œuvre nouvelle du jugement dernier, en vers: « C'est à vous que je recours, éternel Créateur ». Priére trouvée dans la chapelle de Notre-Seigneur à Jérusalem. « Madone, sainte Marie, etc. » Au Christ suint et glorieux, pieuses louanges : « Christ glorieux, toi qui souffris, etc. » — Priére adressée à saint Cyprien contre les mauvais esprits : « Je suis Cyprien le serviteur de Dieu, etc. » Histoire de saint Georges, en octaves in-quarto : «Que ce soit au nom, etc. » Priére de suint Jacques Majeur, en vers, in-8° : « Infini Créateur, qui par ta mort, etc. »:— Priére de sainte Marie-Perpétue, en prose, avec la rubrique : « Ceci est une très-dévote prière, etc. » — Priére de notre Dame trés-dévote, en vers et en rime: « Salut, Mère de Dicu, etc.» — Priére de saint Etienne : Souverain Père cterne] Rédempteur, etc. » |
Un catalogue plus étendu, composé de petites œuvres et historiettes défendues, est joint au Sacré arsenal de la sainte Inquisition, Bologne, 1665, qui pour la plupart sont des prières et des histoires pieuses, surtout écrites en vers : ce qui revient à dire qu'on expurgeait de préférence les œuvres contenant des superstitions; aussi dans ce but on prohibait en général « tous les livres qui traitent de songes ou de leur exposition » ou d’astrologie judiciaire, ou de l’art des devins. Il y a aussi dans les Régles du saint Office, rééditées à Milan, en 1689, une liste de livres prohibés, qui sont presque tous composés de prières ou de pieuses légendes.
Hérésie démoniaque. Astrologie. Sorcellerie.
Nous avons eu souvent occasion de parler d’un autre genre d’hérésies, qui donna beaucoup de besogne du Saint- Office avant et depuis la naissance du protestantisme en Allemagne. |
La croyance aux démons est aussi ancienne que la civilisation, et, sans se perdre en conjectures sur les peuples les moins connus, nous savons que les Grecs reconnaissaient de bons et de mauvais démons (eèôalpoves, xaxodalpovec). Ils appelaient &ta6oloe, c'est-à-dire calomniateur, le malin, et ils admettaient les incubes et les succubes (èpidàrsc, épé- +), lesapparitions, les incantations. Platon, au livre IX de la République, traite des sorciers et des peines qu'il leur faut infliger : il raconte que quelques-uns d’entre eux, plaçant sous les portes certaines images de cire, faisaient pénétrer ainsi dans les familles la stérilité, les maladies et fa mort. Aristote, au livre IV de la Métaphysique, énumère différents sortiléges. Hippocrate, s’il n’accepte pas les maladies démoniaques, montre par sa réfutation même qu'on y croit. Chez les Romains déjà les XII Tables en parlaicnt ; plus tard, tous les classiques : on disait que les magiciens et les sorciers pouvaient avoir de l'influence pour le bien et plus encore pour le mal d'autrui; qu’on pouvait lire dans l'avenir par l'examen des étoiles, l'inspection des mains
et l’évocation des morts; qu’on pouvait causer la mort ou la maladie des enfants par le regard ou par des formules d’enchantements (A). Pour n’en pas dire plus, qui ne connaît le philtre de Virgile, la Canidie d’Horace et l’Ane d’or d’Apulée?
Nous voyons l’habileté des magiciens vantée chez les dif-
. férents peuples : ce devaient être de fins observateurs qui
possédaient ce qui manquait aux autres, l’art de créer des circonstances capables de modifier des faits et d'inventer des instruments pour en opérer la transformation. C'était avec un grand secret et un véritable arsenal d’impostures que leurs artifices se conservaient et se transmettaient; de là naquirent les sciences occultes, qui constituaient la partie abstraite des connaissances humaines, où l’on considérait la nature comme une succession de prodiges, en attribuant à la magie l'explication des faits et leur nouvelle application.
Frappée au cœur par la prédication évangélique, la religion paienne chercha un reste de vie en frappant fortement les sens et l’esprit par les secrets de la chimie et de la physique, qu'on avait empruntés aux religions orientales. En les mariant aux cérémonies officielles du polythéisme, on en forma ce mélange moitié poétique et moitié philosophique de formes grecques, hébraïques, égyptiennes, indiennes qui caractérisent le néo-platonicisme et qu'on prétendit opposer au christianisme. Le fonds s'en retrouvait dans les pratiques théosophiques qui tendaient à attribuer à l’homme la puissance d’entrer en communication directe avec la divinité. Ces pratiques, généralement admises parmi les savants, firent illusion même aux Pères de l'Église, et cela d'autant mieux que dans les récits bibliques onrencontre des actes attribués aux démons, et que, suivant
certain système, il faut voir dans la mythologie une grande
invention du diable.
Ces superstitions, que les sophistes affirment être un reste des ténèbres du moyen âge n'étaient donc rien mois qu’une création dela civilisation antique : elles prirent, il est vrai, au moyen âge une importance déplorable, eu égard à l’ignorance et aux malheurs de ce temps. Alors, le mot magie signifia l’art de produire des effets extraordinaires par lemoyen d’un pacte que l’homme contractait avec le malin esprit, en lui livrant soit quelque partie de son corps, soit des tessères, soit des papiers écrits avec son sang et même avec le sang consacré du calice. Cette hypothèse admise, un enfant malade, une femme tombée en état de consomption, une fortune Subitement acquise, les orages, et jusqu’au mal le plus ordinaire, l'amour et la jalousie, bien plus, les combustions spontanées, les hallucinations, les exaltations nerveuses, s’expliquaient comme un effet des machinations occultes. Il est si commode, si conforme aux mauvais instincts d'attribuer à la malignité ou à une puissance inéluctable ce qui provient de notre fait ou de la juste
mais insondable Providence.
Les communications avec l'Asie rétablies par les croisades donnèrent plus de force à ces opinions : puis, la diffusion des doctrines musulmanes et la renaissance de l'étude de l'antiquité prétèrent l'appui de leur autorité à la croyance aux relations immédiates et spontanées entre l'homme et les êtres surnaturels; elles confirmèrent l’opinion que la magie peut enchaîner la puissance divine et la liberté humaine, et rompre l’ordre moral et physique de la création par l'intervention d’actes matériels où l’on ne peut trouver ni intelligence ni amour.
Que l’homme croie posséder une plus grande puissance
La croyance aux ns s'étend avec le Mah -
tisme.
de faire le mal qu'il n'en a réellement, c’est ce que nous atteste l’histoire de tous les jours; que les délits se multiplientà mesure qu’onles châtie, cela est trop évident quand on médite sur les maladies de l’intelligence et sur les passions; à force d’entendre dire qu’une chose se fait, on arrive à se persuader qu’on la fait soi-même.
Dans quelle mesure un homme peut-il influer sur le corps et l'esprit d’un autre homme par la seule force de l’imagination, poussée jusqu’au point où elle touche à la foi, c’est une question qui n’a pas encore été éclaircie, et pas davantage celle de l'influence des passions, surtout de la peur, cause prépondérante des maladies nerveuses. L’hypocondrie nous porte à considérer nos souffrances imaginaires comme un produit de la volonté de l’homme, comme le résultat de sa colère et de sa vengeance. L’insensibilité de certaines parties ou de l’ensemble du corps est expliquée aujourd’hui, qu’on connaît deux ordres de nerfs dont les uns président au mouvement et les autres conduisent au cerveau les impressions reçues par les sens. Ceci nous permet de laisser de côté la vulgaire théorie de la fraudé :
et en général, en supprimant les entités démoniaques, au. jourd'hui la magie se rattache àl'étude des facultés de l'âme. : Mais alors les faits extraordinaires en médecine, les bizars”
reries nerveuses , les phénomènes hystériques , et d’autres maux capricieux étaient déclarés des manifestations démoniaques. Voyait-on une personne communiquer ses convulsions à tout un collége, à tout un couvent : on attribuait à la sorcellerie ce que nous savons anjourd’hui être un effet de l'instinct d'imitation.
Ces maux se traitaient par les pèlerinages et les bénédictions, et en effet les remèdes de l'Église auraient dû consisteren prières, enadmonitions, tout au plus enexorcismes.
HÉRÉSIE DÉMONIAQUE. @ORCELLERIE. 105
Mais les exorcismes , parfois simples pratiques de psychiâtrie, qui, grâce à la conviction de leur efficacité, servaient de vrai remède à l'imagination malade, s’employaient quelquefois aussi avec accompagnement de luttes dramatiques entre le prêtre et le diable, avec des conjurations effrayantes et de grands gestes de bénédictions. Par là on effrayait les faibles, et on fortifiait de plus en plus la croyance aux obsédés, aux possédés, aux circumsessi, aux indemoniati, aux invasati, en un mot à l’influence directe des démons sur les hommes. On pensait que le contact el la présence des choses sacrées redoublaient les souffrances des victimes, dont l'intelligence étincelait souvent d’une lumière plus vive, de façon à leur faire donner des réponses merveilleuses, à leur faire parler latin, hékgeu, et à leur faire voir les choses lointaines et fu-
De là les nombreux faits de démonopathie et de démo- Les savants nolâtrie, de là tant de victimes du malin esprit et de ses “prendre. infatigables ministres. Dans tout le moyen âge, on ne voit qu ’ftrologie, pronostics et songes : le cruel Ezzelino y
de Woyait aussi bien que le doux Pétrarque; le tyrannique éric II comme les libres communes de ce temps deient à ces pratiques la règle de leurs actions; il n'y a pas jusqu'à l'histoire des papes où l’on ne trouve des traces d'astrologie. En effleurant ce sujet, nous dirons . tomment Bennone, grand ennemi de Grégoire VII, dans les lettres très-violentes qu’il adressa à l’Église latine, accusait ce pape de mille indignités et lui reprochait surtout d’être nécromancien. ll y affirmait en outre que le pape Sylvestre Il avait été très-versé dans les pratiques des sciences occultes; il prétendait que Benoît IX et Grégoire VI, arrivés suivant lui au trône pontifical en empoisonnant
leurs prédécesseurs, les avaient apprises de Sylvestre; ilen aurait été de même de Grégoire VII, qui ne voyageaitjamais sans avoir avec lui unlivre de magie. Il raconte même qu’un jour ce pape, l’ayant oublié en revenant d’Albano à Rome, chargea deux de ses fidèles serviteurs d'aller le lui chercher, et leur défendit sous peine de malheurs de l’ouvrir en route. La curiosité les aurait poussés à désobéir, et ils auraient lu quelques lignes; alors tout à coup leur seraient apparues des troupes de démons, criant : « Que voulez-vous? Pourquoi nous inquiéter? Commandez, ou nous vous sautons sur le dos. » Les deux fidèles serviteurs du pape, effrayés et ne sachant que devenir, auraient répondu : « Abattez ces hautes murailles ». Aussitôt dit, aussitôt fait : les murailles d’Albano tombèrent en ruines; et les deux envoyés de Grégoire VII n'auraient pu qu'à grand'peine se traîner jusqu’à la ville, en faisant des signes de croix et en se recommandant à Dieu.
Jean XXII, dans la bulle du mois de février 1317,disait : « Quelques personnes résidant à notre cour, ne se conten- « tant pas d’une science modérée suivant la doctrine de « l’apòtre, mais, ivres de vanité, se sont plongées dans la
giques ; elles vendent des livres et des formules de magie.” « Comme toutes ces choses sont des artifices du démon, « tout chrétien a le devoir de s’en abstenir. Les susdites « personnes font un fréquent usage de miroirs et d'images « consacrés selon leur rite abominable. Elles se placent « dans des cercles d’où elles évoquent les esprits malins « pour dresser d’infernales manœuvres contre le salut « des hommes, soit en les tuant par la violence des en- « chantements, soit en leur insinuant des maladies de « langueur. Parfois, ces personnes ont enfermé les dé-
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nécromancie, dans la géomancie et autres arts me- .