PREMIÈRE LETTRE
Hélas ! sur les deux rives , Caprices . préjugés , ridicules divers , Sans cesse remplaces par de nouveaux travers.
Jl OUR VOUS prouver , mon cher confrère , que je suis as good as my woord , comme disent les Anglais 5 je mets en m'e'veillant la main a la plume et j^entame avec vous une correspondance sur les erreurs , les pre'juge's , les folies des Français dans la vingt- quatrième anne'e du XIX*^. siècle, le sujet est vaste , nous ne sommes pas d'âge a l'épuiser, c'est un he'ritage que nous laisserons a nos enfans.
Je commence par vous' rappeler que dans le champ sans limite ouvert a nos observations , il est deux enclos où nous nous sommes pro-
mis de ne point pénétrer : nous ne dirons donc rien de la religion, ni de la politique des cabinets : de Fune, parce que c'est le secret des consciences et que personne n'a le droit de s'en rendre maître ; de l'autre , parce que c'est le secret du sphinx ministériel qui a sur l'autre Favantage de pouvoir changer a tout moment le mot de Ténigme qu'il propose.
Ce point arrêté, il convient de nous partager ie terrain que nous nous proposons de cultiver en commun : plus heureux que la plupart des souverains^ nous connaissons l'étendue de nos états dont la Seine a marqué les limites naturelles.
Hermite de la rive gauche, vous avez dans votre juridiction les académies, l'université, les collèges, les ministères , l'ancienne noblesse et les catacombes , c'est-à-dire tous les débris \ tous les gothiques préjugés et tous les nobles ridicules de la vieille France.
En ma qualité d'hermite de la rive droite, mon sceptre, c'est-a-dire ma férule, s^étend sur le faubourg Saint-Honoré , le Louvre , la Chaussée-d'Antin,le Palais-Royal et le Marais 5 ainsi je vous dois compte de mes observations sur la noblesse nouvelle , sur l'industrie , les beaux-arts, les spectacles, les modes, en un mot sur les progrès, les avantages, les erreurs et les travers de la société moderne.
Pour commencer a m'acquitter de ma tâche ,
embrassons d'un premier coup d'œil Fensemble de mon sujet.
Saint Foix a fait l'histoire des rues de Paris 5 Rétif de la Bretonne, de ses mauvais lieux; Furetière, de ses boutiques; Mercier, de ses greniers : j'essaie l'histoire de ses mœurs- Paris est en quelque sorte Pépitome de la France, et peut-être en suivant cette observation trouverait-on que la Seine , ainsi que la Loire, partage cette France abre'gée en deux peuples diffe'rens de mœurs et de caractères. Celui de la rive droite dont je m'occupe spécialement se distingue par des habitudes moins sédentaires, par une activité plus bruyante; par un besoin plus vif de luxe, de plaisirs et de spectacles.
Paris, depuis une trentaine d'années, n'est plus que la seconde ville de l'Europe sous le rapport de la population; Londres se vante ou plutôt s'accuse avec raison de renfermer cent cinquante ou deux cent mille âmes de plus que la capitale de la France ; mais il est également vrai que cette dernière l'emporte sur sa rivale par la magnificence de ses édifices publics, par la beauté des monumens de l'art dont elle est ornée, par l'élégante variété des maisons, et par ces boulevarts plantés d'arbres qui forment dans son enceinte intérieure une double avenue circulaire de quatre ou cinq lieues de circonférence. C'est principalement sur la rive droite
de la Seine, que Paris de'ploie les avantages qui lui assurent une incontestable supe'riorite' sur toutes les capitales de PEurope.
On y remarque dans toutes les classes, dans toutes les conditions, plus de goût , plus d'éckt et d'élégance : les boutiques de la rue Vivienne ne sont ni plus riches ni mieux fournies que celles de la rue Dauphine; mais les premières ont plus d'apparence, les devantures sont plus ornées, et la plupart des enseignes figureraient a merveille dans un muséum d'Angleterre.
Si Pon veut se faire une idée des perfectionnemens de toute espèce que les besoins d'un luxe ingénieux ont introduits dans l'habitation des familles opulentes, c'est dans un palais du faubourg Saint-Honoré ou dans un hôtel de la Chaussée -d'Antin qu'il faut aller étudier ces progrès matériels de la civihsation.
Maintenant m'expliquerez-vous , mon cher confrère, autrement que par la différence des caractères et des mœurs des deux peuples, pourquoi (a population et à fortune a peu près e'gales) presque tous les théâtres, les jardins, les cafés, les guinguettes, en un mot, presque tous les établissemens destinés aux plaisirs des ci^ toyens des différentes classes , se trouvent réunis sur cette rive droite, tandis que les hôpitaux, les prisons , les collèges , les académies , les amphithéâtres se sont emparés de l'autre rive de la Seine ? Vous voyez tout le parti qu'on pourrait
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tirer de cette remarque et la discussion savante dont elle pourrait être Tobjet; sachez-moi donc gre' de vous en épargner Fennui , et , après vous avoir indiqué en quelques lignes les avantages du peuple de la rive droite, de vous parler tout aussi brièvement des ridicules et des travers qui lui sont particuliers.
« Les Parisiens, dit Rabelais, sont tant sots, » tant badauds, tant ineptes de nature, qu'un » bateleur , un porteur de rogatons , un mulet » avec ses cymbales , un vielleux au milieu d'un » carrefour assemblera plus de gens que ne fe- » rait un bon prêcheur e'vange'lique. »
Sans pre'tendre qu'il ne reste aucun trait de ressemblance entre le Parisien du temps de Rabelais et celui de nos jours , on doit convenir que le portrait esquisse' par le cure' de Meudon ne ressemble guère plus au portrait dont nous avons le modèle sous les yeux que celia qu'en a trace' l'empereur Julien. Les Parisiens ne sont ni aussi ineptes que le dit Rabelais , ni aussi se'rieux que Julien les représente, mais la haclaiiderie est encore un trait caractéristique de leur physionomie; et ce qu'il y a d'assez singulier, c'est que cette habitude défectueuse est plus remarquable dans la nouvelle ville que j'habite , que dans l'ancienne cité oii vous avez établi vos Pénates. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'un étranger vêtu a la manière de son pays , un personnage d'une tournure bizarre , une femme d'une
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laideur ou d'une beauté' peu commune se promèueioiit au Luxembourg sans espe'rer ou sans craindre d'y fixer l'attention ; tandis que tout ce qui s'e'carte le moins du monde de l'ordre de chose habituel, est sûr de devenir aux Tuileries Tobjet d'une curiosité' importune et souvent insultante. J'en ai fait dernièrement la double épreuve.
La femme d'un de mes amis d'outre-mer est venue passer à Paris quelques mois, elle m'avait e'te' recommandée, et je me suis empressé de lui faire les honneurs d'une ville renommée par l'extrême politesse de ses habitans. Cette dame est belle, mais la nature en lui prodiguant les appas s'est complu dans sa libéralité , au point d'exagérer singulièrement des formes qui perdent ordinairement de leur grâce, quand elles se produisent avec trop de saillie. Nous avions été la veille nous promener impunément au Luxembourg ; mais le lendemain nous fumes moins heureux aux Tuileries : a peine avionsnous fait deux tours sur la terrasse des Feuillans, que nous nous trouvâmes entourés par une foule de curieux impertinens , pour qui l'embonpoint proéminent de la pauvre dame devint un sujet intarissable de plaisanteries dont ces messieurs ne prenaient pas toujours la peine de nous épargner la confidence : fort heureusement, en sa qualité d'étrangère, elle n'en sentait pas tout le sel , et je parvins d'abord assez
facilement a faire prendre le change a son amourpropre y mais comme la foule augmentait toujours et que les quolibets prenaient un caractère d'impertinence auquel il devenait moins facile de se me'prendre, nous fiÀmes oblige's de faire retraite et d'aller achever notre promenade aux Champs-Elyse'es.
Plus badauds que nos concitoyens de la rive occidentale 5 je serais assez porté a croire que sans être moins actifs nous sommes ge'ne'ralement plus paresseux^ toujours est-il certain que la population est sur pied , que les ateliers sont en mouvement et les boutiques ouvertes dans le quartier Saint -Jacques, deux grandes heures avant qu^il fasse jour pour nos marchands de la rue Saint-Denis j il est vrai que par compensalion , la foule après ii heures du soir s'agite encore autour du Palais-Royal , quand PEstrapade est dès long-temps enseveli dans le plus profond sommeil.
Les ridicules , les défauts , les vices qui naissent de Pambition , du désœuvrement et de la galanterie , étaient , il y a quelques années, beaucoup plus communs de ce côté de la Seine ; mais , a cet égard comme a beaucoup d'autres , le faubourg Saint-Germain a recouvré ses anciens privilèges.
Vous concevez , mon cher confrère, que je ne prétends tirer aucune conséquence de quelques observations générales , dont la justesse a
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besoin d'être débattue entre nous : Dans la socle'te' que nous avons forme'e , nous ouvrons aux Parisiens des deux rives un compte par doit et avoir : nous ne saurons a quoi nous en tenir que lorsque nous en ferons la balance. En attendant , que Montaigne , Voltaire et Adisson vous tiennent en joie et santé'. E. J.
N° II. — Ç> janvier i824.