SEIZIÈME LETTRE
La fin des commandetnens c'est la charité. Première e'pttre rie saint Paul à Timothe'e.
Vous m'avez souvent témoigné le désir de connaître les mœurs de cette secte de chrétiens qui se désignent sous le nom d'amis, et que nous appelons la société des quakers. Ces disciples de Penn sont nombreux dans les Etats-Unis ; et de quelques calomnies dont ils aient été l'objet , vous pouvez regarder comme un fait posi-
tif qu'il n'y a point au monde de société dont les membres soient aussi recommandables par la pratique des vertus sociales , la pureté du sentiment religieux , et le respect de l'humanité.
L'anecdote que je vais raconter vous fera mieux apprécier la doctrine et les mœurs des quakers américains que toutes les réflexions que je pourrais vous offrir. La scène se passe auprès d'York-Town , ville célèbre par la capitulation de l'armée britannique sous les ordres de lord Cornwallis; événement décisif qui honora la valeur française , et ouvrit un asile inviolable au génie de la liberté.
C'était au mois d'octobre 1781; York- Town était assiégé par l'armée combinée do France et d'Amérique. Les généraux Washington etRochambeau résolurent d'eidever de vive force les redoutes de la ville. La victoire couronna les efforts des défen-
seurs de l'indépendance américaine ; mais plus d'un brave guerrier y perdit glorieusement la vie. M. deTerville , un de nos meilleurs officiers, qui , l'un des premiers , s'était jeté, l'épée à la main , au milieu des ennemis, fut blessé, et resta quelque temps au nombre des morts.
John Langdon , l'un de ces quakers dont je vous ai parlé, vint après le combat visiter le champ de bataille , avec l'espoir de secourir quelque blessé; il reconnut que M. de Terville respirait encore , et le fit transporter dans sa maison , située sur les bords de la Chésapeak ; tous les secours de l'art lui furent prodigués. Le chirurgien , après avoir posé le premier appareil, recommanda de laisser reposer l'officier français, et se retira.
M. de Terville avait eu le temps de recueillir ses idées , et voulut témoigner sa reconnaissance au généreux Américain qui.
debout près de son lit, semblait veiller sur lui avec intérêt. Langdon, l'interrompant d'un air brusque , lui ordonna de se tenir en repos. Cet officier , un peu surpris de ce ton impératif, prit le parti d'obéir à l'injonction de son hôte. « Je suis tombé, se dit-il à lui-même , entre les mains de quelque bourru bienfaisant , dont , après tout, je dois m'estimer heureux d'éprouver la capricieuse bienveillance. » M. de Terville s'endormit paisiblement sur cette pensée , et ne se réveilla le jour suivant qu'à onze heures du matin.
L'influence d'un sommeil doux et prolongé avait été pour lui un baume salutaire. En soulevant sa tête , il aperçut , assise près de son lit, une jeune fille qu'une imagination païenne aurait aisément prise pour la déesse de la santé. M. de Terville allait se livrer à sa surprise et à son admiration, mais on lui intima de nouveau, par
un signe expressif, l'ordre de garder le silence. Après avoir obtenu ce qu'elle exigeait, la jeune Américaine reprit avec tranquillité une lecture qui paraissait absorber toute son attention. M. de Terville, de qui je tiens ces détails, m'a dit depuis qu'il ne s'était jamais trouvé dans une position aussi singulière. En examinant cette jeune fille d'une beauté angélique , il éprouvait certaines sensations qu'il est difficile d'exprimer, et qui s'emparèrent de toutes les facultés de son âme. 11 était plongé tout entier dans cette ravissante contemplation , lorsque le chirurgien , suivi du quaker Langdon , entra dans la chambre et s'approcha du malade. Après avoir levé l'appareil et tâté le pouls de notre officier, dont l'œil lui parut vif et animé, il déclara avec une bonne foi dont un médecin peut seul apprécier toute la naïveté , qu'il s'était trompé sur le carac-
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tère de la blessure, et que le patient ' ne courait aucun danger. 11 lui prescrivit de prendre quelque nourriture , et même de se lever si ses forces le lui permettaient. Ensuite il murmura quelques mots à l'oreille de Langdon en regardant la jeune fille , et promit de revenir le lendemain pour s'assurer si l'événement aurait justifié son pronostic; il ajouta que M. de Terville ferait bien d'éviter la fatigue des longues conversations. L'officier français, qui parlait la langue anglaise avec facilité, s'imagina qu'après le rapport favorable du docteur on ne l'empêcherait pas de proférer quelques paroles; mais au moment où il ouvrait la bouche . « C'est bon, c'est bon ; tais- toi , l'ami , » lui dit le quaker. Et il sortit, emmenant avec
' Les médecins anglais nomment un malade « The patient » , le patient. Nous devrions adopter cette expression qui peint avec tant de vérité la situation d'ua malade aux prises avec la faculté.
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lui sa fille Rachel , dont, la taille souple et la démarche gracieuse fournirent au patient de nouveaux sujets de méditation.
Quelque temps après il s'habilla, et vit entrer dans sa chambre une vieille négresse qui lui portait des alimens. Il ne mangea pas sans appétit, et^but un verre de vin de Madère dont il se trouva fort bien. Il voulut essayer d'entrer en conversation avec Philis ( c'était le nom de cette vieille négresse ) ; mais elle lui parut axissi taciturne que ses maîtres ; il apprit seulement les noms et la qualité de ses hôtes. Comme c'était un dimanche, que les Anglais appellent le jour du sabbalh , et qu'ils observent religieusement, Langdon et sa fille s'étaient rendus au temple des quakers. Pendant leur absence, M. de Terville visita la maison, dont les meubles, simples et commodes, étaient d'une propreté recherchée; il parcourut aussi le jardin termiaé par une
terrasse, d'où l'œil embrasse une perspective admirable par sa variété et son étendue. D'un côté la ville d'Yorck, ses remparts et ses édifices publics, s'élèvent sur un plan qui s'incline par degrés jusque sur les bords d'un fleuve large et rapide ; de l'autre, l'on aperçoit des villages, des prairies , des champs cultivés , de hautes forêts. Au-devant se déroulent les eaux vastes et profondes de la Chésapeak, d'où sortent, de distance en distance, des îles hérissées de rochers , dont quelques pointes , couvertes d'érables, de vieux chênes et de sassafras, paraissent dans le lointain comme des obélisques de verdure. M. de Terville contemplait avec admiration ce magnifique tableau, lorsqu'un bruit léger interrompit sa rêverie. Il se retourne , et reconnaît Rachel , qui le presse d'aller rejoindre son père, et qui lui offre l'appui de son bras. Il aurait pu se passer d'un pareil secours ,
nais il n'eut pas la force de le refuser; je le sais même comment il se fit que sa nain toucha la main douce et blanche de a jeune Américaine; c'est un événement lont il ne m'a pas donné l'explication.
Au bout d'une superbe allée de magnôias, ils trouvèrent le vénérable Langdon entouré de ses serviteurs, et assis auprès l'une table de granit; il lisait avec attenion dans une grande Bible ouverte devant ui. M. de Terville et Rachel se placèrent ds-à-vis du quaker; alors celui-ci, levant a tête, dit à l'officier français : « Ami, je iuppose que le sentiment de la religion l'est pas éteint dans ton cœur, et que lu le seras pas scandalisé , quoique papiste , si e lis aujourd'hui à haute voix , suivant nore coutume, quelques passages de l'Ecri- [ure Sainte. Je remplis ce devoir pour l'in- «truction de ma famille , et pour ma pro-
pre instruction. Qu'en penses -tu? Je t€ permets de parler. »
M. de Terville fut d'abord surpris de cette interpellation inattendue; il s'aperçut que Rachel fixait les yeux sur lui com' me si elle eût voulu lire au fond de sor cœur, et répondit qu'il écouterait avec plaisir une lecture aussi édifiante.
Alors Langdon, d'une voix ferme et solennelle , lut cette parabole du Samaritain qu'on ne relit jamais sans émotion. La lec ture terminée , le quaker ferma la page dî vine , et dit : « Mes amis , n'imitons ni U prêtre ni le lévite ; prenons pour modèh le Samaritain ! »
L'officier français fut ému de ces paroles. Le souvenir du danger qu'il venait dé courir, de la bonté compatissante qui l'avait arraché des bras de la mort, l'aspect dijl| respectable vieillard dont la bouche et h cœur étaient si bien d'accord , la vue même
de cette jeune fille d'une beauté si touchante, tout contribuait à lui faire éprouver un sentiment indéfinissable qui semblait le détacher des fanges terrestres. Pour la première fois il se sentit susceptible d'enthousiasme religieux.
I Après la lecture on prit le thé. Langdon , [n'ayant plus de crainte pour la santé de |VI. de Terville , adoucit un peu la brusquerie de son langage, et lui fit même quel- Iques questions sur l'flurope.
, Notre officier ne laissa pas échapper l'occasion de parler avantageusement de son pays. Il raconta les merveilles de Versailles et de Paris, et s'étendit principale- ^Tient sur les m.agnificencesde cette dertiière cité. Il dit qu'on ne pouvait rien voir de comparable à la splendeur de ses palais , à la jbeauté de ses théâtres et de ses monumens [publics ; il vanta le génie de ses artistes , et ijn'oublia pas l'éloge de ses habitans, qui.
par leur esprit et leur urbanité, servaient d modèle à l'Europe, ou plutôt au mond entier. Passant ensuite à l'importance po litique du royaume , il fît l'énumération d j' ses nombreux arsenaux, de ses flottes, d ses armées capables de faire trembler le peuples les plus puissans, et qui avaien porté en tous lieux la gloire du nom fran çais. 11 cita de grandes batailles gagnées des forteresses emportées d'assaut, des prc vinces envahies et retenues sous le joug, enfin il ne négligea rien de ce qui pouva; donner au quaker et à sa fille la plus haut admiration pour la France.
Il s'aperçut avec étonnement que sa éloqlience ne produisait pas sur ses au teurs l'effet qu'il s'était promis. « Il m semble, ami, répondit le quaker, que t n'as pas une idée juste de ce qui constitu la gloire réelle et la vraie grandeur de peuples. Dis-moi : les lois, dans ton pays
sont-elles égales pour tous les citoyens? Chacun peut-il se livrer, sans craindre l'arbitraire , à l'exercice de son industrie , et jouir avec plénitude de ses droits légitimes? N'v voit-on ni oppresseurs , ni opprimés ? Avez-vous la liberté de conscience qui seule donne du prix aux sentlmens religieux? Vos lévites sont-ils humains , modestes , détachés pes pompes mondaines ? Est-ce l'homme ou la loi qui décide dans vos tribunaux ? Connaissez-vous , pratiquez-vous cette morale évcingélique qui se fonde principalement sur la charité ? Tu me parles de palais , de théâtres, de monumens publics, d'armées vaincues, de provinces ravagées; je ne vois là que des constructions cimentées par la sueur et le sang des hommes, que de fastueux brigandages. Pour moi , je ne conçois pas de gloire sans liberté, et de bonheur sans vertu. »
Ces considérations morales ne s'étaient pas encore présentées à l'esprit de M. de
Terville ; il en fut étonné; et comme il I cherchait quelque réponse , le quaker l'arrêta, et lui dit : «INous avons assez parlé;, tu as encore besoin de repos ; retournons' au logis. »
Ils se levèrent ; M. de Terville s'appuya de nouveau sur le bras de la jeune Américaine. Le soleil descendait alors des mon lagnes; des bandes d'un pourpre éclatant] traversaient la partie encore visible de son disque, et ses derniers rayons étincelaient sur les eaux calmes de la Chésapeak; un vent frais et léger courait sur la vallée, dispersant au loin le parfum des fleurs. Je ne sais quelle sensation éprouvait alors M. de] Terville; mais il m'a dit plus d'une fois qu'il] était vivement ému , et qu'il ne put s'empê cher d'imprimer un baiser téméraire sur la main de son aimable guide.
M. de Terville s'était abandonné à un] premier mouvement sans réfléchir aux con-l
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séquences de sa témérilé; ce n'est pas que Rachel s'en trouvât offensée. Les jeunes filles, en Amérique, se laissent baiser la main sans attacher d'importance à cet acte de familiarité. 11 ne pouvait en être ainsi de l'officier français. Il se retira dans sa chambre pour prendre quelque repos; mais à peine fermait-il les yeux que l'image de Rachel , dans toute la fraîcheur et l'éclat de sa beauté se présentait devant lui. Il la voyait, il lui parlait; ses lèvres avides cherchaient encore cette main charmante qu'elles avaient pressée ; elles auraient osé bien davantage ; mais il ne m'est pas permis de révéler leur indiscrétion; il suffira de savoir que le sommeil de M. de Terville fut souvent interrompu , et quelquefois bercé par des songes voluptueux.
Le repos du matin répara l'agitation de la nuit. M. de Terville se leva fort tard, et se rendit d'abord au jardin pour admirer
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un de ces beaux jours d'automne, qui, dans la Virginie , n'annoncent point le deuil de l'année. Les arbres n'y sont jamais entièrement dépouillés de leur feuillage, ni les champs de leur verdure ; la différence des saisons n'est marquée que par une admirable variété de plantes et de fleurs qui viennent successivement embellir ces régions placées sous des cieux faciles , et consacrées à la liberté.
Lorsque M. de Terville fut arrive sur la terrasse, il tourna ses regards vers York- Town ; qui pourrait exprimer sa surprise et sa joie ? Les drapeaux amis de la France et des Etats-Unis flottaient avec majesté sur les remparts de cette ville. Ainsi la victoire était restée fidèle à la plus juste cause ; ainsi l'orgueil britannique avait fléchi devant la valeur française et le patriotisme américain. En ce moment , M. de Terville oublia tout pour se souvenir qu'il était mi-
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litaire et Français. Il se reprochait, comme une faute , les heures oisives qui l'avaient retenu loin de ses frères d'armes. Il revint sur-le-champ à la maison où il était attendu. — Je pars , s'écria-t-il ; Cornwallis a capitulé ! — Tu ne partiras pas sans avoir rompu avec moi le pain de l'amitié ; je te donnerai ensuite un bon cheval et ma bénédiction. Malgré son impatience, M. de Terville accepta l'invitation de son libérateur ; en même temps il jeta les yeux sur la jeune fille, dont le front serein , comme celui des vierges de Paphaël, annonçait l'innocence du cœur.
Le déjeuner fini, M. de Terville prit congé de ses hôtes. — Comment pourrai -je vous prouver ma reconnaissance ? dit-il à Langdon. — Rien de plus facile, ami, répondit le quaker; dans le métier que tu fais, tu ne penses qu'à tuer des hommes ; songe quelquefois à les secourir ! verse de l'huile
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et du vin sur les blessures des malheureux; c'est la charité qui seule peut acquitter les dettes de la charité, — Et vous , ange de bonté, dit l'officier français en sV dressant à Rachel , que puis-je vous offrir ? — Un souvenir , répliqua-t-elle d'un ton calme en lui tendant la main. M. de Terville, ému jusqu'au fond du cœur, saisit cette main chérie, et, toujours impétueux, il osa prendre sUV les lèvres de la jeune fille un de ces baisers dont, parmi nous , l'amour seul se réserve le privilège. Aucun sentiment de surprise ou de colère ne se peignit dans les yeux de Rachel; le vieux quaker lui-même n'en fut point étonné.
M. de Terville s'éloigna , non sans faire un effort sur lui-même.
Ses amis furent surpris et charmés de le revoir. Son nom se trouvait sur la liste officielle des morts que le général en chef avait adressée au ministre de la guerre.
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Heureusement cette inscription prématurée ne tirait pas à conséquence ; mais elle lui inspira une singulière idée. 11 avait perdu son père et sa mère, et il ne connaissait d'autres parens qu'un frère et une sœur dont il chérissait le souvenir. Il voulut savoir quel effet la nouvelle de sa mort produirait sur eux, et chargea le lieutenant Duval, un de ses camarades, de se procurer ces informations : ils étaient tous les deux de la même ville , où ils avaient laissé des amis communs.
On s'occupait encore avec ivresse des glorieux, résultats de la capitulation de l'armée anglaise; l'indépendance de l'Amérique venait d'être scellée par un sang généreux; il n'était plus au pouvoir de la tyrannie de détruire le grand asile des opprimés. Du fond des antiques forêts, du sommet des hautes montagnes, une voix solennelle annonçait au peuple l'avènement de la liberté;
et sur tous les points de la terre habitée l'esclave frémissait dans ses chaînes et se réveillait à l'espérance.
Cependant les divers corps de l'armée française avaient repris la régularité de la vie militaire. Cette existence parut bientôt monotone à M. de Terville. 11 ne se rendait pas encore un compte exact du changement qu'il éprouvait dans son imagination et dans son cœur. Une seule idée occupait l'une, un seul sentiment remplissait l'autre ; le bonheur ne lui apparaissait plus que sous les traits de Rachel : il ne négligeait aucun de ses devoirs ; mais il se refusait à la joie bruyante de ses compagnons; souvent le besoin de se replier sur lui-même et d'échapper aux ennuis des froides communications sociales , l'entraînait au fond des bois, ou sur cette chaîne d'âpres rochers, redoutable ceinture de la Chésapeak.
Ces excursions solitaires exaltaient sa
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pensée ; il perdait peu à peu le goût des vaines distractions ; il s'interrogeait quelquefois lui-même sur son propre sort, sur l'avenir qui lui était réservé ; et ses réflexions le ramenaient toujours au moment fatal où, pour la première fois , ses regards rencontrèrent ceux d'un ange consolateur. Il n'avait jamais observé ailleurs ce calme parfait de l'innocence , cette secrète harmonie entre les sentimens et les affections , qui révèle la paix de l'âme et la présence de la vertu.
Une consolante idée se mêlait à ces rêveries. Rachel lui avait accordé des faveurs dont il était enivré; sans doute elle partageait son amour, et il ne tiendrait qu'à lui d'être heureux. Une fois possesseur d'un pareil trésor, il poursuivrait gaiement sa carrière ; Rachel ne balancerait pas à le suivre ; il trouverait auprès d'elle le repos et la félicité. L'esprit occupé de ces illusions , il s'éloigne des remparts d'York-Town, et
dirige ses pas vers la demeure de sa bien> aimce. Il était trois heures de l'après-midi lorsque M. de Terville arriva près du jardin où il avait éprouvé de si vives émotions. Une porte était ouverte; il entre, et parcourt les allées avec précipitation. En approchant de la terrasse, il aperçoit la jeune Américaine endormie sur un banc de gazon , que les larges feuilles des catalpas et les touffes épaisses du grand jasmin de la Virginie protégeaient contre les feux du jour. Le sommeil de cette charmante fille était paisible comme celui de l'innocence ; sa fraîcheur , les roses de son teint , ses formes pures et gracieuses, offraient tout ce qu'une ardente imagination peut concevoir et désirer pour le bonheur des plus belles heures de la vie. L'officier français se place sans bruit à ses côtés, et se livre à la périlleuse contemplation de tant de charmes; l'air même qu'il respire est voluptueux ; de
lemps à autre les rameaux flexibles du jasmin, légèrement courbés par les vents , laissent échapper leurs fleurs ctoilées, qui tombent comme une neige odorante sur les bras, sur le sein demi-voilé, sur la blonde chevelure de la jeune vierge. Tout conspire à irriter les désirs impétueux de M. de Terville; jamais il ne s'est trouvé dans un danger plus imminent.
S'il avait consulté la prudence, il se serait courageusement éloigné de ce banc de gazon; mais il y était retenu par une force Irrésistible. Enflammé de coupables désirs, il devient le plus audacieux et le plus criminel des hommes. Je passe rapidement sur C€tte triste catastrophe; je ne peindrai ni l'effroi ni la douleur amère de Rachel surprise sans défense, et livrée aux outrages d'une passion effrénée. Lorsqu'elle retrouva ses forces, elle s'échappa désespérée des bras du ravisseur. Il veut en vain la suivre.
Ton. II. Les flennitcs en liberté. '■
tomber à ses pieds ; elle le repousse avec indignation , et lui défend de jamais reparaître à ses yeux.
M. de Terville fut forcé de reprendre tristement la route d'York-Town. « C'est là , m'a-t-il dit souvent , le moment de ma vie dont le souvenir m'est le plus douloureux. Je venais de commettre un acte qui me rendait méprisable à moi-même. Je cédais avec trop de facilité à mes premières imp ressions. Je vous avoue que près de Rachel j'oubliais le monde entier; je n'aurais pas cru payer trop chèrement , du sacrifice de ma vie , l'instant d'ivresse qui devait être suivi d'un si profond repentir. »
Depuis ce jour , M. de Terville n'osait plus se livrer à son penchant pour la retraite ; il étaiit mal avec lui-même , et résolut de rentrer dans le cercle de ses anciennes occupations. On le vit de nouveau s'associer aux parties de plaisir, aux jeux,
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aux fêtes qui charmaient les loisirs de ses frères d'armes. Il cherchait dans le tourbillon de la société l'oubli de sa faute; il ne put l'y trouver. L'image de la malheureuse Rachel s'attachait à ses pas, et le poursuivait dans ses songes; il devint sombre et triste comme un criminel que poursuit la colère céleste. Plusieurs mois s'écoulèrent de la sorte, lorsqu'un jour l'officier qu'il avait chargé de prendre des informations sur sa famille vint lui communiquer des lettres récemment arrivées de France.
Il apprit, avec une surprise mêlée de regrets , que la nouvelle de sa mort avait été reçue avec indifférence par ce frère et cette sœur dont il gardait un si tendre souvenir. Leur attention s'était portée sur ses dépouilles , dont le partage excitait entre eux de vifs débats ; on croyait même qu'ils auraient recours aux tribunaux pour régler leurs prétentions respectives. Personne n'a-
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vait versé de larmes sur la fin prématurée du capitaine de Terville, excepté Marguerite, vieille paysanne qui avait soigné son enfance, et qui, malgré sa pauvreté, avait fait dire une messe pour le repos de son âme.
M. de Terville , indigné de ces détails , écrivit sur-le-champ à son frère et à sa sœur de s'épargner les fatigues d'un procès scandaleux, attendu qu'il était encore au nombre des vivans. Il les remerciait avec ironie des regrets amers que la nouvelle de sa mort leur avait causés , annonçant en même temps qu'il envoyait à un ancien ami les pouvoirs nécessaires pour aliéner son patrimoine , et lui en faire passer la valeur aux États-Unis. 11 était aussi question dans cette lettre de la vieille Marguerite, dont le bon cœur méritait et obtint une juste récompense.
Cependant l'idée de Rachel , outragée et
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malheureuse , ne sortait pas de sa mémoire. Vingt fois il fut sur le point de se rendre chez le quaker, de solliciter son pardon, et, s'il ne pouvait réussir, d'attenter à sa propre vie. Retenu par je ne sais quel sentiment de fausse honte , il se contenta d'écrire au bon vieillard. Sa lettre, qui exprimait les remords et la douleur, annonçait un sincère repentir, un cœur violemment agité. Il reçut la réponse suivante.
« Tu étais dans un danger extrême , p )^ t'ai secourt' , je t'ai peut-être sauvé la vie. » Je ne saurais m'en repentir , puisque j'ai » rempli un devoir. Je n'exigeais de toi au- » cune reconnaissance.
M II est arrivé que tu m'as rendu le mal » pour le bien ; tu m'as frappé au cœur ; » c'est ma fille chérie , l'unique consolaw tion de ma vieillesse, que tu as choisie » pour victime. La paix, le bonheur ont » fui de cet asile où tu as trouvé l'hospita-
» lité et le repos. Mes jours sont pénibles » et mes nuits douloureuses.
)> Je te pardonne , et je prie le ciel de te » pardonner. Oublie à jamais mon nom et )■> celui de ma fille; il n'est pas en ton pou- » voir de réparer les maux que tu as cau- » ses. Il est un degré d'infortune que Dieu ji seul peut adoucir.
» Ecoute mes derniers conseils. Tu te li- » vres à la folie des passions ; tu seras tou- )' jours malheureux. Reviens à une vie meilw leure; offre ton repentir, non à un hom- » me, mais à celui qui sonde les cœurs et » qui entend la prière.
» T. Langdon. »
La lecture de cette lettre fut un coup mortel pour M. de Terville. Il n'avait pas encore si bien envisagé toutes les suites de son attentat. Il se trouvait indigne de vivre; et en effet la vie lui devint insupportable.
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Entièrement absorbé par une seule idée , une idée fixe , il conçut pour le inonde et pour la profession militaire un invincible dégoût. Il obtint du général en chef un congé de plusieurs mois, et dans l'intervalle envoya sa démission au ministre de la guerre.
L'armée française quitta York-Town, mais M. de Terville y continua son séjour. « Tous mes liens sont rompus , dit-il à ses amis; je renonce à la France, où je n'ai plus de famille ; je m'attache à cette terre , où l'homme marche librement au milieu de ses égaux , et où il n'est opprimé que par les passions inséparables de l'humanité. Je ne saurais être heureux; du moins je jouirai du bonheur des autres ; peut-être pourrai-je essuyer quelques larmes, et me rendre digne de quelque pitié. »
Ses camarades le plaignirent ; ils jugeaient depuis long-temps que sa raison était affaiblie; car il n'avait permis à aucun d'eux
(le lire au fond de son cœur. Tourmenté du désir de revoir encore une fois la fille de son bienfaiteur, il n'osait, comme je l'ai dit , se présenter chez lui ; et , pour accomplir son dessein, il résolut de fréquenter les assemblées religieuses des quakers. Le dimanche suivant il se rendit à leur église , après avoir eu soin de se vêtir comme eux. La tête couverte d'un long feutre, il entra avec la foule, et se plaça timidement du côté réservé aux hommes. Le silence le plus profond régnait dans cette assemblée; chacun, recueilli en lui-même, paraissait dégagé de toute pensée terrestre , et uniquement occupé de méditations religieuses. Tout à coup un vieillard se lève ; M. de Terville le voit, le reconnaît, et frémit; c'était l'homme qu'il avait si cruellement offensé. Son front était calme, mais on lisait dans ses yeux l'agitation secrète de son cœur. Langdon prit la parole.
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«Frères, dit-il, j'ai une déclaration so- » lennelle à vous faire ; écoutez-moi , sert Ion notre usage, ensuite vous me juge- » rez. Au dernier combat qui s'est livré » sous les murs de notre ville, j'ai retiré du w champ de carnage un militaire français » affaibli par ses blessures, et qui était resté » au nombre des morts. Je l'ai fait trans- » porter chez moi ; je l'ai réchauffé dans » mon sein, pratiquant ainsi le premier des » devoirs qui nous est recommandé par » notre divin maître, la charité. Les bles- M sures de cet homme n'étaient point dan- )i gereuses ; la guérison a été prompte; il » m'a quitté avec un air de gratitude qui .- semblait annoncer un bon cœur.
» Quelque temps après son départ, il re- » vient furtivement et s'introduit dans ma ) maison ; j'étais absent. Cet homme , pous- >' se par l'ennemi de toute vertu , trouve » ma jeune fdle Rachel plongée dans un
» profond sommeil. » ( Ici le vieillard s'interrompit pour essuyer quelques larmes qui mouillaient ses paupières. ) « Il abuse » de sa force pour assouvir une passion » maudite. Le malheureux outrage l'inno- » cence de celle qui lui avait prodigué les w soins d'une tendre sœur.
)) Je dois le dire , ce ravisseur a reconnu » l'énormité de son crime ; il en a gémi , il » a demandé la main de ma fille; mais nos » principes nous défendent toute alliance » avec les hommes qui reconnaissent une » autre autorité spirituelle que celle de » Dieu. Fidèle à cette loi , j'ai refusé de » voir le coupable , et rejeté sa demande. » Je lui avais déjà pardonné.
» Cependant ma fille Rachel est devenue » mère sans être épouse ; elle attend , pour » reparaître au milieu de ses sœurs , la sen- » tence de la société. Son innocence même » ne peut la rassurer; c'est à vous de la ré-
tablir dans ses droits et dans son honneur; c'est ici qu'elle doit retrouver des j amis et des protecteurs. J'ai fini, proij noncez ! »
I L'un des anciens de l'assemblée, après voir consulté ses collègues à voix basse , adressa à Langdon , et lui dit : « Nous savions tout ; console-toi. Ami , ta fille peut entrer, «
A ces mots , Rachel parut avec une moeste assurance , et s'avança du côté des 2mmes. La pâleur de son teint ajoutait enore à l'expression angélique de ses traits. »es beaux yeux fixaient avec amour Tenant qu'elle tenait dans ses bras. Tous les égards étaient tournés vers elle.
Dans ce moment, M. de Terville, incarable de se contenir plus long-temps, s'éance avec impétuosité au milieu de la paifique assemblée , et tombe aux genoux de lachel. « Pardonne, s'écrie-t-il , 6 la plus
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» aimée des femmes ! pardonne , ou )) meurs à tes pieds! » Puis se releva d'un air de dignité: « Amis, dit-il, je si » l'époux de cette femme, je suis le pè » de cet enfant; qui osera séparer ce qi j) Dieu a uni? Vous êtes chrétiens ; 1 Evaj » gile, dites-vous, est votre loi; votre rj » ligion est un culte de paix et de charit : » elle est aussi la mienne. Mon cœur s'o , )) vre à la vérité; votre exemple me reii » à la vertu. » ,
Un murmure d'approbation circulii; dans l'assemblée, et Langdon paraissait '.; vement ému , lorsque Racliel présenta : main à son époux, et lui dit en baissant 1 yeux : « Tu étais aimé. »
D'après une délibération authentiqu<| leur union fut déclarée légitime; ensuil l'on exhorta le nouvel époux à s'instrui' dans les doctrines évangéliques , et à se rej dre digne de l'adoption qu'il sollicitait. i
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Voilà de quelle manière M. deTerville, ipitaine de cavalerie au service de France, îvint quaker. Je l'ai connu à Newport , uns l'état de Rhode-Island, où il est re-
rdé comme l'un des prédicateurs les plus oquens de la congrégation. Je l'ai entendu jêcher plusieurs fois avec le plus grand [lisir. J'ai même conservé les notes d'un [ ses sermons , que je me propose de pré- Mter quelque jour à l'attention des conlisseurs. Comme il y est beaucoup quesbn de charité, et qu'on n'y trouve pas le ibindre anathème , il aura du moins le (arme de la nouveauté.
N°. XVII. — 8 /?mrs 1824.