HORACE
O cruels amateurs , cloués d'une organisation robuste !
Permettez-moi , mon ami , de détourner de son sens ve'ritable , au moyen d'un seul mot changé, le premier vers de celte épode dithyrambique, où Horace exhale contre Pail toute la fureur d'un poète qui se venge. Ma passion pour la musique me fait sentir , avec une vivacité qui se tourne en colère , l'injure que viennent de faire subir au plus touchant de tous les arts , quelques amateurs dont le concert , ou plutôt la discorde , m'ont eu pour témoin ou pour victime : les maudites gens , ils me le paieront !
Madame de Lavignerie, veuve depuis trois ans , et avide de produire en public deux filles dont la dot est médiocre, m'avait invité, quinze jours d'avance , a Vexécutlo?i ( c'est le mot propre ) qui devait avoir lieu ce matin. Je me rends
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dès midi , heure indiquée, dans le quartier du Temple , où elle demeure.
On avait démeublë trois chambres, et des draperies iraprovise'es cachaient aux spectateurs , assis sur les banquettes dont la salle e'tait garnie , les lits, les fauteuils et les tables que les domestiques avaient enleve's a leurs places he're'ditaires. On voyait dans le fond de la salle un piano 5 marqué Lonclon , et nouvellement verni 5 une harpe, dont la tête de Rossini ornait le sommet , faisait résonner de minute en minute une corde impatiente qui, trop tendue, se brisait avec fracas. Madame de Lavignerie , d'un air important et radieux , parcourait les rangs nombreux de ses connaissances, et distribuait de vive voix le programme de le séance. (( On allait entendre un quatuor de Bocche- » rini , musique vraiment céleste ; la voix ra- » vissante de la jeune créole , mademoiselle » Érixa ; la harpe devait faire briller mademoi- » selle Ludwige de Lavignerie cadette , et Paî- » née , mademoiselle Wilhelmine , devait tenir » le piano. On demandait de Tindulgence; c'é- » taient de simples amateurs ; amateurs de pre- » mière force il est vrai. Le chef d'orchestre » était élève de Baillot , et mademoiselle Erixa » possédait une voix... ! mademoiselle Demeri » avait moins d'étendue, madame Rigaud moins )) de légèreté , madame Pasta moins de sensi- » bilité. »
Silence ! l'orchestre se place , tout se dispose, chacun cherche un jour favorable; et le nombre insuffisant des pupitres force les amateurs a user d'adresse , et a créer de nouveaux moj^ens de placer leur partie sous un rayon de soleil.
Les pre'paratifs me semblaient un peu trop longs ; une demi-heure s'e'tait de'ja passe'e , et les violons n'avaient pas encore fini de graisser leur archet , ni les flûtes d'humecter les buis. Le Tui y le la y le sol , tour a tour rebelles , exigeaient a chaque instant un nouveau tour de cheville, accompagné de cette grimace obhgée qu'il est suffisant de rappeler a votre souvenir. C'en est fait cependant : le son régulateur part de l'archet qui préside à la guerre musicale : voici le la / on prend, que dis-je, on ne prend pas l'accord. Boccherini, dont on allait jouer le troisième quatuor , qui commence par un tutti ^ est condamné a voir les archets partir dans une dissonance successive ; et la bande concertante , sans s'occuper du désordre du départ, continue sa marche avec intrépidité.
Je suis prêt à croire que chacun desexécutans entendu seul eût été supportable ; mais imaginez ce que je souffrais a écouter ce manque d'ensemble et de mesure , ce changement d'une harmonie suave en un vacarme digne des enfers. U adagio meurt dans les oreilles, et emprunte sous les doigts des amateurs une expression de
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langueur soporifique j le presto est joue avec fureur, le tutti final avec rage. On applaudit , et madame de Lavignerie, qui, pendant le quatuor, avait battu a deux temps , d'une main ële'gamment balancée, la mesure qui passait précise'ment du deux-quatre au six-huit, reçut avec modestie les félicitations les plus empressées.
La jolie figure de la créole dissipa un moment le nuage splénétique que ce quatuor cruel avait répandu sur moi. lia belle îàixa rappelait par la piquante vivacité de ses regards et de ses traits la jeune druidesse don t un de nos premiers peintres a si heureusement saisi la physionomie inspirée. Quant a mademoiselle Wilhelmine, qui devait l'accompagner sur le piano, c'était une blonde plus fade que toutes celles dont peuvent se vanter TAllemagne, l'Angleterre et le Danemarck réunis. De longs cils jaunissans bordaient ses paupières; et ses yeux, dont la couleur incertaine se trouvait entre le gris et le bleu pâle , répondaient précisément a la description singulière d'Hamilton, qui les nomme, avec plus d'originalité que de galanterie, àQsyeux marcassins.
Une toux préliminaire, un prélude morcelé , annoncent que les deux virtuoses vont se faire entendre. Tout se tait; je reconnais d'abord la première mesure d'une des romances les plus rebattues de Romngnesi; mademoiselleÉrixa brode l'amour, enjolive le baiser, s'arrête dénote en note, monte et descend par des modulations
hardies, chante le phis simple des airs comme un morceau du grand Ope'ra , profite des moyens que lui avait donne's la nature pour e'tourdir et de'naturer sa romance, et, tout empourpre'e de lassitude et de joie, revient en triomphe reprendre sa place parmi les auditeurs.
Il me fallut dévorer ensuite un air varié pour la harpe , exécuté par mademoiselle Ludwn'ge , avec accompagnement de cor. Cinq bémols, le papier noirci d'arpèges et de triples croches, chaque pédale tour a tour interrogée , une succession, une pluie, une grêle de sons incohérens , me firent bientôt deviner que Fexécution n'avait point été seule confiée aux amateurs, et qu'ils s'étaient aussi mêlés de composition, u Eh bien, qu'en dites-vous? s'écria de loin l'heureuse mère de l'exécutante; Ludwige est aujourd'hui en train! » c'est le terme convenu dans les arts. « Ecoutez ces arpèges ; c'est un ange pour la difficulté! )) En eiFet, la sonate infernale se terminait ; et les efforts réunis des pieds et des mains de la jeune musicienne avaient triomphé du chaos de notes entassées par son maître de harpe dans ce morceau fait exprès pour elle.
Je soupirais ; et l'espérance, qui n'est interdite qu'aux damnés , l'espérance de voir arriver bientôt la fin de ce terrible concert commençait a me sourire : je me trompais grossièrement. Piassemble-t-on deux cents personnes pour se contenter de les ennuyer? L'élève de Baillot s'avance. Un
concerto de Viotti.... Ah! quels de'taclies! quels de'manchës redoutables î La raain se précipite sur le manche , et cherche auprès du chevalet même des sons d^une vibration aiguë, dont le tympan ébranlé reconnaît péniblement tout le mérite. Ce n'est pas un concerto , c'est un assaut , c'est une escalade; une note manque ? qu'importe? mille notes supplémentaires la remplacent? un trait équivoque heurte mon oreille ; l'audace de l'archet qui le lance en fait pardonner la cadence ambiguë. La sueur couvre le front de l'intrépi,ie exécuteur: il arrive enfin au rondo final, et son dernier'coup d'archet excite un cri de satisfaction dans l'assemblée , sur la cause duquel l'amateur a le bonheur de pouvoir se méprendre.
J'avais subi, avec un courage dont je ne me croyais pas capable, la première partie du concert ; ma bouche , furtivement ouverte , était parvenue a filer avec assez d'adresse les bâillemens énormes dont j'étais étouffé. Madame de Lavignerie elle-même se mit au piano; et, s'accompagnant de quelques accords plus ou moins bien ménagés, chanta majestueusement un grand air de Grétry. Imaginez la vieille école dans toute sa grâce : tantôt une solennité de chevrotement, tantôt une pluie de notes détachées j un ramage, un caquet sans motif et sans fin.
Le moyen, devant un auditoire du Marais, de ne pas être interrompu par des cris d'admiration et des trépignemens de joie !
Malheureux! je n^e'tais pas au bout. La sonate de piano m'attendait; c'était le tour de mademoiselle Wiihelmine. Les batteries k mains croise'es, les trilles ;, les doubles notes , tout le fracas inintelligible dont les pianistes aiment à couvrir la se'cberesse d'un instrument que les plus habiles d'entre eux ont tant de peine a rendre expressif et harmonieux, s'e'chappèrent des doigts agiles de mademoiselle Wiihelmine; sa respiration précipitée, les ondulations de sa tête, les mouvemens nerveux de tout son corps révèlent la sensibibté spasmodigue dont l'heureuse enfant est douée.
Enfin ( je respire a ce mot) un gros chanteur approche ; et je devine , au sourire léger de quelques femmes, l'étendue et les défauts de son talent. D'une masse énorme sort une voix claire et perçante comme celle de l'alouette : il varie avec mignardise l'air tout nouveau di tante palpiti. Qu'est-ce? ce monsieur serait-il comme à Milan et a Naples.... ? Je ne sais, mais les éventails sont en mouvement , les femmes se taisent, les demoiselles se regardent d'un air étonné, cette voix-la ne leur va pas au cœur.
C^était le dernier des exécutans, selon l'ordre établi par madame de Lavignerie. Le chœur final, emprunté a la Création d'Hayden , servit de complément au forfait musical dont je frémis encore lorsque j'y pense.
Les amateurs sont a la musique ce que les
demi-savans sont a la littérature ; le même bourreau qui fait un acrostiche, parce qu'il a eu le malheur de lire le Dictionnaire de Richelet , m'eût assourdi de sonates s'il eût eu quelques notions de Fart musical. La fureur de briller, le besoin de rassembler dans un salon quelques amis en extase , le désir de faire connaître le talent supérieur de la fille cadette ou du fils aîné, le peu de respect que les gens professent communément pour le temps d'autrui, l'impôt que la vanité des amateurs se croit autorisée a prélever sur la patience humaine, voila les causes philosophiques de ce ridicule que je n'eusse pas songé a vous signaler , s^il ne croissait chaque jour dans une progression vraiment efî'rayante. La manie musicale s'est emparée de toutes les cervelles.
C'est la, mon ami, un des changemens les |>lus notables de nos mœurs privées ; le goût de la musique a passé de la grande propriété a la petite, et bientôt on le verra se répandre dans les derniers rangs de l'ordre social. Aujourd'hui l'arrière -boutique de la boulangère renferme une caisse harmonieuse sur laquelle la grosse fille de la maison étudie quatre heures par jour. Paris est couvert d'affiches qui promettent en six mois de leçons une parfaite connaissance de la musique.
A tout prendre, cependant, cette mode me semble d'un heureux augure. La musique ra-