‹ Les hermites en liberté (volume 2)Chapitre 41 sur 56 · DIX-NEUVIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

DIX-NEUVIÈME LETTRE

LE CHIFFONNIER LITTERATEUR.

iViA/7 legebat quod non excerperet, Pline le Jeune.

Il ne lisait que ce qu'il avait recueilli»

JlJepuis quinze ans que je me suis réduit au rôle de spectateur , il n'est pas une classe de la socie'té dont les mœurs et les habitudes ne soient devenues l'objet de mes observations. Je ne fais pas grand cas du talent d'imitation que possédait Vadé, et je ne m'arrête pas de préférence dans les lieux oii il passait sa vie ; mais j'aime a les visiter quelquefois^ ne fût-ce que pour achever de m'y convaincre qu'il n'y a véritablement entre les hommes d'autre différence que celle qu'établit leur tailleur : déshabillons-les ; sous la pourpre, sous la bure, sous les haillons, nous trouverons les mêmes appétits , les mêmes passions, les mêmes sentimens, les mêmes intérêts. — Belle découverte, en vérité!

A ces mots , par lesquels on répondait a ma

pensée, que j'avais sans doute exprimée tout haut en marchant, je m^arrêtai, et je vis ^ la lueur d'une lanterne placée sur la borne, un pauvre diable occupé à lire un chiffon de papier qu'il venait de ramasser. Bonhomme , lui dis-je, sauriez-vous quelle heure il est , et dans quelle rue nous sommes ? — Il est onze heures ; et vous êtes dans la rue de Richelieu , au coin de la rue de Ménars. — Parbleu, je vous remercie; je m'éloignais de mon chemin ; mais encore une question : Vous savez donc lire ? — Je le crois bien y c'est mon métier.»

La réponse me parut singulière, et je continuai l'entretien. « Mon ami, je devine votre état k l'instrument que je vois entre vos mains; comment donc se fait- il... — Mon crochet, monsieur, c'est l'instrument de mes études. — Causons ensemble.— Très-volontiers; j'ai du temps h perdre.— Je vous tiendrai cotnpte de celui que je vous dérobe. — Je suis philosophe , et je n'ai besoin de rien. Omnia mecuni porto . — Comment diable, dulatin ! — Et même du grec, n (piXoran !... — Mais , vous me surprenez beaucoup. < — Vous n'êtes pas au bout de vos étonnemens : nonseulement je suis savant comme vous voyez, mais je suis devin ; car je vous vois pour la première fois , et je sais qui vous êtes. — Eh bien , voyons ; qui suis-je ? — A votre démarche, a votre son de voix, a ce manuscrit roulé dont le bout sort de votre poche , je devine que vous

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êtes un auteur, et conse'quemment mon confrère j car je suis homme de lettres, tel que vous me voyez. — Ce qu'il y a de sûr, c'est que vous êtes au-dessus de votre profession ; et je connais beaucoup de gens qui n'en peuvent pas dire autant. »

Tout en causant mon homme continuait a ramasser , avec cette dexte'rité commune aux gens de son métier, des feuillets imprime's qu'il trouvait en assez grand nombre dans un amas de débris de toute espèce 5 mais il ne les jetait dans sa hotte qu'après les avoir attentivement examinés l'un après l'autre. « Maudit bavard, s'écria-t-il en déchirant en morceaux un de ces feuillets, je te trouverai donc a tous les coins de rue î — A qui en avez-vous? lui dis-je. — Eh, parbleu a cet ennuyeux écrivailleur, dont les œuvres dépecées remplissent mon magasin, et que les épiciers euxmêmes refusent de m'acheter a deux sous la livre. — La postérité ne se montrera pas moins dédaigneuse. — Croiriez-vous que dans tout ce fatras je n'ai pas trouvé deux extraits dont je pusse enrichir ma compilation j car il est temps de vous apprendre que je suis chiffonnier littéraire, pour vous servir : je suis le créateur d'un métier où tous mes élèves ont fait fortune. »

Plus je causais avec cet homme , plus j'étais étonné de sa manie biogénique : en le regardant avec quelque attention a la lueur de sa lanterne eldes réverbères , je distinguai un front chauve

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et proéminent, un nez aquilin trës-effilé , et une bouche où se peignaient des habitudes bachiques et une malice inne'e.

« Comment vous nommez-vous? lui demandai-je. — André Vergeté, pour vous servir.... Vous avez envie de connaître mon histoire , n'est-il pas vrai ? Eh bien , vous la saurez , si vous avez le courage de me suivre jusque chez moi. » J'acceptai la partie, et nous voila cheminant ensemble.

« Mes premiers souvenirs , continua-t-il , datent de la rue Quincampoix j quant a ma naissance elle est si obscure, qu'il ne tient qu'a moi de la croire très-illustre. Je lisais dernièrement une feuille de commentaires tombée sous mon crochet , a la porte de l'Institut ; on y prouve que rien n'est plus difficile a démêler que la généalogie des rois d'Egypte ; or , puisque la mienne est tout aussi embrouillée , pourquoi ne supposerais-je pas que je descends des rois égyptiens ? — Votre nom de Vergeté en est la preuve; comment n'y pas reconnaître celui à^Èvergè- ^e; second roi de la dynastie des Ptolémées ? — Diable! c'est bon a savoir; et dès ce moment j'ajoute a mon nom I'jE' qui lui manque, et me voila aussi sûr de mon origine que la plupart des rois mes confrères.

» Quoi qu'il en soit , une vieille marchande de marée qui m'avait pris en affection , sans se douter de l'honneur que je lui faisais en accep-

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