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cent. Il aurait été, je crois, plus convenable de se'parer des hommes bien e'ieve's , et qui sont honorablement connus , des vagabonds , des escrocs et des prostitue'es , qui peuplent ordinal rement cette obscure enceinte. On a vu des e'crivains estimables, des militaires, même des eccle'siastiques place's au rang des filles de joie , des filoux et des tapageurs de la Râpe'e. » «Pourquoi cette distinclion?me dit ce magistrat. Vous nous prêchez sans cesse l'e'galité : nous voulons vous en faire goûter, afin que vous sachiez, par expérience, ce que valent vos doctrines. Bien plus , quand vous serez condamné , on vous enverra au milieu des voleurs et des bandits qui sont le fléau et le rebut de la société. Messieurs les gens de leLtres sont un peu trop fiers, nous voulons mater leur orgueil.
» — Vous vous y prenez mal , répondis-je a ce magistrat ; et d'abord votre raisonnement ne vaut rien. Ce n'est point l'égahté entre les individus que nous réclamons; nous savons fort bien qu'il existe des inégalités sociales inévitables ; que vous, par exemple, monsieur le juge , vous avez l'esprit un peu mieux cultivé que votre porteur d'eau , des manières plus distinguées que le chifi'onnier du coin ; qu'il y aurait de Tin justice a vous confondre avec eux; quand nous parlons d'égalité , nous entendons que la justice doit être égale pour tous , que les lois doivent protéger indistinctement le pauvre et le riche.
le faible et le puissant , l'homme du peuple comme Phomrae de cour; quant à l'orgueil des £;ens de lettres que vous voulez mater, le mo3'en que vous employez est peu efficace. Nul d'entre eux n'est assez de'pourvu de sens pour se sentir humilié d'être réduit, par une force brutale . a vivre sous le même toit avec des hommes sans principes, et que le vice a dégradés. Voulezvous que les hommes de lettres condamnés pour leurs opinions soient responsables de la sauvage ineptie de l'autorité?
» — Pourquoi se mêler d'écrire? pourquoi cette orgueilleuse manie de vouloir nous régenter ? que ne traitez-vous des sujets généraux? nous ne voulons pas de censeurs.
» — Vous revenez sur l'orgueil des gens de lettres ; je n'ignore pas que c'est la le grand reproche qui leur est adressé ; je serais bien aise de vous détromper sur ce point. Soyez sur que plus un homme a de lumière, que plus il est accoutumé a réfléchir et a se rendre compte de ses réflexions, moins il a de confiance en lui-même, et que le ton tranchant , la présomption n'abandonnent guère la médiocrité. Les écrivains les plus distingués que nous connaissions, sont aussi les plus modestes. Je crois qu'il en est ainsi dans toutes les professions , et que, parmi les magistrats eux-mêmes, ce sont les moins éclairés, les moins estimables qui ont le plus de morgue et de sotte vanité. »
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Mon magistrat ne jugea pas a propos de pousser plus loin la conversation, et je rentrai dans la salle de police correctionnelle. On peut y prendre une ide'e exacte des mœurs de la classe la moins relevée de la socie'té. On n'y appelle que peu de causes pour des voies de fait^ les hommes du peuple crient beaucoup a Paris, se mesurent des yeux , se menacent , s'adressent , comme les he'ros d'Homère , de grossières injures; mais ils se frappent rarement, a moins qu'ils ne soient dans l'ivresse. C^est tout le contraire a Londres ; a la première provocation , les disputeurs commencent une scène de pugilat qui a ses lois et ses règles qui ne sont jamais enfreintes avec impunité'. On sent a la naïve impe'tuosité de John Bull qu'il n'est pas place' sous la surveillance des gendarmes.
Les gendarmes jouent un grand rôle a la police correctionnelle; c'est presque toujours sur leur te'moignage que les causes sont décidées; mais ce témoignage est-il toujours aussi véridique qu'il devrait l'être ? La résistance qu'ils éprouvent quelquefois, les luttes auxquelles ils sont condamnés, le langage injurieux qu'ils entendent, ne les exposent -ils pas trop souvent a l'exagération? On peut le croire sans compromettre son jugement.
Une observation digne d'être méditée parles hommes qui influent sur les destinées de la nation , c'est le nombre considérable d'individus
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à peine sortis de Penfauce qui arrivent annuellement sur les bancs de la police correctionnelle. Ce lait annonce une grande de'pravation dans le peuple; mais ceîte de'pravation même accuse un vice déplorable dans l'organisation sociale : il semble qu'il importe seulement à la socie'té qu'il y ait une punition pour chaque crime, un châtiment pour chaque délit. Rien de plus juste, sans doute, si les peines sont proportionnées aux offenses ; mais il y aurait quelque chose de mieux a faire dans l'intérêt et le bonheur des peuples; ce serait de prendre des moyens efficaces pour prévenir les délits et les crimes.
En général, tous les individus que réclame le tribunal correctionnel se distinguent par une complète ignorance et des penchans vicieux. Cette association est si commune, que les exceptions sont a peine dignes de remarque. Il en résulte qu'un gouvernement , jaloux d'acquérir des droits légitimes a la reconnaissance nationale, devrait multiplier les sources de l'instruction élémentaire, et encourager les écoles d'enseignement mutuel, qui, de l'aveu de tous les bons esprits , sont les plus propres a répandre cette salutaire instruction. D'où vient cette haine si marquée dans les hommes investis du pouvoir contre une méthode dont l'humanité s'applau^ dit? trouveraient-ils dans la dépravation morale de la société une garantie de leur prééminence accidentelle ? croiraient-ils leur existence poli-
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tique menacée s'il y avait moins de vices et plus de vertus autour d'eux ? Ce qu'il y a de positif, c'est que leur système est condamnable au tribunal de la morale et de la religion.
On a observé que les maisons de jeu et de loterie , si multipliées sur les deux rives de la Seine, sont les deux causes les plus actives des déprédations et des crimes que la justice est appelée a discuter et à punir : tout le monde convient de cette vérité, et cependant ces maisons s'ouvrent chaque jour sous la protection du gouvernement , qui se rend ainsi complice de la corruption des mœurs ; l'intérêt du fisc l'emporte sur l'intérêt de l'humanité. Il faut lever un milliard d'impôts , voila ce qui passe avant tout, même avant les devoirs de l'homme d'état ; il n'y a point de considération morale assez forte contre un pareil argument. A quoi bon parler de morale lorsqu'il s'agit de finances ?
C'est au corps législatif qu'il appartiendrait de faire fermer les maisons de jeu et de supprimer la loterie. Tous les ans on fait de belles phrases sur ce sujet ; les orateurs invoquent la religion et font parler la morale 5 ils exposent avec éloquence les maux qui résultent , pour la société, de ces funestes établissemens , où le riche trouve la misère et le pauvre l'indigence, et qui les rendent pour jamais incapables de se livrer a une honnête industrie. Mais les dé- 1 18.
penses au lieu de diminuer augmentent chaque anne'e ; on ne peut arriver au pair qu'en levant des impôts sur le vice , et les plus viles passions fournissent leur contingent au budget.
Que nous font, après cela, vos discours de morale et Fardeur apparente de votre zèle pour la religion ? Des punitions se'vères attendent le misérable qui, dans son extrême ignorance, est tombé dans les pie'ges que le pouvoir a tendus sous ses pas 5 et les hommes qui exercent ce pouvoir jouissent tranquillement de leur opulence et de leurs dignités; ils sourient lorsqu'on leur parle de morale publique , ils s'irritent contre les indépendantes représentations de l'écrivain ami de l'humanité et de la justice. Bientôt toute opposition sera considérée comme un encouragement a troubler la paix de l'état, comme une licence répréhensiHe et digne de la sévérité des lois. Qu'on parvienne a étouffer l'un après l'autre tous les hbres organes de l'opinion, que nous restera- 1- il ? La plus intolérable des servitudes, celle qui est fondée sur la corruption.
Dans l'état actuel des choses , on ne peut que faire des vœux pour la régénération des mœurs , et la fin prochaine de ce détestable système d'hypocrisie, devenu la lèpre de la société. Quand cessera-t-ôn de proférer de sages paroles et de donner de mauvais exemples ?