LE MORCEAU DE FER ET LE LIXGOT D OR
Instrumenta regni.
Tacite.
Les deux mobiles de la puissance.
LE MORCEAU DE FER
J E bénis le tremblement de terre qui vient de s'opërer, et a qui je dois Favantage de me retrouver auprès de vous, sous les décombres de ce palais en ruines 5 nous sommes l'un et Pautre bien déchus de nos grandeurs passées, mais qu'une nouvelle commotion nous pousse a la surface du sol et nous rejette sous le marteau de l'artisan, nous retrouvons notre empire, et nous sommes eucore les deux grands leviers du monde.
LE LINGOT d'or.
Je conçois que tu l'applaudisses d'une catastrophe qui nous est commune ;, et qui établit entre nous pour quelques instans une sorte d'éga-
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If té dont tu abuses avec plus de vanité que de bienséance.
LE MORCEAU DE FER
Puisque vous paraissez attacher tant d^importance a vos souvenirs , permettez-moi de vous rappeler que si vous avez brillé sous la forme d'un diadème au front de Bajazet, je n^ai peutêtre pas jeté moins d'éclat entre les mains de Nadirsha, sous la forme de ce glaive formidable dont vous avez si cruellement éprouvé la trempe.
LE LINGOT d'or;
Vante-toi d'avoir servi les fureurs d'un brigand; mais apprends de moi, misérable instrument de guerre et de travail, que la valeur intrinsèque est seule impérissable ; tandis que la rouille achèvera de te dévorer, et de rendre a la terre les viles mélocules qui te composent, je redeviendrai le signe de l'autorité souveraine, ou, façonné en coupe brillante, j'ornerai la table des festins; mes moindres parties, divisées et empreintes de l'image des rois , circuleront de main en main , et seront partout reçues avec empressement comme signes d'échange pour tous les besoins et pour tous les plaisirs.
LE MORCEAU DE FER
Un peu moins d'orgueil, mon très-cher confrère en minéral, et daignez vous souvenir que nous sommes également le résultat d'une agré-
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gation fortuite de parties similaires, et que nous ne diffe'rons que par nos propriéte's. Etes-vous plus que moi utile aux hommes ? leur rendezvous plus de services ? vous doivent-ils plus de reconnaissance? C'est la ce qu'il s'agit d'examiner. Faites-moi votre histoire, je vous conterai la mienne.
J'y consens. Personne ne nous e'coute ; je puis, sans de'roger, m^eutretenir avec toi. Le Pe'rou fut mon berceau.
LE MORCEATT DE FER
C'est assez dire qu'il fut arrosé du sang des hommes : ainsi votre naissance est votre premier crime.
LE LINGOT d'or.
Le prêtre Valverde l'expia en me transformant en un superbe condélabre dont Charles- Quint enrichit Saint-Pierre de Rome.
LE MORCEAU DE FER
Le saint apôtre ^ premier serviteur des serviteurs du Dieu des pauvres, n'aurait point accueilli ce don fastueux ; celui qui plaça une croix de bois sur l'autel aurait craint de profaner le temple en y plaçant un candélabre d'or.
LE LINGOT d'or.
Dix ans après , une de mes branches fut de'-
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tachée et vendue a des bijoutiers de Rome , qui la convertirent en chapelets pre'cieux que l'on vit y avec e'dification , se mêler aux cheveux noirs, ou serpenter au cou d'albâtre des maîtresses de quelques aimables cardinaux.
LE MORCEAU DE FER
Luxe 5 vanité' , débauche , arrogance et tyrannie , voila leur histoire et la vôtre.
LE LINGOT d'or.
Je cesse de parler si vous continuez a m'interrompre par les réflexions de votre philosophie bourgeoise. Après avoir figuré pendant près d'un siècle au pied des colonnes de bronze qui soutiennent le dais pontifical , sa sainteté , qui avait besoin d'argent pour soutenir la guerre contre sa fille bien-aimée la république de Venise , me vendit a des juifs ^ ceux-ci encore firent passer au creuset deux de mes branches ; et au moyen de trois cinquièmes d'alliage qu'ils mêlèrent a ma substance native, ils en composèrent des bijoux , des amulettes , et des pièces de monnaies marquées au titre de vingt-quatre carats , et sur lesquels ces honnêtes Israélites gagnèrent environ soixante- quinze pour cent.
L'un d'eux s'était aperçu qu a toutes les perfections dont la nature m'a pourvu il fallait ajouter une si prodigieuse facilité de s'étendre ,
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qu'il parvint a réduire une de mes feuilles , d'une once pesant, en seize cents feuilles de trois pouces carrés , lesquelles couvraient une surface plus de cent cinquante mille fois plus grande que celle que j'occupais sous ma première forme. Au moyen de cette découverte il parvint a donner aux matières les plus viles l'éclat et l'apparence qui n'appartiennent en propre qu'a moi seul.
LE MORCEAU DE FER
J'entends 5 vous avez la propriété de parer les défauts, de masquer les vices, et d'attirer une sorte de considération sur les objets les plus méprisables.
LE LINGOT d'or.
Ainsi mutilé , j'arrivai en Perse, oii je fus déposé dans le trésor du sopbi , bientôt après l'orfèvre de la couronne eut ordre de détacher ma dernière branche, et d'en fabriquer un sceptre digne du très-puissant, très-invincible empereur de la mer , fils du soleil et de la lune , oncle des planètes , cousin des étoiles , roi de Perse et des Indes, etc. Sous cette forme nouvelle je fis gémir et trembler l'Orient; a ma vue les grands se prosternaient , les peuples rentraient sous terre 5 d'un seul mouvement je faisais tomber autour de moi dix mille têtes d'esclaves , ou j'en envoyais trois cent mille au
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combat. Ma partie inférieure, où se trouvait grave' le sceau impérial , était Punique arbitre des destinées de cent millions d'hommes. Hélas ! une irruption des Tartares m'arracha des mains du sophi , et suspendit le cours glorieux de mes prospérités.
LE MORCEAU DE FER
Il n'était pas besoin pour cela des Mameluks et des Usbecks : le despotisme se détruit lui-même ; c'est ainsi que Persépolis , où le feu était adoré , fut dévorée par le feu.
Le conquérant tartare , devenu possesseur du sceptre de Pinvincible fils du soleil , en fit hommage au grand lama , c'est-a-dire au collège des bonzes , qui gouvernent au nom de S071 éternité ; ceux-ci me rendirent a mon état de lingot , après avoir rogné ma base pour composer avec mes parcelles les sachets odo-^ rans, dont le grand lama fait présent à ses plus zélés adorateurs.
J'étais enfermé précieusement depuis plusieurs années dans le sanctuaire impénétrable où les bonzes entassaient leurs richesses, lorsqu'un tremblement de terre ébranla le Thibet et engloutit a la fois le temple, l'idole, les prêtres et leur trésor. Il ne fallait rien moins, tu Pavoueras , qu'une de ces épouvantables ca-
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tastroplies qui bouleversent le monde pour nous avoir jete's pêle-mêle sous les mêmes débris ; mais depuis quelques semaines un bruit sourd se fait entendre au-dessus de notre tête ; on me cherche j et 5 bientôt rendu a la lumière , je verrai se rouvrir pour moi la carrière de gloire et de puissance oi^i m'appellent invinciblement la nature et les hommes.
LE MORCEAU DE FER
Me pardonnerez-vous de répe'ter, en commençant mon histoire , que nous avons une même origine , et que la mine dont on m'a tiré n'e'tait ni plus obscure ni plus grossière que celle où vous avez pris naissance ; je dirais même (si j'e'tais me'tal a tirer vanité' de circonstances purement fortuites ) que j'e'tais connu bien avant vous sur la terre. Mais laissons le droit d'ancienneté', qui n'est après tout qu'un acte de ge'ne'rosite' du temps j et, sans chercher depuis quand nous vivons , vo3'ons comment nous avons ve'cu.
Vous êtes ne' au Pe'rou , et moi dans les forêts de la Germanie ; vous avez coûté la vie aux hommes qui vous ont arraché avec effort des profondes entrailles de la terre , et moi j'ai récompensé par des bienfaits les travaux plus faciles de ceux qui m'ont trouvé , a quelques pieds au-dessous de sa surface.
La masse énorme qui me composait dans le
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principe , divisée par le feu en plusieurs fragmens, n^areçu au sortir delà forge, que de bienfaisantes 5 d'utiles ou de nobles destinations j je me suis vu transformer en instrumens de labourage , en ancres, en tuyaux de conduite pour les eaux , et en machines de guerre.
LE LINGOT d'or.
Pourquoi ne dites-vous pas tout de suite en instrument de meurtre et de carnage?
LE MORCEAU DE FER
Il est vrai qu'Alexandre , César , Gengis, Napoléon ,• portaient une épée qui valait bien le sceptre de votre sophi de Perse ; mais c'est de la nature et du mérite intrinsèque du fer que je suis responsable , et non de l'abus que les brigands et les assassins peuvent en faire. J'ai été donné à Fliomme pour le nourrir et pour le défendre 'j si je deviens quelquefois entre ses mains un instrument de dommage , c'est encore a vous, a l'or , nourricier de tous les vices , père de tous les crimes , qu'il faut s'en prendre. L'or commande les forfaits , le fer les exécute et les châtie.
LE LINGOT d'or.
Tes reproches sont encore la preuve de ma puissance.
LE MORCEAU DE FER
Je ne puis vous céder même cet avantage.
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Vous avez corrompu le monde , mais c'est le fer qui Fa conquis. Avec mon secours vous faites des esclaves , et sans vous , je fais des hommes libres. On reconnaît a sa ste'rilite' le sol où vous prenez naissance, et la terre , desse'che'e sur votre passage, m'appelle a son aide pour lui rendre la fe'c on dite' et la vie. Mon seul crime , et celui-là même atteste ma supe'riorite' sur vous, c'est d'avoir fait votre conquête , et d'avoir versé sur le vieux monde ce poison brillant et solide , que la nature bienfaisante avait caché dans un autre hémisphère. Réduit a vous-même , vous n'avez qu'une valeur d'opinion, et vous n'avez de force qu'en devenant un moyen d'échange. Les armées chargées d'or ont toujours succombé, et Torgueil du sceptre d'or s'est toujours brisé contre la cuirasse de fer.
LE LINGOT d'or.
Laisse la de vaines déclamations ; je ne veux pas savoir ce que tu penses de ta race ^ mais ce que tu as fait par toi-même.
LE M0RCEA.U DE FER
te J'ai fait un peu Je bien , c'est mon meilleur ouvrage. »
Devenu ancre au sortir de la forge , je fus embarquée sur un vaisseau de transport où se trouvaient huit ou neuf cents hommes ; après une traversée de plusieurs mois , et presqu'en vue du port, nous fûmes assaillis par une horrible tem-
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pète : la lame et les vents nous jetaient sur les rochers de la côte. Il fallut mouiller : trois ancres jetées successivement, s'étaient brisées sous l'effort d'une mer en furie.... AcUeu-va..., On laisse tomber l'ancre de miséricorde,... dernière espérance de salut j c'était moi : de ma résistance dépendait la vie d'un millier de créatures humaines ; les flots redoublent de ra^^e ; je laboure un moment le sol où je m'enfonce,- mais je tiens bon. Les vents s'apaisent, le calme renaît , et, grâce a moi seule, le navire est sauvé. On veut me lever pour entrer dans le port, mais je m'étais engagée sous une roche , et j'y laissai une de mes pâtes.
Dans cet état, je devins la propriété d'un taillandier cpii me convertit en charrue de fer d'une nouvelle invention. Sous cette forme, où je demeurai pendant un demi-siècle , j'ai défriché une partie de la Sologne, j'ai enrichi successivement deux de mes propriétaires, et j'ai fait vivre dans l'aisance plusieurs familles qui sans moi se seraient probablement éteintes dansla misère.
La mer, en se retirant , avait laissé a découvert la roche sous laquelle s'était brisée une de mes pâtes 5 des pêcheurs vinrent a bout de dégager cette partie de moi-même qu'ils vendirent a un serrurrier sous le marteau duquel ce morceau de fer divisé , subdivisé, courbé, aminci, en cent façons, fournit a tous les genres de besoin , a toutes les espèces d'industrie, des us- ' l't..
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tensiles et des instrumens que la pauvreté même pouvait acquérir. Je vous ai déjà demandé grâce pour cette lame de sabre qui vous a joué un si mauvais tour.
Je me hâte donc de terminer mon histoire principale en vous disant que la charrue de fer, usée par le travail, fut mise a la fonte, et qu'on en forma une de ces masses de fer dont on se sert comme de lest dans les vaisseaux. Arrivé auThihet, après une suite d'aventures sans intérêt pour vous, je fus étendu en barre de fer, et je servais a fermer le trésor où Pavarice des bonzes vous gardait si soigneusement lors de la catastrophe qui nous engloutit Pun et l'autre.
LE LINGOT d'or.
J'en sortirai plus brillant que jamais, tandis que la rouille achèvera de te dévorer.
Le lingot parlait encore lorsque les travailleurs pénétrèrent sous les décombres oii il était enseveli, et s'emparèrent, avec une joie inexprimable, de la barre de fer qu'ils reconnurent a la rouille même dont elle était couverte. « Que faites-vous? leur crie le lingot, vous vous trompez ; elle n'est que de fer, et je suis d^or. — Que nous importe? répondit un des travailleurs, en chargeant la barre de fersur son épaule; notre terre est fertile, notre peuple est industrieux, et l'ennemi s'approche; c'est de fer que nous avons besoin. E. J.
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N*'. XIV. — 'i'à féçiier 1824.