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Les hermites en liberté

Rien de plus difficile que d'écrire sur les mœurs à une époque et dans un paj^s oii lesbommes de tout état ^ de tout rang , de toute capacité, de toute condition, abdiquent le passé et placent Tavenir à fonds perdu sur le moment présent.

L'auteur dont les travaux ont pour but spécial d'instruire une classe de lecteurs dans la profession où ceux-ci peuvent espérer de trouver la gloire ou la fortune 5 riiomme de lettres qui consacre ses veilles à combiner pour le plaisir du public le plan d'un ouvrcige dramatique , d'une histoire ou d'un roman ; celui qui enseigne à ses concitoyens l'art de s'approprier les avantages de la société , sans en supporter aucune des cbarges 3 tous ces écrivains , avec un peu de talent , ont de nombreuses cbances de succès : mais deux pauvres liermites qui entreprennent de se faire écouter de ce même public , sans flatter les passions dominantes, sans épar-

gner les travers à la modejSaiis ménageries vices en crédit , doivent se faire pardonner l'ennui de leurs préceptes et l'austérité de leur morale, en cherchant à frajer à la vérité des routes nouvelles , et surtout à amuser l'attention pour parvenir à la fixer sur des objets sérieux qu'elle repousse.

Ce n'est plus seulement de talent et de zèle , c'est de courage et de persévérance que nos hermites moraliseurs ont besoin aujourd'hui au milieu d'une société ou plutôt d'un amas d'hommes profondément corrompus , pour qui les mots de patrie , de liberté , de vertu , frappent l'air sans éveiller une idée ^ sans ranimer un sentiment.

On s'étonnera sans doute qu'ils osent rentrer dans une carrière où tant d'obstacles se présentent ; peut-être même les taxera-t-on d'arrogance et de vanité en les voyant s'avancer presque seuls contre l'armée combinée des vices, des préjugés et dos privilèges : n'importe , ils comptent sur la bonté de leurs armes , sur la justice de leur cause et sur le choix de leur position -j ils se flattent encore de pouvoir

arrêter l'ennemi clans Félroit défilé dont ils occupent les hauteurs.

Dans cette lutte inégale ;, ils appelleront à leur secours les souvenirs du passé, les terreurs et les espérances de l'avenir*, ils peupleront la scène d'êtres imaginaires , et ranimeront des morts illustres pour les opposer à la foule obscure de leurs adversaires vivans.

Tels sont les projets des liermi tes : disons maintenant deux mots des circonstances qui les ont fait naître.

Au sortir de la triste celiule où ils avaient été claquemurés pendant un mois, nos deux solitaires , avides de respirer un air plus pur que celui de Sainte-Pélagie , ont été se confiner dans leurs retraites champêtres, l'un à Chènevières, l'autre à Ivry^ sur les deux rives opposées de la Seine. L'été de 1823 s'est rapidement écoulé pour eux dans les douces occupations que l'un s'est créées au milieu des fleurs qu'il cultive , et dans les méditations poétiques auxquelles l'autre consacre la saison des beaux jours.

A la fin de l'automne chacun d'eux avait regagné son hermitage de ville, et repris

le cours de ses travaux habituels : une petite fête de famille réunit les deux solitaires j vers le milieu du mois de janvier , et le livre que nous publions ayant été la suite du petit dialogue qui s'établit entre eux , nous croyons devoir le citer ici dans son intégrité.

LE PÈRE A. J

Eh bien , confrère , êtes-vous encore furieux contre ceux qui vous gagnent aux échecs et contre ceux qui vous mettent en prison ?

LE PÈRE E, J

Je me réconcilie avec les premiers en prenant ma revanche ; mais comme je n'ai pas cette ressource avec les autres, je conviens que je leur garde rancune.

LE PÈRE A. J

Rancune de philosophe ! cela n'est point dangereux.

LE PÈRE E. J

Pour les individus 5 mais pour l'espèce?

LE PÈRE A. J

Qu'importe à nos hommes du jour ,

OU d'un jour; garantissez-leur l'individu , ils vous feront bon marché de l'espèce, je vous en réponds.

LE PÈRE E. J

Eh bien ! c'est déjà un moyen de transaction entre nous : qu'ils exploitent le présent et me laissent mon francparler pour l'avenir; aussi bien tel est le mauvais esprit, le mauvais goût et les mauvaises mœurs qui nous ont envahis de toutes parts, que je n'attends plus rien de mes contemporains; je n'ai plus d'espérance que dans les générations qui nous suivent , et c'est aux enfans que je dénonce les erreurs , les folies de leurs pères.

LE PÈRE A. J

Nous ne sommes corrigés ni Tun ni l'autre , et je vois que nous mourrons dans rimpénitence finale; vous toujours impatient , caustique , enthousiaste du bon , du beau ; moi toujours de sangfroid, indulgent, décidé à toujours voir les choses du côté le plus favorable, bien convaincu que le siècle de la raison

est en marche, et que s'il laisse après lui quelques traîneurs , le corps d'armée ne s'arrête pas.

Mais cette petite discussion me rap— pelle que c'est dans cette singulière combinaison de l'analogie de nos principes , et de la dissidence de nos caractères, que nous avons trouvé à Sainte- Pélagie de si douces consolations,

LE PÈRE E. J

Maintenant que nous sommes en liberté , croyez-vous que nous en ayons un besoin moins vif?

LE PÈRE A. J

Non certainement, et c'est pour cela que je vous propose de continuer entre nous ce mutuel échange d'observations et de pensées dont le public a si favorablement accueilli la première communication.

LE PÈRE E. J

Nous inspirions alors un genre d'intérêt qui nous abandonne aujourd'hui, nous étions réunis sous les mêmes verroux.

LE PÈRE A. J

Fort heureusement nous ne pouvons plus compter sur ce moyen de succès.

LE PÈRE E. J

Nous sommes privés de ces entreliens journaliers où nous puisions des inspirations soudaines , que Ton trouve aussi rarement dans le tourbillon du monde que dans l'isolement du cabinet.

LE PÈRE A. J

Ne pouvons-nous y suppléer par une correspondance suivie , dans laquelle nous nous rendrions mutuellement compte des remarques que nous aurions faites , des impressions que nous aurions reçues des mêmes événemens , ou des objets divers que nous aurions observés aux deux extrémités de Paris. Il faudrait que nous fussions bien maladroits pour qu'une semblable correspondance sur les mœurs^ la politique , la philosophie et la littérature du jour J fût dénuée de toute espèce d'intérêt et d'utilité.

LE PÈRE E. J

La proposition me plaît 3 demain vous

recevrez de moi une première lettre y et quand notre recueil aura pris la dimension d'un volume, ce sera à nous de juger s'il est digne d'être mis sous les yeux du public.

N°. 1^^ — i".ya7zWer 1824.

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