‹ Les hermites en liberté (volume 2)Chapitre 48 sur 56 · LES VISITES DU MATIN · texte numérisé non relu

LES VISITES DU MATIN

Gratior et pulchro veniens in corpore virtut.

VlKGlLE.

(La verlu s'embellit dans un beau corps.) Deviae si tu peux, et choi&is si tu l'oses.

V ous avez beau dire , mon cher confrère , a cinq ou six toises l'un de Fautre nous habitons un monde tout-a-fait différent, et vous passeriez en revue toutes les maisons , tous les hôtels 5 voire même tous les palais de votre quartier, sans pouvoir vous procurer jamais le plaisir que j'ai goûté la semaine dernière chez madame Détreville 5 et cependant il n'est question que d'une rencontre de quatre femmes en visite du matin , dans la seule maison où elles pussent se trouver ensemble, et oii il me fût permis d'assister invisiblement a leur entretien.

^) J'étais allé faire mes adieux a madame Détreville , qui doit partir pour les eaux dans quelques jours , et je cherchais a la fortifier dans l'espérance que ce petit voyage dans les Pyré-

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nées achèvera de rétablir sa santé , si chère a tous ses amis. — C'est-a-dire à quatre ou cinq personnes , interrompit-elle. — Diminuez-en le nombre autant qu'il vous plaira , lui dis-je, pourvu que vous m'y laissiez la première place. — Du moins ne confondrai-je pas vos veux , mon cher philosophe , avec ceux de mes connaissances. »

Cette distinction entre les amis et les connaissances fournit à cette femme charmante un sujet de conversation où elle déploya toute la grâce de son esprit et toute la vivacité de ses sentimeus.

» Je ne sais pas, continua-t-elle, comment on peut confondre deux mots , dont j'ai lu quelque part une définition qui me paraît si juste, et que je n^ai jamais oubliée: Une connaissance est un être qui vous aborde avec un salut , et quelquefois avec un sourire; qui vous dit du même son de voix , qu'il est ravi ou qu'il est au désespoir de la chose la plus insignifiante , en bien ou en mal, qui puisse vous arriver; qui vous retrouve avec une sorte de plaisir, et vous quitte sans regret; qui, sans éprouver jamais le besoin de vous revoir , se souvient quelquefois de vous quand vous êtes heureux et bien portant, mais qui vous oublie aussitôt qu'il juge voti'e maladie ou votre infortune sans ressource ; qui pense a vous après votre mort tout juste le temps qu'il lui faut pour lire votre billet d'en-

terrement. » Un ami, c'est la personne qui adoucit nos chagrins en les partageant^ et dont la participation est indispensable a tous nos plaisirs^ qui charme nos douleurs et nous rassure dans les dangers d'une grande maladie j qui fait briller pour nous l'espe'rance et la joie jusque dans l'ombre des cachots ^ pour qui nos restes sont un objet sacré après notre mort, qui les accompagne en versant des pleurs jusqu'à leur dernier asile; enfin, un ami est celui qui honore notre mémoire et conserve au fond de son cœur notre image et notice souvenir. — Eh bien, madame 5 en prenant le mol à'' ami dans toute la rigueur de son acception , vous en comptez beaucoup, j'en suis sûr , même parmi les personnes que vous rangez dans la classe des simples connaissances. — Nous verrons, me dit-elle, avec un sourire dont j'allais lui reprocher le charme mélancolique , lorsqu'un billet qu'elle reçut , et qui lui annonçait la visite de madame Beauverlet, fit prendre a l'entretien une autre direction; elle désira connaître mon opinion sur les femmes que je voyais habituellement chez elle, et je m'expliquai sur le compte de chacune, avec toute la franchise de mon caractère. — Je vous ai laissé parler sans vous interrompre, me ditelle , afin de me convaincre une bonne fois que l'homme qui a la prétention de mieux connaître les femmes, parce qu^il a passé la première partie de sa vie a les aimer, et qu'il emploie l'au-

tre a les étudier, n'est guère moins sujet a l'erreur dans les jugemens qu'il en porte , qu'un e'colier qui n'en parle encore que sur la foi de Thomas et de Juve'nal. Par exemple , vous ne croiriez pas, si je me bornais a vous l'assurer , que vous n'avez pas une seule fois rencontré juste dans l'idée que vous vous faites des quatre femmes que vous voj^ez le plus habituellement chez moi, sans en excepter madame de Saint- Genest, ma plus intime amie. — Il est vrai que vous am-ez de la peine a me faire convenir que je ne sache pas par cœur , et sans y manquer un mot, quatre femmes que je vois tous les jours depuis huit ou dix ans. — Vous étiez là, n'est-il pas vrai , quand vous les avez vues ; c'est avec vous ou devant vous qu'elles s'entretenaient; eh bien, apprenez de moi , monsieur l'observateur en défaut, que la présence d'un homme, je dis d'un seul homme, de quelque rang ^ de quelqu'âge qu'il soit , depuis seize ans jusqu'à quatre-vingt-dix , fût-ce un père, un frère, un valet même , suifit pour dénaturer le caractère d'une femme, pour fausser son langage et pour la rendre méconnaissable a ses propres yeux. — Comment ! vous me ferez accroire que madame Beauverlet, par exemple , n'est pas une femme d'une simplicité un peu bourgeoise , uniquement occupée desoins domestiques, et d'un égoïsme a l'épreuve de toute espèce de sensibilité ; que votre petite dame Pauline Etournelle

n'est pas un modèle de douceur , d'inge'nuitéj et que son mari ne doit pas dormir en repos sur la foi de l'amour qu'elle a pour lui et de la bonne opinion qu'elle a d'elle-même, que la marquise d'Orneuil n'est pas tout a la fois une femme à principes et a pre'jugés, dojitles travers de l'esprit ont trompé la vocation du cœur, et a qui il ne manque, pour être une excellente femme, que de croire le sang qui coule dans ses nobles veines exactement de la même nature que celui qui anime sa femme de cbambre 5 que voire amie, la belle comtesse de Saint-Genest... (me permettez-vous de dire toute ma pense'e) n'est pas, quant a ses vertus , sous l'influence imme'diate de votre amitié', et quant a ses de'fauts , sous l'empire de ses passions.

— Pas un mot de vrai dans tout cela; vons avez aperçu quelques effets, mais vous n'avez pas deviné les causes ; je veux vous le faire avouer à vous-même : j'attends ces dames ce matin; vous allez passer dans la bibliothèque, dont la petite porte vitrée vous donne le moyen d'entendre sans être vu tout ce qui se dira dans cette chambre. Vous m'avouerez que, pour un observateur de la femme, une occasion comme celle que je vous présente est une bonne fortune sans exemple. — C'est un service d'ami dont je ne saurais trop vous remercier. — Remarquez, cependant, pour affaiblir voti^ reconnaissance, ajouta-t-elle en riant, qu'en vous livrant le secret

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des autres je ne compromets pas le mien; ces dames parleront en toute confiance, mais moi je saurai qu'un homme m'écoute : c'est vous prévenir de ne tirer, soit en bien, soit en mal, aucune conséquence de tout ce que je pourrai dire.

( On entendit quelque bruit dans Vaniichambre , et je passai dans la bibliothèque» )

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