‹ Les hermites en liberté (volume 3)Chapitre 14 sur 36 · DE FAMILLE. I I · texte numérisé non relu

DE FAMILLE. I I

Elle m'accueille avec prévenance ; et tandis qu'elle me raconte longuement tous les malheurs qui l'ont accablée depuis la mort de son mari, et qu'elle a, dit-elle, surmontés avec beaucoup de courage , je parcourus avec surprise un appartement orné , ou plutôt embarrassé des objets les plus con< fus et les plus disparates. Tous les goûts , et toutes les occupations semblaient y '^voir laissé des traces. Le barège en écharpc couvrait les touches poudreuses d'un pian© d'Érard, dont les pédales étaient brisées. Sur la cheminée et sur les encognures plusieurs fioles qui contenaient des liqueurs de nuances différentes semblaient annoncer un laboratoire de chimie ; les débris du repas de la veille se mêlaient sur la même table aux rubans et aux fleurs fraîchement sortis du magasin de Nourtier.

Notre conversation fut plusieurs fois interrompue par l'arrivée successive de quel-

ii4 l'assemblée

ques personnes dont les figures triviales et les airs bassement affectés ne me prévenaient pas du tout en leur faveur. Ne faites pas attention, me dit madame Nozaguet; nous avons aujourd'hui une assemblée de famille ; ces messieurs et ces dames sont mes parens. Comme j'avais répété ce mot d'assemblée de famille, avec l'accent de la curiosité: «Oui, continua-telle, il s'agit de l'établissement de ma nièce Eulalie que j'ai l'honueur de vous présenter. »

Je saluai mademoiselle Eulalie , jeune personne de vingt ans environ , d'une tournure plus leste que naturelle , et plus vive que modeste. Ses grands yeux noirs, je ne sais quel abandon , quelle desini>oltura , comme disent les Italiens , semblaient justifier le soin que prenait l'assemblée de parents. Je voulais me retirer: Vous ne nous gênerez pas, me dit madame Nozaguet; tous les papiers de mon premier mari se trou-

DE FAMILLE. Il5

vent dans la pièce voisine. Je ne savais pas que la dame fût remariée , et peut-être n'en était-elle pas bien sûre elle-même ; car un moment auparavant elle m'avait parlé de sa position, comme étant celle d'une veuve : quoi qu'il en soit, j'acceptai la proposition qu'elle me fit de la suivre dans un cabinet voisin , et d'y compulser les vieux dossiers , où je pouvais trouver la pièce dont j'avais besoin.

Je me mis à l'œuvre , et madame Nozaguet rentra dans le salon. La curiosité n'a jamais été mon d-^faut ; mais la porte était restée ouverte; et, à moins de me boucher les oreilles, force me fut d'assister aux débats de l'assemblée de famille : je n'en perdis pas un mot : « Pardieu ( s'écria un des parens , d'un ton qui semblait accoutumé à soutenir \iU des chœurs de l'opéra), Mylord se fait bien attendre! — Si vous m'en crovez, cousine Nozaguet , interrompit une voix ai-

1 1() l'assemblée

grelette , vous exigerez du niylord un troiu>seau bien conditionné; c'est un point qu'' je n'ai point oublié, la première fois que j'ai placé ma petite Virginie. — Tout cela est bel et bon , reprit la basse-taille ; mais ètes-vous bien sûr de votre mylord Daudin ? comme vous l'appelez. — Dandy, mon neveu. — Dandy, soit; en etes-vous bien sûr ? — Comme de moi-même, répondit Eulalie , en continuant à fredonner l'air di lanti palpiti ^ arrangé en walse. — 11 l'adore, continua la tante : d'ailleurs, on assure qu'il a 80 mille guinées de revenus ; labattonsen les trois quarts, comme c'est d'usage; les 24 mille francs de rente qu'il assure à Eulalie, ne sont certainement pas audessus de ses moyens. — Je suis payée pour n'avoir pas de foi aux rentes, interrompit une autrevoixde femme; et, à voire place , j'exigerais le remboursement du capital....» Le bruit d'une voiture, qui s'arrêtait à la

Page 1