‹ Les hermites en liberté (volume 2)Chapitre 24 sur 56 · QUATORZIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

QUATORZIÈME LETTRE

La 6a des commandemens c'est la charité. Première épure de saint Paul à Timothée.

Y ous m'avez souvent te'raoigné le désir de connaître les mœurs de cette secte de clire'tiens qui se de'signent sons le nom agamis ^ et que nous appelons la socie'te' des quakers. Ces disciples de Penn sont nombreux dans les Etats- Unis; et de quelques calomnies dont ils aient e'te' l'objet, vous pouvez regarder comme un fait positif qu'il n'y a point au monde de socie'te dont les membres soient aussi recommandables par la pratique des vertus sociales , la pureté du sentiment religieux, et le respect de Thumanité.

L'anecdote que je vais raconter vous fera mieux apprécier la doctrine et les moeurs des quakers américains que toutes les réflexions que je pourrais vous offrir. La scène se passe auprès d'Iork-Town, ville célèbre par la capitulation de l'armée britannique sous les ordres de lord

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Cornwallis ; événement décisif qui honora la valeur française , et ouvrit un asile inviolable au génie de la liberté.

C'était au mois d'octobre 17815 York-Town était assiégé par l'armée combinée de France et d'Amérique. Les généraux Washington et Rochambeau résolurent d'enlever de vive force les redoutes de la ville. La victoire couronna les efforts des défenseurs de l'indépendance américaine; mais plus d'un brave guerrier y perdit glorieusement la vie. M. de Terville, un de nos meilleurs ofSciers, qui, Fun des premiers, s'était jeté, l'épée à la main, au milieu des ennemis, fut blessé, et resta quelque temps au nombre des morts.

John Langdon, l'un de ces quakers dont je vous ai parlé , vint après le combat visiter le champ de bataille , avec l'espoir de secourir quelque blessé; il reconnut que M. de Terville respirait encore , et le fit transporter dans sa maison , située sur les bords de la Chésapeak ; tous les secours de l'art lui furent prodigués. Le chirurgien, après avoir posé le premier appareil, recommanda de laisser reposer l'officier français, et se retira.

M. de Terville avait eu le temps de recueillir ses idées , et voulut témoigner sa reconnaissance au généreux Américain qui, debout près de son lit, semblait veiller sur lui avec intérêt. Langdon, l'interrompant d'un air brusque, lui 01-

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donna de se tenir en repos. Cet oiFicier , nn peu surpris de ce ton impératif, prit le parti d'obéir a l'injonction de son hôte. « Je suis tombe' , se dit-il a lui-même, entre les mains de cpielque bourru bienfaisant , dont , après tout , je dois m'estimer heureux d'e'prouver la capricieuse bienveillance. » M. de Terville s'endormit paisiblement sur cette pense'e, et ne se réveilla le jour suivant qu'a onze heures du matin.

L'influence d'un sommeil doux et prolongé avait été pour lui un baume salutaire. En soulevant sa tète, il aperçut, assise près de son lit, une jeune fille qu'une imagination païenne aurait aisément prise pour la déesse de la santé. M. de Terville allait se livrer a sa surprise et a son admiration, mais on lui intima de nouveau, par un signe expressif, l'ordre de garder le silence. Après avoir obtenu ce qu'elle exigeait, la jeune Américaine reprit avec tranquillité une lecture qui paraissait absorber toute son attention. M. de Terville, de qui je tiens ces détails, m'a dit depuis qu'il ne s'était jamais trouvé dans une position aussi singulière.En examinant cette jeune fille d'une beauté angélique, il éprouvait certaines sensations qu'il est diflicile d'exprimer, et qui s'emparèrent de toutes les facultés de son ame. Il était plongé tout entier dans cette ravissante contemplation, lorsque le chirurgien, suivi du quaker Langdon , entra dans la chambre et s'approcha du malade. Apres avoir levé

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FapiDareil et tâté ]e pouls de notre officier, dont Fœil lui parut vif et anime', il de'clara avec une bonne foi dont un me'decin peut seul apprécier toute la naïveté', qu'il s'e'tait trompé sur le caractère de la blessure, et que le patient'^ ne courait aucun danger. Il lui prescrivit de prendre quelque nourriture, et même de se lever si ses forces le lui permettaient. Ensuite il murmura quelques mots a Foreille de Langdon en regardant la jeune fille, et promit de revenir le lendemain pour s'assurer si l'événement aurait justifié son pronostic^ il ajouta que M. de Teryille ferait bien d'éviter la fatigue des longues conversations.

L'officier français, qui parlait la langue anglaise avec facilité, s'imagina qu'après le rapport favorable du docteur on ne l'empêcherait pas de proférer quelques paroles j mais au moment oii il ouvrait la bouche : « C'est bon , c'est bon j tais-toi, l'ami,» lui dit le quaker. Et il sortit, emmenant avec lui sa fille Rachel , dont la taille souple et la démarche gracieuse fournirent au patient de nouveaux sujets de méditation.

Quelque temps après il s'habilla, et vit entrer dans sa chambre une vieille négresse qui lui

* Les médecins anglais nomment un malade « The patient 1^ , le patient. Nous devrions adopter cette expression qui peint avec tant de vérité la situation d'un malade aux prises avec la faculté.

portait des alimens. Il ne mangea pas sans appe'lit, et but un verre de vin de Madère dont il se trouva fort bieii. Il voulut essayer d^entrer en conversation avec Pliilis ( c'e'tait le nom de cette vieille ne'gresse ) ; mais elle lui parut aussi taciturne que ses maîtres j il apprit seulement les noms et la qualité' de ses hôtes. Comme c^ëtait un dimanche, que les Anglais appellent le jour du sahhaûiy et qu'ils observent religieusement , Langdon et sa fille s'étaient rendus au temple des quakers. Pendant leur absence 5 M. de Terville visita la maison , dont les meubles, simples et commodes, e'taient d'une propreté' recherche'e ; il parcourut aussi le jardin terminé par une terrasse , d'où l'œil embrasse une perspective admirable par sa variété et sou étendue. D'un côté la ville d'York , ses remparts et ses édifices publics, s'élèvent sur un plan qui s'incline par degrés jusque sur les bords d'un fleuve large et rapide; de l'autre, l'on aperçoit des villages , des prairies, des champs cultivés, de hautes forets. Au-devant se déroulent les eaux vastes et profondes de la Chésapeak , d'où sortent, de distance en distance, des îles hérissées de rochers , dont quelques pointes , couvertes d'érables, de vieux chênes et de sassafras, paraissent dans le lointain comme des obélisques de verdure. M. de Terville contemplait avec admiration ce magnifique tableau lorsqu'un bruit léger interrompit sa rêverie. Il se

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retourne, et reconnaît Rachelj, qni le presse d'aller rejoindre son père , et qui lui offre l'appui de son bras. Il aurait pu se passer d'un pareil secours^ mais il n^eut pas la force de le refuser 5 je ne sais même comment il se fit que sa main, toucha la main douce et blanche de la jeune Ame'ricaine; c'est un événement dont il ne m'a pas donné Pexplication.

Au bout d'une superbe allée de magnolias, ils trouvèrent le vénérable Langdon entouré de ses serviteurs, et assis auprès d'une table de granit; il lisait avec attention dans une grande Bible ouverte devant lui. M. de Terville et Rachel se placèrent vis-a-vis du quaker ; alors celui-ci levant la tète, dit a l'officier français: « Ami , je suppose que le sentiment de la religion n'est pas éteint dans ton cœur, et que tu ne seras pas scandalisé, quoique papiste, si je lis aujourd'hui à haute voix , suivant notre coutume, quelques passages de l'Ecriture Sainte. Je remplis ce devoir pour l'instruction de ma jfamille, et pour ma propre instruction. Qu^en penses-tu? Jeté permets de parler. »

M. de Terville fut d'abord surpris de cette interpellation inattendue ; il s'aperçut que Rachel fixait les yeux sur lui comme si elle eût voulu lire au fond de son cœur, et répondit qu'il écouterait avec plaisir une lecture aussi édifiante.

Alors Langdon , d'une voix ferme et solennelle, lut cette parabole du Samaritain , qu'on

ne relit jamais sans e'motion. La lecture termine'e, le quaker ferma la page divine, et dit : « Mes amis, n'imitons ni le prêtre ni le le'vite; prenons pour modèle le Samaritain ! »

L'officier français fut e'mu de ces paroles. Le souvenir du danger qu'il venait de courir, de la bonté' compatissante qui l'avait arraché des bras de la mort, l'aspect du respectable vieillard dont la bouche et le cœur e'taient si bien d'accord, la vue même de cette jeune fille d'une beauté si touchante, tout contribuait a lui faire éprouver un sentiment indéfinissable qui semblait le détacher des fanges terrestres. Pour la première fois il se sentit susceptible d'enthousiasme rehgieux.

Après la lecture on prit le thé. Langdon , n'aj^ant plus de crainte pour la santé de M. de Terville , adoucit un peu la brusquerie de son langage, et lui fit même quelques questions sur l'Europe.

Notre officier ne laissa pas échapper l'occasion de parler avantageusement de son pays. Il raconta les merveilles de Versailles et de Paris , et s'étendit principalement sur les magnificences de cette dernière cité. Il dit qu'on ne pouvait rien voir de comparable a la splendeur de ses palais, à la beauté de ses théâtres et de ses monumens publics ; il vanta le génie de ses artistes, et n'oublia pas l'éloge de ses habitans , qui, par leur esprit et leur urbanité , servaient I i5.

de modèle a PEurope, ou plutôt au monde entier. Passant ensuite a l'importance politique du royaume, il fit l'e'nume'ration de ses nombreux arsenaux, de ses flottes, de ses arme'es capables de faire trembler les peuples les plus puissans , et qui avaient porté en tous lieux la gloire du nom français. Il cita de grandes batailles gagnées, des forteresses emporte'es d'assaut, des provinces envahies et retenues sous le joug 5 enfin il ne ne'gligea rien de ce qui pouvait donner au quaker et a sa fille la plus haute admiration pour la France.

Il s'aperçut avec étonnement que son éloquence ne produisait pas sur ses auditeurs l'effet qu'il s'e'tait promis, a II me semble, ami, re'pondit le quaker , que tu n'as pas une ide'e juste de ce qui constitue la gloire re'elle et la vraie grandeur des peuples. Dis-moi : les lois, dans ton pays , sont-elles e'gales pour tous les citoyens? Chacun peut-il se livrer, sans craindre l'arbitraire, a l'exercice de son industrie , et jouir avec plénitude de ses droits légitimes? N'y voit-on ni oppresseurs, ni opprimés ? Avezi vous la liberté de conscience qui seule donne du prix aux sentimens religieux? Vos lévites sont-ils humains, modestes , détachés des pompes mondaines? Est-ce l'homme ou la loi qui décide dans vos tribunaux? Connaissez -vous cette morale évangélique qui se fonde principalement sur la charité ? Tu me parles de pa-

lais, de théâtres, de monumens publics, d'armées vaincues, de provinces ravagées; je ne vois la que des constructions cimentées par la sueur et le sang des hommes, que de fastueux brigandages. Pour moi^ je ne conçois pas de gloire sans liberté , et de bonheur sans vertu. »

Ces considérations morales ne s'étaient pas encore présentées a l'esprit de M. de Terville; il en fut étonné ; et comme il cherchait quelque réponse, le quaker l'arrêta, et lui dit : «c Nous avons assez parlé; tu as encore besoin de repos; retournons au logis. »

Ils se levèrent ; M. de Terville s'appuj^a de nouveau sur le bras de la jeune Américaine. Le soleil descendait alors des montagnes"; des bandes d'un pourpre éclatant traversaient la partie encore visible de son disque, et ses derniers rayons étincelaient sur les eaux calmes de la Chésapeak; un vent frais et léger courait sur la vallée , dispersant au loin le parfum des fleurs. Je ne sais quelle sensation éprouvait alors M. de Terville ; mais il m'a dit plus d'une fois qu'il était vivement ému , et qu'il ne put s'empêcher d'imprimer un baiser téméraire sur la main de son aimable guide.

M. de Terville s'était abandonné h. un premier mouvement sans réfléchir aux conséquences de sa témérité ; ce n'est pas que Rachel s'en trouvât offensée. Les jeunes filles , en Amérique , se laissent baiser la main sans attacher d'importance

a cet acte de familiarite'I II ne pouvait en être ainsi de l'oflâcier français. Il se retira dans sa chambre pour prendre quelque repos ; mais a peine fermait-il les yeux que l'image de Rachel , dans toute la fraîcheur et l'e'clat de sa beauté se pre'sentait devant lui. Il la voyait , il lui parlait ; ses lèvres avides cherchaient encore cette main charmante qu'elles avaient pressée ; elles auraient osé bien davantage , mais il ne m'est pas permis de révéler leur indiscrétion ; il suffira de savoir que le sommeil de M. de Terville fut souvent interrompu , et quelquefois bercé par des songes voluptueux.

Le repos du matin répara l'agitation de la nuit. M. de Terville se leva fort tard, et se rendit d'abord au jardin pour admirer un de ces beaux jours d'automne, qui , dans la Virginie, n'annoncent point le deuil de l'année. Les arbres n'y sont jamais entièrement dépouillés de leur feuillage, ni les champs de leur verdure j la différence des saisous n'est marquée que par une admirable variété de plantes et de fleurs qui viennent successivement embellir ces régions placées sous des cieux faciles, et consacrées a la liberté.

Lorsque M. de Terville fut arrivé sur la terrasse , il tourna ses regards vers York-Town ; qui pourrait exprimer sa surprise et sa joie ? Les drapeaux amis de la France et des Etats-Lms flottaient avec majesté sur les remparts de cette

ville. Ainsi la victoire était resle'e fidèle a la plus juste cause ; ainsi Porgueil britannicjue avait fle'chi devant la valeur française et le patriotisme américain. En ce moment , M. de Terville oublia tout pour se souvenir qu'il était militaire et Français. Il se reprochait , comme une faute, les heures oisives qui l'avaient retenu loin de ses frères d'armes. Il revint surle-champ à la maison oii il était attendu. — Je pars, s'écria-t-il; Cornvv^allis a capitulé! — Tu ne partiras pas sans avoir rompu avec moi le pain de l'amitié ; je te donnerai ensuite un bon cheval et ma bénédiction. Malgré son impatience, M. de Terville accepta l'invitation de son libérateur ; en même temps il jeta les yeux sur la jeune fille , dont le front serein , comme celui des vierges de Raphaël, annonçait l'innocence du cœur.

Le déjeuner fini, M. de Terville prit congé de ses hôtes. — Comment pourrai-je vousprouver ma reconnaissance, dit-ilaLangdon ? — P\.ien de plus facile , ami , répondit le quaker ; dans le métier que tu fais , tu ne penses qu'a tuer des hommes ; songe quelquefois à les secourir! verse de l'huile et du vin sur les blessures des malheureux : c'est la charité qui seule peut acquitter les dettes de la charité. — Et vous , ange de bonté , dit Tofliicier français en s'adressant a Rachel , que puis- je vous offrir ? — Un souvenir , répliqua- 1- elle d'un ton calme 1 i5..

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en lui tendant la main. M. de Terville , e'mii jusqu'au fond du cœur , saisit cette main che'rie, et, toujours impe'tueux , il osa prendre sur les lèvres de la jeune fille un de ces baisers dont , parmi nous, l'amour seul se re'serve le privile'ge. Aucun sentiment de surprise ou de colère ne se peignit dans les yeux de Rachel j le vieux quaker lui-même n'en fut point e'tonne'. M. de Terville s'éloigna , non sans faire un effort sur luimême.

Ses amis furent surpris et charme's de le revoir. Sonnomse trouvaitsurla liste ofiScielledcs morts que le général en chef avait adressée auministre de la guerre. Heureusement cette inscription prématurée ne tirait pas à conséquence, mars elle lui inspira une singulière idée. 11 avait perdu son père et sa mère, et il ne connaissait d'autres parens qu'un frère et une sœur dont il chérissait le souvenir. Il voulut savoir quel effet la nouvelle de sa mort produirait sur eux , et chargea le lieutenant Duval , un de ses camarades , de se procurer ces informations : ils étaient tous les deux de la même ville, où ils avaient laissé des amis communs.

On s'occupait encore avec ivresse des glorieux résultats de la capitulation de l'armée anglaise ; l'indépendance de l'Amérique venait d'être scellée par un sang généreuxj il n'était plus au pouvoir de la tyrannie de détruire le grand asile des opprimés. Du fond des antiques

LE QUAKER. l'^5

forêts, du sommet des hautes montagnes , une voix solennelle annonçait au peuple Tave'nement de la liberté' j et sur tous les points de la terre habite'e Fesclave fre'missait dans ses chaînes et se réveillait à l'espérance.

Cependant les divers corps de l'armée française avaient repris la régularité de la vie militaire. Cette existence parut bientôt monotone a M. de Terville. Il ne se rendait pas encore un compte exact du changement qu^il éprouvait dans son imagination et dans son cœur. Une seule idée occupait Pune , un seul sentiment remplissait l'autre 5 le bonheur ne lui apparais-* sait plus que sous les traits de Rachel : il ne négligeait aucun de ses devoirs j mais il se refusait a la joie bruyante de ses compagnons; souvent le besoin de se replier sur lui-même et d'échapper aux ennuis des froides communications sociales 5 Fentraînait au fond des bois , ou sur cette chaîne d'âpres rochers , redoutable ceinture de la Chésapeak.

Ces excursions solitaires exaltaient sa pensée; il perdait peu a peu le goiit des vaines distractions; il s'interrogeait quelquefois lui-même sur son propre sort, sur l'avenir qui lui était réservé; et ses réflexions le ramenaient toujours au moment fatal où, pour la première fois, ses regards rencontrèrent ceux d'un ange consolateur. Il n'avait jamais observé ailleurs ce calme parfait de l'innocence , cette secrète harmonie entre les

sentimens et les aiFections, qui révèle la paix de Tame et la pre'sence de la vertu.

Une consolante ide'e se mêlait a ces rêveries. Rachel lui avait accordé des faveurs dont il était enivré j sans doute elle partageait son amour, et il ne tiendrait qu'a lui d'être heureux. Une fois possesseur d'un pareil trésor, il poursuivrait gaiement sa carrière j Rachel ne balancerait pas a le suivre 3 il trouverait auprès d'elle le repos et la félicité. L^esprit occupé de ces illusions , ils^'éloigne des remparts d'York-Town, et dirige ses pas vers la demeure de sa bien-aimée. Il était trois heures de l'après-midi lorsque M. de Terville arriva près du jardin où il avait éprouvé de si vives émotions. Une porte était ouverte; il entre , et parcourt les allées avec précipitation. En approchant de la terrasse, il aperçoit la jeune Américaine endormie sur un banc de gazon 5 que les larges feuilles des catalpas et les touffes épaisses du grand jasmin de la Virginie protégeaient contre les feux du jour. Le sommeil de cette charmante fille était paisible comme celui de Pinnocence; sa fraîcheur, les roses de son teint, ses formes pures et gracieuses, offraient tout ce qu'une ardente imagination peut concevoir et désirer pour le bonheur des plus belles heures de la vie. L'officier français se place sans bruit a ses côtés, et se livre a la périlleuse contemplation de tant de charmes; l'air même qu'il respire est voluptueux ; de temps a autre les ra-

meaux flexibles du jasmin, légèrement courbe's par les vents, laissent e'chapper leurs fleurs e'toiïe'es, qui tombent comme une neige odorante sur les bras , sur le sein demi-voilé , sur la blonde cbevelure de la jeune vierge. Tout conspire a irriter les dc'sirs impétueux de M. de Terville; jamais il ne s'est trouve' dans un danger plus imminent.

S'il avait consulte' la prudence , il se serait courageusement e'ioigne' de ce banc de gazon ; mais il y était retenu par une force irrésistible. Enflammé de coupables désirs , il devient le plus audacieux et le plus criminel des bommes. Je passe rapidement sur cette triste catastrophe; je ne peindrai ni Fefli'oi ni la douleur amère de Racbel surprise sans défense , et livrée aux outrages d'une passion effrénée. Lorsqu'elle retrouva ses forces , elle s'échappa désespérée des bras du ravisseur.il veut en vain la suivre, tomber a ses pieds ; elle le repousse avec indignation , et lui défend de jamais raparaître a ses yeux.

M. de Terville fut forcé de reprendre tristement la route d'York-Town. « C'est la , m'a-t-il dit souvent, le moment de ma vie dont le souvenir m'est le plus douloureux. Je venais de commettre un acte qui me rendait méprisable a moi-même. Je cédais avec trop de facilité a mes premières impressions. Je vous avoue que près de Rachel j'oubliais le monde entier; je n'aurais

lyS LE QUAKEH.

pas cru payer trop chèrement , du sacrifice de ma vie , l'instant d'ivresse qui devait être suivi d'un si profond repentir. »

Depuis ce jour , M. de Terville n*osait plus se livrer a son pencliant pour la retraite ; il e'tait mal avec lui-même, et re'solut de rentrer dans le cercle de ses anciennes occupations. On le vit de nouveau s'associer aux parties de plaisir, aux jeux 5 aux fêtes qui charmaient les loisirs de ses frères d'armes. Il cherchait dans le tourbillon de la socie'te' l'oubli de sa faute ; il ne put l'y trouver. L'image de la malheureuse Rachel s'attachait a ses pas, et le poursuivait dans ses songes; il devint sombre et triste comme un criminel que poursuit la colère céleste. Plusieurs mois sVcoulèrentde la sorte, lorsqu'un jour l'officier qu'il avait chargé de prendre des informations sur sa famille vint lui communiquer des lettres récemment arrivées de France.

Il apprit, avec une surprise mêlée de regrets, que la nouvelle de sa mort avait été reçue avec indifférence par ce frère et cette sœur dont il gardait un si tendre souvenir. Leur attention s'était portée sur ses dépouilles, dont le partage excitait entre eux de vifs débats , on croyait même qu'ils auraient recours aux tribunaux pour régler leurs prétentions respectives. Personne n'avait versé de larmes sur la fin prématurée du capitaine de Terville , excepté Marguerite , vieille paysanne qui avait soigné son enfance , et qui^

malgré sa pauvreté , avait fait dire une messe pour le repos de son ame.

M. de Terville, indigne de ces détails , écrivit sur-le-champ a son frère et a sa sœur de s'épargner les fatigues d'un procès scandaleux , attendu qu'il était encore au nombre des vivans. Il les remerciait avec ironie des regrets amers que la nouvelle de sa mort leur avait causés, annonçant en mêjne temps qu'il envoyait a un ancien ami les pouvoirs nécessaires pour aliéner son patrimoine , et lui en faire passer la valeur aux Etats- Unis. Il était aussi question dans cette lettre de la vieille Marguerite , dont le bon cœur méritait et obtint une juste récompense.

Cependant l'idée de Racliel, outragée et malheureuse , ne sortait pas de sa mémoire. Vingt fois il fut sur le point de se rendre chez le quaker, de solliciter son pardon, et, s'il ne pouvait réussir , d'attenter a sa propre vie. Retenu par je ne sais quel sentiment de fausse honte , il se contenta d'écrire au bon vieillard. Sa lettre , qui exprimait les remords et la douleur, annonçait un sincère repentir, un cœur violemment agité. Il reçut la réponse suivante.

(( Tu étais dans un danger extrême , je t'ai T> secouru , je t'ai peut-être sauvé la vie. Je ne » saurais m'en repentir , puisque j'ai rempli )) un devoir. Je n'exigeais de toi aucune recon- » naissance.

» Il est arrivé que tu m'as rendu le mal pour

l8o LE QUAKER.

» le bicD ; tu m'as frappe au cœur; c'est ma

» fille chérie, l'unique consolation de ma vieil-

» lesse 5 que tu as choisie pour yictime. La

» paix , le bonheur ont fui de cet asile où tu

» as trouve' l'hospitalité et le repos. Mes jours

» sont pénibles et mes nuits douloureuses.

» Je te pardonne, et je prie le ciel de te

» pardonner. Oublie a jamais mon nom et celui

» de ma fille ; il n'est pas en ton pouvoir de

» réparer les maux que tu as causés. Il est un

)) degré d'infortune que Dieu seul peut adoucir.

» Ecoute mes derniers conseils. Tu te livres

» a la folie des passions ; tu seras toujours mal-

» heureux. Reviens a une vie meilleure ; offre

» ton repentir, non a un homme, mais k celui

» qui sonde les coeurs et qui entend la prière.

» T. Langdon. »

La lecture de cette lettre fut un coup mortel pour M. de Terville. Il n'avait pas encore si bien envisagé toutes les suites de son attentat- Il se trouvait indigne de vivre ; et en effet la vie lui devint insupportable. Entièrement absorbé par une seule idée, une idée fixe, il conçut pour le monde et pour la profession militaire un invincible dégoiit. Il obtint du général en chef un congé de plusieurs mois , et dans l'intervalle envoya sa démission au ministre de la guerre.

L'armée française quitta York-Tov^n , mais

LE QUAKER. îSl

M. de Terville y continua son séjour. « Tous mes liens sont rompus, dit-il a ses amis ; je renonce a la France, où je n'ai plus de famille ; je m'attache a cette terre, où Phomme marche librement au milieu de ses égaux , et où il n'est opprimé que par les passions inséparables de l'humanité. Je ne saurais être heureux ; du moins je jouirai du bonheur des autres; peut-être pourrai-je essuyer quelques larmes, et me rendre digne de quelque pitié. »

Les camarades le plaignirent ; ils jugeaient depuis long-temps que sa raison était affaiblie ; car il n'avait permis a aucun d'eux de lire au fond de son cœur. Tourmenté du désir de revoir encore une fois la fille de son bienfaiteur, il n* osait, comme je l'ai dit, se présenter chez lui ; et , pour accomplir son dessein , il résolut de fréquenter les assemblées religieuses des quakers. Le dimanche suivant il se rendit a leur église, après avoir eu soin de se vêtir comme eux. La tête couverte d'un long feutre, il entra avec la foule , et se plaça timidement du côté réservé aux hommes. Le silenceie plus profond régnait dans cette assemblée ; chacun , recueilli en luimême, paraissait dégagé de toute pensée terrestre , et uniquement occupé de méditations religieuses. Tout a coup un veillard se lève ; M. de Terville le voit, le reconnaît, et frémit; c'était l'homme qu'il avait si cruellement offensé. Son front était calme , mais on lisait dans ses yeux

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l'agitation de son cœur. Langdon prit la parole.

« Frères, dit-il , j'ai une de'claralion solen- » n elle a vous faire; écoutez-moi, selon notre » usage, ensuite vous me jugerez. Au dernier » combat qui s'est livré sous les murs de notre » ville, j'ai retiré du champ de carnage un » militaire français affaibli par ses blessures, et » qui était resté au nombre des morts. Je l'ai » fait transporter chez moi ; je l'ai réchauffé » dans mon sein, pratiquant ainsi le premier des » devoirs qui nous est recommandé par notre ï) divin maître , la charité. Les blessures de cet » homme n'étaient point dangereuses ; la gué- )) rison a été prompte; il m'a quitté avec un n air de gratitude qui semblait annoncer un » bon cœur.

» Quelque temps après son départ , il revient » furtivement et s'introduit dans ma maison 5 » j'étais absent. Cet homme , poussé par l'en- » nemi de toute vertu, trouve ma jeune fille » Rachel plongée dans un profond sommeil. » (Ici le vieillard s'interrompit pour essuyer quelques larmes qui mouillaient ses paupières. ) «Il » abuse de sa force pour assouvir une passion » maudite. Le malheureux outrage l'innocence » de celle qui lui avait prodigué les soins d'une » tendre sœur.

» Je dois le dire , ce ravisseur a reconnu )) Pénormité de son crime ; il en a gémi , il a » demandé la main de ma fille ; mais nos prin-

LE QUAKER. l83

» cipes nous défendent toute alliance avec les » hommes qui reconnaissent une autre autorité » spirituelle que celle de Dieu. Fidèle a cette » loi , j'ai refusé de voir le coupable , et re- » jeté sa demande. Je lui avais déjà pardonné.

» Cependant ma fille Rachel est devenue » mère sans être épouse ; elle attend , pour » reparaître au milieu de ses sœurs , la sen- » tence de la société. Son innocence même ne » peut la rassurer ; c'est a vous de la rétablir » dans ses droits et dans son honneur ; c'est » ici qu'elle doit retrouver des amis et des pro- » lecteurs. J'ai fini, prononcez ! »

L'un des anciens de l'assemblée , après avoir consulté ses collègues à voix basse, s'adressa a Langdon , et lui dit : « Nous savions tout 5 » console-toi. Ami, ta fille peut entrer. »

A ces-inots , Rachel parut avec une modeste assurance, et s'avança du côté des femmes. La pâleur de son teint ajoutait encore a l'expression angélique de ses traits. Ses beaux yeux fixaientavec amour l'enfant qu'elle tenait dans ses bras. Tous les regards étaient tournés vers elle.

Dans ce moment, M. de Terville , incapable de se contenir plus long-temps, s'élance avec impétuosité au milieu de la pacifique assemblée et tombe aux genoux de Rachel. « Pardon- » ne, s'écrie-t-il , ô la plus aimée des femmes! » pardonne , ou je meurs a tes pieds î » Puis se relevant d'un air de dignité : « Amis, dit-il,

i8± LE quakp:r.

» je suis l'ëpoux de cette femme , je suis le » père de cet enfant; qui osera se'parer ce que » Dieu a uni ? Vous êtes clire'tiens ; l'Evan- » gile , dites-vous , est votre loi ; votre re- » ligiou est un culte de paix et de charité ; » elle est aussi la mienne. Mon cœur s'ouvre a » la ve'rite'; votre exemple me rend a la vertu.»

Un murmure d'approbation circulait dans l'assemblée , et Langdon paraissait vivement ému 5 lorsque Rachel présenta sa main a son e'poux , et lui dit en baissant les yeux : « Tu étais aimé. »

D'après une délibération authentique , leur union fut déclarée légitime; ensuite l'on exhorta le nouvel époux a s'instruire dans les doctrines évangéliques , et a se rendre digne de l'adoption qu'il sollicitait.

Voila de quelle manière M. de Terville , capitaine de cavalerie au service de France , devint quaker. Je l'ai connu a Newport , dans l'état de Rhode-Island , où il est regardé comme l'un des prédicateurs les plus éloquens de la congrégation. Je l'ai entendu prêcher plusieurs fois avec le plus grand plaisir. J'ai même conservé les notes d'un de ses sermons , que je me propose de présenter quelque jour a l'attention des connaisseurs. Comme il y est beaucoup question de charité , et qu'on n'y trouve pas le moindre anathème, il aura du moins le charme de la nouveauté. A. J.

l'homme aux dix- sept femmes. i85

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N°. XV. — 2 mcu^s 1824.

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