SCÈNE PREMIÈRE
m.^\ BEAUVERLET, M™^ DÉTREVILLE.
M™^ BEAUVERLET.
Bonjour , ma chère belle ; j'ai appris hier, par mon médecin , que vous partiez pour les eaux , et j'accours sans m'embarrasser de la défense qu'il m'a faite de quitter la chambre avant trois jours^
M'"^ DÉTREVILLE,
Vous étiez incommodée? Je ne le savais pas.
M™®. BEAUVERLET.
Une migraine horrible, 'des attaques de nerf , que m'a causées le rejet de la loi sur la rente.
jime^ DÉTREVILLE.
Eh, bon Dieu! quel si grand intérêt prenezvous a cette mesure de j&nance ?
M™e. BEAUVERLET.
Quel intérêt? Le mien d'abord, vingt-cinq ou trente mille livres de rente, sans aucune mise de fonds, dont j'avais l'assurance, la promesse d'un titre pour mon mari, et d'une place pour mon fils cadetr
M™^ DÉTREVILLE.
Je n'entends pas bien comment vons vous trouviez mêlée dans une pareille intrigue, vous que je croyais si complètement étrangère a cette manie d'agiotage , a cette fureur d'ambition qui ont depuis quelques mois bouleversé tant de cervelles.
M"'^. BEAUVERLET,
Que voulez-vous , ma chère , il faut bien qu'il y ait quelqu^un dans une famille qui s'occupe de l'avenir; mon mari, d'ailleurs, le plus honnête homme du monde , ne songe pas qu'il a deux fils et une fille a établir; et quand il a passé sa journée a déplorer le mal qui se fait, a récapituler le bien qu'on pourrait faire , il se croirait déshonoré le lendemain de faire la moindre démarche pour tirer parti des hommes et des circonstances contre lesquels il déclame. Je suis
ob6 LES VISITES
Lien forcée de changer de rôle avec lui ; et, tandis qu'il compte avec son cuisinier, qu'il règle la cle'pense de sa maison , je vais a la bourse et chez les ministres. C'est ainsi que j'e'tais parvenue , en engageant la parole de mon mari, sans qu'il en sût rien, a m'assurer pour ma fille un gendre de qualité, et pour mon fils cadet une bourse a Saint-Acheul , qui lui ouvrait la carrière des honneurs ecclésiastiques; mais, en rejetant la loi, les pairs ont ruiné l'état, et qui plus est mes espérances.
K"^ DÉTREVILLE.
Je vois, ma chère, que vous voila réduite a vivre, tant bien que mal, avec vos cent mille livres de rente; que votre fille épousera le petit avocat qu'elle aime; que votre fils n'ira pas au séminaire , et que votre mari n'obscurcira pas un nom célèbre dans la science et dans l'industrie^ par un titre de comte ou de baron, dont
il ne se soucie guère Tout cela est fâcheux;
mais convenez qu'il n'y a pas de quoi en mourir.
M™^. BEAUVERLET.
Pardonnez-moi, quand vous saurez que j'abandonnais tous les avantages pécuniaires de l'opération a la famille de notre brave général ^^"^^y que j'aime beaucoup , quoiqu'il soit le parent de certain hermite de vos amis que je ne peux pas souiTrir.
M™«. DÉTRE VILLE, élevant la voix.
Ce pauvre hermite ! que vous a-t-il donc fait?
M"i^. BEAUVERLET.
Dans une de ses esquisses il a fait le portrait d'une femme qui veut être la maîtresse au logis , et mon mari m'a reconnue.
M"^^ DÉTREVILLE.
C'est a votre mari qu'il faut en vouloir , et non pas al'hermite; comment aurait-il pu vous peindre , il ne vous connaît que d'aujourd'hui ?
M™«. BEAUVERLET.
Etes-vous folle ? depuis deux ans , c'est je crois le seul jour que je ne l'aie pas rencontré chez vous.
M™«. DÉTREVILLE.
Il ne suffit pas de se rencontrer pour se voir.
M™^ BEAUVERLET.
Quoi qu'il en soit, le ge'ne'ral n'aura point a souffrir de ma rancune contre l'hermite, je vous dirai en secret que nous venons de faire son cautionnement dans une entreprise....